--Pas un mot de plus. Je ne veux plus vous voir, je ne veux plus

communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous

perdriez votre temps.

Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série

d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle

pensa en elle-même: «Je l’ai échappé belle! si le moment fixé l’avait

été une heure plus tôt... horreur! quel danger j’ai couru! et dire qu’à

un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi!

Oh! il expiera sa méchanceté!

Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à

dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis:

Mariés.--Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le

révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a

uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton

de Portland (Orégon). Mʳˢ Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la

jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend

Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney

Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais

il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du

capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la

jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en

excursion à Haléakala.

Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant:

Mariés.--Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le

révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a

uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à Miss Rosannah Ethelton

de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient

présents; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des

réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin; puis ils

firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé

ne permettait pas un plus long déplacement.

Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mᵐᵉ Alonzo Fitz Clarence

s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce,

lorsque soudain la jeune femme s’écria:

--Oh! Alonzo, j’oubliais de vous dire; j’ai tenu parole, j’ai fait ce

que je vous avais dit.

--Vraiment, ma chère!

--Oui, parfaitement! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse

surprise pour lui! Il était là devant moi, droit comme un piquet,

mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température

étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre; il

m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança

lorsque je lui parlai à l’oreille! Ah! sa méchanceté m’a fait bien

souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes

maintenant; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de

vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas

voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre

existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher?

--Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.

Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille

grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont

parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.

Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre

continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de

tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient

jamais vus avant cette première rencontre.

Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent

à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de

nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et

sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il

tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu

d’atroces souffrances.

LE CHAT DE DICK BAKER

Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années,

mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux

qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami

s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les

cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une

éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains

souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un

métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le

sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les

plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de

clarté.

Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se

consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un

homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin

irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).

Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un

homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose

d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.

Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:

--«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme

tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit

années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais

vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans

notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais

toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de

Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus

de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il

connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun

homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre

derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour

prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis

indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain;

c’était à ne pas y croire.

«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui

un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes,

il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous

voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en

l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui

plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la

première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait

satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un

paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le

réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air

entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre

du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la

poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on

abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous

nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.

«Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se

demander ce que «diantre» tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de

mineurs travailler de cette façon; il n’y comprenait plus rien, en

restait ébahi; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure

folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne

pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes!

«Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se réconcilier légèrement avec

ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous

creusions perpétuellement un puits sans jamais ramener la moindre

corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans

le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que

nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il

prit un air de profond dégoût, fit une moue très prononcée, se coucha en

rond dans un coin, et se mit à dormir.

«Notre puits avait atteint 8 pieds de profondeur, et la roche devenait

si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la

première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom

Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous

éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous

laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.

«Une minute plus tard, nous vîmes un tourbillon de fumée sortir du trou,

un effroyable craquement se produisit, et environ 4.000 tonnes de

rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à

plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de

cet effroyable chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous,

crachant, éternuant, jurant et griffant. Nous le perdîmes ensuite de vue

pendant deux minutes et demie: puis, soudain, une pluie de rocs et de

décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous

trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’imaginerez

un animal plus piteux: une de ses oreilles était rabattue sur son cou,

sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec

frénésie; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête

à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous

ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard

dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire: «Vous trouvez peut-être

charmant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter

une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis.» Puis il

tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.

«Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat

n’eut des préjugés plus arrêtés que Tom Quartz contre l’exploitation du

quartz aurifère.

«Lorsque dans la suite il se décida à redescendre au puits, il fit

preuve d’une sagacité étonnante. Toutes les fois que nous préparions une

explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et

semblait nous dire: «Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas?»--puis

il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si

vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de

l’inspiration!»

--Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat

contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant

données les circonstances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu

guérir votre chat de ce préjugé?

--Le guérir! Certes non! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa

tête, c’est bien pour toujours; il a une telle caboche! quand même vous

le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans interruption, vous

n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction

du quartz!

LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE

(D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)

A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans

cette région en faisant son tour de province, la petite ville de

Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de

quelques figures en cire.

Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William

Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir

à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais

rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre,

tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié

à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:

--Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil

profond.

--Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.

Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande

déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous

les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait

mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre

humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son

bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot

réduire la localité à sa plus simple expression.

Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le

fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et

leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.

On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne

connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses

Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq

ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations

et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois

représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une

telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa

vie un souvenir impérissable.

Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce

qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort

intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta

pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations,

il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des

prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa

troupe.

Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut

fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une

telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur

l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte,

qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour

pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand

Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à

New-York.

Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes

affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres

noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de

plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots

magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le

colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et

tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la

nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait

exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses

habitants.

On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que

pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus

tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet

égard.

Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du

Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il

devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre

le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de

cette localité.

Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié,

mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui

connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à

encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on

savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu

le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde

femme».

En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare

chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de

son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à

badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de

commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et

complète.

Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait

de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait

rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger

était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.

Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord

proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant

une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations.

Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande

représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer

son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».

--Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce

cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous,

mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je

respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de

Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité

exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là

ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les

entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens

très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se

tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est

celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez

ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après

l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de

«grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce

spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.

Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je

dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été

son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner;

l’invitation fut acceptée.

La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une

telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi

hospitalière que le colonel.

Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup

d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne

paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les

rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.

Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement

persuader.

Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait

sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à

pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils

dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et

continuèrent à pied un peu plus loin.

Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais

personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé

qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de

Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils

portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta

pas son idée.

Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la

longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en

tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.

Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la

bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent

par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les

avait jamais retrouvées.

Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui

devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un

chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six

singes, un vautour et quelques perroquets.

Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité

les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour

à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes

fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough,

on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané

de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.

--Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture

devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!

Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la

longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme

le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.

La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au

pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture

des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait

à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle,

même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave

colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de

cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète.

Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un

propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante

satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de

lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux,

purent entendre ses paternels avertissements:

--Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à

quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la

stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous

voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et

transperce ceux qui l’approchent.

Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût

extrêmement pacifique.

--Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa

nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal

apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour

du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées

par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans

des cercueils de pierre.

--Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!

Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince

de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec

Miss Georgiana Pea.

--Il n’y a pas de danger, Miss Angeline, pas le moindre danger, répondit

le colonel en regardant l’animal dans les yeux, comme s’il voulait lui

intimer l’ordre de rester couché dans son coin. Rassurez-vous, pour

sortir il lui faudrait passer par-dessus mon corps; je vous assure que

vous ne courez pas le plus petit danger; d’ailleurs cet animal est

surtout friand de cadavres.

--Pourtant, objecta Miss Pea (j’oubliais de dire que cette jeune fille

était douée d’un bel embonpoint), s’il prenait à la hyène l’envie de

goûter de la chair vivante, je serais certainement pour elle un morceau

de premier choix!

La hyène réputée si féroce ne daignait même pas regarder ses

spectateurs; mais elle continuait à arpenter son étroite cage et à

frotter son nez contre le plafond comme si elle voulait faire monter

vers le ciel ses intimes pensées. Je n’oublierai jamais combien cette

pauvre bête paraissait malheureuse. Les autres animaux semblaient

adoucir leur captivité en entretenant avec l’homme des rapports de

domesticité plus ou moins cordiaux. Le lion évidemment aimait son

gardien; les léopards donnaient la même impression; mais la hyène, plus

étroitement encagée que tous les autres, conquise, non soumise,

complètement sauvage, roulait sans cesse ses féroces yeux gris, et

semblait emmagasiner dans sa tête d’amers projets de vengeance. Je suis

persuadé que si la hyène un jour venait à s’échapper, avant de songer à

manger les morts du cimetière, elle s’offrirait comme premier régal le

directeur du Grand Cirque Universel.

Les Peterkins · 第 4 / 12 段