communiquer avec vous avant ce moment-là. Ne me suppliez pas, vous
perdriez votre temps.
Lorsqu’il fut parti, elle se laissa tomber sur un fauteuil, car la série
d’émotions qu’elle venait de traverser avait affaibli son énergie. Elle
pensa en elle-même: «Je l’ai échappé belle! si le moment fixé l’avait
été une heure plus tôt... horreur! quel danger j’ai couru! et dire qu’à
un moment donné j’ai cru aimer ce monstre méprisable sans foi ni loi!
Oh! il expiera sa méchanceté!
Nous allons maintenant terminer cette histoire, car il reste bien peu à
dire. Le 2 avril, la Gazette d’Honolulu faisait paraître cet avis:
Mariés.--Dans cette ville, par téléphone, hier matin à 8 heures, le
révérend Nathan Hays, assisté du révérend Nathaniel Davis de New-York, a
uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à miss Rosannah Ethelton
de Portland (Orégon). Mʳˢ Suzanne Howland, de San-Francisco, amie de la
jeune femme, assistait à la cérémonie. Elle était l’hôte du révérend
Hays et de sa femme, tous deux oncle et tante de la fiancée. M. Sydney
Algernon Burley, de San-Francisco, assistait aussi à la cérémonie, mais
il ne resta pas jusqu’à la fin du service religieux. Le superbe yacht du
capitaine Hawthorne, élégamment décoré, fut mis à la disposition de la
jeune femme, de ses parents et de ses amis, et les transporta en
excursion à Haléakala.
Les journaux de New-York, le même jour, contenaient l’avis suivant:
Mariés.--Dans cette ville, hier, par téléphone, à 2 h. 1/2 du matin, le
révérend Nathaniel Davis assisté du révérend Nathan Hays de Honolulu a
uni M. Alonzo Fitz Clarence de Eastport (Maine) à Miss Rosannah Ethelton
de Portland (Orégon). Les parents et de nombreux amis du fiancé étaient
présents; tous assistèrent à un somptueux déjeuner et à des
réjouissances qui se prolongèrent jusqu’au lendemain matin; puis ils
firent un voyage d’excursion à l’Aquarium, car l’état de santé du fiancé
ne permettait pas un plus long déplacement.
Vers la fin de ce jour mémorable, M. et Mᵐᵉ Alonzo Fitz Clarence
s’entretenaient amoureusement de leurs futurs projets de voyage de noce,
lorsque soudain la jeune femme s’écria:
--Oh! Alonzo, j’oubliais de vous dire; j’ai tenu parole, j’ai fait ce
que je vous avais dit.
--Vraiment, ma chère!
--Oui, parfaitement! Je lui ai joué un joli tour. Quelle délicieuse
surprise pour lui! Il était là devant moi, droit comme un piquet,
mourant de chaleur dans son habit noir, tandis que la température
étouffante faisait sortir le mercure par le haut du thermomètre; il
m’attendait pour m’épouser. Si vous aviez vu le regard qu’il me lança
lorsque je lui parlai à l’oreille! Ah! sa méchanceté m’a fait bien
souffrir et m’a fait verser bien des larmes, mais nous sommes quittes
maintenant; je n’éprouve plus vis-à-vis de lui le moindre sentiment de
vengeance. Je lui ai dit que je lui pardonnais tout, mais il ne l’a pas
voulu croire. Il se vengera, m’affirma-t-il, et empoisonnera notre
existence. Mais il en est incapable, n’est-ce pas, mon cher?
--Absolument incapable, ma Rosannah bien-aimée.
Au moment où j’écris ces lignes, la tante Suzanne, la vieille
grand’mère, le jeune couple et tous ses parents d’Eastport sont
parfaitement heureux, et rien ne fait supposer que leur bonheur pâlira.
Tante Suzanne ramena la fiancée d’Honolulu, l’accompagna sur notre
continent et elle eut le bonheur d’assister à la première effusion de
tendresse d’un mari très épris et d’une jeune femme qui ne s’étaient
jamais vus avant cette première rencontre.
Disons un mot du misérable Burley, dont les perfides machinations furent
à deux doigts de jeter le trouble dans le cœur et dans l’existence de
nos deux jeunes amis. En essayant de maltraiter un ouvrier estropié et
sans défense, qu’il accusait injustement de lui avoir fait du tort, il
tomba dans une chaudière d’huile bouillante et expira au milieu
d’atroces souffrances.
LE CHAT DE DICK BAKER
Un de mes camarades de là-bas, qui, comme moi, pendant dix-huit années,
mena une vie de labeur et de privations, était un de ces esprits heureux
qui portent patiemment la croix de leurs lourdes années d’exil. Cet ami
s’appelait Dick Baker, mineur de Dead House Gulch. A 46 ans il avait les
cheveux gris comme un rat, le front soucieux; il avait reçu une
éducation des plus rudimentaires, s’habillait comme un paysan; ses mains
souillées de terre révélaient sa profession, mais son cœur était d’un
métal plus précieux que l’or qu’il remuait à la pelle lorsqu’il le
sortait des entrailles de la terre; il était plus précieux même que les
plus riches pièces d’or nouvellement frappées et éblouissantes de
clarté.
Tout rude d’écorce et tout primitif qu’il était, il n’avait pu se
consoler de la perte d’un chat merveilleux qu’il possédait (lorsqu’un
homme ne voit ni femme ni enfants à son foyer, il éprouve le besoin
irrésistible de s’entourer d’un favori, car son cœur a besoin d’aimer).
Mon ami parlait toujours de l’étrange sagacité de ce chat, comme un
homme intimement convaincu que cet animal avait en lui quelque chose
d’humain, je dirai presque quelque chose de surnaturel.
Je l’entendis un jour parler en ces termes de cet animal:
--«Messieurs, je possédais autrefois un chat appelé Tom Quartz; comme
tout le monde, vous l’auriez profondément admiré; je l’ai gardé huit
années et il était vraiment le plus remarquable chat que j’aie jamais
vu. Ce beau chat gris avait plus de sens commun que n’importe qui dans
notre camp de mineurs; d’une dignité sans pareille, il n’aurait jamais
toléré la moindre familiarité, fût-ce de la part du gouverneur de
Californie. Jamais il ne s’abaissa à attraper un rat, il était au-dessus
de ce petit métier. La mine seule et ses secrets l’intéressaient. Il
connaissait tout de la vie des mineurs et en savait plus long qu’aucun
homme de ma connaissance; il flairait les placers et grattait la terre
derrière nous lorsque Jim et moi nous montions dans la colline pour
prospecter; il trottait derrière nous et nous aurait suivis
indéfiniment. Je le répète, il avait un flair extraordinaire du terrain;
c’était à ne pas y croire.
«Lorsque nous nous mettions en quête d’or, mon chat jetait autour de lui
un coup d’œil circulaire et lorsque ses prévisions n’étaient pas bonnes,
il nous regardait d’un air spécial qui semblait vouloir dire: «Vous
voudrez bien m’excuser, je rentre»; et là-dessus, il partait le nez en
l’air dans la direction du camp. Lorsqu’au contraire le sol lui
plaisait, il attendait d’un air calme et recueilli le lavage de la
première corbeille; s’il voyait six ou sept grains d’or, il paraissait
satisfait; il se couchait alors sur nos vêtements et ronflait comme un
paquebot à vapeur jusqu’au moment où nous secouions nos blouses pour le
réveiller; il se levait alors et regardait autour de lui d’un air
entendu. Mais un beau jour le camp tout entier fut atteint de la fièvre
du quartz aurifère; chacun se mit à piocher, à sonder, à faire parler la
poudre au lieu de pelleter le sable sur le versant de la colline; on
abandonna la surface pour ouvrir des puits profonds dans la terre. Nous
nous mîmes tous à perforer les couches de quartz.
«Lorsque nous ouvrîmes notre premier puits, Tom Quartz sembla se
demander ce que «diantre» tout cela signifiait. Il n’avait jamais vu de
mineurs travailler de cette façon; il n’y comprenait plus rien, en
restait ébahi; tout cela le dépassait et lui paraissait de la pure
folie. Ce chat, voyez-vous, méprisait cordialement les innovations et ne
pouvait les supporter. Vous savez ce que sont les vieilles habitudes!
«Peu à peu pourtant, Tom Quartz sembla se réconcilier légèrement avec
ces nouvelles inventions, bien qu’il ne pût comprendre pourquoi nous
creusions perpétuellement un puits sans jamais ramener la moindre
corbeille d’or. De guerre lasse il se décida à descendre lui-même dans
le puits pour se rendre compte de la situation. Lorsqu’il s’aperçut que
nos dépenses s’accumulaient, sans nous laisser un centime de profit, il
prit un air de profond dégoût, fit une moue très prononcée, se coucha en
rond dans un coin, et se mit à dormir.
«Notre puits avait atteint 8 pieds de profondeur, et la roche devenait
si dure que nous décidâmes de la faire sauter par explosion. C’était la
première fois que nous faisions jouer la mine depuis la naissance de Tom
Quartz. Nous allumâmes donc la mèche, et sortîmes du puits, en nous
éloignant d’environ 50 mètres. Par un oubli inconcevable, nous
laissâmes Tom Quartz endormi sur son sac de gunny.
«Une minute plus tard, nous vîmes un tourbillon de fumée sortir du trou,
un effroyable craquement se produisit, et environ 4.000 tonnes de
rocailles, de terre, de fumée, de débris, furent projetées en l’air à
plus d’un mille et demi de hauteur. Par Saint Georges, au centre même de
cet effroyable chaos, nous vîmes voler Tom Quartz, sens dessus dessous,
crachant, éternuant, jurant et griffant. Nous le perdîmes ensuite de vue
pendant deux minutes et demie: puis, soudain, une pluie de rocs et de
décombres retomba devant nous, et à dix pieds de l’endroit où nous nous
trouvions mon chat se retrouva sur ses pattes. Jamais vous n’imaginerez
un animal plus piteux: une de ses oreilles était rabattue sur son cou,
sa queue menaçait le ciel comme un panache et il clignait des yeux avec
frénésie; noir de poudre et de fumée, son corps était souillé de la tête
à la queue. Nous eûmes d’abord envie de lui faire des excuses, mais nous
ne trouvâmes pas un mot à lui dire. Il jeta sur lui-même un regard
dégoûté, puis il nous fixa et sembla nous dire: «Vous trouvez peut-être
charmant, messieurs, de vous moquer d’un chat qui n’a jamais vu sauter
une mine, mais sachez bien que je ne partage pas votre avis.» Puis il
tourna sur ses talons et regagna ma hutte sans ajouter un mot.
«Vous me croirez si vous voulez, mais après cet incident jamais chat
n’eut des préjugés plus arrêtés que Tom Quartz contre l’exploitation du
quartz aurifère.
«Lorsque dans la suite il se décida à redescendre au puits, il fit
preuve d’une sagacité étonnante. Toutes les fois que nous préparions une
explosion et que la mèche commençait à crépiter, il nous regardait et
semblait nous dire: «Vous voudrez bien m’excuser, n’est-ce pas?»--puis
il sortait du trou et grimpait sur un arbre. Vous appellerez cela si
vous voulez de la sagacité, pour moi je déclare que c’est de
l’inspiration!»
--Dites donc, monsieur Baker, remarquai-je, le préjugé de votre chat
contre l’extraction du quartz aurifère me paraît explicable étant
données les circonstances qui le firent naître. Avez-vous jamais pu
guérir votre chat de ce préjugé?
--Le guérir! Certes non! Quand Tom Quartz a mis quelque chose dans sa
tête, c’est bien pour toujours; il a une telle caboche! quand même vous
le feriez sauter en l’air trois millions de fois sans interruption, vous
n’extirperiez pas de son cerveau son stupide préjugé contre l’extraction
du quartz!
LA FÊTE DISPENDIEUSE DU COLONEL MOSES GRICE
(D’APRÈS RICHARD JOHNSTON)
A part la visite d’un ventriloque débutant qui venait de passer dans
cette région en faisant son tour de province, la petite ville de
Dukesborough n’avait jamais vu d’autre spectacle qu’une exhibition de
quelques figures en cire.
Autant que je m’en souviens, l’une de ces figures représentait William
Pitt, l’autre la Belle-au-bois-dormant; la première semblait appartenir
à l’homme d’Etat le plus triste et le plus jaune que j’aie jamais
rencontré; quant à l’autre, elle me donna l’impression d’un cadavre,
tant son sommeil paraissait profond. Aggy, ma bonne, me voyant terrifié
à l’aspect de cette figure, me répéta sur un ton solennel:
--Cette dame est fatiguée, voyez-vous! elle s’est endormie d’un sommeil
profond.
--Je criai tant et si bien qu’Aggy fut obligée de m’emmener.
Les gens de Dukesborough, quoique très arriérés, éprouvèrent une grande
déception en voyant ces figures de cire, et ils déclarèrent que si tous
les divertissements publics devaient ressembler à celui-là, il vaudrait
mieux pour Dukesborough supprimer toute communication avec le genre
humain, fermer ses écoles, ses deux ou trois magasins, sa taverne, son
bureau de poste, la boutique du cordonnier et du forgeron, en un mot
réduire la localité à sa plus simple expression.
Ils ne se servirent pas exactement de ces termes, mais ce fut bien le
fond de leur pensée lorsque William Pitt, la Belle-au-bois-dormant et
leurs pâles acolytes quittèrent la ville silencieusement.
On n’avait jamais vu de cirque à Dukesborough; les habitants ne
connaissaient cette invention que par ouï-dire; même le colonel Moses
Grice, du 14ᵉ régiment de la milice géorgienne, malgré ses trente-cinq
ans, ses six pieds de haut, sa belle prestance, ses riches plantations
et ses vingt-cinq nègres, n’avait jamais assisté dans sa vie qu’à trois
représentations théâtrales à la petite ville d’Augusta. Il rapporta une
telle impression de ces représentations, qu’il jura d’en garder toute sa
vie un souvenir impérissable.
Depuis longtemps il désirait voir un cirque, persuadé que, d’après ce
qu’il en avait entendu dire, il trouverait cette exhibition fort
intéressante. Or, il arriva qu’un jour où il s’était rendu à Augusta
pour accompagner un wagon chargé de coton récolté sur ses plantations,
il rencontra à la taverne le directeur d’un cirque qui distribuait des
prospectus et faisait une tournée de réclame avant le passage de sa
troupe.
Le colonel Grice se lia immédiatement avec cet individu qui lui parut
fort intelligent et de relation agréable. Il lui fit de Dukesborough une
telle description que, bien que cette ville ne figurât pas sur
l’itinéraire de la tournée (le directeur lui avoua, à sa grande honte,
qu’il n’avait jamais entendu parler de cette localité), il fixa un jour
pour visiter Dukesborough et pour présenter à ses habitants le Grand
Cirque Universel fin de siècle, si apprécié à Londres, à Paris et à
New-York.
Jamais on n’avait vu sur les murs de si grandes et de si brillantes
affiches; les enfants passèrent des heures devant les grandes lettres
noires et rouges qui tapissaient les murailles de la taverne; de
plusieurs lieues à la ronde, tout le monde accourut pour lire les mots
magiques et contempler les dessins suggestifs. On découvrit que le
colonel Grice était le principal instigateur de la venue du Cirque, et
tous l’accablèrent de questions sur l’importance de la troupe, sur la
nature de ses exercices, sur l’influence que cet événement pourrait
exercer sur l’avenir du Dukesborough et sur le caractère de ses
habitants.
On se méfiait bien un peu de l’influence morale et religieuse que
pourrait avoir ce cirque sur le public, mais, comme on le verra plus
tard, le directeur du Grand Cirque Universel avait tout prévu à cet
égard.
Le colonel Grice manifesta son intention d’aller à la rencontre du
Cirque et d’assister à l’avance aux deux ou trois représentations qu’il
devait donner avant son arrivée à Dukesborough. Il pourrait ainsi mettre
le directeur au courant des goûts et de la mentalité des habitants de
cette localité.
Le colonel habitait à cinq milles au sud du village; il était marié,
mais n’avait pas d’enfants (ce qui l’attristait un peu); on ne lui
connaissait pas de dettes, il était très hospitalier et toujours prêt à
encourager, surtout en paroles, les entreprises publiques et privées; on
savait qu’il adorait la carrière militaire, bien qu’il n’eût jamais vu
le feu; suivant sa propre expression, sa carrière était «sa seconde
femme».
En dehors du service, il était d’une affabilité charmante, très rare
chez les militaires. Lorsqu’on le voyait en grand uniforme à la tête de
son régiment et l’épée au côté, on sentait qu’il n’était pas homme à
badiner. Le ton sur lequel il donnait ses ordres et sa forte voix de
commandement indiquaient assez qu’il exigeait une obéissance rapide et
complète.
Dès que ses hommes avaient rompu les rangs, le colonel se départissait
de son air grave et on le voyait sourire aimablement comme s’il voulait
rassurer les spectateurs et indiquer que, pour le moment, le danger
était passé et que ses amis pouvaient approcher sans crainte.
Le colonel rejoignit le cirque plus loin qu’il ne se l’était d’abord
proposé. Il voulait l’étudier à fond, aussi ne recula-t-il pas devant
une chevauchée de 70 milles pour assister à toutes ses représentations.
Plusieurs fois pendant son voyage, et plus tard le jour de la grande
représentation à Dukesborough, il déclara qu’un seul mot pouvait résumer
son appréciation sur le cirque: celui de «grandeur».
--Quant au caractère moral et religieux des gens qui composaient ce
cirque, disait-il, voyez-vous, messieurs, hum! hum!... voyez-vous,
mesdames, je n’ai pas la prétention d’être très pratiquant, mais je
respecte la religion plus que n’importe quel citoyen de l’état de
Géorgie; je ne dirai donc pas que la troupe est d’une moralité
exemplaire ni d’une piété rigoureuse. Voyez-vous, messieurs, ces gens-là
ne s’occupent pas de religion; ils n’assistent pas au prêche, on ne les
entend jamais chanter des cantiques. Comment les définir? Je me sens
très embarrassé; bref, voyez-vous, ils font tout ce qu’ils peuvent et se
tirent d’affaire le mieux possible. Décidément le mot «grandeur» est
celui qui s’applique le mieux à tous leurs exercices. Quand vous verrez
ce cirque, et qu’impatients vous vous précipiterez sous la tente après
l’ouverture des portes, vous verrez que j’avais raison de vous parler de
«grandeur». Je vous garantis que Dukesborough n’oubliera pas ce
spectacle; c’est tout ce que je puis vous dire.
Le colonel Grice, devenu très intime avec le directeur du cirque, je
dirai même pris d’une affection pour lui aussi grande que s’il eût été
son frère, avait invité, chemin faisant, toute la troupe à déjeuner;
l’invitation fut acceptée.
La réception eut lieu chez le colonel; sa femme, d’abord effrayée d’une
telle invasion de gens, se montre aussi accueillante et aussi
hospitalière que le colonel.
Les enfants, comme les grandes personnes, attendaient avec beaucoup
d’impatience la grande exhibition du lendemain. Le maître d’école ne
paraissait pas décidé à octroyer à ses élèves un jour de congé; ceci les
rendait très anxieux, car les jours de congé étaient bien rares.
Le maître d’école, cédant au désir général, se laissa heureusement
persuader.
Le grand jour était enfin venu! Ceux qui savaient que le cirque arrivait
sous l’escorte du colonel Grice se portèrent à sa rencontre, les uns à
pied, les autres à cheval. Certains partirent en tilbury, puis ils
dételèrent leurs chevaux, les attachèrent aux arbres d’un bosquet et
continuèrent à pied un peu plus loin.
Dans le défilé, les plus belles voitures ouvraient la marche, mais
personne ne put dire exactement ce que les individus au costume bariolé
qui ouvraient la marche portaient dans leurs mains: un habitant de
Dukesborough, qui passait pour avoir du jugement, affirma qu’ils
portaient une espèce de tambour de dimension énorme; mais on n’adopta
pas son idée.
Il est impossible de décrire l’effet que produisit l’orchestre dans la
longue voiture couverte qui, tirée par six chevaux gris, s’avançait en
tête du cortège. Tous, jeunes comme vieux, frissonnèrent d’émotion.
Le vieux monsieur Leadbetter était en train de lire un chapitre de la
bible, lorsqu’aux premiers sons de l’orchestre ses lunettes sautèrent
par-dessus son nez. Il avoua plus tard confidentiellement qu’il ne les
avait jamais retrouvées.
Le Cirque Universel comportait aussi une petite ménagerie d’animaux qui
devait être exhibée au public dès l’ouverture des portes. Il y avait un
chameau, un zèbre, un lion, une hyène, deux léopards, un porc-épic, six
singes, un vautour et quelques perroquets.
Pendant le défilé de la cavalcade, il fallait voir avec quelle rapidité
les curieux arrivés en retard dans leurs voitures firent faire demi-tour
à leurs chevaux par crainte de la musique et de l’odeur des bêtes
fauves. Pour la première et unique fois dans l’histoire de Dukesborough,
on vit, dans l’unique rue de cette localité, un encombrement momentané
de voitures, et un véritable danger d’accrochage de roues.
--Avance un peu, dit le vieux Tony au nègre qui conduisait la voiture
devant lui, avance un peu, la tête du chameau entre dans ma voiture!
Pour une raison inconnue, peut-être à cause de sa haute taille, et de la
longue ouverture de sa mâchoire, le chameau semblait être regardé comme
le fauve le plus carnivore et le plus friand de chair humaine.
La place choisie pour dresser la tente du cirque fut le rond-point au
pied de la colline sur laquelle s’élève l’hôtel Basil. Dès l’ouverture
des portes, la foule se pressa à l’intérieur. Le colonel Grice se tenait
à l’entrée pour s’assurer que tout le monde pourrait jouir du spectacle,
même ceux qui n’auraient pas les moyens de payer leur place; le brave
colonel, en effet, voulait que tous ses voisins pussent profiter de
cette fête organisée par lui, et que la réjouissance fût complète.
Pénétrant à l’intérieur du cirque, avec l’allure décidée d’un
propriétaire, il jeta un coup d’œil circulaire de bienveillante
satisfaction. Les dames et les messieurs qui se trouvèrent autour de
lui, lorsqu’il passa l’inspection des stalles contenant les animaux,
purent entendre ses paternels avertissements:
--Faites attention, mes amis, faites attention, dit-il gentiment à
quelques jeunes garçons qui s’appuyaient contre la balustrade de la
stalle du porc-épic; faites attention, voici le fameux porc-épic; vous
voyez ses piquants; lorsqu’il est en colère, il fait le gros dos et
transperce ceux qui l’approchent.
Les enfants reculèrent effrayés, bien que le pauvre petit animal parût
extrêmement pacifique.
--Voici la hyène, continua le colonel en avançant de quelques pas; sa
nourriture favorite est la chair humaine; aussitôt que cet animal
apprend la mort de quelqu’un, il vient quelques jours après rôder autour
du cimetière, et se met à gratter la terre; dans les régions fréquentées
par les hyènes, les habitants sont obligés d’enterrer leurs parents dans
des cercueils de pierre.
--Oh! grands dieux, colonel! éloignons-nous!
Cette exclamation fut poussée par Miss Angeline Spouter, la plus mince
de la bande des spectateurs, qui marchait bras-dessus bras-dessous avec
Miss Georgiana Pea.
--Il n’y a pas de danger, Miss Angeline, pas le moindre danger, répondit
le colonel en regardant l’animal dans les yeux, comme s’il voulait lui
intimer l’ordre de rester couché dans son coin. Rassurez-vous, pour
sortir il lui faudrait passer par-dessus mon corps; je vous assure que
vous ne courez pas le plus petit danger; d’ailleurs cet animal est
surtout friand de cadavres.
--Pourtant, objecta Miss Pea (j’oubliais de dire que cette jeune fille
était douée d’un bel embonpoint), s’il prenait à la hyène l’envie de
goûter de la chair vivante, je serais certainement pour elle un morceau
de premier choix!
La hyène réputée si féroce ne daignait même pas regarder ses
spectateurs; mais elle continuait à arpenter son étroite cage et à
frotter son nez contre le plafond comme si elle voulait faire monter
vers le ciel ses intimes pensées. Je n’oublierai jamais combien cette
pauvre bête paraissait malheureuse. Les autres animaux semblaient
adoucir leur captivité en entretenant avec l’homme des rapports de
domesticité plus ou moins cordiaux. Le lion évidemment aimait son
gardien; les léopards donnaient la même impression; mais la hyène, plus
étroitement encagée que tous les autres, conquise, non soumise,
complètement sauvage, roulait sans cesse ses féroces yeux gris, et
semblait emmagasiner dans sa tête d’amers projets de vengeance. Je suis
persuadé que si la hyène un jour venait à s’échapper, avant de songer à
manger les morts du cimetière, elle s’offrirait comme premier régal le
directeur du Grand Cirque Universel.