vous êtes toujours montré quelque peu changeant à mon égard. Pour
arriver à extraire tout le jus possible d’une faute, vous amenez un
homme à se repentir de cette faute de trois ou quatre façons
différentes. Ainsi, vous m’avez reproché de dire un mensonge à ce
mendiant et j’en ai beaucoup souffert. Or, c’est seulement hier que je
parlai en toute franchise à un mendiant en lui déclarant que je ne lui
donnerais rien parce que la loi interdisait d’encourager la mendicité.
Qu’avez-vous fait alors? Vous m’avez suggéré la pensée que je serais
beaucoup moins blâmable de le renvoyer avec un mensonge innocent et que
mon accueil quasi-aimable le dédommageait de mon refus de pain. Eh bien,
cette idée m’a fait souffrir pendant tout un jour. Trois jours
auparavant j’avais nourri un mendiant, et cela de bien bon cœur, car je
croyais bien faire. Immédiatement vous m’avez dit: «Oh! mauvais citoyen,
pourquoi donnez-vous à manger à un traînard?» Ce reproche m’a mis la
mort dans l’âme. J’avais fait travailler un traînard; vous me l’avez
reproché, naturellement après coup. Une autre fois j’ai refusé de donner
du travail à un mendiant; vous m’avez encore blâmé. Une autre fois
j’avais été sur le point de tuer un mendiant; vous m’avez tenu éveillé
toute la nuit en me torturant de remords. Cette fois j’ai cru bien faire
en renvoyant un mendiant avec ma bénédiction; vous m’avez reproché
amèrement de ne pas l’avoir tué. Décidément existe-t-il un moyen de
satisfaire l’odieuse invention qu’on appelle une conscience?
--Je n’en connais aucun à vous proposer, benêt que vous êtes! quel que
soit l’acte que vous avez commis, je m’empresse de chuchoter un mot à
votre oreille pour vous convaincre que cet acte est un terrible méfait.
Mon rôle, en même temps que mon bonheur, consiste à vous faire repentir
de la moindre action. Si j’ai laissé échapper une occasion, je vous
assure que c’est bien inintentionnellement.
--Rassurez-vous; à ma connaissance, vous n’avez pas manqué une seule
occasion. Je n’ai jamais agi de quelque façon que ce fût sans m’en
repentir dans les vingt-quatre heures. Samedi dernier, à l’église,
j’entendais un sermon de charité; mon premier mouvement fut de donner
350 dollars. Je le regrettai et réduisis successivement ma donation de
100 en cent dollars jusqu’au chiffre de 50 dollars. Me repentant de ma
première impulsion, je dégringolai de 50 à 25, puis à 15 dollars; quand
le plateau de quête passa devant moi je jugeai bon de n’y déposer que 10
cents. De retour chez moi j’aurais bien voulu ravoir mes 10 cents. Bref,
vous ne m’avez même pas laissé assister à un sermon de charité sans me
tracasser la tête péniblement.
--Et je compte bien continuer encore, soyez-en persuadé. Vous dépendrez
toujours de moi.
--Je le sais bien. Combien de fois aussi ai-je souhaité la nuit de vous
attraper par le cou. Si seulement je pouvais vous tenir en ce moment!
--Ah! ah! je m’en doute bien, mais continuez donc! vous me divertissez
plus que je ne puis le dire.
--J’en suis enchanté. Tenez, pour être franc je vais vous avouer que je
vous considère comme le plus vilain, le plus méprisable et le plus
ratatiné reptile que la terre ait porté. Grâce au ciel vous êtes
invisible pour les autres, sans cela je mourrais de honte de me faire
voir en compagnie d’un singe tel que vous. Si vous aviez cinq ou six
pieds de haut je....
--Oh! naturellement, mais à qui la faute?
--Je n’en sais rien.
--A vous seul, il me semble.
--Vous vous trompez. On ne m’a jamais consulté au sujet de votre
extérieur.
--Quoi qu’il en soit, vous êtes passablement responsable de mon aspect.
Quand vous aviez huit ou neuf ans, j’avais sept pieds de haut et je
passais pour extrêmement joli.
--Bien dommage que vous ne soyez pas mort jeune! Vous avez donc grandi
de travers!
--On grandit comme on peut. Autrefois vous aviez une large conscience;
si aujourd’hui elle est rétrécie j’imagine que c’est pour un motif
quelconque. Vous et moi sommes à blâmer. Il y a de cela bien longtemps
(vous ne vous en souvenez sans doute pas), je prenais mon rôle très à
cœur et je me réjouissais de voir l’angoisse dans laquelle vous
jetaient certaines de vos fautes favorites; à ce moment-là je me
cramponnai à vous et pris plaisir à vous harceler. Vous avez commencé à
vous révolter; naturellement je lâchai pied, me ratatinai un peu, je
diminuai de taille et je me déformai. Plus je m’affaiblissais, plus vous
vous entêtiez à ces fautes spéciales; à la fin, les parties de ma
personne portant l’empreinte de ces vices devinrent aussi insensibles
qu’une peau de requins: prenons votre manie de fumer, par exemple;
j’appuyai sur cette corde un peu trop longtemps et elle faillit casser.
Quand les gens vous demandent actuellement de renoncer à votre vice, ces
callosités de ma personne semblent augmenter et me couvrir d’une sorte
de cotte de mailles. En ce moment, moi, votre fidèle ennemie, votre
conscience dévouée, je m’endors profondément, si profondément que je
n’entendrais pas le tonnerre. Vous nourrissez quelques autres vices
(peut-être quatre-vingts ou quatre-vingt-dix) qui produisent sur moi le
même effet.
--C’est flatteur; vous dormez alors une partie du temps?
--Oui, je dors depuis plusieurs années; j’aurais pu dormir tout le temps
si personne ne m’était venu en aide.
--Qui donc vous vint en aide?
--Les autres consciences. Toutes les fois qu’une personne dont je
connais la conscience essaie d’intervenir auprès de vous pour réformer
vos mauvaises habitudes invétérées, je décide cette conscience amie à
angoisser son propriétaire en lui rappelant quelques méfaits à lui
personnels; cela l’empêche de se mêler de vos affaires. Mais
rassurez-vous, je vous harcélerai avec vos propres défauts, vous pouvez
vous fier à moi.
--Je m’en rapporte à vous. Si vous aviez eu la bonté de me mettre au
courant de cette situation trente ans auparavant, je me serais
particulièrement surveillé et je ne vous aurais pas tenu en permanence
endormie sur la kyrielle des vices humains; au contraire je vous aurais
réduite à la dimension d’une pilule homéopathique. Voilà le genre de
conscience après lequel je soupire ardemment. Si j’avais pu vous faire
tenir dans une pilule homéopathique et mettre la main sur vous,
croyez-vous que je vous aurais conservée comme souvenir dans un tube de
verre? oh! non certes; je vous aurais donnée à un chien: tel est le sort
que vous méritez vous et votre triste race. Maintenant j’ai une autre
question à vous poser. Connaissez-vous dans ce quartier un certain
nombre de consciences?
--Oui, beaucoup.
--J’aimerais en voir quelques-unes. Pourriez-vous m’en amener ici?
seraient-elles visibles pour moi?
--Certainement non.
--J’aurais dû m’en douter; mais du moins vous pouvez me faire leur
description. Parlez-moi donc de la conscience de mon voisin Thompson.
--Soit, je la connais intimement depuis de longues années alors qu’elle
avait onze pieds de haut et une silhouette irréprochable. Maintenant
elle est devenue vulgaire, très malheureuse et ne s’intéresse plus à
rien; comme taille elle peut tenir dans une boîte à cigares.
--Mais dans cette région il y a certainement peu d’individus plus bas et
plus médiocres que Hugh Thompson. Connaissez-vous la conscience de
Robinson?
--Oui; elle a environ 4 pieds et demi de haut; elle était blonde
autrefois, maintenant elle est brune, mais elle a gardé un extérieur
agréable.
--Somme toute, Robinson est un bon garçon. Connaissez-vous la conscience
de Tom Smith?
--Je la connais depuis son enfance; à l’âge de deux ans elle avait 13
pouces de haut et se montrait paresseuse (c’est un peu l’habitude à cet
âge). Maintenant sa taille atteint 37 pieds. Sa conscience est une des
plus belles physionomies d’Amérique. Très travailleuse et très active,
elle est un des membres les plus entreprenants du Club de la Conscience
dans le New-England. Nuit et jour vous pouvez la voir rivée à la
personne de Smith, travaillant d’arrache-pied, les manches retroussées,
avec une physionomie gaie. Elle a maintenant merveilleusement subjugué
sa victime: Smith s’imagine que la moindre de ses actions est un crime
odieux; sa conscience le harcèle et torture son âme.
--Smith est l’homme le plus estimable de ce quartier et pourtant il se
ronge le cœur, persuadé qu’il agit toujours mal. Il n’y a vraiment
qu’une conscience pour prendre plaisir à martyriser un brave cœur comme
lui! Connaissez-vous la conscience de ma tante Marie?
--Je l’ai vue de loin, mais je ne la connais pas. Elle vit
continuellement en plein air parce qu’aucune porte n’est assez large
pour lui donner passage.
--Cela ne m’étonne pas. Voyons, connaissez-vous la conscience de cet
éditeur qui, jadis, me vola certains de mes dessins pour les publier
dans une revue et qui m’obligea à payer une somme assez rondelette pour
me faire rendre justice?
--Oui, je la connais. Elle est assez célèbre. Le mois dernier elle
figurait à une exposition organisée au profit d’un nouveau membre du
club qui mourait de faim en exil. Le prix d’entrée de cette exposition
et le voyage en chemin de fer étaient assez élevés; mais j’ai réussi à
voyager pour rien en me faisant passer pour la conscience d’un
journaliste, et à entrer à demi-place en me donnant pour la conscience
d’un clergyman. Pourtant, la conscience de l’éditeur qui devait
constituer le «clou» de cette exposition fut un insuccès complet. Elle
était là, mais dans quel état! Le comité s’était procuré un microscope
capable d’agrandir trente mille fois; malgré cela, au grand
mécontentement général, personne ne parvint à la voir et....
Juste à ce moment j’entendis un pas saccadé contre la porte; j’ouvris et
ma tante Mary se précipita dans la chambre; très animée et de bonne
humeur, elle me bombarda de questions sur toute ma famille. Incidemment
elle me dit:
--La dernière fois que je vous vis, vous m’aviez promis de subvenir à
l’entretien de la famille pauvre qui habite au coin de la rue, et de
continuer la bonne œuvre commencée par moi. J’ai appris, par hasard, que
vous n’aviez pas tenu votre promesse.
Trouvez-vous cela bien?
A vrai dire je ne m’étais pas occupé du tout de cette famille, et
maintenant j’éprouvais un violent serrement de cœur.
Je levai les yeux sur ma conscience: évidemment l’angoisse de mon cœur
affectait ma conscience; penchée en avant, cette dernière semblait prête
à tomber de la bibliothèque. Ma tante poursuivit:
--Je trouve que vous avez terriblement négligé ma pauvre protégée,
vilain cœur dur qui ne tenez pas vos promesses!
Je devins écarlate et restai muet. A mesure que le sentiment de ma
culpabilité s’accentuait, ma conscience se mit à s’agiter fortement.
Après une légère pause, ma tante reprit sur un ton de reproche:
--Vous apprendrez sans doute avec peu d’émotion (puisque vous n’avez pas
daigné visiter ma protégée) que l’infortunée est morte, voilà plusieurs
mois, complètement délaissée.
A ce moment ma conscience ne put supporter plus longtemps le poids de
mes souffrances, elle piqua une tête en avant et tomba de son haut
perchoir sur le plancher avec un bruit sourd. En proie à une vive
douleur et tremblante de crainte, elle se débattait sur le sol, essayant
en vain de se relever. Je bondis vers la porte, la fermai à clé et
m’adossant contre elle, je me penchai avec anxiété sur mon tyran qui se
débattait. Une minute de plus et mes doigts énervés allaient
entreprendre leur œuvre meurtrière.
--Oh! Qu’avez-vous donc? s’écria ma tante en reculant devant moi et en
jetant sur moi des yeux anxieux.
Ma respiration était devenue très courte, presque entrecoupée et je
paraissais étrangement excité.
--Mais qu’avez-vous donc? s’écria ma tante, vous me terrifiez!
Qu’avez-vous donc à regarder fixement devant vous? Pourquoi vos doigts
s’agitent-ils ainsi!
--Silence, femme, soupirai-je. Ne faites pas attention à moi; ce n’est
rien, cela passera dans un instant; j’ai trop fumé, voyez-vous.
Mon tyran s’était relevé, et, avec une forte expression de terreur,
essayait de gagner la porte en clopinant. Terrassé par l’émotion, je
pouvais à peine reprendre haleine.
Ma tante tordit ses mains et me dit:
--Oh! je l’avais bien deviné; je savais bien que cela finirait ainsi! je
vous en supplie, domptez cette fatale habitude pendant qu’il en est
temps encore, et ne restez pas plus longtemps sourd à ma prière.
Ma conscience donna subitement des signes de lassitude.
--Oh! continua ma tante, promettez-moi que vous allez rompre avec cet
odieux esclavage du tabac.
Ma conscience commença à vaciller et à battre des mains.
--Je vous en supplie, je vous en conjure; vous perdez la raison; vos
yeux ont une expression de folie, je dirai presque de fureur. Oh!
écoutez-moi et vous serez sauvé. Voyez, je vous implore à genoux.
Comme ma tante se prosternait devant moi, ma conscience chancela de
nouveau et tomba lourdement sur le parquet.
--Oh! promettez-le-moi ou vous êtes perdu! promettez-le-moi, soyez sauvé
et vous vivrez d’une vie nouvelle.
Poussant un profond soupir ma conscience subjuguée ferma les yeux et
tomba dans un profond sommeil.
Avec une exclamation de joie, je passai d’un bond devant ma tante et
saisis à la gorge le tyran de ma vie entière. Après tant d’années
d’attente et d’espoir je le tenais donc enfin! Je mis ma conscience en
pièces, je la fendis en menus morceaux, et jetai dans le feu ses débris
sanglants. Enfin! ma conscience était morte et pour toujours; je me
sentais un homme libre! Je me tournai vers ma pauvre tante, qui
paraissait pétrifiée de terreur, et je m’écriai:
--Sortez d’ici avec tous vos pauvres, vos charités, vos réformes, votre
morale fastidieuse! Vous voyez devant vous un homme qui a cessé de
lutter et dont l’âme a trouvé enfin la paix, un homme dont le cœur est
devenu insensible au chagrin, à la souffrance et au remords; un homme
sans conscience! Dans ma joie je veux bien vous épargner; mais je
pourrais vous étrangler sans le moindre regret! Sauvez-vous.
Elle s’enfuit. Depuis ce jour ma vie respire le bonheur, un bonheur
inconnu. Rien au monde ne pourrait me persuader de reprendre une
conscience. J’expulsai tous mes vieux préjugés pour vivre d’une vie
nouvelle. Pendant les deux semaines qui suivirent, pour satisfaire
certaines vieilles rancunes je tuai 38 personnes. Je brûlai une maison
qui offusquait ma vue, j’extorquai à une veuve et à des orphelins leur
dernière vache; celle-ci est je crois très bonne sans être cependant de
pure race.
J’ai de plus commis moult crimes très variés et ce genre d’occupation
m’a follement diverti; autrefois sans aucun doute, mes cheveux seraient
devenus gris et mon cœur trop sensible aurait saigné de douleur.
Pour terminer j’ajoute, à titre de réclame, que les écoles de médecine
désireuses de trouver des mendiants pour leurs expériences scientifiques
feront bien de visiter la collection que je possède dans ma cave avant
de faire leurs acquisitions ailleurs; cette collection de mendiants
rassemblée et préparée par moi-même, je la vendrais à bon compte, en
gros, en détail ou à la tonne, car je veux renouveler mon stock pour le
printemps prochain.
LES AMOURS D’ALONZO FITZ CLARENCE ET DE ROSANNAH ETHELTON
CHAPITRE PREMIER
Par une triste matinée d’hiver, la ville de Eastport, dans l’état du
Maine, était ensevelie sous un blanc linceul de neige tombée depuis peu.
Cette neige avait interrompu la circulation des rues, d’habitude très
mouvementées; on apercevait ce jour-là de grands espaces déserts, des
avenues aussi silencieuses que blanches. De chaque côté de la chaussée,
la neige formait un talus escarpé. De temps en temps on pouvait entendre
le raclement lointain d’une pelle de bois et on apercevait à une
certaine distance une silhouette noire penchée en avant, disparaissant
dans une tranchée pour réapparaître un instant après, et lancer en
l’air une pesante pelletée de neige. Mais il faisait si froid que les
travailleurs posaient bientôt leur pelle et se réfugiaient dans la
maison la plus proche en exécutant des moulinets avec leurs bras pour se
réchauffer.
A ce moment le ciel s’obscurcit; le vent se leva et souffla avec rage,
envoyant de violentes bouffées qui chassaient devant elles un fin
brouillard de neige. Sous l’effort d’une de ces bouffées, de grands
tourbillons de neige s’amoncelèrent au milieu des rues, formant des
monticules blancs aussi tristes que des tombes. Quelques minutes plus
tard, une autre bouffée balayait la crête de ces monticules, entraînant
avec elle une fine poussière de neige semblable aux flocons d’écume que
la tempête arrache du sommet des vagues de la mer.
Alonzo Fitz Clarence était assis dans son gentil et élégant cabinet de
travail, drapé dans une robe de chambre de soie bleue garnie de revers
et de parements de satin écarlate. Il avait devant lui les restes de son
déjeuner et la table élégante sur laquelle ce dernier était servi
s’harmonisait agréablement avec le charme, la richesse, le bon goût de
la pièce. Un feu joyeux brûlait dans la cheminée.
Un violent coup de vent s’abattit contre les fenêtres et un tourbillon
de neige vint les cingler avec un bruit strident. L’élégant jeune
solitaire murmura:
--Un vrai temps à ne pas sortir, aujourd’hui. Au fond je n’en suis pas
fâché, mais que faire pour me distraire? Ma mère n’est pas loin de moi,
je puis facilement communiquer avec ma tante Suzanne, mais par un jour
aussi triste il faut trouver un nouvel élément de distraction pour
rompre la monotonie d’une captivité forcée.
Il leva les yeux sur sa jolie pendule de cheminée:
--Cette pendule va encore de travers, pensa-t-il; elle ne se doute
jamais de l’heure qu’il est; quand elle la sait par hasard elle m’induit
en erreur, ce qui revient au même... Alfred!
Pas de réponse.
--Alfred!... Voilà un brave garçon aussi inexact que ma pendule.
Alonzo mit le doigt sur un bouton de sonnette électrique fixé au mur. Il
attendit un instant, appuya encore, attendit de nouveau et dit:
--Voilà encore une batterie détraquée! mais pendant que j’y suis, je
veux savoir tout de même quelle heure il est.
Se dirigeant vers un tube acoustique émergeant du mur, il siffla, appela
sa mère et répéta deux fois son appel.
--Décidément je perds mon temps, la batterie de ma mère est aussi en
désordre. Impossible pour moi de communiquer avec les étages inférieurs.
Il s’assit à son bureau de palissandre, appuya son menton sur le coin de
sa main gauche et appela en dirigeant sa voix vers le parquet:
--Tante Suzanne!
Une voix agréable lui répondit:
--Est-ce vous Alonzo?
--Oui, je suis trop paresseux et je me sens trop bien ici pour
descendre; pourtant j’ai bien besoin qu’on vienne à mon aide en ce
moment.
--Mon cher, qu’avez-vous donc?
--Quelque chose d’assez sérieux, je vous assure.
--Oh! ne me tenez pas en suspens, je vous en prie. Qu’y a-t-il?
--Je désire savoir quelle heure il est.
--Vilain garçon, quelle mauvaise plaisanterie! C’est tout ce que vous
désirez savoir?
--Oui, tout, sur mon honneur. Tranquillisez-vous. Indiquez-moi l’heure
et je vous en serai très reconnaissant.
--Juste neuf heures cinq.
Alonzo murmura:
--Tiens, neuf heures cinq et, regardant sa pendule, il ajouta:
«Aujourd’hui elle va mieux que de coutume, elle ne varie que de
trente-quatre minutes. Voyons un peu... trente-trois et vingt et un font
cinquante-quatre; quatre fois cinquante-quatre font 236; moins un, reste
235. C’est bien cela.
Il tourna les aiguilles de sa pendule et leur fit marquer une heure
moins vingt-cinq, puis il ajouta:
--Nous allons voir maintenant si elle peut marcher droit quelque temps;
sans cela je la bazarde.
Il s’assit de nouveau à son bureau et appela:
--Tante Suzanne!
--Quoi, mon cher?
--Avez-vous déjeuné?
--Oui, depuis une heure.
--Etes-vous occupée?
--Non, je couds; pourquoi?
--Etes-vous seule?
--Oui, mais j’attends quelqu’un à 9 h. 1/2..
--Vous avez bien de la chance. Je suis tout seul et j’aimerais tant
causer avec quelqu’un.
--Et bien! causons ensemble un instant.
--Mais ce que j’ai à vous dire est secret.
--N’ayez pas peur; parlez à votre aise, personne n’est avec moi.
--Je ne sais vraiment si j’oserai.
--Voyons, Alonzo, vous savez bien que vous avez confiance en moi, ne
vous arrêtez pas.
--Je le sais bien, ma tante, mais ce que j’ai à vous dire est très
sérieux, me touche de très près, intéresse toute ma famille et même
toute l’humanité.
--Voyons, Alonzo, parlez. Je n’en soufflerai mot. Qu’avez-vous?
--Je n’ose vous le dire, ma tante.
--Je vous en supplie, parlez. Vous savez que je vous aime et que rien de
ce qui vous touche ne m’est étranger. Ayez confiance en moi et dites-moi
tout. Qu’avez-vous?
--C’est le temps!...
--Que le diable emporte le temps! Je ne comprends pas que vous ayez le
courage de me tourmenter ainsi, Alonzo.
--Ma chère tante, j’en suis désolé; sur mon honneur je ne recommencerai
plus; me pardonnez-vous?
--Je ne le devrais pas, car vous recommencerez certainement à vous
moquer de moi.
--Non, certes, sur mon honneur. Mais que temps, quel affreux temps! Il
faut absolument se remonter le moral artificiellement. Il neige, il
vente, il fait des rafales, et avec cela un froid noir. Mais quel temps
avez-vous là-bas?
--Un temps chaud, pluvieux, mélancolique. Les gens se promènent dans les
rues avec des parapluies; des torrents d’eau coulent à chaque extrémité
des baleines. En ce moment un convoi funèbre défile dans la rue; aussi
loin que mon regard peut s’étendre, j’aperçois un double rang de
parapluies. J’ai fait allumer du feu pour m’égayer, mais je laisse les
fenêtres ouvertes pour me rafraîchir. C’est peine perdue, car la brise
embaumée de décembre pénètre dans ma chambre et m’apporte les suaves
parfums des fleurs qui dans leur profusion jettent une note d’exubérance
sur l’esprit des hommes déprimés et sombres.
Alonzo entr’ouvrit la bouche pour répondre: «Vous devriez faire imprimer
cette jolie tirade poétique.» Mais il s’arrêta net, car il venait
d’entendre sa tante parler à quelqu’un d’autre. Il se leva, se dirigea
vers la fenêtre et contempla le triste paysage d’hiver. La tempête
faisait rage et chassait la neige devant elle plus furieusement que
jamais; les volets battaient les murs à se décrocher; un chien
abandonné, la tête basse, la queue serrée entre les jambes, rasait en
tremblant les murs pour s’abriter contre la tourmente. Une jeune fille,
les jupes retroussées au-dessus des genoux, pataugeait dans l’eau en
détournant son visage des coups de vent; le capuchon de son caoutchouc
venait d’être rejeté en arrière par la rafale.
Alonzo frissonna et pensa en soupirant: «J’aimerais mieux la boue, la
pluie chaude, et même les fleurs insolentes, que cet affreux temps!» Il
quitta la fenêtre, fit un pas en arrière et s’arrêta en prêtant
l’oreille: il venait d’entendre quelques accents d’un chant à lui
familier. La tête inconsciemment penchée en avant, il savourait cette
mélodie, immobile, impassible, respirant à peine. Le chant était exécuté
avec une certaine imperfection, mais Alonzo semblait y trouver un charme
tout particulier. Lorsque la chanson fut terminée, Alonzo poussa un
profond soupir et dit: «Je n’ai jamais entendu chanter _le Doux tout à
l’heure_ avec autant de grâce.»
Il se dirigea vers son bureau, écouta un instant et demanda sur un ton
confidentiel:
--Ma tante, qui est donc ce divin chanteur?
--C’est la personne dont j’attendais la visite; elle va demeurer chez
moi un mois ou deux; je vais vous présenter à elle: Miss...
--Pour l’amour de Dieu, attendez un instant, tante Suzanne, vous allez
un peu vite, il me semble.
Il courut à sa chambre à coucher et revint un instant après complètement
métamorphosé et très élégamment vêtu.
--Que les femmes sont donc inconséquentes! Un peu plus ma tante allait
me présenter à cette divine personne dans ma robe de chambre bleu de
ciel garnie de revers rouges.
Il se dirigea vers son bureau et dit à sa tante, en esquissant un
sourire de bonne humeur et en accompagnant ses paroles de mouvements de
tête significatifs:
--Maintenant je suis prêt, ma chère tante.
--Parfait; miss Rosannah Ethelton, permettez-moi de vous présenter mon
cher neveu, M. Alonzo Fitz Clarence. Maintenant, mes amis, que je vous
ai présentés l’un à l’autre, je vous laisse pour vaquer à mes
occupations. Asseyez-vous, Rosannah; faites-en autant, Alonzo; au
revoir, à tout à l’heure, je reviendrai bientôt.
Alonzo prit un siège et pensa en lui-même: «Le vent peut souffler, la
tourmente de neige peut faire fureur au dehors; peu m’importe
maintenant, je me sens parfaitement heureux.»
Tandis que nos deux jeunes personnages causent entre eux et font
connaissance à distance, parlons un peu de cette jeune fille, et
essayons de la présenter au lecteur.
Assise avec un charmant abandon dans une pièce élégamment meublée qui
était, à n’en pas douter, le boudoir d’une femme raffinée et
sentimentale, elle avait à côté d’elle un métier terminé à son sommet
par un joli panier garni d’une bordure multicolore et dont émergeaient
des rubans, des morceaux d’étoffe de toute espèce.
Sur un rouge tapis de Turquie, on voyait répandus en profusion des bouts
de soie, des rubans, une bobine ou deux et une paire de ciseaux. Sur un
divan recouvert d’une sorte d’étoffe indienne chamarrée de fils noirs,
dorés, entrelacés, un grand carré d’étoffe blanche, plutôt commune,
décorée en son milieu d’un bouquet de fleurs brodées, servait de coussin
au chat de la maison qui dormait en ce moment d’un profond sommeil.