Au moment même où les spectateurs passaient devant elle, la hyène

s’arrêta, colla son nez contre le plafond de la voiture et poussa

plusieurs hurlements brefs, rauques et terrifiants. Miss Spouter cria

d’effroi, Miss Pea éclata d’un rire hystérique; quant au colonel Grice,

d’un mouvement instinctif, il recula de plusieurs pas. Reprenant courage

(il n’avait à ses côtés ni son épée ni ses pistolets), il revint d’un

bond au milieu des spectateurs, puis, regardant d’un air courroucé et

presque dédaigneux la hyène qui avait repris sa promenade, il s’écria:

--Infect animal, tu penses sans doute aux tombes que tu as violées, et

tu soupires après d’autres cadavres! Ne t’y trompe pas, nous sommes tous

vivants ici, personne d’entre nous, du moins je l’espère, avant

longtemps ne servira à assouvir ton ignoble voracité.

Puis il se dirigea du côté des singes:

--Hallo, hallo, Bill, je savais bien que je vous trouverais ici! Je vois

que vous avez avec vous vos enfants.

La personne à laquelle s’adressait le colonel Grice était un jeune

fermier, grand et fort, qui portait par-dessus ses vêtements une veste

ronde d’étoffe grossière garnie de poches spacieuses. Dans chacune de

ces poches étaient enfouis un pied et une moitié de jambe appartenant à

un enfant d’environ deux ans. Le père tenait dans chacune de ses mains

un pied de l’autre enfant qui se cramponnait à son cou en l’enlaçant de

ses bras.

Les deux enfants se ressemblaient trait pour trait, à part une légère

différence dans la couleur de leurs yeux. Ce monsieur, Bill Williams,

père des deux enfants, avait épousé trois ans auparavant Miss Caroline

Thigpea.

La naissance de ces deux jumeaux avait rempli M. Williams d’une joie

exultante; il avait choisi pour eux, très peu de temps après leur venue

en ce monde, les noms des descendants de Mars et de Rhée Sylvia; mais

pour des raisons personnelles à lui, il modifia légèrement ces noms et

les appela Romerlus et Rémerlus.

--C’est Rémus, monsieur Bill, protesta l’ami qui lui avait suggéré le

choix des noms; Rémus et non Rémerlus; les vrais noms sont Romulus et

Rémus.

--Non, Philippe, avait répondu M. Bill, je choisis Romerlus et Rémerlus.

Mes deux fils sont nés en même temps; aussi forts l’un que l’autre,

aussi bien venus, ils ont les mêmes traits harmonieux et je ne vois pas

pourquoi l’un d’eux aurait un nom plus long que l’autre.

Dès qu’ils avaient été capables de se tenir debout, leur père les avait

accoutumés à ce mode de voyage, et il se sentait radieux quand il

s’exhibait en public avec ses deux jumeaux à cheval en croupe sur son

dos.

--Je savais bien que je vous trouverais ici, Bill, avec vos deux

garçons.

--En effet, colonel, je suis venu ici pour voir ces animaux et pour

inculquer à mes fils les premiers éléments de géographie. Voyons Rom et

Rem, ne me serrez donc pas tant, vous m’étranglez; vous voyez bien qu’il

n’y a pas de danger!

Ces enfants, très dégourdis pour leur âge, s’accommodaient parfaitement

de cette façon de voyager; mais quand ils se trouvèrent en présence des

animaux féroces, ils furent pris de terreur et se cramponnèrent à leur

père.

Le colonel Grice, revenu de la frayeur que lui avait causée la hyène,

trouva drôle la peur des jumeaux.

--C’est très naturel, Bill, parfaitement naturel: certains, vous le

savez, prétendent que les singes sont nos parents; vos fils sans doute

n’aiment pas soutenir les regards de leurs semblables.

--Les singes ne sont ni mes parents, ni ceux de mes enfants, colonel,

répondit M. Bill; si vous croyez qu’ils appartiennent à l’espèce

humaine, pourquoi, vous qui n’avez pas d’enfants, ne les adopteriez-vous

pas comme vôtres?

M. Bill supposait que le colonel faisait allusion à la légende de la

louve; mais le colonel ne se doutait pas de l’étrange origine de Rome;

sa remarque était un pur jeu d’esprit, un trait naturel de bonne humeur.

Après l’inspection des bêtes fauves, chacun regagna sa place. Le colonel

Grice s’assit sur un gradin dominant l’entrée principale par laquelle

devaient arriver les artistes du Cirque. M. Williams était assis au

premier rang près de l’entrée opposée. Il avait sorti ses deux jumeaux

de ses poches et les tenait sur ses genoux. Le colonel ne perdait pas

une occasion d’attirer de son côté l’attention de l’écuyer-chef, qui lui

répondait par un petit sourire bienveillant.

A ce moment, le rideau de la porte principale s’écarta, l’orchestre

préluda par une marche et les chevaux-pie firent leur entrée avec leurs

cavaliers silencieux qui avaient tous l’air de sortir du bain dans leur

accoutrement des plus primitifs. La vieille miss Sally Casch, cousine et

voisine du colonel Grice, s’écria:

--Grands dieux, Moses! Ce ne sont pas des êtres animés! Ils ressemblent

à des figures de cire.

--Je vous assure, cousine Sally, que ce sont des hommes, répondit le

colonel avec une candeur accentuée.

Au même instant, un clown moucheté et tout bariolé se précipita sur la

piste en criant: «Nous voici, messieurs!»

--Dieu tout puissant! s’écrièrent Miss Cash et toutes les dames qui

l’entouraient.

Seul, le colonel Grice, qui avait assisté à la représentation de la

veille, put garder son sang froid; tous les autres restèrent

émerveillés.

--J’ai soixante-neuf ans, dit le vieux M. Pate, et je n’ai jamais vu

pareil spectacle.

Tandis que les clowns évoluaient dans tous les sens et faisaient les

pirouettes les plus variées, le vieux bonhomme les suivait des yeux,

sans perdre un seul de leurs mouvements.

--Trouvez-vous tout cela décent, Moses? demanda Miss Cash.

Les clowns exécutaient à ce moment leurs sauts périlleux, tombant

pêle-mêle l’un sur l’autre, sur le dos, à plat ventre, et ils ne

s’arrêtèrent que lorsque l’essoufflement de leurs poumons les y obligea.

--Voyez-vous, dit le colonel, en jetant un petit regard de côté sur sa

femme et sur les amis des deux sexes qui l’entouraient, personne n’est

obligé de rester et d’assister à ce spectacle. Ceux qui en ont assez

peuvent s’en aller, rien ne les en empêche.

--Certes non, répondit Miss Cash d’un air pincé; j’ai payé un dollar à

l’entrée et je veux en avoir pour mon argent.

L’exercice qui suivit fut celui auquel le colonel Grice attachait le

plus d’importance. Un cheval aussi farouche en apparence que les

coursiers de Mazeppa bondit sur la piste; le chef-écuyer demanda à un

clown où était le cavalier de l’animal; le clown lui répondit avec un

air navré que le cavalier était malade et que personne de la troupe ne

serait capable de le remplacer. Alors commença la plaisanterie d’usage:

le chef-écuyer ordonna au clown de monter le cheval; le clown après

maintes tergiversations essaya d’attraper l’animal, qui se sauva et se

fit donner la chasse.

L’écuyer-chef, furieux, administra une volée de coups de fouet au cheval

récalcitrant, et demanda un cavalier de bonne volonté pour essayer de le

dompter. Sur ces entrefaites, un jeune homme plutôt mal vêtu, dans un

complet état d’ébriété, pénétra sur la piste par l’entrée principale,

et, après une violente altercation avec le gardien, vint se planter

droit devant M. Bill Williams, et le dévisagea.

--Tiens, deux enfants! L’un d’eux vous appartient, je suppose?

--Oui, répondit M. Bill.

--Et l’autre?

--A ma femme, continua M. Bill; d’ailleurs cela ne regarde personne;

passez votre chemin, s’il vous plaît!

L’étranger se retourna, et fixant son attention sur ce qui se passait

sur la piste, s’écria:

--Je peux monter ce cheval.

A peine l’individu avait-il prononcé ces mots qu’il trébucha et

s’aplatit dans la sciure de bois, deux pas derrière les talons du

cheval. Toute l’assistance, à l’exception du Colonel Grice, se leva et

se mit à crier d’horreur:

--Relevez-le, Bill, emportez-le! cria le colonel Grice.

M. Bill ne se le fit pas dire deux fois: déposant ses deux bébés dans le

giron de sa femme, il s’efforça d’entraîner le pochard hors de la piste.

Ce dernier se débattait et cherchait à revenir en arrière.

--Voyons, mon ami, dit M. Bill, j’ignore qui vous êtes, et personne ici

n’a l’air de vous connaître; voyez-vous, si je n’avais pas tenu Rom et

Rem...

L’individu se débattit de plus belle; M. Bill le prit à bras-le-corps,

mais recevant un croc-en-jambe, il tomba à plat ventre; l’étranger en

profita pour s’élancer de nouveau sur la piste, derrière le cheval. Le

chef-écuyer semblait fort embarrassé.

--Oh! laissez-le monter un instant, capitaine, cria le colonel Grice; il

est tellement ivre que s’il tombe il ne se fera pas le moindre mal.

--C’est une honte, Moses, protesta Miss Cash, je ne suis pas venue ici

et je n’ai pas payé un dollar à la porte pour voir tuer les gens. Un

individu pris de boisson a le droit de vivre comme les autres.

Pendant ce temps, le cheval s’était laissé monter et venait de repartir

au grand galop. Si Miss Cash avait tout à l’heure réclamé l’exécution

complète du programme, ce qu’elle voyait maintenant était bien de nature

à lui faire fermer les yeux en se voilant la face: l’animal, fou

furieux, galopait à perdre haleine, tandis que le malheureux pochard

restait couché sur la crinière. Tous les spectateurs étaient anxieux;

les gens au cœur tendre regrettaient d’être venus. Dans cette lutte

entre la vie et la mort, l’étranger semblait pourtant commencer à se

dégriser. Au grand étonnement de tous, il se releva sur l’encolure,

rassembla les rênes, sortit de ses pieds les souliers grossiers qu’il

portait, fit voler en l’air son vieux chapeau, remit en ordre sa

chevelure ébouriffée et avant que Miss Cash ait pu prononcer une parole,

il se trouva debout sur la selle.

Alors se produisit l’étrange et successive métamorphose qui stupéfia

tous les assistants, et dont le vieux M. Pate ne cessa de parler plus

tard.

L’étranger enleva veste sur veste, gilet sur gilet, pantalon sur

pantalon, chemise sur chemise, et finit par se trouver aussi peu habillé

qu’un épi de blé. Lorsque les spectateurs s’aperçurent que ce prétendu

ivrogne appartenait à la troupe du cirque, ils se livrèrent à une

bruyante hilarité qui se prolongea pendant plusieurs minutes. Quant au

colonel Grice, son mouchoir était littéralement trempé des larmes qu’il

venait de verser. Au milieu de ce fou-rire général, M. Bill lui-même

oublia sa propre déconfiture:

--C’est infâme, Moses, cria Miss Cash, de faire jouer un tel tour à Bill

Williams sous les yeux de sa femme. Vous mériteriez qu’il vous rendît la

pareille.

Personne ne perdra le souvenir de la charmante jeune fille (annoncée sur

l’affiche du cirque sous le nom de Mˡˡᵉ Louise, la plus célèbre écuyère

du monde), qui se présenta devant le public avec une jupe délicieuse,

des bas roses, un corsage garni de volants dorés, une ceinture d’un bleu

azur, des joues d’un rose couleur de pêche, de jolis cheveux blonds

frisés et qui envoya à pleines mains des baisers à l’assistance. Les

jeunes gens en perdirent la tête lorsqu’ils virent la charmante écuyère

danser sur son cheval lancé à plein galop, sauter par-dessus son fouet

et à travers des cerceaux, enfin, s’asseoir sur la selle et caresser

gracieusement sa jupe de tulle avec des gestes arrondis et un abandon

exquis.

Le jeune Jack Wats, à peine âgé de dix ans (à l’exemple de son frère

aîné Tommy, qui à treize ans se déclarait amoureux de Miss Wilkins, la

maîtresse d’école), s’enfuit le lendemain matin de la maison paternelle,

et accompagna le cirque à plus de trois milles; il alla même jusqu’à

supplier le directeur de l’enrôler dans sa troupe, ne demandant pour

tout salaire que le logement et la nourriture.

Repris, ramené chez ses parents et fortement tancé par sa mère, le

bambin confessa que son seul but avait été de s’emparer de la personne

de Mˡˡᵉ Louise et des immenses trésors que son imagination lui prêtait;

après cela, le jeune ravisseur aurait emporté son butin vers quelque

rivage lointain, que, dans son affolement, il n’avait pas pris le temps

de choisir d’avance.

Avant la pantomime finale, un petit incident se produisit qui ne

figurait pas au programme--sorte d’intermède improvisé par l’esprit

exubérant des spectateurs et des forains. Le colonel Grice, très

satisfait du succès de cette représentation qu’il considérait en quelque

sorte comme une fête organisée par lui, se sentait parfaitement d’humeur

à accepter des compliments, voire même des remerciements de toute

l’assistance. Quand le soi-disant pochard eut sauté à bas de Mazeppa, le

clown sortit une bouteille de sa poche, la porta à ses lèvres en se

dissimulant derrière le dos du chef-écuyer. Un autre clown l’aperçut et

lui reprocha de ne pas inviter ses amis à partager cette bouteille. Tous

deux se trouvaient à ce moment-là sur la piste, contre l’entrée

principale.

--Pourquoi n’invitez-vous pas le colonel Grice à boire avec vous?

suggéra M. Bill Williams à voix basse; il en serait enchanté.

Le clown ne se le fit pas dire deux fois; sans la moindre hésitation il

éleva sa bouteille et dit:

--Si le colonel Grice veut bien...

--Silence, murmura le chef-écuyer, taisez-vous.

Mais c’était trop tard: le colonel venait de se lever et descendait pour

rejoindre le clown.

--Vous n’allez pas faire cela, Moses, s’écria Miss Cash! Vraiment ce

pauvre Moses a la tête perdue par ce cirque et par toute cette bande

d’énergumènes!

Après avoir enjambé les têtes et les épaules de plusieurs rangées de

spectateurs, le colonel se trouvait maintenant dans l’arène; il

paraissait très digne, quoique évidemment gêné par cette timidité à

laquelle n’échappent pas même les plus grands hommes de guerre, lorsque,

dépouillés de leurs armes, ils sentent que l’attention d’un grand nombre

de civils des deux sexes est braquée sur leur propre personne.

Le colonel marcha droit sur le clown et tendit la main vers lui pour

saisir la bouteille. Le clown, dans un accès de folle gaieté, retira

brusquement la bouteille, leva une jambe en l’air, puis, s’accroupissant

par terre, appuya sur son nez le pouce de la main qui lui restait libre

et fit au colonel un gigantesque pied-de-nez; il espérait que le colonel

ferait durer plus longtemps la plaisanterie en essayant de rattraper la

bouteille.

En cela il se trompait.

Les personnes qui croyaient avoir vu précédemment le colonel Grice se

mettre en colère reconnurent que cette fois il venait d’atteindre le

paroxysme de la fureur, lorsque toute l’assistance, à commencer par

Miss Cash, se tordit littéralement de rire au moment où le clown retira

la bouteille. Fort heureusement, le colonel n’avait à portée de sa main

ni épée, ni pistolet, ni canne de promenade; la seule arme qui lui

restait était sa langue. Se reculant d’un pas ou deux, et lançant sur le

clown accroupi des regards furieux, il s’écria:

--Infâme pitre au dos moucheté, aux jambes bariolées, à la face

barbouillée, vilain bouffon au chapeau pointu!

A chacune de ces apostrophes violentes, le pauvre clown tendit le cou et

se leva progressivement; lorsque le colonel eut apaisé son répertoire

d’injures, le clown se trouvait debout et d’un air piteux bégaya:

--Mon cher colonel Grice.....

--Fermez votre ignoble bouche rouge, tonna le colonel, je me moque pas

mal de votre whisky! j’en ai du meilleur chez moi; vous, pauvre hère,

vous n’avez jamais bu son pareil. Lorsque vous m’avez demandé de boire

avec vous, pour ne pas vous humilier j’étais prêt à accepter votre

invitation. Voilà plusieurs jours que je vous régale, vous et tous vos

piètres compagnons; je vous ai amené plus de cinquante spectateurs et

pour me récompenser vous...

--Mon cher colonel Grice, recommença le clown...

Le colonel reprit la série de ses épithètes injurieuses; à ce moment, le

chef-écuyer, qui n’avait pu encore placer un seul mot, s’écria sur un

ton calme:

--Ne voyez-vous donc pas, colonel Grice, que tout cela n’est qu’une

plaisanterie suggérée par un de vos voisins? La bouteille ne contenait

que de l’eau; je vous demande bien pardon si cette farce vous a déplu,

mais il me semble que les épithètes dont vous vous êtes servi valent

déjà une expiation.

--Venez, Moses, venez, cria miss Cash, qui venait seulement de maîtriser

son fou rire; nous appellerons cela un prêté-rendu, Moses; vous avez

joué un tour à Bill Williams qui n’a pas protesté; maintenant il vous

rend la monnaie de votre pièce et vous vous indignez. Ah! Ah! qu’en

dites-vous?

A ces mots, tous les assistants partirent d’un violent éclat de rire.

Le colonel hésita un instant; puis, comprenant que sa place n’était pas

au milieu d’une arène de cirque, il fit demi-tour et se dirigea vers la

sortie.

--Comment, lui demanda miss Cash, vous partez avant la fin, sans même

vous faire rembourser une partie de votre argent?

Le colonel fit volte-face. Comme il lui coûtait de manquer la pantomime

finale et en particulier la scène de l’arrachage de dents, il s’arrêta

et resta jusqu’à la fin de la représentation.

Le directeur du cirque crut comprendre que la colère du colonel s’était

un peu calmée; s’approchant de lui avec précaution il lui présenta des

excuses au nom du clown et de toute sa troupe, et le pria de vouloir

bien accepter un verre de Porto à la «Spouter Taverne». Le colonel ne se

sentit pas le courage de refuser; il ne le pouvait d’ailleurs pas et il

accepta.

--Voulez-vous vous joindre à nous, Messieurs? dit le directeur en

s’adressant à M. Williams. Nous nous sommes un peu amusés à vos dépens;

mais j’espère que vous n’y verrez aucune malice; d’ailleurs nous n’avons

jamais eu l’intention de vous froisser.

--Je ne bois jamais d’alcool, répondit M. Bill; mais par exception je

veux bien prendre en votre compagnie la valeur d’un petit dé à coudre.

La réunion à la taverne fut des plus cordiales. M. Bill assit Rom et Rem

sur le comptoir et le clown leur donna un gros morceau de sucre.

--Ils ont l’air de braves petits bonshommes bien pacifiques, remarqua le

clown; ils ne doivent jamais se disputer.

--Oh! non, pas trop, répondit M. Bill; quelquefois Rom (c’est celui qui

a les yeux les plus bleus) veut être servi avant Rem: il tire à lui la

cuiller en faisant passer la nourriture sous le nez de Rem. Mais quand

je vois cela, je le fais descendre de sa chaise et je l’oblige à

attendre que Rem ait fini. Je cherche le plus possible à obtenir que mes

deux garçons vivent en bonne intelligence, «comme deux bons frères», ce

qui n’est pas toujours le cas en famille.

M. Bill savait que le colonel Grice et son plus jeune frère Adam ne se

parlaient plus depuis de nombreuses années.

--Vous avez raison, Bill, reprit le colonel, parfaitement raison;

élevez-les bien, et prenez grand soin de vos fils; deux enfants à élever

à la fois représentent plutôt une lourde tâche, n’est-ce pas, Bill?

Voire même une grosse charge!

Et ce disant le colonel cligna de l’œil malicieusement en regardant

autour de lui.

--Merci, colonel, je fais certes de mon mieux pour les élever, je les

aime autant l’un que l’autre; non, voyez-vous, colonel, deux enfants ne

sont pas une si grosse charge; maintenant que j’en ai deux au lieu

d’un, comme ils sont de la même taille je me sens tout déséquilibré

lorsque je ne les prends pas avec moi. Voyez-vous, colonel, mes jumeaux

se font «contre-poids dans mes poches», j’aime beaucoup mieux en avoir

deux que pas un seul. Viens, Rom, viens, Rem, il faut que nous partions.

M. Bill s’approcha du comptoir, les deux bambins rengainèrent leurs

morceaux de sucre, et le trio s’en alla.

A partir de ce jour, la petite ville de Dukesborough se demanda pourquoi

elle ne figurerait pas parmi les villes principales de Géorgie.

SUR LES BÉBÉS

DISCOURS PRONONCÉ A CHICAGO AU BANQUET DONNÉ PAR L’ARMÉE DU

TENNESSEE A SON PREMIER COMMANDANT LE GÉNÉRAL S. GRANT (NOVEMBRE

1879).

Nous n’avons pas tous eu la bonne fortune de naître femmes; chacun ne

peut devenir général, poète ou homme d’Etat; mais lorsque nous venons à

parler des bébés, nous nous trouvons sur un terrain commun à tous.

N’est-ce point honteux que, depuis plus de mille ans, nul n’ait prononcé

le nom des bébés aux toasts des banquets qui se donnent dans le monde?

On dirait vraiment que le bébé est une quantité négligeable!

Si vous voulez bien réfléchir un instant, vous reporter cinquante ou

soixante ans en arrière aux premiers jours de votre vie conjugale et

vous souvenir de votre premier bébé, vous reconnaîtrez qu’il

représentait un être de très grande importance. Vous, militaires, vous

savez tous que lorsque ce petit personnage fit son apparition au foyer

familial, il vous a fallu vous résigner à lui voir prendre le

commandement sur tous et sur tout.

Vous êtes devenus ses serviteurs, mieux, ses gardes du corps et il ne

vous a plus été permis de le quitter. Chef autoritaire, votre bébé ne

s’inquiétait ni du temps, ni de la distance, ni de la température. Vous

dûtes exécuter ses ordres sans contrôler si cela était possible ou non,

et son manuel de tactique n’admettait qu’une seule allure: le pas

gymnastique. Il vous traitait avec insolence et manque de respect, et

personne de vous n’osait protester. Ceux d’entre vous qui avaient

assisté à la terrible canonnade de Donelson et de Wicksburg, et qui,

dans la mêlée, rendirent coups pour coups, se trouvèrent complètement

désarmés lorsque ce petit personnage audacieux osa griffer leurs

favoris, tirer leurs cheveux et égratigner leur nez.

On vous avait toujours vus faire face aux batteries ennemies qui

vomissaient la mort avec le fracas du tonnerre, et marcher devant vous

la tête haute: mais lorsque vous avez entendu son terrible cri de

guerre, faisant demi-tour, vous vous êtes lancés dans une autre

direction, trop heureux d’échapper à ce danger. Lorsqu’il vous

demandait son sirop calmant, vous êtes-vous jamais avisés de grommeler

en déclarant que certaines fonctions n’étaient pas compatibles avec la

dignité d’un officier et d’un gentleman? Non, certes, vous vous leviez

et vous lui apportiez son sirop. Lorsqu’il vous demandait son biberon et

qu’il n’était pas chaud, avez-vous jamais maugréé? Non, vous vous leviez

pour le faire chauffer.

Vous remplissiez si bien vos fonctions de domestique que plusieurs fois

il vous arriva de sucer vous-même ce bout de caoutchouc au goût insipide

pour vous assurer que tout allait bien: vous mélangiez trois parties

d’eau dans une de lait, vous ajoutiez une pincée de sucre pour combattre

la colique et une goutte de pippermint pour arrêter un hoquet trop

tenace. Vous avez appris bien des choses au cours de cet apprentissage!

Certaines personnes naïves croient que, d’après certain vieux dicton,

les bébés sourient dans leur sommeil lorsque les anges chuchotent à leur

oreille. Très jolie, cette allégorie, mais bien puérile, mes chers amis!

Si votre bébé avait envie de faire sa promenade matinale à son heure

habituelle (généralement deux heures du matin), vous vous leviez

immédiatement, persuadé que cette partie de plaisir était projetée par

vous depuis longtemps. Ah! comme vous étiez bien discipliné, lorsque

vous arpentiez la chambre en costume primitif et que, pour faire cesser

le caquetage de votre bébé, vous chantiez en adoucissant votre voix

martiale «do-do l’enfant dormira bientôt».

Quel édifiant spectacle pour une armée du Tennessee! Mais aussi quelle

gêne pour les voisins! Car je me demande qui peut bien aimer la musique

militaire à trois heures du matin!

Après avoir gardé ce petit personnage pendant deux ou trois heures la

nuit, et vous être convaincus qu’il lui fallait à tout prix du bruit et

du mouvement, que faisiez-vous alors? Vous continuiez cette récréante

distraction, buvant votre calice jusqu’à la lie. Qui donc osera soutenir

qu’un bébé est un être sans importance? J’affirme qu’un bébé peut

remplir à lui tout seul une maison et une vaste cour; il peut fournir

assez d’occupation pour vous déborder, vous, et tout votre ministère de

l’intérieur. Il se lance dans toutes les entreprises avec une activité

aussi dévorante qu’irrépressible. Faites de votre mieux, vous ne pourrez

jamais le satisfaire.

Passe encore lorsque vous n’avez qu’un seul bébé; mais, le plus

souvent, du fond de votre cœur vous demandez deux jumeaux. Deux jumeaux

sont le synonyme d’un perpétuel vacarme; trois enfants valent à eux

seuls une insurrection.

Vous le voyez, il était grand temps que le directeur des toasts reconnût

l’importance des bébés.

Les Peterkins · 第 5 / 12 段