LES PETERKINS
_DU MÊME AUTEUR_
CONTES CHOISIS, traduits par Gabriel de Lautrec
et précédés d’une étude sur l’humour 1 vol.
EXPLOITS DE TOM SAWYER DÉTECTIVE, ET AUTRES
NOUVELLES, traduits par François de Gail 1 vol.
UN PARI DE MILLIARDAIRES, ET AUTRES NOUVELLES,
traduits par François de Gail 1 vol.
LE PRÉTENDANT AMÉRICAIN, roman traduit par
François de Gail 1 vol.
PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMÈS, traduit par
François de Gail 1 vol.
LE CAPITAINE TEMPÊTE, ET AUTRES CONTES, traduit par
Gabriel de Lautrec 1 vol.
MARK TWAIN
Les Peterkins
_ET AUTRES CONTES_
TRADUITS PAR
FRANÇOIS DE GAIL
[Illustration: colophon]
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMX
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
LES PETERKINS
(D’APRÈS PEABODY HALE)
C’était bien le moment de se livrer à l’étude des langues. Les Peterkins
venaient d’entrer dans leur nouvelle maison, beaucoup plus confortable
que la précédente; ils devaient avoir la place pour toute chose et toute
chose à sa place.
Elisabeth-Elisa n’oubliait pas combien leur ancienne installation était
peu pratique; pendant longtemps, en effet, pour jouer du piano, elle
avait été obligée de s’asseoir dans la galerie de l’autre côté de la
fenêtre. Mᵐᵉ Peterkins se souvenait des difficultés qu’elle éprouvait au
sujet des nappes de table.
La nappe supérieure se trouvait dans une malle rangée contre la porte
d’une grande armoire située sous l’escalier; la nappe du dessous était
renfermée dans un tiroir de la grande armoire; de sorte que, lorsqu’il
s’agissait de changer les nappes, il fallait retirer et mettre de côté
la malle pour pouvoir ouvrir l’armoire, car on devait d’abord se servir
de la nappe du dessous; après cela, il fallait remettre en place la
malle pour l’ouvrir et en extraire la nappe supérieure.
Après tous ces déplacements, il était encore nécessaire de déplacer la
malle pour dégager la porte de l’armoire qui contenait la boîte à
couteaux. Ces déménagements successifs occasionnaient naturellement une
grande perte de temps.
Maintenant que la nouvelle maison des Peterkins était suffisamment
grande, ils trouveraient le moyen de tout loger. Agamemnon se
réjouissait surtout de l’installation de la nouvelle bibliothèque. Dans
leur ancienne maison, il n’y avait pas de pièce spéciale pour les
livres: les dictionnaires étaient au premier étage, chose fort
incommode, et les volumes de l’encyclopédie répartis en plusieurs
endroits. Ainsi, les volumes de A jusqu’à P se trouvaient au
rez-de-chaussée, tandis que tous ceux de Q jusqu’à Z étaient classés
dans différentes chambres du premier étage. Malheureusement on ne
pouvait jamais se rappeler si la section de A à P comprenait la lettre
P.
--Je montais toujours au premier étage pour chercher P, disait
Agamemnon, et je m’apercevais que le volume se trouvait en bas; à chaque
instant c’était une nouvelle confusion.
Naturellement, maintenant, la nouvelle maison des Peterkins se prêtait
mieux à la vie studieuse. En ayant tous les livres dans la même pièce,
on évitait une grande perte de temps pour les chercher.
M. Peterkins suggéra à chacun des siens d’apprendre une langue
différente. S’ils voyageaient un jour à l’étranger ce serait on ne peut
plus commode: Elisabeth-Elisa pourrait parler français avec les
Parisiens, Agamemnon allemand avec les Allemands, Salomon-John italien
avec les Italiens; Mᵐᵉ Peterkins parlerait espagnol en Espagne; quant à
lui, il aborderait à la fois toutes les langues orientales en commençant
par le russe.
Mᵐᵉ Peterkins n’était pas très décidée à apprendre l’espagnol; car toute
sa famille avait juré qu’elle n’irait jamais en Espagne à cause de son
horreur pour l’Inquisition. Mᵐᵉ Peterkins d’ailleurs partageait cette
horreur avec ses enfants.
Les voyages à l’étranger lui souriaient peu et elle avait toujours
déclaré qu’elle ne quitterait pas le sol natal avant qu’un pont fût jeté
sur l’Atlantique! (Or il n’en était pas encore question.) Agamemnon
déclarait qu’il ne fallait jurer de rien, que chaque jour on faisait de
nouvelles découvertes et qu’un pont ne serait assurément pas plus
difficile à inventer qu’un téléphone; dans les temps anciens on se
servait déjà de ponts. La question des professeurs vint alors sur le
tapis. On pourrait certainement en trouver à Boston. S’ils venaient tous
le même jour il serait facile de transporter trois d’entre eux dans le
petit break. Agamemnon irait au-devant d’eux, puis les reconduirait; de
cette façon il s’habituerait à leur conversation à l’aller comme au
retour.
Monsieur Peterkins se documenta sur les langues orientales: on lui
apprit que le sanscrit était la base de toutes ces langues; aussi
proposa-t-il à toute sa famille de commencer par le sanscrit; ils
n’auraient ainsi besoin au début que d’un seul professeur et pourraient
ensuite bifurquer sur les autres langues.
Mais sa famille préféra apprendre des langues différentes.
Elisabeth-Elisa savait déjà un peu de français; elle avait essayé, sans
grand succès, d’en placer quelques mots à l’exposition du centenaire,
mais elle s’était aperçue qu’elle venait de lier conversation avec un
Maure qui ne comprenait pas le français.
M. Peterkins objecta qu’il leur faudrait plusieurs pièces pour leurs
études si tous les professeurs venaient à la même heure; mais Agamemnon
lui fit remarquer qu’ils se serviraient de dictionnaires différents. M.
Peterkins était d’avis qu’il vaudrait mieux avoir tous les professeurs
en même temps, car chaque élève pourrait, en plus de la langue qu’il
étudierait, attraper des bribes des autres langues; d’après lui le
meilleur moyen d’apprendre à parler une langue étrangère était
d’entendre parler les autres autour de soi.
Mᵐᵉ Peterkins objecta que sa maison ressemblerait à une tour de Babel;
elle en prit cependant son parti.
Agamemnon signala une autre difficulté: naturellement il leur fallait
des professeurs étrangers qui parleraient chacun leur langue maternelle;
mais, dans ce cas, comment faire pour les inviter à venir à la maison,
leur expliquer la combinaison de la voiture, et arranger la répartition
des heures de leçon? Agamemnon se demandait comment on pouvait se tirer
d’affaire avec un étranger lorsqu’on était incapable de lui exposer ce
qu’on désirait.
Elisabeth-Elisa répondit qu’en pareil cas les signes et la pantomime
devaient rendre de grands services. Salomon-John et les jeunes garçons
se mirent aussitôt à mimer. Elisabeth-Elisa expliqua que le mot
«langue» signifiait à la fois «langage et organe de la parole»; ils
pouvaient donc montrer leur langue pour se faire comprendre.
Comme exercice pratique, les jeunes garçons figurèrent les professeurs
étrangers parlant chacun leur langue maternelle; Agamemnon et
Salomon-John firent semblant de les inviter à venir instruire la famille
au moyen d’une série de signes.
M. Peterkins déclara que leur succès était admirable, et qu’ils
pourraient presque aller à l’étranger sans étudier les langues; il
encouragea ses enfants à se faire comprendre par signes. Pourtant, comme
le pont n’était pas encore construit, il vaudrait peut-être mieux
attendre et cultiver les langues. Mᵐᵉ Peterkins craignait que les
professeurs étrangers ne se considérassent comme invités au lunch:
Salomon-John, en effet, n’avait cessé de montrer sa bouche en l’ouvrant,
la fermant et en sortant sa langue; il semblait plus par là vouloir les
inviter à manger que leur demander des leçons de langues. Agamemnon
suggéra qu’ils pourraient emporter avec eux les divers dictionnaires
lorsqu’ils iraient trouver les professeurs; cela exprimerait qu’ils
désiraient des leçons et les professeurs n’y verraient pas une
invitation au lunch.
Mᵐᵉ Peterkins trouvait plus prudent de préparer un lunch pour les
professeurs au cas où ils prendraient la visite pour une invitation,
seulement elle ignorait ce qu’ils mangeaient d’habitude. M. Peterkins
pensa qu’il serait très bon d’apprendre ce détail en fréquentant des
étrangers, car, avant de quitter leur pays natal, ils auraient ainsi
l’occasion de s’habituer aux plats étrangers. Les petits garçons se
réjouissaient beaucoup à l’idée de manger de nouveaux mets. Agamemnon
avait entendu dire que la soupe à la bière était le régal favori des
Allemands et il se proposait, dès sa première leçon, de s’en faire
expliquer la préparation.
Salomon-John savait que tous les étrangers aiment beaucoup l’ail, aussi
pensa-t-il que les professeurs seraient enchantés de sentir une odeur
d’ail dans la maison dès leur première leçon, et qu’ils apprécieraient
beaucoup cette délicate attention.
Elisabeth-Elisa voulait faire à une de ses parentes habitant
Philadelphie la surprise de lui parler français. Aussi désirait-elle
commencer ses leçons avant la visite annuelle de sa famille de
Philadelphie. Il y eut un léger retard dans l’exécution de ces projets:
M. Peterkins préférait trouver des professeurs établis depuis peu dans
la région, car il ne voulait pas subir la tentation de parler anglais
avec eux; il désirait des professeurs récemment débarqués en Amérique,
et il revint un soir chez lui avec une liste complète des étrangers
nouvellement arrivés. La famille Peterkins décida qu’elle emprunterait
aux Bromwicks leur break pour le premier jour, et M. Peterkins et
Agamemnon partirent en voiture à la ville pour ramener tous les
professeurs. L’un était un Russe, qui voyageait pour son plaisir et
n’avait nullement l’intention de donner des leçons; peut-être y
consentirait-il, mais dans tous les cas il ne savait pas un mot
d’anglais.
M. Peterkins avait dans son porte-cartes les cartes des messieurs qui
lui avaient recommandé les différents professeurs; accompagné
d’Agamemnon, il alla d’hôtel en hôtel pour les convoquer. Il les trouva
tous très polis, tous prêts à venir après les explications données au
moyen des signaux convenus. Ils avaient oublié les dictionnaires, mais
Agamemnon possédait un guide qui pouvait les remplacer et qui sembla
très approprié aux étrangers.
M. Peterkins dut se contenter d’un professeur russe, car il ne trouva
aucun maître de sanscrit nouvellement débarqué dans le pays.
Mais voici qu’une difficulté inattendue surgit lorsqu’ils mirent dans la
même voiture le professeur russe et le professeur d’arabe; ce dernier
était Turc et portait un fez sur sa tête; il s’assit au fond de la
voiture! Ils se regardèrent de travers et s’invectivèrent chacun dans
leur langue sans que M. Peterkins pût comprendre un traître mot.
Etait-ce du russe, était-ce de l’arabe? En tout cas il sautait aux yeux
(ou plutôt aux oreilles) que les individus ne voulaient à aucun prix se
trouver dans la même voiture. M. Peterkins était au désespoir; il avait
oublié la guerre turco-russe! Quelle gaffe énorme il venait de commettre
en invitant le Turc!
Une foule de curieux s’était groupée devant l’hôtel. Le professeur
français pria très poliment le Russe de monter avec lui dans la première
voiture; mais une autre difficulté se présentait: le professeur allemand
se carrait tranquillement dans le fond de cette voiture!!!
Le professeur français avait à peine mis le pied sur le marche-pied
qu’il invectiva violemment le professeur allemand; ce dernier, furieux,
sauta de la voiture par la porte opposée, fit le tour en courant et le
saisit au collet. A n’en pas douter, l’Allemand et le Français ne
pouvaient pas habiter ensemble la même voiture! Pendant ce temps-là la
foule des curieux augmentait toujours.
Agamemnon, fort heureusement, savait dire en allemand le mot «monsieur»;
s’adressant au professeur allemand, il l’invita par signes à prendre
place dans l’autre voiture.
L’Allemand consentit à s’asseoir aux côtés du Turc. Enfin les voitures
se mirent en marche: M. Peterkins avait l’Italien à ses côtés, le
professeur français et le Russe étaient assis derrière et se parlaient
sur un ton aigre qui laissait supposer à M. Peterkins qu’ils n’étaient
pas complètement d’accord.
Le voyage d’Agamemnon s’effectua dans un profond silence: l’Espagnol
assis à côté de lui semblait d’humeur maussade, tandis que le Turc et
l’Allemand n’échangèrent pas un traître mot.
En arrivant à la maison, ils furent reçus par Mᵐᵉ Peterkins et
Elisabeth-Elisa; par une délicate attention pour le professeur espagnol,
Mᵐᵉ Peterkins avait jeté sur ses épaules une mantille de dentelle. M.
Peterkins introduisit les professeurs dans la bibliothèque, mais il eut
soin de les installer chacun à une respectable distance l’un de l’autre.
Salomon-John chercha le dictionnaire italien et s’assit à côté du
professeur italien. Agamemnon, avec un dictionnaire allemand, se
rapprocha du professeur allemand. Les jeunes garçons montrèrent au Turc
leur livre de «contes arabes». M. Peterkins essaya d’expliquer au
professeur russe qu’il ne possédait pas de dictionnaire russe et qu’il
avait espéré apprendre le sanscrit avec lui; de son côté Mᵐᵉ Peterkins
essaya de faire entendre à son professeur qu’elle n’avait pas de livres
espagnols. Elle oublia momentanément sa terreur de l’Inquisition et
essaya de lui glisser quelques mots en se servant de termes anglais
prononcés très lentement et en altérant son accent le mieux qu’elle
pouvait. L’Espagnol s’inclina, parut prendre grand intérêt à sa
conversation, et se montra très poli.
Pendant ce temps, Elisabeth-Elisa sortait au Parisien les quelques
phrases qu’elle connaissait. Elle parlait plus facilement français
qu’elle ne comprenait son professeur; lui, saisissait parfaitement ce
qu’elle disait. Elle récita son vocabulaire et ânonna l’exercice
suivant: J’ai le livre.--As-tu le pain?--L’enfant a une poire.--L’enfant
sait-il sa leçon?
Le professeur écouta avec grande attention et répondit très
distinctement à chaque question. Soudain, après avoir récité une de ses
phrases, elle se leva, courut vers sa mère, et lui chuchota à
l’oreille:--Ils ont, je crois, commis l’erreur que vous redoutiez; ils
se croient invités au lunch! il vient de me remercier de notre aimable
invitation à déjeuner.
--Ils n’ont pas pris leur déjeuner! s’exclama Mᵐᵉ Peterkins en regardant
l’Espagnol: il semble affamé! Qu’allons-nous faire?
Elisabeth-Elisa courut consulter son père. Qu’allaient-ils faire?
Comment leur faire comprendre qu’ils étaient invités à donner une leçon
et non au lunch? Elisabeth-Elisa pria Agamemnon de chercher le mot
«apprendre» dans le dictionnaire (apprendre devant signifier enseigner).
Hélas! ils s’aperçurent que ce mot voulait à la fois dire apprendre et
enseigner! Qu’allaient-ils faire?
Les étrangers se tenaient maintenant assis silencieux dans leur coin
respectif. L’Espagnol paraissait de plus en plus blême. Allait-il donc
s’évanouir? Le Français tortillait et effilait ses moustaches en
regardant l’Allemand. Que faire si le Russe venait à attaquer le Turc et
si l’air narquois du Parisien finissait par exaspérer l’Allemand?
--Il faut leur donner quelque chose à manger, dit M. Peterkins à voix
basse; cela les calmera.
--Si seulement je savais ce qu’ils ont l’habitude de manger! continua
Mᵐᵉ Peterkins.
Salomon-John suggéra qu’aucun des professeurs ne savait ce que son
voisin avait l’habitude de manger: on pouvait donc leur offrir n’importe
quoi.
Mᵐᵉ Peterkins se montra plus hospitalière que son fils, et déclara
qu’Amanda pourrait préparer du bon café. M. Peterkins proposa un plat
américain. Salomon-John envoya un des jeunes garçons chercher des
olives.
Bientôt on servit le café et un plat de fèves bouillies; peu après
arrivèrent les olives, le pain, des œufs à la coque et quelques
bouteilles de bière. L’effet fut prodigieux! Chaque individu se mit à
parler sa propre langue avec volubilité; Mᵐᵉ Peterkins versa du café à
l’Espagnol qui s’inclina avec grâce. Tous aimaient la bière, tous aussi
les olives.
Le Français s’étendit longuement sur «les mœurs américaines».
Elisabeth-Elisa supposa qu’il faisait allusion à l’absence de nappe sur
la table. Le Turc souriait, le Russe parlait avec animation. Au milieu
du brouhaha produit par ces différentes langues, M. Peterkins répétait
d’un air navré:
--Comment leur ferons-nous donc comprendre qu’ils doivent nous donner
des leçons?
Au même instant la porte s’ouvrit et donna passage à la parente de
Philadelphie qui, arrivée le jour même, venait faire sa première
visite.
En entendant le bruit tumultueux de ces différentes conversations, elle
recula d’effroi. La famille se précipita au-devant d’elle avec joie.
Tous en même temps lui demandèrent de leur servir d’interprète auprès
des professeurs. Pouvait-elle leur venir en aide? Pouvait-elle expliquer
aux étrangers qu’on attendait d’eux des leçons? Des leçons! A peine
avaient-ils prononcé ce mot que leurs hôtes se dressèrent tous comme un
seul homme, la face rayonnante de joie. C’était le seul mot anglais que
tous connaissaient. Ils étaient venus à Boston pour «donner des leçons».
Le voyageur russe espérait ainsi apprendre l’anglais. Cette idée de
leçon semblait leur plaire plus que le déjeuner. Assurément, ils
donneraient bien volontiers des leçons. Le Turc sourit à cette
perspective. La glace était rompue: les professeurs savaient maintenant
qu’on attendait d’eux des leçons.
PERCE, MON AMI, PERCE!
I
Je prie le lecteur de vouloir bien jeter les yeux sur les vers suivants
et de me dire s’il leur trouve vraiment un caractère pernicieux:
_Conducteur, quand tu reçois l’argent,_
_Perce, en présence du voyageur,_
_Un ticket bleu de dix cents,_
_Un ticket brun de huit cents,_
_Un ticket rose de quatre cents,_
_Perce en présence du voyageur!_
(En chœur:)
_Perce, mon ami, perce avec soin,_
_Perce, en présence du voyageur!_
Je trouvai ces vers dans un journal, il y a quelque temps, et les relus
deux ou trois fois. A partir de cet instant, ils prirent possession de
mon cerveau. Pendant tout le temps du déjeuner, leur cadence se
répercuta dans ma tête, si bien qu’à la fin du repas, lorsque je roulai
ma serviette, je fus incapable de savoir si j’avais mangé ou non. La
veille, je m’étais tracé mon programme de travail pour le jour suivant:
un drame poignant dans la nouvelle que j’écris en ce moment.
Je me retirai chez moi pour composer ma tragédie; je pris ma plume, mais
mon esprit obsédé répéta comme un refrain: «Perce en présence du
voyageur.» Je luttai de toutes mes forces pendant une heure, mais ce fut
peine perdue. «Un ticket bleu de dix cents, un ticket brun de huit
cents», etc.;--ces vers bourdonnèrent à mes oreilles sans trêve ni
relâche.
C’était pour moi une journée perdue, je ne le comprenais que trop
maintenant. Je renonçai à mon travail et pris le parti de faire un tour
en ville; mais à peine sur le trottoir, je m’aperçus que mes pieds
marquaient la cadence de ces maudits vers. N’y tenant plus, je ralentis
le pas; mais rien n’y fit: le rythme de ces vers s’accommoda de ma
nouvelle allure et continua à me poursuivre.
Je rentrai chez moi et souffris de cette obsession pendant tout le reste
de la journée; je me mis à table machinalement, et mangeai sans m’en
rendre compte; un mal de tête violent me prit, je criai d’agacement et
me promenai de long en large. Je me couchai, mais dans mon lit je ne fis
que me tourner et me retourner, poursuivi par les mêmes rimes. A minuit,
devenu presque enragé, je me levai et essayai de lire, mais à chaque
ligne il me sembla que je lisais: «Perce en présence du voyageur.» Au
lever du soleil, je ne me possédais plus, et chacun se demanda avec
stupéfaction pourquoi je répétais ce refrain idiot: «_Perce, oh! perce
en présence du voyageur._»
II
Deux jours plus tard, un samedi matin, je me levai plus mort que vif et
sortis pour retrouver un ami très apprécié de moi, le Révérend M.,
auquel j’avais donné rendez-vous pour visiter la tour de Talcott,
distante de plus de dix milles. Mon ami me regarda sans me poser la
moindre question. Nous partîmes; suivant son habitude, M. parla comme un
moulin à vent. Je ne lui répondais pas, car je n’entendais rien. Au bout
d’un mille, M. me demanda:
--«Mark, êtes-vous souffrant? Vous me paraissez aujourd’hui terriblement
abattu, hagard et distrait. Voyons, qu’avez-vous?»
D’un air lugubre, sans enthousiasme, je lui répondis: «Perce, mon ami,
perce avec soin, perce en présence du voyageur.»
Mon ami me regarda froidement, parut très perplexe et ajouta:
--Je ne saisis pas ce que vous voulez dire, Mark. Votre réponse ne
contient rien qui me paraisse particulièrement triste et pourtant la
façon dont vous venez de prononcer ces paroles, le son pathétique de
votre voix me frappent péniblement. Qu’avez-vous donc?»
Je n’entendis même pas ses paroles, absorbé par mon refrain: «_Un ticket
bleu de dix cents, un ticket brun de huit cents, un ticket rose de
quatre cents, perce en présence du voyageur._» J’ignore ce qui se passa
pendant les neuf autres milles. Cependant, tout à coup, M. posa la main
sur mon épaule et s’écria:
--Oh! réveillez-vous, réveillez-vous, je vous en prie; ne dormez pas
toute la journée. Nous voici arrivés à la tour, mon cher. J’ai parlé
comme une pie-borgne pendant toute cette promenade sans obtenir de vous
une réponse; regardez donc ce magnifique paysage d’automne! Vous qui
avez voyagé, vous devez pouvoir faire des comparaisons. Voyons,
donnez-moi votre opinion, que pensez-vous de ce point de vue?
Je soupirai tristement et murmurai: «_Un ticket brun de huit cents, un
ticket rose de quatre cents. perce en présence du voyageur!_»
Le Révérend M. s’arrêta net et d’un air très grave me contempla des
pieds à la tête, puis ajouta:
--Mark, ceci me dépasse: les paroles que vous venez de prononcer sont
les mêmes que tout à l’heure; je ne leur trouve aucune signification
spéciale et pourtant, quand vous les prononcez, j’éprouve un pénible
serrement de cœur. «_Perce, perce en..._» Comment est donc la suite?
Je repris le vers depuis le commencement et lui récitai la tirade
complète. Le visage de mon ami s’illumina:
--Quelle charmante et étrange consonnance! me répondit-il, on dirait de
la musique; quel agréable rythme! Je crois avoir attrapé la cadence;
voulez-vous me répéter ces vers encore une fois et je les saurai
complètement par cœur.
Je lui redis mes vers; M. les répéta en commettant une légère erreur que
je rectifiai; après la troisième audition, il les dit parfaitement bien.
A ce moment il me sembla qu’un lourd fardeau venait de dégringoler de
mes épaules; mon cerveau se sentit débarrassé de ce torturant refrain
et j’éprouvai une profonde sensation de repos et de bien-être. Mon cœur
était si léger que je me pris à chanter pendant une demi-heure, tandis
que nous rentrions doucement chez nous. Ma langue déliée se mit à parler
sans discontinuer pendant une grande heure; les paroles coulaient de ma
bouche comme l’eau d’une fontaine. Au moment de prendre congé de mon
ami, je lui serrai la main et lui dis:
--Quelle royale promenade nous venons de faire! Mais je constate que
depuis deux heures vous ne n’avez pas adressé la parole. Voyons, parlez,
à votre tour, racontez-moi quelque chose.
Le Révérend M. jeta sur moi un regard lugubre, poussa un profond soupir
et articula machinalement: «_Perce, mon ami, perce avec soin, perce en
présence du voyageur!_»
J’éprouvai une cruelle angoisse et pensai en moi-même: «Mon pauvre ami,
cette fois, il le sait, ton refrain.»--Je ne vis plus le Révérend M.
pendant deux ou trois jours. Mardi soir, il apparut de nouveau devant
moi et se laissa tomber comme une masse dans un fauteuil; il était pâle,
abattu, horriblement déprimé. Levant sur moi ses yeux éteints il me dit:
--Ah! Mark, quelle horrible découverte j’ai faite en apprenant vos
vers! Ils me poursuivent comme un cauchemar nuit et jour, heure par
heure, sans la moindre trêve. Depuis que je vous ai vu, j’ai souffert
mort et passion. Appelé samedi soir, par télégramme, je pris le train de
nuit pour Boston: un de mes meilleurs amis venait de mourir et sa
famille me priait de prononcer son éloge funèbre. Je m’assis dans mon
compartiment et essayai d’élaborer le plan de mon discours. Il me fut
impossible d’aller plus loin que la première phrase, car, à peine le
train venait-il de s’ébranler en faisant entendre le monotone «clac,
clac, clac» des roues, que vos vers odieux martelèrent mes oreilles avec
ce bruit de roues pour accompagnement. Pendant une heure, je restai
assis dans mon coin et prononçai une syllabe de ces vers à chaque
claquement distinct des roues.
Un violent mal de tête étreignit mon crâne; j’eus l’impression que je
deviendrais fou si je restais plus longtemps assis à ma place. Je me
déshabillai donc et gagnai ma couchette. Je m’y étendis. Vous devinez ce
qui se passa:
_Clac, clac, clac, un ticket bleu--clac, clac, clac, de dix cents--clac,
clac, clac, un ticket brun--clac, clac, clac, de huit cents--etc...
perce en présence du voyageur!_
III
Impossible de fermer l’œil. En arrivant à Boston j’étais fou à lier. Ne
me demandez pas comment se passèrent les funérailles. Je fis de mon
mieux, mais chacune de mes périodes graves et solennelles commença et
finit invariablement par: «perce, mon ami, perce avec soin, perce en
présence du voyageur.» Pour comble de malheur, j’adoptai dans mon éloge
funèbre la cadence ondulée de ces vers néfastes et je vis, à ma grande
stupeur, les auditeurs distraits, complètement absorbés, battre la
mesure en dodelinant de leurs stupides têtes. Vous me croirez si vous
voulez, Mark, mais avant la fin de mon discours, l’assemblée tout
entière, y compris les parents du défunt, ses amis et les indifférents,
hochaient placidement la tête à l’unisson de mes paroles.
Lorsque j’eus fini, je m’enfuis dans la sacristie, exaspéré au plus haut
point; là je rencontrai une vieille demoiselle très âgée, tante du
défunt, qui était arrivée de Springfield trop tard pour pénétrer dans
l’église. Elle me dit en sanglotant:
--Oh! il est parti, c’est fini! Et je n’ai pas pu le voir avant sa
mort.
--Oui, fis-je, il est parti, il est parti, il est parti!...
--Oh! vous l’aimiez bien, vous! Vous l’aimiez tant!
--J’aimais qui?
--Mais mon pauvre Georges, mon pauvre neveu!
--Lui! Oh! oui, certainement... certainement. «Perce, mon ami,
perce.»--Quelle misère!
--Merci, monsieur, merci pour ces bonnes paroles; sa mort me fait
tellement souffrir. Avez-vous assisté à ses derniers moments?
--Oui, je...--derniers moments de qui?
--De notre cher défunt.
--Oh! oui--oui--oui. Je le suppose.--Je le crois bien! oh! oui,
certainement j’étais là, j’étais là.
--Quelle douce consolation! Rapportez-moi ses dernières paroles.
Qu’a-t-il dit?
--Il disait, il disait (oh! ma tête, ma tête, ma pauvre tête!) il n’a
cessé de répéter: _Perce, perce, perce en présence du voyageur!_ Oh!
laissez-moi, Madame! Au nom de ce qu’il y a de plus sacré, laissez-moi à
ma folie, à ma misère, à mon désespoir! «Un ticket brun de huit
cents--un ticket rose de quatre cents.»--Vraiment je n’y puis plus
tenir!... «Perce en présence du voyageur!»
Mon ami me regarda alors avec des yeux désespérés et me dit avec une
expression touchante:
--Mark, vous ne dites rien; vous ne me donnez pas le moindre espoir; ne
pouvez-vous donc pas m’apporter une parole de consolation? Hélas! le
temps n’est plus à l’espérance! Quelque chose me fait pressentir que ma
langue est condamnée pour toujours à répéter ce refrain macabre. Tenez,
le voici encore qui revient: «_Un ticket bleu de dix cents--un ticket
brun de..._»
Ce murmure s’éteignit peu à peu; mon ami tomba dans une douce extase qui
apporta à ses souffrances un répit bienfaisant.
Pour le préserver d’une entrée imminente à l’asile des aliénés, je le
conduisis à l’Université la plus proche, et là, il put décharger le
pénible fardeau de ses rimes obsédantes dans les oreilles des pauvres
étudiants. Qu’est-il arrivé à ces étudiants? Je préfère me taire et ne
pas faire connaître le triste résultat de cette transmission.
Pourquoi ai-je écrit cet article? C’est dans un but élevé et très
louable; c’est pour vous avertir, lecteurs, que si quelque jour vos yeux
rencontrent ces rimes impitoyables, vous devez les fuir plus que la
peste.
POURQUOI J’ÉTRANGLAI MA CONSCIENCE
Je me sentais de bonne humeur, presque joyeux. J’approchai une allumette
de mon cigare et juste à ce moment on m’apporta le courrier du matin.
Sur la première enveloppe qui me tomba sous les yeux, je reconnus une
écriture qui me donna un frisson de plaisir. C’était une lettre de ma
tante Marie; cette chère tante, je l’aimais et la vénérais plus que
n’importe qui au monde. Elle avait été l’idole de mon enfance. La
maturité, d’ordinaire si fatale à certains enthousiasmes, n’avait pas
été capable de déloger ma tante de son piédestal. Pour vous donner une
idée de la grande influence qu’elle exerçait sur moi, je vous avouerai
que tandis que tous les autres s’évertuaient inutilement à me supplier
de moins fumer, tante Marie savait seule émouvoir ma conscience
engourdie lorsqu’elle abordait ce sujet délicat. Mais tout a une limite
ici-bas. Un jour heureux vint enfin, où même les admonestations de tante
Marie ne surent plus m’émouvoir.
Ma tante vint passer un hiver auprès de nous et sa visite me causa un
grand plaisir. Naturellement elle me conjura d’un air très sérieux
d’abandonner ma pernicieuse habitude, mais dès qu’elle aborda ce sujet
je devins d’un calme, d’une indifférence absolus. Les dernières semaines
qui marquèrent la fin de cette mémorable visite s’écoulèrent comme un
rêve charmant et me procurèrent une paisible satisfaction. Assurément je
n’aurais pas savouré davantage mon vice favori si mon aimable bourreau
avait été lui-même un fumeur ou un zélé défenseur de cette habitude.
Eh bien! l’écriture de ma tante me rappela que j’étais très désireux de
la revoir. Je devinais facilement ce que pouvait contenir sa lettre. Je
l’ouvris. Comme je m’y attendais elle annonçait sa venue pour le jour
même, par le train du matin.
Je pensai en moi-même: «Je me sens en ce moment parfaitement heureux et
bien disposé; si mon plus implacable ennemi pouvait maintenant se
dresser devant moi, je réparerais bien volontiers les torts que j’aurais
pu avoir envers lui.»
Sur les entrefaites, la porte s’ouvrit et un nain tout ratatiné, mal
vêtu, entra; il avait à peine deux pieds de haut et semblait âgé
d’environ quarante ans. Chaque trait, chaque pouce de sa personne était
d’une mesquinerie grotesque et l’ensemble de ce petit être éveillait
chez le spectateur l’impression d’une difformité uniforme. Sa figure de
renard et ses petits yeux perçants lui donnaient un air de vivacité et
de malice. Et pourtant ce vilain petit bout d’être humain ressemblait
d’une manière très définie à ma propre personne, par sa contenance, ses
vêtements, ses gestes et son attitude générale.
Le nain était, somme toute, une caricature aussi burlesque que réduite
de ma personne. Une chose me frappe désagréablement: il était couvert
d’une sorte de duvet moisi, teinté de vert, comme on en voit parfois sur
du vieux pain; cette particularité lui donnait un aspect plutôt
dégoûtant. Il se mit à marcher avec un air insolent et se laissa tomber
dans un fauteuil avec un parfait sans-gêne sans me demander la
permission. Il jeta son chapeau dans le panier à papier; ramassa ma
vieille pipe de terre; en frotta le tuyau deux ou trois fois sur son
genou, la bourra de tabac en puisant dans la boîte située à côté de lui,
et me dit sur un ton sec de commandement: «Donnez-moi une allumette.» Je
rougis jusqu’à la racine des cheveux, d’abord d’indignation, mais aussi
parce qu’il me sembla que cette attitude était une exagération de mes
procédés plutôt sans-gêne lorsque je me trouvais avec des amis
intimes--cependant je ne me serais jamais permis de me comporter ainsi
avec des étrangers. J’eus envie d’envoyer d’un coup de pied rouler ce
pygmée dans le feu, mais j’obéis à son injonction, car il me sembla dès
cet instant qu’il exerçait sur moi une pesante autorité.
Il approcha l’allumette de la pipe, tira une ou deux bouffées d’un air
distrait et me dit avec une familiarité révoltante:
--Voilà vraiment un drôle de temps pour la saison.
Je rougis de nouveau de colère et d’humiliation, car ces paroles
ressemblaient beaucoup à celles que j’avais souvent prononcées, et ce
vilain pygmée me parlait avec un timbre de voix et un accent traînard
identiquement calqués sur les miens. Rien au monde ne pouvait m’être
plus désagréable que l’imitation ironique de mon accent traînard.
J’élevai la voix et lui criai:
--Dites donc, misérable nabot, vous allez me faire le plaisir de
surveiller un peu plus vos manières ou sans cela je vous jette par la
fenêtre.
Le méchant petit être se mit à sourire avec malice, m’envoya d’un air
de mépris une bouffée de fumée et reprit en traînant sur les mots:
--Voyons, dou-ce-ment, mon ami, ne prenez pas de si grands airs avec vos
supérieurs. La colère m’empêcha de lui répondre et je restai muet un
instant. Le pygmée me contempla avec ses yeux de fouine et continua en
ricanant.
--Ce matin, vous avez chassé de votre porte un mendiant.
Je répondis avec mauvaise humeur:
--D’abord qu’en savez-vous?
--Je le sais, mais je n’ai pas besoin de vous dire comment je le sais.
--Soit, mais en admettant que j’aie chassé un mendiant, quel mal y
voyez-vous?
--Rien de particulier; seulement vous lui avez dit un mensonge.
--C’est faux.
--Si, vous lui avez menti.
J’éprouvai un violent saisissement, mais je feignis une forte
indignation et lui répondis:
--Quelle impertinence! j’ai dit à ce mendiant que.....
--Ne continuez pas, vous alliez encore dire un mensonge. Je sais ce que
vous lui avez raconté: que la cuisinière était partie et qu’il ne
restait rien du déjeuner; double mensonge, car la cuisinière se trouvait
près de vous derrière la porte avec un panier plein de provisions.
L’exactitude de cette affirmation m’imposa silence; plein d’étonnement
je me demandai comment ce nain pouvait être si bien renseigné.
Le mendiant avait pu lui rapporter notre conversation, mais comment
connaissait-il la présence de la cuisinière alors invisible?
Le nain continua:
--Vous vous êtes montré bien dur, bien égoïste en refusant de lire
l’autre jour le manuscrit que cette pauvre jeune femme avait soumis à
votre appréciation; elle était venue à vous de très loin, pleine
d’espoir, n’est-ce pas vrai?
Je rougis très fort et répondis:
--Ah! çà, aurez-vous bientôt fini de fourrer votre nez dans les affaires
des autres? Cette jeune femme s’est-elle plainte à vous?
--Ceci ne vous regarde pas. Vous n’en avez pas moins commis cette
vilaine action et vous en êtes honteux maintenant. Oui, vous en êtes bel
et bien honteux, ajouta-t-il, avec une sorte de joie diabolique.
Je répondis avec gravité:
--J’ai dit à cette jeune personne le plus gentiment possible que je ne
consentirais à me prononcer sur aucun manuscrit, parce qu’à mon avis le
jugement d’un seul individu est sans valeur; le public constitue le seul
tribunal capable de se prononcer sur une œuvre littéraire; aussi vaut-il
mieux la soumettre dès le début à son appréciation.
--Oui, vous avez dit tout cela, vilain imposteur, cruel dupeur! Et quand
vous avez vu la douce espérance abandonner la pauvre jeune femme, quand
cette dernière a glissé furtivement sous son châle, tremblante de honte,
le rouleau de papier sur lequel elle avait si patiemment peiné; quand
ses yeux, avec une expression navrante de tristesse, se remplirent de
larmes; quand.....
--Assez, de grâce, assez; imposez silence à votre langue sans pitié; ces
pensées me torturent assez sans que vous veniez encore tourmenter mon
esprit en les ravivant.
Remords! remords! il me sembla qu’on me déchirait le cœur. Ce méchant
petit ennemi restait assis en face de moi et me lorgnait du coin de
l’œil en se balançant. Il continua à me parler, multipliant ses
accusations avec un sarcasme et une ironie qui me brûlèrent comme du
vitriol. Ce maudit nain me rappela le temps où, furieux, je me
précipitais sur mes enfants et les punissais pour des fautes qu’ils
n’avaient pas commises; le temps où j’avais laissé lâchement condamner
des amis innocents sans prendre leur défense. Il passa en revue devant
moi tous les méfaits que j’avais commis, la mauvaise influence que
j’avais exercée sur des enfants et d’autres personnes irresponsables;
avec une cruauté raffinée il me rappela les humiliations et les affronts
que j’avais infligés à des amis morts depuis qui rendirent leur dernier
soupir en pensant à ces affronts et en souffrant aussi cruellement que
s’ils avaient reçu un coup de poignard empoisonné.
--Ainsi, continua-t-il, je prends le cas de votre plus jeune frère
lorsque tous les deux vous étiez gamins. Il avait en vous une confiance
exagérée que vos nombreuses perfidies n’avaient su ébranler; il vous
suivait partout comme un vrai chien, décidé à tout supporter et à tout
souffrir de votre part pourvu qu’il fût avec vous. Un jour, vous lui
avez juré sur votre honneur que s’il vous laissait lui bander les yeux
vous ne lui feriez aucun mal. En vous tordant de rire de votre
plaisanterie vous l’avez conduit vers un ruisseau couvert de glace et
vous l’avez poussé dedans. Il y avait certes de quoi rire! Dussiez-vous
vivre mille ans, vous n’oublierez jamais, je crois, le regard chargé de
reproches qu’il laissa tomber sur vous tandis qu’il se débattait tout
grelottant. Non, certes, vous n’oublierez jamais ce regard et il vous
poursuit encore en ce moment!
--Animal que vous êtes! je l’ai vu un million de fois ce regard, et je
le verrai encore autant! puissiez-vous tomber en pourriture et éprouver
jusqu’au jugement dernier les souffrances que j’endure en ce moment pour
vous punir de me rappeler cet incident.
Le nain ricana méchamment et continua son accusation!
--Il y a deux mois de cela, un certain mardi, vous vous êtes éveillé au
milieu de la nuit et vous avez pensé avec honte à un de vos méfaits
envers un pauvre Indien ignorant des Montagnes Rocheuses (ceci se
passait en l’hiver 18...).
--Assez, satané individu, silence! avez-vous donc la prétention de
pénétrer mes plus intimes pensées?
--Et pourquoi pas, au fond? N’avez-vous pas nourri les pensées
auxquelles je fais allusion en ce moment?
--Voyons, mon ami, regardez-moi bien dans les yeux, qui êtes-vous?
--Qui croyez-vous que je suis?
--Je vois en vous le diable en personne, Satan lui-même.
--Vous vous trompez.
--Mais alors qui pouvez-vous bien être?
--Aimeriez-vous vraiment le savoir?
--Certes je l’aimerais.
--Et bien je suis «votre conscience».
Cette révélation me remplit d’une joie exultante.
Je sautai sur cet individu en rougissant.
--Malédiction! j’ai souhaité plus d’un million de fois de pouvoir vous
saisir à la gorge! je vais donc enfin assouvir ma soif de vengeance!
Illusion! ma conscience se déplaça plus vite qu’un éclair. Le nain
s’esquiva si vite qu’au moment où mes doigts voulurent le saisir il se
trouvait déjà perché sur le sommet de la bibliothèque et me fit en signe
de dérision un superbe pied de nez. Je lui jetai le tisonnier, mais je
le manquai. Fou de rage je fis le tour de la pièce et lui lançai
successivement une pluie de livres, d’encriers, de morceaux de charbon
enflammé; tout cela fut inutile, car le maudit petit individu esquiva
tous mes projectiles, en me voyant m’asseoir épuisé, exténué, il partit
d’un éclat de rire triomphant. Tandis qu’essoufflé je cherchais à
reprendre haleine, ma conscience me tint le langage suivant:
--Pauvre esclave! vous êtes étrangement irréfléchi. En vérité vous
n’avez pas changé, je reconnais en vous l’âne d’autrefois; si vous aviez
tenté de commettre ce meurtre, la tristesse au cœur et la mort dans la
conscience, j’aurais cédé instantanément et je ne me serais pas écarté
du sol. Mais, au lieu de cela, vous avez si follement envie de me tuer
que votre conscience devient aussi légère qu’une plume; voilà pourquoi
je suis perché si haut hors de votre atteinte. D’ordinaire, je respecte
les fous; quant à vous, oh! non, par exemple!
J’aurais donné n’importe quoi pour faire descendre cet individu de son
perchoir et le tuer. Malheureusement mon désir était irréalisable. Je
dus donc me contenter de lever les yeux vers mon maître, maudissant le
sort qui me refusait une conscience pesante, la seule fois de ma vie où
j’en avais vraiment besoin. Peu à peu ma curiosité naturelle prit le
dessus et mon esprit imagina plusieurs questions à poser à mon ennemi.
Juste à ce moment un de mes enfants entra, laissant la porte ouverte
derrière lui, et s’écria:
--Mon Dieu! que s’est-il donc passé ici? La bibliothèque est tout en
désordre.
Je sautai sur mes pieds et lui dis avec consternation:
--Sors vite d’ici, dépêche-toi et ferme la porte, sans cela ma
conscience va se sauver.
La porte claqua et je me précipitai sur elle pour la fermer. Levant les
yeux, je reconnus avec bonheur que mon maître était toujours mon
prisonnier. Je m’écriai:
--Miséricorde! j’ai failli vous perdre! Les enfants sont si étourdis!
mais dites donc, mon ami, mon fils n’a pas semblé vous apercevoir.
Comment cela se fait-il?
--Pour l’excellente raison que je reste invisible pour tout autre que
vous.
Je pris mentalement note de cette déclaration avec une certaine
satisfaction. A l’occasion je pourrais donc tuer ce mécréant sans que
personne s’en doutât. Mais cette réflexion m’allégea tellement le cœur
que ma conscience ne pût rester sur son perchoir et qu’elle se mit à
voltiger au plafond comme un ballon. Je m’adressai à elle.
--Venez, ma conscience, soyons amis; il me tarde de vous poser quelques
questions.
--Soit, commencez.
--Eh bien, en premier lieu, dites-moi pourquoi avant ce jour vous m’êtes
restée invisible?
--Parce que vous n’aviez jamais demandé à me voir; parce que vous ne
vous étiez jamais adressé à moi dans une bonne disposition d’esprit et
en termes convenables. Cette fois vous me paraissez en bonne veine et
vous avez fait appel à votre plus acharné ennemi sans vous douter que
j’étais cette personne.
--Mais alors ma remarque vous a donné la forme d’un être en chair et en
os?
--Nullement; elle m’a seulement rendue visible pour vous; je suis
«_insubstantielle_», comme tous les autres esprits.
Cette déclaration m’affecta péniblement: si elle est insubstantielle,
pensai-je, comment pourrais-je la tuer?
Je continuai cependant avec persuasion:
--Oh! ma conscience, pourquoi restez-vous donc si loin de moi? Descendez
et venez fumer une autre pipe.
Le nain me jeta un coup d’œil narquois et me répondit:
--Descendre et me mettre à votre portée pour que vous me tuiez! Je vous
remercie beaucoup de votre invitation!
--Tiens, pensai-je en moi-même, on peut donc tuer les esprits? Dans ce
cas je garantis que bientôt il y aura un esprit de moins sur terre.
Puis je lui criai:
--Oh! mon ami!
--Permettez, je ne suis pas votre ami, mais bien votre ennemi; je ne
suis pas votre égal, mais votre maître; appelez-moi, s’il vous plaît,
mon seigneur; je vous trouve trop familier.
--Je n’aime pas ces titres ronflants. Je veux bien vous appeler
monsieur, c’est tout ce que je puis faire.
--Nous ne discuterons pas sur cette question: obéissez, c’est tout ce
que je vous demande; continuez votre bavardage.
--Eh bien, mon seigneur (puisque seul ce titre vous convient), je vais
vous demander combien de temps encore vous resterez visible pour moi.
--Toujours.
Je m’écriai avec indignation:
--Voici qui dépasse la mesure. Vous m’avez espionné, invisible, tous les
jours de ma vie, cela suffisait, il me semble. Maintenant je ne
souffrirai pas qu’un individu de votre espèce soit cramponné à moi comme
mon ombre pour le reste de mes jours. Vous connaissez ma façon de
penser, mon seigneur, faites-en votre profit.
--Mon ami, aucune conscience au monde n’a éprouvé pareil plaisir à celui
que je ressentis lorsque vous m’avez rendu visible. C’était pour moi un
avantage inconcevable. Maintenant je puis vous regarder droit dans les
yeux, vous dire des injures, vous regarder de travers, ricaner, me
moquer de vous, et joindre les gestes à la parole. Désormais je vous
adresserai toujours la parole en imitant votre accent traînard et
pleurnicheur.
Je lui jetai le trésorier, mais je le manquai. Mon seigneur répliqua:
--Voyons, voyons! vous oubliez notre alliance de paix.
--C’est vrai! je l’oubliais. Je vais essayer d’être poli, à votre tour
tâchez d’en faire autant. L’idée d’une conscience polie! quelle bonne
plaisanterie! quelle excellente farce! Toutes les consciences dont j’ai
entendu parler étaient brutales, boiteuses, sermonneuses, en un mot
d’odieuses bêtes féroces. Oui! et elles s’agitent toujours pour de
pauvres petits riens insignifiants. Que la peste les étouffe toutes!
J’échangerais la mienne contre la petite vérole et toutes les maladies
de poitrine possible, trop heureux de m’en débarrasser. Maintenant
dites-moi pourquoi une conscience ne met-elle pas son propriétaire une
bonne fois pour toutes sur des charbons ardents après une faute commise
et ne le laisse-t-elle pas tranquille ensuite? Pourquoi éprouve-t-elle
le besoin de se cramponner à vous jour et nuit, semaine par semaine et
de ressasser éternellement à vos oreilles le même refrain? C’est là un
non-sens à mon avis. J’estime qu’une conscience qui se comporte ainsi
est aussi méprisable que de la fange.
--Parce que tel est notre bon plaisir; cela suffit.
--Faites-vous cela avec la bonne intention d’améliorer l’homme?
Ma question provoqua un sarcastique sourire et me valut cette réponse:
--Non; nous le faisons simplement par calcul, dans l’intérêt de nos
affaires. Notre but est bien d’améliorer l’homme, mais nous sommes avant
tout des agents désintéressés. Une autorité supérieure nous commande, et
nous n’avons rien à dire. Nous exécutons les ordres sans nous préoccuper
de leurs conséquences. Cependant je dois avouer qu’à l’occasion nous
exagérons légèrement la note (ceci a lieu la plupart du temps et nous
cause une certaine satisfaction). Nous sommes chargés de rappeler
quelquefois à un homme sa faute, et je ne vous cache pas qu’en cela nous
lui donnons pleine mesure. Et lorsque nous mettons la main sur un homme
d’une sensibilité particulière, oh! alors nous le plongeons dans le
brouillard. J’ai connu des consciences qui venaient de Chine et de
Russie pour affoler des individus dont elles connaissaient les
prédispositions naturelles. J’ai connu un homme qui, accidentellement,
estropia un bébé mulâtre; la nouvelle se répandit comme une traînée de
poudre et toutes les consciences s’attroupèrent pour voir le pauvre
diable promener le bébé et jouir de ce spectacle. L’individu l’esprit
torturé arpenta sa chambre pendant quarante-huit heures sans manger et
sans dormir, à la fin il se fit sauter la cervelle. Au bout de trois
semaines, l’enfant était complètement rétabli.