— Ces messieurs ont beaucoup travaillé ces jours-ci, balbutiai-je.…

J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.

M. Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses

clefs une dernière fois et sortit.

Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit,

toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la

page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.

Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires, et je n’en

racontai plus jamais.

Pendant quelques jours mes petits furent inconsolables. Jean Lapin

leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur

rendre.… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:

les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour,

son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi.

Il me semblait que j’avais trente-cinq enfants.

A part Ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre

par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement,

je ne l’aimais pas, je ne pouvais pas l’aimer; ses clefs me faisaient

trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs

méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque.

Quant à mes collèges, la sympathie que l’homme aux clefs paraissait

me témoigner me les avait aliénés; d’ailleurs, depuis ma présentation

[45] aux sous-officiers, je n’étais plus retourné au café Barbette,

et ces braves gens ne me le pardonnaient pas. Le maître d’armes

surtout semblait m’en vouloir terriblement.

Devant cette antipathie universelle j’avais pris bravement mon parti.

Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième

étage, sous les combles: c’est là que je me réfugiais pendant les heures

de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette,

la chambre m’appartenait; c’était ma chambre, mon chez moi.

A peine rentré, je m’enfermais à double tour, je traînais ma malle,—

il n’y avait pas de chaise dans ma chambre,—devant un vieux bureau

criblé de taches d’encre et d’inscriptions au canif, j’étalais dessus tous

mes livres!… et à l’ouvrage!…

L’important pour le quart d’heure était de faire beaucoup de thèmes grecs,

de passer licencié, d’être nommé professeur, et de reconstruire au plus

vite un beau foyer tout neuf pour la famille Eyssette. Cette pensée que

je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait

la vie plus douce.

Si j’avais quelques bonnes heures, j’en avais de mauvaises aussi.

Deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les

enfants en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.

D’habitude nous allions à la _Prairie_, une grande pelouse qui s’étend

comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.…

Les trois études s’y rendaient séparément; une fois là, on les réunissait

sous la surveillance d’un seul maître qui était [46] toujours moi.

J’avais tout le collège sur les bras. C’était terrible.…

Mais le plus terrible encore, ce n’était pas de surveiller les élèves à

la Prairie, c’était de traverser la ville avec ma division, la division

des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille.

Mes petits, eux, n’allaient pas en rang, ils se tenaient par la main et

jacassaient le long de la route. J’avais beau leur crier: “Gardez vos

distances!” ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.

J’étais assez content de ma tête de colonne. J’y mettais les plus grands,

les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique, mais à la queue, quel

désordre! Une marmaille folle, des cheveux ébouriffés, des mains sales,

des culottes en lambeaux! Je n’osais pas les regarder.

Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par

semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,

qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.

Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c’en était ridicule;

avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,

et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.

Bamban,—nous l’avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus

qu’irrégulière,—Bamban était loin d’appartenir à une famille

aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons

de dire et surtout aux belles relations qu’il avait dans le pays.

Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.

[47]

Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos

trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,

appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient

des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits

s’en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j’adressais

chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l’élève

Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.

Malheureusement mes rapports restaient sans réponse, et j’étais

toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban,

plus sale et plus bancal que jamais.

Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,

il m’arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous

en fûmes tous épouvantés. Vous n’avez jamais rien rêvé de semblable.

Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans

les cheveux, presque plus de culotte… un monstre.

Le plus risible, c’est qu’évidemment on l’avait fait très beau,

ce jour-là, avant de me l’envoyer. Sa tête, mieux peignée

qu’a l’ordinaire, était encore roide de pommade, et le nœud de

cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels.

Mais il y a tant de ruisseaux avant d’arriver au collège!…

Bamban s’était roulé dans tous.

Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant

comme si de rien n’était, j’eus un mouvement d’horreur et d’indignation.

Je lui criai: “Va-t’en!”

[48]

Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire.

Il se croyait très beau, ce jour-là!

Je lui criai de nouveau: “Va-t’en! va-t’en!”

Il me regarda d’un air triste et soumis, son œil suppliait;

mais je fus inexorable, et la division s’ébranla, le laissant seul,

immobile au milieu de la rue.

Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu’au sortir de

la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent

retourner la tête.

A quatre ou cinq pas derrière nous Bamban suivait la promenade gravement.

— Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.

Les élèves comprirent qu’il s’agissait de faire une niche au bancal,

et la division se mit à filer d’un train d’enfer.

De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,

et on riait de l’apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing,

trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de

gâteaux et de limonade.

Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.

Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.

J’en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté,

je l’appelai près de moi doucement.

Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit

Chose, au collège de Lyon.

Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais:

“Misérable, tu n’as pas honte? Mais c’est toi, c’est le petit Chose que

tu t’amuses à martyriser ainsi.” Et, plein de larmes intérieures,

je [49] me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.

Bamban s’était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal.

Je m’assis près de lui. Je lui parlai.… Je lui achetai une orange.…

A partir de ce jour Bamban devint mon ami. J’appris sur son compte des

choses attendrissantes.…

C’était le fils d’un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les

bienfaits de l’éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre

homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, Hélas!

Bamban n’était pas fait pour le collège, et il n’y profitait guère.

Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui

disant: “Fais des bâtons!” depuis un an Bamban faisait des bâtons.

Et quels bâtons, grand Dieu!…

Personne ne s’occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d’aucune

classe; en général, il entrait dans celle qu’il voyait ouverte.

Je le regardais quelquefois à l’étude, courbé en deux sur son papier,

suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et

appuyant de toutes ses forces, comme s’il eût voulu traverser la table.…

A chaque bâton il reprenait de l’encre, et à la fin de chaque ligne il

rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.

Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis.

Quand il avait terminé une page, il s’empressait de gravir ma chaire à

quatre pattes et posait son chef-d’œuvre devant moi, sans parler.

[50]

Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: “C’est très

bien!” C’était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.

De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit,

la plume crachait moins, et il y avait moins d’encre sur les cahiers.…

Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;

malheureusement la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait

le collège. Comme la fin de l’année était proche, le principal ne voulut

pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans

la chaire des petits, et c’est moi qui fus chargé de l’étude des moyens.

Je considérai cela comme une catastrophe.

D’abord les moyens m’épouvantaient. Je les avais vus à l’œuvre les

jours de _Prairie_, et la pensée que j’allais vivre sans cesse avec

eux me serrait le cœur.

Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j’aimais tant.…

Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?… Qu’allait devenir

Bamban? J’étais réellement malheureux.

Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur

fis ma dernière étude, il y eut un moment d’émotion quand la cloche

sonna.… Ils voulurent tous m’embrasser.… Quelques-uns même,

je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.

Et Bamban?…

Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s’approcha

de moi, tout rouge, et me mit dans [51] la main, avec solennité,

un superbe cahier de bâtons qu’il avait dessinés à mon intention.

Pauvre Bamban!

VI

LE PION

Je pris donc possession de l’étude des moyens.

Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de

douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents

envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent

vingt francs par trimestre.

Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois

cévenol auquel je n’entendais rien, ils me haïrent tout de suite,

sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où

je m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre

acharnée, sans trêve, de tous les instants.

Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!…

C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur,

d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,

c’est si terrible de punir,—on fait des injustices malgré soi,—

si terrible de douter, de voir partout des piégés, de ne pas

manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours,

même aux minutes de trêve: “Ah! mon Dieu!… Qu’est-ce qu’ils vont

me faire maintenant?”

[52]

Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais

tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où

il entra dans l’étude des moyens.

Et pourtant j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je

voyais les yeux noirs.

Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin

travaillant derrière une fenêtre du premier étagé qui donnait sur la

cour des moyens.… Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,

penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable; car les yeux

noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre,

rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris

aux enfants trouvés,—les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni

leur mère,—et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient, cousaient

sans relâche, sous le regard implacable de l’horrible fée aux lunettes,

filant sa quenouille à côté d’eux.

Il y avait encore l’abbé Germane que j’aimais bien.…

Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour

un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le

principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante,

nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière,

la soutane relevée, faisant sonner,—comme un dragon,—les talons de

ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais

cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus

que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la

[53] petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré,

couturé, un Mirabeau en soutane.

L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait

à l’extrémité de la maison, ce qu’on appelait le Vieux Collège.

Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants

vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation.…

Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir,

on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux

collège, une petite lueur pâle qui veillait: c’était la lampe de l’abbé

Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude

de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;

l’abbé Germane ne s’était pas couché.… On disait qu’il travaillait

à un grand ouvrage de philosophie.

Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande

sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout

resplendissant d’intelligence, m’attirait. Seulement on m’avait

tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités que

je n’osais pas aller vers lui. J’y allai cependant, et pour mon bonheur.

Voici dans quelles circonstances.…

Il faut vous dire qu’en ce temps-là j’étais plongé jusqu’au cou dans

l’histoire de la philosophie.… Un rude travail pour le petit Chose!

Or, certain jour, l’envie me vint de lire Condillac. Il me fallait un

Condillac coûte que coûte. Malheureusement la bibliothèque du collège

en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne [54]

tenaient pas cet article-là. Je résolus de m’adresser à l’abbé Germane.

Ses frères m’avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille

volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves.

Mais ce diable d’homme m’épouvantait, et pour me décider à monter à son

réduit ce n’était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.

En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur.…

Je frappai deux fois très doucement.…

— Entrez! répondit une voix de Titan.

Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse,

les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros

muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.

Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches

rouges, et fumait une petite pipe courte et brune, de celles qu’on

appelle “brûle-gueule”.

— C’est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son

in-folio.… Bonjour! Comment vas-tu?… Qu’est-ce que tu veux?

Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de

livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il

tenait aux dents, tout cela m’intimidait beaucoup.

Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite

et à demander le fameux Condillac.

— Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l’abbé Germane

en souriant. Quelle drôle d’idée!… Est-ce que tu n’aimerais pas

mieux fumer une pipe avec moi? Décroche-moi ce joli calumet qui est

pendu là-[55] bas, contre la muraille, et allume-le…; tu verras,

c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.

Je m’excusai du geste, en rougissant.

— Tu ne veux pas?… A ton aise, mon garçon.… Ton Condillac est

là-haut, sur le troisième rayon à gauche… tu peux l’emporter;

je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.

J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche,

et je me disposais à me retirer; mais l’abbé me retint.

— Tu t’occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans

les yeux.… Est-ce que tu y croirais, par hasard?… Des histoires,

mon cher, de pures histoires!… Et dire qu’ils ont voulu faire de moi

un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!… Enseigner

quoi? zéro, néant.… Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y

étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées

de pipe.… Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers

métiers pour gagner sa vie.… Tu en connais quelque chose, toi aussi,

n’est-ce pas?.… Oh! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu

n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font

une rude existence.

Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère

et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne

homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais

mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes

dont ils étaient remplis.

Presque Aussitôt l’abbé reprit:

— A propos! j’oubliais de te demander.… Aimes-[56] tu le bon Dieu?…

Il faut l’aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui,

et le prier ferme; sans quoi tu ne t’en tireras jamais.…

Aux grandes souffrances de la vie je ne connais que trois remèdes:

le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte,

souviens-toi de cela.… Quant aux philosophes, n’y compte pas; ils ne

te consoleront jamais de rien. J’ai passé par là, tu peux m’en croire.

— Je vous crois, monsieur l’abbé.

— Maintenant, va-t’en, tu me fatigues.… Quand tu voudras des livres,

tu n’auras qu’à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur

la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche.…

Ne me parle plus.… Adieu!

Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me

regarder.

A partir de ce jour j’eus tous les philosophes de l’univers à ma

disposition; j’entrais chez l’abbé Germane sans frapper, comme chez moi.

Le plus souvent, aux heures où je venais, l’abbé faisait sa classe,

et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,

au milieu des in-folio à tranches rouges et d’innombrables papiers

couverts de pattes de mouches.… Quelquefois aussi l’abbé Germane

était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large,

à grandes enjambées. En entrant, je disais d’une voix timide:

— Bonjour, monsieur l’abbé!

La plupart du temps il ne me répondait pas.… Je prenais mon philosophe

sur le troisième rayon à gauche, et je m’en allais, sans qu’on eût

seulement l’air de soupçonner ma présence.… Jusqu’à la fin de l’année

[57] nous n’échangeâmes pas vingt paroles; mais n’importe! quelque chose

en moi-même m’avertissait que nous étions de grands amis.…

Cependant les vacances approchaient.

Enfin le grand jour arriva. Il était temps; je n’y plus tenir.

On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.… Je la vois

encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,

ses grands arbres verts pleins de drapeaux.… Au fond, une longue estrade

où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en

velours grenat.… Oh!

L’abbé Germane était sur l’estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas

s’en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait

ses voisins d’une oreille distraite et semblait suivre de l’œil,

a travers le feuillage, la fumée d’une pipe imaginaire.…

Au pied de l’estrade la musique, trombones et ophicléides, reluisant

au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres

en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de

seconde offrant le bras aux dames en criant: “Place! place!” et enfin,

perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d’un

bout de la cour à l’autre et qu’on entendait—frinc! frinc! frinc!—

à droite, à gauche, ici, partout en même temps.

La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d’air sous la tente.…

Il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l’ombre

de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s’épongeaient la

tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, [58]

les tapis, les drapeaux, les fauteuils.… Nous eûmes trois discours,

qu’on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas.

Là-haut, derrière la fenêtre du premier étagé, les yeux noirs cousaient à

leur place habituelle, et mon âme allait vers eux.… Pauvres yeux noirs!

même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.…

Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été

proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda.

Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l’estrade;

les élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles.

On s’embrassait, on s’appelait: “Par ici! par ici!” Les sœurs des

lauréats s’en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères.

Les robes de soie faisaient froufrou à travers les chaises.…

Immobile derrière un arbre, le petit Chose regardait passer les

belles dames, tout malingre et tout honteux dans son habit râpé.

Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte le principal et

M. Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant

les parents jusqu’à terre.

— A l’année prochaine, à l’année prochaine! disait le principal avec

un sourire câlin.… Les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:

“Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous, petits amis, revenez-nous l’année

prochaine.”

Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient

l’escalier d’un bond.

Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères

et les sœurs rangeaient leurs [59] grandes jupes pour faire place.

Clic! clac!… En route vers le château!… Nous allons revoir nos parcs,

nos pelouses, l’escarpolette sous les acacias, les volières pleines

d’oiseaux rares, la pièce d’eau avec ses deux cygnes, et la grande

terrasse à balustres où l’on prend des sorbets le soir.

D’autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies

filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière

conduisait avec sa chaîne d’or autour du cou.… Fouette, Mathurine!

On retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat,

chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!

Heureux enfants! ils s’en allaient, ils partaient tous.… Ah! si j’avais

pu partir moi aussi.…

[Le Petit Chose breaks down owing to overstrain, and for five days is in

a state of delirium. His farther, who happens to be in the neighbourhood

on business, comes to see his son, and finding him in this precarious

state, watches over him day and night till called away.]

VII

LES YEUX NOIRS

Après le départ de son père l’enfant reste seul, tout seul,

dans l’infirmerie silencieuse. Il passe ses journées à lire,

au fond d’un grand fauteuil roulé près de la fenêtre. Matin et soir la

jaune Mme Cassage lui apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol

[60] de bouillon, suce l’aileron de poulet et dit: “Merci, madame!”

Rien de plus. Cette femme sent les fièvres et lui déplaît;

il ne la regarde même pas.

Or, un matin qu’il vient de faire son: “Merci, madame!” tout sec comme

à l’ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné

d’entendre une voix très douce lui dire: “Comment cela va-t-il

aujourd’hui, monsieur Daniel?”

Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu’il voit.… Les yeux noirs,

les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!…

Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) · 第 3 / 11 段