côté une palette et des brosses étaient étalées en désordre sur une
chaise. On apercevait des livres dans tous les coins, livres de cuisine,
manuels de prières, catalogues. Un peu plus loin se trouvait un piano
couvert de morceaux de musique; de nombreux tableaux ornaient les murs
et le marbre de la cheminée; dans les encoignures et sur tous les
meubles qui le permettaient on trouvait une profusion de bibelots rares
offrant la plus complète collection de spécimens chinois. Une large
fenêtre donnait sur un jardin qu’égayaient les fleurs et les arbustes
les plus variés. Mais la jeune fille dont nous nous occupons
représentait à elle seule le tableau le plus exquis qui puisse être
dépeint: elle avait un profil grec délicieusement ciselé, un teint d’un
blanc laiteux, de grands yeux bleus bordés de longs cils retroussés, une
expression confiante qui tenait le milieu entre la candeur de l’enfant
et l’innocence d’un jeune faon; une chevelure opulente d’un blond doré
couronnait sa tête élégante; chaque mouvement et chaque attitude chez
elle étaient empreints d’une grâce naturelle. Sa toilette tout entière
et ses bijoux dénotaient l’harmonie exquise qui résulte d’un goût
naturel et perfectionné encore par l’éducation.
Cette jeune fille portait une simple robe de tulle ornée de trois rangs
de volants bleu pâle et bordée d’une lisière en forme de chenille; elle
avait aux bras un bracelet de corail, une longue chaîne d’or au cou; une
touffe de myosotis et de lis égayait ses jolis cheveux dorés.
Elle était divinement belle dans ce simple accoutrement; on devine
l’effet éblouissant que devait produire sa beauté lorsqu’elle paraissait
au bal ou dans une cérémonie de gala.
Pendant qu’elle causait avec Alonzo, les minutes passaient. Soudain,
elle leva les yeux sur la pendule. Une légère rougeur colora ses joues
et elle s’écria:
--Maintenant, au revoir, monsieur Fitz Clarence, il faut que je vous
quitte.
Elle se leva si précipitamment de sa chaise qu’elle entendit à peine
l’adieu du jeune homme. Regardant dans une attitude charmante la pendule
qui venait de la rappeler à l’ordre, elle murmura: onze heures cinq
minutes! Voilà deux heures qui m’ont paru aussi courtes que vingt
minutes. Mon Dieu! que va-t-il penser de moi?
Au même instant Alonzo regardait sa pendule et disait:
--Comment! trois heures moins vingt-cinq! Presque deux heures qui ont
passé comme deux minutes. Cette horloge radote encore certainement. Miss
Ethelton! encore une seconde, êtes-vous encore là?
--Oui, mais soyez prompt, car il faut que je m’en aille.
--Auriez-vous la bonté de me dire quelle heure il est?
La jeune fille rougit et pensa: «Je le trouve un peu cruel de me poser
cette question», puis elle lui répondit sur un ton détaché,
admirablement contrefait:
--Il est onze heures cinq.
--Oh! merci, il faut que vous sortiez, n’est-ce pas?
--Oui.
--J’en suis désolé.
Pas de réponse.
--Miss Ethelton?
--Eh bien?
--Vous êtes encore là, n’est-ce pas?
--Oui, mais dépêchez-vous. Qu’avez-vous donc à me dire?
--Rien de particulier. Je me sens bien seul ici. Ne serait-il pas
indiscret de vous demander de vouloir bien causer avec moi de temps en
temps si cela ne vous dérange pas trop?
--Je verrai, je ne sais pas, je vais y réfléchir.
--Oh! merci! Miss Ethelton!... ah! quel malheur, elle est partie! me
voilà maintenant en tête à tête avec le brouillard, le vent et les
rafales de neige! Mais elle m’a dit au revoir! j’ai bien entendu au
revoir et non bonjour. La pendule allait bien, après tout. Ces deux
heures ont passé comme un éclair.
Il se rassit, regarda le feu d’un œil rêveur, puis soupira.
--Quelle étrange chose! Il y a deux heures je me sentais un homme libre,
maintenant mon cœur est à San-Francisco.
Pendant ce temps, Rosannah Ethelton, appuyée nonchalamment dans un
fauteuil placé contre la fenêtre de sa chambre à coucher, jetait un
regard rêveur sur la pluie fine qui fouettait la Porte d’Or et pensait
en elle-même: «Comme il me paraît différent de ce pauvre Burley, dont
l’esprit borné est à peine capable d’imiter les autres!»
CHAPITRE II
Quatre semaines plus tard, M. Sidney Algernon Burley offrait un lunch
brillant à ses amis dans un des somptueux salons de Telegraph Hill, et
agrémentait sa réception d’imitations des voix et des gestes de certains
acteurs populaires à San-Francisco.
Très élégant, il avait une tenue soignée, paraissait plutôt gai, mais
cependant regardait la porte avec une insistance qui dénotait de
l’impatience et un certain malaise. A ce moment, un domestique apporta
un message à la maîtresse de la maison: l’attitude de M. Burley changea
aussitôt, son entrain diminua progressivement et son regard prit une
expression d’abattement presque sinistre.
Les invités partirent un à un, laissant M. Burley en tête à tête avec la
maîtresse de maison à laquelle il dit:
--Sans le moindre doute elle me fuit. Elle s’excuse chaque fois. Si
seulement je pouvais la voir, si j’avais l’occasion de lui parler, ne
fût-ce qu’un instant, mais cette incertitude...
--Son refus est peut-être motivé par le seul fait du hasard, monsieur
Burley. Allez donc un instant dans le petit salon et distrayez-vous
quelques minutes. Je vais donner un ordre pressant et monterai ensuite
dans sa chambre; sans aucun doute elle ne refusera pas de vous voir.
M. Burley monta avec l’intention de gagner le petit salon, mais en
passant devant le boudoir de la tante Suzanne, dont la porte était
restée légèrement entrebâillée, il surprit un rire joyeux qu’il reconnut
immédiatement; sans frapper à la porte et sans se faire annoncer, il
entra. Aux premiers pas il entendit des paroles qui le glacèrent
d’effroi et jetèrent la mort dans son cœur. Une voix disait:
--Ma chérie, le plus beau jour de ma vie est arrivé.
Rosannah Ethelton, qui lui tournait le dos, répondit:
--Vraiment, mon cher!
Il la vit se pencher, puis entendit un bruit de baisers. La rage lui
rongeait le cœur. La conversation continua très tendre.
--Rosannah, je savais bien que vous deviez être ravissante, mais votre
vue m’a ébloui et m’a grisé de bonheur.
--Alonzo, je suis tout heureuse de vous l’entendre dire; je sais que
vous exagérez, mais je ne vous en suis pas moins reconnaissante de votre
aimable pensée à mon égard. Je vous supposais un noble visage, mais la
réalité m’a révélé que votre charme dépasse la faible conception de mon
imagination.
Burley entendit encore un nouveau bruit de baisers.
--Merci, ma chère Rosannah! Le photographe m’a flatté, mais n’y faites
pas attention. Je me sens si heureux, Rosannah!
--Oh! Alonzo, personne avant moi n’a connu les douceurs de l’amour;
personne après moi ne saura ce qu’est le bonheur véritable. Je nage dans
un océan de félicité sous un firmament d’extase.
--Oh! ma chère Rosannah, vous m’appartenez, n’est-ce pas?
--Entièrement, Alonzo: maintenant et pour toujours. Tout le long du jour
et pendant mes rêves la nuit, je répète sans cesse ces noms bénis:
Alonzo Fitz Clarence, Alonzo Fitz Clarence, Eastport, Etat du Maine.
--Malédiction! j’ai maintenant son adresse! rugit Burley; puis il se
retira.
La mère d’Alonzo se tenait derrière son fils; elle était si emmitouflée
dans ses fourrures qu’on n’apercevait de sa personne que ses yeux et son
nez. Elle représentait bien une allégorie de l’hiver, car elle était
littéralement poudrée de neige.
Derrière Rosannah se tenait tante Suzanne: elle représentait une vraie
allégorie de l’été, car elle était légèrement vêtue et elle agitait avec
frénésie son éventail pour rafraîchir son visage couvert de
transpiration. Les yeux de ces deux femmes étaient humectés de larmes de
joie.
--Ah! s’écria Mᵐᵉ Fitz Clarence, je comprends maintenant, Alonzo,
pourquoi, pendant six semaines, personne ne réussissait à vous faire
sortir de votre chambre.
--Ah! s’écria tante Suzanne, ceci m’explique pourquoi, Rosannah, vous
avez mené une vie d’ermite pendant ces six dernières semaines.
--Dieu vous bénisse, mon fils, votre bonheur me rend heureuse; venez
dans les bras de votre mère, Alonzo.
--Dieu vous bénisse, Rosannah, car vous allez faire le bonheur de mon
cher neveu, venez dans mes bras.
A Telegraph-Will et à Eastport Square, il y eut simultanément une grande
effusion de cœurs et de joyeux attendrissements. Les deux dames
donnèrent à leurs domestiques des ordres différents. L’une d’elles
commanda: «Faites un grand feu de bois bien sec et apportez-moi une
limonade bouillante.»
L’autre ordonna: «Eteignez-moi ce feu, apportez-moi deux éventails en
feuilles de palmier et une carafe d’eau glacée.»
Les deux jeunes gens se séparèrent et leurs parents causèrent ensemble
de la douce surprise et arrêtèrent les préparatifs du mariage.
Quelques minutes auparavant, M. Burley sortait précipitamment de l’hôtel
de Telegraph-Will sans prendre congé de personne. Il marmottait entre
ses dents: «Elle ne l’épousera jamais, je le jure! Avant que la nature
n’ait dépouillé son manteau d’hermine hivernal pour revêtir sa parure
d’émeraude du printemps, elle m’appartiendra.»
CHAPITRE III
Deux semaines plus tard.--Plusieurs fois dans la journée, pendant les
trois ou quatre jours précédents, un évêque tiré à quatre épingles et à
l’air très austère, affligé d’un défaut à l’œil, avait rendu visite à
Alonzo.
D’après sa carte, il était le Révérend Melton Hargrave de Cincinnati. Il
déclara qu’il n’exerçait plus son ministère à cause de l’état de sa
santé. Pourtant, à en juger par sa physionomie vigoureuse et sa forte
structure, il ne paraissait nullement mal portant. Il était l’inventeur
d’un perfectionnement important apporté au téléphone et espérait faire
fortune en vendant son brevet.
--A présent, déclara-t-il, un homme peut adapter à un fil télégraphique
qui transmet un chant ou un concert d’un Etat à l’autre son propre
téléphone particulier, et s’offrir une audition sans la permission du
propriétaire de cette musique. Mon invention se borne à cela.
--C’est parfait, répondit Alonzo, à condition que le propriétaire de la
musique n’éprouve aucun préjudice lorsqu’on l’arrête au passage; dans ce
cas, je ne vois pas de quoi il se plaindrait.
--En effet, ajouta le Révérend, il n’aurait à se plaindre de rien; mais
supposez, continua-t-il, qu’au lieu de musique interceptée au passage il
s’agisse de déclarations amoureuses, de tendresses d’un caractère tout
particulier.
Alonzo frissonna de la tête aux pieds!
--Monsieur, ajouta-t-il, votre invention n’a pas de prix, il faut que
j’en profite sur l’heure.
Mais malheureusement l’invention éprouva du retard et n’arriva pas de
Cincinnati comme le Révérend l’avait annoncé. Alonzo s’impatientait de
jour en jour et ne pouvait se faire à l’idée que les douces paroles de
Rosannah destinées à sa personne pourraient être interceptées par un
tiers malhonnête. Le Révérend vint plusieurs fois s’excuser de ce retard
et rendre compte des mesures qu’il avait prises pour hâter les choses.
Une après-midi, le Révérend vint frapper à la porte d’Alonzo. Ne
recevant pas de réponse, il entra, jeta un regard furtif autour de lui,
referma la porte brusquement et courut au téléphone. A ce moment les
vibrations de l’appareil envoyèrent à son oreille le refrain mélodieux
du doux «_Tout à l’heure_». Imitant fidèlement la voix d’Alonzo, le
Révérend demanda à la personne qui chantait avec un sincère accent
d’impatience:
--C’est vous, ma chérie?
--Oui, Alonzo.
--Je vous en prie, ne chantez plus cet air cette semaine; essayez une
chanson plus moderne.
Au même instant des pas agiles, indices d’un cœur heureux, se faisaient
entendre dans l’escalier; le Révérend, avec un sourire diabolique, se
réfugia derrière les vastes plis des rideaux. Alonzo entra et courut au
téléphone:
--Ma chère Rosannah, demanda-t-il, voulez-vous que nous chantions
ensemble?
--Quelque chose de moderne? répliqua-t-elle avec une amère ironie.
--Oui, si vous le préférez.
--Chantez tout seul, si le cœur vous en dit.
Cette réponse acariâtre abasourdit le jeune homme et ulcéra son cœur. Il
reprit:
--Rosannah, cela ne vous ressemble guère.
--A mon avis j’ai bien le droit de vous faire cette réponse après votre
aimable réflexion de tout à l’heure, monsieur Fitz Clarence.
--M. Fitz Clarence! Rosannah, je ne vous ai rien dit d’impoli que je
sache.
--Naturellement! je me serai trompée, j’aurai mal compris; je vous en
demande bien pardon. Vous m’avez bel et bien dit: «Ne chantez plus cet
air-là aujourd’hui.»
--Chanter quoi aujourd’hui?
--L’air auquel vous faites allusion. Mais il me semble que subitement
nous nous comprenons bien mal.
--Je n’ai fait allusion à aucun chant.
--Vraiment?
--Non, je vous assure.
--Je regrette d’être obligée de vous donner un démenti.
--Je vous répète que je ne vous ai fait aucune allusion à ce sujet.
--Seconde impolitesse! cela suffit amplement, Monsieur. Je ne vous le
pardonnerai jamais, tout est rompu entre nous.
Alonzo s’empressa d’ajouter:
--Oh! Rosannah! ne me parlez pas ainsi: un terrible mystère, quelque
odieuse méprise plane sur nous. En vous affirmant que je ne vous ai rien
dit de semblable je suis profondément sérieux et sincère. Pour rien au
monde je ne voudrais vous faire de la peine, ma chère Rosannah. Je vous
en supplie, dites-moi un mot de consolation.
Après un instant de silence, Alonzo entendit des sanglots étouffés et
comprit que la jeune fille avait quitté le téléphone. Il se leva avec un
profond soupir, sortit de sa chambre en murmurant entre ses dents: «Je
vais me mettre à la recherche de ma mère; elle seule pourra lui
persuader que je n’ai jamais eu l’intention de lui faire de la peine.»
Une minute plus tard, le Révérend se glissait à quatre pattes près du
téléphone comme un chat qui s’apprête à sauter sur sa proie. Il n’eut
pas longtemps à attendre, car une voix douce, repentante, entrecoupée de
larmes, se fit entendre:
--Mon cher Alonzo, j’ai eu tort de vous accuser; vous êtes incapable de
me dire une parole cruelle. Quelqu’un animé d’une malicieuse intention a
certainement imité votre voix.
Le Révérend répondit froidement en contrefaisant la voix d’Alonzo:
--Vous m’avez déclaré que tout était rompu entre nous, soit! je dédaigne
votre repentir et méprise vos regrets.
Il s’éloigna ensuite radieux et triomphant de sa méchante action.
Quatre heures plus tard, Alonzo et sa mère rentraient d’une tournée de
visites de charité. Ils appelèrent au téléphone leurs amis de
San-Francisco, mais ne reçurent aucune réponse; ils attendirent près de
l’appareil qui s’obstinait à rester muet. A la fin, alors que le soleil
se couchait à San-Francisco et qu’il faisait déjà nuit depuis plus de
trois heures à Eastport, ils reçurent une réponse. Mais, hélas! C’était
la voix de tante Suzanne qui leur parlait.
--J’ai été dehors toute la journée, disait-elle; je rentre à l’instant.
Je vais aller lui parler.
Après dix minutes d’attente, Alonzo et sa mère entendirent ces paroles
fatidiques prononcées avec une intonation terrible.
--Elle est partie emportant ses bagages avec elle! Elle a dit à ses
domestiques qu’elle se rendait chez d’autres amis, mais j’ai trouvé ce
petit mot sur la table de sa chambre. Ecoutez plutôt: «Je suis partie,
ne cherchez pas à savoir où; mon cœur est brisé; vous ne me reverrez
plus jamais. Dites-lui que je penserai toujours à lui en chantant mon
doux «_Tout à l’heure_», mais que je n’oublierai jamais les dures
paroles qu’il m’a dites.» Ainsi était conçue sa lettre. Alonzo!
Qu’est-ce que cela signifie? Qu’est-il donc arrivé?
Alonzo demeura pâle et glacé d’effroi. Sa mère écarta les rideaux de
velours et ouvrit la fenêtre. Reprenant ses sens au contact de l’air
frais, il raconta à sa tante son étrange histoire. Pendant ce temps, sa
mère découvrait une carte qui venait de tomber sur le parquet
lorsqu’elle remua les rideaux; elle lut sur cette carte: M. Sydney
Algernon Burley, San-Francisco.
--Le misérable! s’écria Alonzo, en se précipitant hors de la pièce à la
poursuite du faux Révérend, bien décidé à le massacrer!
La trouvaille de cette carte expliquait tout maintenant: les deux
amoureux, en se déclarant par téléphone leur mutuel amour, avaient été
surpris sans méfiance; l’ennemi avait su profiter de leur faiblesse et
de leur imprévoyance.
CHAPITRE IV
Pendant les deux mois qui suivirent, bien des événements se succédèrent.
La pauvre Rosannah, depuis sa fuite, n’était jamais retournée chez sa
grand’mère, à Portland, en Orégon, et elle ne lui avait donné d’autre
signe de vie que le duplicata de la triste note laconique laissée par
elle à l’hôtel de Télégraph-Hill. Etait-elle encore vivante?
En tout cas la personne qui l’avait recueillie la cachait soigneusement,
car jusqu’à ce jour il avait été impossible de découvrir sa trace.
Alonzo, lui, ne l’avait pas oubliée et ne perdait pas tout espoir. Il se
disait: «Un jour, lorsqu’elle se sentira triste, elle chantera la douce
chanson que j’aimais tant et je la découvrirai.» Il mit donc sac au dos,
prit avec lui un téléphone portatif, quitta sa ville natale et ses
frimas et partit pour courir le monde. Il traversa bien des Etats
lointains. De temps à autre, les étrangers voyaient avec étonnement un
jeune homme pâle, à l’air épuisé et profondément malheureux, grimper
péniblement le long des poteaux télégraphiques plantés dans les endroits
les plus solitaires; là il restait quelquefois perché pendant plusieurs
heures l’oreille appuyée contre une petite boîte carrée; puis il
descendait en poussant de profonds soupirs et continuait son chemin.
Parfois les habitants tiraient sur lui à l’exemple des paysans qui
déchargent leurs armes sur les aéronautes parce qu’ils les prennent pour
des fous et des individus dangereux. Aussi ses vêtements étaient-ils
criblés de plomb et toute sa personne constellée de blessures; mais il
supporta patiemment ses misères.
En accomplissant son pieux pèlerinage il pensait souvent en soupirant:
«Ah si seulement je pouvais entendre le doux _Tout à heure!_»
Au bout de deux mois de cette vie errante, quelques âmes compatissantes
s’apitoyèrent sur l’état du pauvre vagabond et l’enfermèrent dans une
maison de fous à New-York.
Il n’opposa aucune résistance, car son énergie, son cœur et son courage
étaient à bout. Le directeur de la maison le prit en pitié, l’installa
dans son propre appartement et le soigna avec un dévouement plein
d’affection. Au bout d’une semaine, le patient put se lever pour la
première fois. Il était étendu confortablement sur un canapé, écoutant
le sifflement lugubre du vent de mars et le piétinement des pas dans la
rue (il était environ 6 heures du soir à New-York et chacun rentrait
chez soi après une journée bien remplie).
Alonzo avait à côté de lui un bon feu pétillant qui lui faisait oublier
les intempéries et la brise glaciale du dehors. Il souriait à la pensée
que ses longues promenades amoureuses le faisaient passer pour un
maniaque aux yeux du monde et il laissait errer capricieusement son
imagination, lorsqu’un son très discret et très doux, lointain et à
peine perceptible, vint frapper son oreille. Son pouls s’arrêta; il
écouta haletant, les lèvres entr’ouvertes. Le son grandit peu à peu;
toujours haletant, l’oreille tendue, il se souleva sur les coudes. Enfin
il s’écria:
--C’est elle! Je reconnais sa voix divine!
Il se traîna vers le coin d’où partait le son, écarta un rideau et
découvrit un téléphone. Se penchant sur l’appareil il poussa
l’exclamation suivante:
--Dieu soit loué! Je l’ai enfin découverte! parlez-moi vite, ma Rosannah
bien-aimée! Le cruel mystère s’éclaircit enfin: c’est ce méchant Burley
qui en imitant ma voix a déchiré votre cœur par son insolent discours.
Après une pause qui parut un siècle à Alonzo, une voix faible articula
ces mots:
--Oh! Alonzo, répétez-moi les douces paroles que je viens d’entendre.
--Elles sont sincères, bien sincères, ma chère Rosannah, et je vous le
prouverai avant peu.
--Oh! Alonzo, restez auprès de moi! parlez-moi, ne me quittez pas un
seul instant, jurez-moi que nous ne nous séparerons plus jamais. Oh!
quelle heure bénie! quel instant adorable est celui-ci!
--Chaque année pendant toute votre vie nous célébrerons le joyeux
anniversaire par un cantique d’actions de grâce.
--Oh! oui, Alonzo, oh! oui!
--Notons bien l’heure de cette résurrection, ma chère Rosannah; six
heures quatre minutes du soir.
--Ici il est midi vingt-trois, Alonzo.
--Comment, Rosannah, mais où êtes-vous donc?
--A Honolulu, aux îles Sandwich. Et vous? Ne me quittez pas un seul
instant; j’en mourrais de chagrin. Etes-vous chez vous en ce moment?
--Non, ma chérie, j’habite à New-York une maison de fous où un docteur
me soigne.
Un cri d’effroi parvint à l’oreille d’Alonzo sous la forme d’un
bourdonnement confus; ce cri venait de traverser cinq mille lieues!
Alonzo se hâta d’ajouter:
--Rassurez-vous, ma chère, ce n’est rien, je vais mieux, car votre
présence est pour moi le meilleur des remèdes.
--Alonzo! comme vous m’avez fait peur! Continuez votre récit.
--Rosannah! fixez vous-même le jour bienheureux qui doit unir nos cœurs.
Après un court temps d’arrêt une voix timide répondit:
--Je rougis de joie et de bonheur; voulez-vous que nous fixions une date
prochaine?
--Ce soir même, Rosannah; ne perdons pas un seul instant; oui, ce soir
même et sans le moindre retard.
--Oh! comme vous êtes impatient! je n’ai ici aucun des miens à
l’exception de mon vieil oncle, ancien missionnaire, et de sa femme.
J’aimerais tant que votre mère et votre tante Suzanne...
--Dites _notre_ mère et _notre_ tante Suzanne, ma chère Rosannah!
--Oui, notre mère et notre tante Suzanne (je rectifie bien volontiers),
j’aimerais tant les avoir auprès de nous.
--Moi aussi. Si nous télégraphiions à tante Suzanne? Combien lui
faudrait-il de temps pour venir nous rejoindre?
--Le vapeur quitte San-Francisco après-demain; la traversée dure 8
jours. Notre tante serait donc ici le 31 mars.
--Eh bien, choisissons le 1ᵉʳ avril, qu’en dites vous, Rosannah?
--C’est cela! quel délicieux mois d’avril nous allons passer, Alonzo!
--Entendu pour le 1ᵉʳ avril, ma chérie. Quel bonheur! Fixez vous-même
l’heure, Rosannah.
--J’aime tant le matin, c’est si gai. Que diriez-vous de huit heures,
Alonzo?
--Soit, choisissons huit heures, ce sera la plus belle heure de ma vie,
car, à ce moment-là, nos deux cœurs ne feront plus qu’un.
Pendant un instant, le téléphone se contenta de transmettre un bruit de
baisers aussi chaleureux qu’ininterrompus. Rosannah rompit alors le
silence:
--Excusez-moi un instant, mon cher, j’ai un rendez-vous, il faut que je
vous quitte.
La jeune fille se leva et se dirigea vers une fenêtre d’où elle
découvrait un paysage merveilleux; elle s’assit pour le contempler. A
gauche on apercevait la charmante vallée de Ruana émaillée des fleurs
tropicales les plus diverses aux couleurs vermeilles, et couverte de
cocotiers aux formes élégantes; des citronniers et des orangers
garnissaient les versants des collines et formaient une nappe de verdure
très agréable à l’œil; un peu plus haut on apercevait le fameux
précipice où le premier kaméhaméha bouscula ses ennemis vaincus en
assurant leur destruction. En face de la fenêtre on apercevait la ville
étrange; çà et là, clairsemés, des groupes pittoresques d’indigènes qui
lézardaient au soleil; dans le lointain, à droite, l’océan agité
secouait sa crinière floconneuse aux reflets du soleil.
Rosannah admirait ce spectacle vêtue d’une robe blanche très légère, et
s’éventait avec une feuille de palmier, lorsqu’un boy canaque, le cou
serré dans une vieille cravate et coiffé d’un chapeau de feutre sans
fond, passa sa tête à la porte et annonça:
--Un monsieur de San-Francisco.
--Fais-le entrer, dit la jeune fille, en se redressant et en prenant un
air très digne.
M. Sydney Algernon Burley se présenta dans une tenue impeccable et tiré
à quatre épingles. Il se pencha légèrement en avant pour embrasser la
main de la jeune fille, mais celle-ci fit un geste et lui lança un coup
d’œil qui l’arrêta net.
Elle lui dit froidement:
--Comme je vous l’avais promis, je vous attendais. J’ai cru à vos
déclarations et à votre insistance, je vous ai promis de fixer le jour
qui doit nous unir. Je choisis le 1ᵉʳ avril à huit heures du matin;
maintenant, retirez-vous!
--Oh! ma bien-aimée, quelle reconnaissance...