qu’ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
qu’ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils
se retirent avec une profonde révérence, en disant qu’ils reviendront
le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus,
et le lendemain matin aussi, et le lendemain soir encore. Le petit
Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune,
toutes les maladies du monde; si personne n’avait été malade,
il n’aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!…
Le matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
d’or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
et font, dans l’ombre autour d’eux, de la lumière d’étoile.…
Le petit Chose rêvé aux yeux noirs toutes les nuits, il n’en dort plus.
Dès l’aube le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant
[61] de confidences à leur faire!… Puis, quand les yeux noirs
arrivent, il ne leur dit rien.
Les yeux noirs ont l’air très étonnés de ce silence. Ils vont et viennent
dans l’infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade,
espérant toujours qu’il se décidera à parler; mais le petit Chose ne se
décidé pas.
Quelquefois, cependant, il s’arme de tout son courage et commence ainsi
bravement: “Mademoiselle!…”
Aussitôt les yeux noirs s’allument et le regardent en souriant.
Mais de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d’une
voix tremblante il ajoute: “Je vous remercie de vos bontés pour moi.”
Ou bien encore: “Le bouillon est excellent ce matin.”
Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie:
“Quoi! ce n’est que cela?” Et ils s’en vont en soupirant.
Quand ils sont partis, le petit Chose se désespéré: “Oh! dès demain,
dès demain sans faute, je leur parlerai.”
Et puis, le lendemain, c’est encore à recommencer.
Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu’il n’aura jamais le courage
de dire ce qu’il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur
écrire.… Un soir il demande de l’encre et du papier pour une lettre
importante, oh! très importante.… Les yeux noirs ont sans doute deviné
quelle est la lettre dont il s’agit; ils sont si malins, les yeux
noirs!… Vite, vite, ils courent chercher de l’encre et du papier,
les posent devant le malade, et s’en vont en riant tout seuls.
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; [62] puis,
quand le matin est venu, il s’aperçoit que cette interminable lettre
ne contient que trois mots, vous m’entendez bien; seulement ces trois
mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu’ils produiront
un très grand effet.
Attention, maintenant!… Les yeux noirs vont venir.… Le petit Chose
est très ému; il a préparé sa lettre d’avance et se jure de la remettre
dès qu’on arrivera.… Voici comment cela va se passer. Les yeux
noirs entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table.
“Bonjour, monsieur Daniel!…” Alors lui leur dira tout de suite,
très courageusement: “Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.”
Mais chut!… Un pas d’oiseau dans le corridor.… Les yeux
noirs approchent.… Le petit Chose tient la lettre à la main.
Son cœur bat; il va mourir.…
La porte s’ouvre.… Horreur!…
A la place des yeux noirs parait la vieille fée, la terrible fée aux
lunettes.
Le petit Chose n’ose pas demander d’explications; mais il est
consterné.… Pourquoi ne sont-ils pas revenus?… Il attend le soir avec
impatience.… Hélas! le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
ni le lendemain non plus, ni les jours D’après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés,
où ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu’à leur majorité.…
Les yeux noirs volaient du sucre!…
Adieu les beaux jours de l’infirmerie! les yeux noirs s’en sont allés,
et, pour comble de malheur, voilà les [63] élèves qui reviennent.…
Eh, quoi! déjà la rentrée!… Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines le petit Chose descend dans
les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais.… Tout le collège
se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d’eau.
Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent.
Terrible M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques
articles à son règlement et quelques clefs à son trousseau.
Le petit Chose n’a qu’à bien se tenir.
Chaque jour il arrive des élèves.… Clic! clac! On revoit devant la
porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix.…
Quelques anciens manquent à l’appel, mais des nouveaux les remplacent.
Les divisions se reforment. Cette année, comme l’an dernier, le petit
Chose aura l’étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout,
qui sait? les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
VIII
L’AFFAIRE BOUCOYRAN
Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves.
On s’installait.… Apres deux grands mois de repos le collège avait peine
à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
comme ceux d’une vieille horloge, qu’on aurait depuis longtemps [64]
oublié de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot,
tout se régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même
cloche, on vit de petites portes s’ouvrir dans les cours et des litanies
d’enfants, roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux
sous les arbres, puis la cloche sonnait encore,— ding! dong!—et les
mêmes enfants repassaient par les mêmes petites portes! Ding! dong!
Levez-vous. Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous!
Ding! dong! Amusez-vous. Et cela pour toute l’année.
Les terribles _moyens_ m’étaient revenus de leurs montagnes, plus laids,
plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté j’étais aigri; la maladie
m’avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter.…
Trop doux l’année précédente, je fus trop sévère cette année.…
Mes punitions, à force d’être prodiguées, se déprécièrent.…
Un jour je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte,
et je n’avais plus de munitions pour faire tête à l’émeute.
Je me vois encore dans ma chaire, me débattant au milieu des cris,
des pleurs, des grognements, des sifflements: “A la porte!… Cocorico!…
kss!… kss!… Plus de tyrans!… C’est une injustice!…” Et les
encriers pleuvaient, et les papiers mâches s’épataient sur mon pupitre,
et tous ces petits monstres,—sous prétexte de réclamations,—
se pendaient par grappes à ma chaire avec des hurlements de macaques.
Quelquefois, en désespoir de cause, j’appelais M. Viot à mon secours.
Pensez quelle humiliation!
[65]
Quand il entrait dans l’étude brusquement, ses clefs à la main,
c’était comme une pierre dans un étang de grenouilles: en un clin
d’œil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres.
On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de
long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand
silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.
J’étais très malheureux. Les maîtres, mes collèges, se moquaient de moi.
Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil.
Pour m’achever survint l’affaire Boucoyran.
Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
et l’allure d’un valet de ferme: tel était M. le marquis de Boucoyran,
terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole
au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève,
en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à
l’établissement. Dans le collège on ne l’appelait que “le marquis”.
Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l’influence générale
et je ne lui parlais qu’avec des ménagements.
Pendant quelque temps nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
me regarder ou de me répondre, mais j’affectais de n’y point prendre
garde, sentant que j’avais affaire à forte partie.
Un jour, cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer,
en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
[66]
— Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon
sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.
C’était un acte d’autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait
et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m’engageais dans une méchante affaire, mais j’étais
trop avancé pour reculer.
— Sortez, monsieur de Boucoyran!… commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient anxieux.… Pour la première fois j’avais du
silence.
A ma seconde injonction le marquis, revenu de sa surprise, me répondît,
il fallait voir de quel air:—“Je ne sortirai pas!”
Il y eut parmi toute l’étude un murmure d’admiration.
Je me levai dans ma chaire, indigné.
— Vous ne sortirez pas, monsieur?… C’est ce que nous allons voir.
Et je descendis.…
Dieu m’est témoin qu’a ce moment-là toute idée de violence était bien loin
de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon
attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner
d’une façon si méprisante que j’eus le geste de le prendre au collet pour
le faire sortir de son banc.…
Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer.
A peine eus-je levé la main qu’il m’asséna sur le bras un coup terrible.
La douleur m’arracha un cri.
[67]
Toute l’étude battit des mains.
— Bravo, marquis!
Pour le coup je perdis la tête. D’un bond je fus sur la table, d’un
autre, sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l’arrachai de sa place
et qu’il s’en alla rouler hors de l’étude, jusqu’au milieu de la cour.…
Ce fut l’affaire d’une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.
Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: “Bravo, marquis!”
On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
gringalet de pion! Quelle aventure!… Je venais de gagner en autorité
ce que le marquis venait de perdre en prestige.
Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d’émotion, tous
les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L’étude était matée.
Mais le principal, M. Viot, qu’allaient-ils penser de cette affaire?
Comment! j’avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de
Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon
triomphe. J’eus peur à mon tour. Je me disais: “C’est sûr, le marquis
est allé se plaindre.” Et d’une minute à l’autre je m’attendais à
voir entrer le principal. Je tremblai jusqu’à la fin de l’étude;
pourtant personne ne vint.
A la récréation je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer
avec les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée
se passa sans encombres, je [68] m’imaginai que mon drôle se tiendrait
coi et que j’en serais quitte pour la peur.
Par malheur le jeudi suivant était jour de sortie. Le soir M. le marquis
ne rentra pas au dortoir. J’eus comme un pressentiment, et je ne dormis
pas de toute la nuit.
Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la
place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l’air, je mourais
d’inquiétude.
Vers les sept heures, la porte s’ouvrit d’un coup sec. Tous les enfants
se levèrent.
J’étais perdu.…
Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un
grand vieux boutonné jusqu’au menton dans une longue redingote, et cravaté
d’un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais
pas, mais je compris tout de suite que c’était M. de Boucoyran le père.
Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.
Je n’eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire
honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas.
Ils prirent position tous les trois au milieu de l’étude, et,
jusqu’à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
— Messieurs, dit-il en s’adressant aux élèves, nous venons ici remplir
une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s’est rendu coupable
d’une faute si grave qu’il est de notre devoir de lui infliger un blâme
public.
[69]
Là-dessus le voilà parti à m’infliger un blâme qui dura au moins
un grand quart d’heure. Tous les faits dénaturé: le marquis était le
meilleur élève du collège; je l’avais brutalisé sans raison, sans excuse.
Enfin j’avais manqué à tous mes devoirs.
Que répondre à ces accusations?
De temps en temps j’essayais de me défendre. “Pardon, monsieur le
principal!…” Mais le principal ne m’écoutait pas, et il m’infligea son
blâme jusqu’au bout.
Apres lui M. de Boucoyran, le père, prit la parole, et de quelle façon!…
Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait presque
assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense on
s’était rué comme…comme…comment dirait-il?… comme un buffle,
comme un buffle sauvage. L’enfant gardait le lit depuis deux jours.
Depuis deux jours sa mère, en larmes, le veillait.…
Ah! s’il avait eu affaire à un homme, c’est lui, M. de Boucoyran le père,
qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n’était qu’un galopin
dont il avait pitié. Seulement qu’On se le tint pour dit: si jamais On
touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper les deux
oreilles tout net.…
Pendant ce beau discours les élèves riaient sous cape, et les clefs de
M. Viot frétillaient de plaisir. Debout dans sa chaire, pâle de rage,
le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces humiliations
et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On aurait été chassé
du collège; et alors où aller?
[70]
Enfin, au bout d’une heure, quand ils furent à sec d’éloquence,
ces trois messieurs se retirement. Derrière eux il se fit dans l’étude un
grand brouhaha. J’essayai, mais vainement, d’obtenir un peu de silence;
les enfants me riaient au nez. L’affaire Boucoyran avait achevé de tuer
mon autorité.
Oh! ce fut une terrible affaire!
Toute la ville s’en émut.… Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle,
dans les cafés, à la musique, on ne parlait pas d’autre chose.
Les gens bien informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux.
Il parait que ce maître d’étude était un monstre, un ogre.
Il avait torturé l’enfant avec des raffinements inouïs de cruauté.
En parlant de lui on ne disait plus que “le bourreau”.
Quand le jeune Boucoyran s’ennuya de rester au lit, ses parents
l’installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur salon,
et pendant huit jours ce fut à travers ce salon une procession
interminable. L’intéressante victime était l’objet de toutes les
attentions.
Vingt fois de suite on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois
le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient;
les vieilles demoiselles l’appelaient “pauvre ange”! et lui glissaient
des bonbons. Le journal de l’opposition profita de l’aventure et
fulmina contre le collège un article terrible au profit d’un
établissement religieux des environs.…
Le principal était furieux, et, s’il ne me renvoya pas, je ne le dus
qu’à la protection du recteur.… Hélas! il eût mieux valu pour moi
être renvoyé tout de suite. [71] Ma vie dans le collège était devenue
impossible. Les enfants ne m’écoutaient plus; au moindre mot, ils me
menaçaient de faire comme Boucoyran, d’aller se plaindre à leur père.
Je finis par ne plus m’occuper d’eux.
[In the terrible winter that followed, Le Petit Chose frequented
a good deal the Café Barbette. He took fencing lessons from Roger,
who told him in confidence that he was deeply in love with a young lady,
and asked him to write love-letters for him.]
IX
MON BON AMI LE MAÎTRE D’ARMES
Un matin de ce triste hiver, comme il était tombé beaucoup de neige
pendant la nuit, les enfants n’avaient pas pu jouer dans les cours.
Aussitôt l’étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle dans
la _salle_, pour y prendre leur récréation à l’abri du mauvais temps,
en attendant l’heure des classes.
C’était moi qui les surveillais.
Ce qu’on appelait _la salle_ était l’ancien gymnase du collège de la
Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres
grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore
visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond,
un énorme anneau en fer au bout d’une corde.
[72]
Les enfants avaient l’air de s’amuser beaucoup là dedans.
Ils couraient tout autour de la salle bruyamment, en faisant de
la poussière. Quelques-uns essayaient d’atteindre l’anneau; d’autres,
suspendus par les mains, criaient; cinq ou six, de tempérament plus calme,
mangeaient leur pain devant les fenêtres, en regardant la neige qui
remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l’emportaient
dans des tombereaux.
Mais tout ce tapage, je ne l’entendais pas.
Seui, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre,
et les enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble
que je ne m’en fusse pas aperçu. C’était une lettre de Jacques que je
venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,—mon Dieu! oui,
de Paris,—et voici ce qu’elle disait:
“Cher Daniel,
“Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que
je fusse à Paris depuis quinze jours. J’ai quitté Lyon sans rien dire
à personne, un coup de tête.… Que veux-tu? je m’ennuyais trop dans
cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
“Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de
M. le curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m’a protège
tout de suite, et m’a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel
je suis entré comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires;
je n’ai qu’à écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par
mois. Ce n’est pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait,
j’espère pouvoir envoyer de [73] temps en temps quelque chose à la
maison sur mes économies.
“Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici,—du moins,
—il ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois,
mais c’est une petite pluie gaie, mêlée de soleil et comme je n’en
ai jamais vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais!
je ne pleure plus du tout, c’est incroyable.”
J’en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres,
retentit le bruit sourd d’une voiture roulant dans la neige. La voiture
s’arrêta devant la porte du collège, et j’entendis les enfants crier à
tue-tête: “Le sous-préfet! le sous-préfet!”
Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose
d’extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux
fois chaque année, et c’était alors comme un événement. Mais pour le
quart d’heure ce qui m’intéressait avant tout, ce qui me tenait à cœur
plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
c’était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves, mis
en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le sous-préfet
descendre de voiture, je retournai dans mon coin, et je me remis à lire.
“Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il
fait le commerce du cidre pour le compte d’une compagnie. En apprenant
que j’étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques
tonneaux de cidre chez lui. Par malheur le marquis ne boit que du vin,
et du vin d’Espagne, encore! J’ai [74] écrit cela au père;
sais-tu ce qu’il m’a répondu:—Jacques, tu es un âne! — comme toujours.
Mais c’est égal, mon cher Daniel, je crois qu’au fond il m’aime beaucoup.
“Quant à maman, tu sais qu’elle est seule maintenant. Tu devrais
bien lui écrire, elle se plaint de ton silence.
“J’avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
grand plaisir: j’ai ma chambre au Quartier latin … au Quartier latin!
pense un peu!… une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec
une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n’est pas large,
mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
“Je suis sûr que, si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au
plus vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que
quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
“En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans
ton collège, de peur de tomber malade.
“Je t’embrasse. Ton frère,
JACQUES.”
A ce moment la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang,
ils causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient en passant
sa voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les
mains des professeurs; puis, une fois débarrassé d’eux, je m’élançai
en courant dans l’escalier. Il me tardait [75] tant d’être seul dans
ma chambre avec la lettre de mon frère Jacques!
— Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.
Chez le principal!… Que pouvait avoir à me dire le principal?…
Le portier me regardait avec un drôle d’air. Tout à coup l’idée du
sous-préfet me revint.
— Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut? demandai-je.
Et le cœur palpitant d’espoir je me mis à gravir les degrés de
l’escalier quatre à quatre.
Il y a des jours où l’on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet
m’attendait, savez-vous ce que j’imaginai? Je m’imaginai qu’il avait
remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu’il venait au collège tout
exprès pour m’offrir d’être son secrétaire. Cela me paraissait la chose la
plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux
marquis m’avait troublé la cervelle, à coup sur.
Quoi qu’il en soit, à mesure que je montais l’escalier, ma certitude
devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de
joie.…
En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle;
il me regarda comme s’il voulait me parler; mais je ne m’arrêtai pas:
le sous-préfet n’avait pas le temps d’attendre.
Quand j’arrivai devant le cabinet du principal, le cœur me battait bien
fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m’arrêter
un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de la
porte doucement.
[76]
Si j’avais su ce qui m’attendait!
M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la
cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours
à la main, et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
Dès que j’entrai, le sous-préfet prit la parole.
— C’est donc Monsieur, dit-il en me désignant, qui s’amuse à écrire à
nos femmes de chambre?
Il avait prononcé cette phrase d’une voix claire, ironique et sans cesser
de sourire. Je crus d’abord qu’il voulait plaisanter et je ne répondis
rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence,
il reprit en souriant toujours:
— N’est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j’ai l’honneur de parler,
à monsieur Daniel Eyssette qui a écrit à la femme de chambre de ma femme?
Je ne savais de quoi il s’agissait; mais en entendant ce mot de femme
de chambre, qu’on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois,
je me sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation
que je m’écriai:
— Une femme de chambre, moi!…
A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes
du principal, et j’entendis les clefs murmurer dans leur coin:
“Quelle effronterie!”
Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de
la cheminée un petit paquet de papiers que je n’avais pas aperçus d’abord,
puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:
— Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort [77] graves qui
vous accusent. Ce sont des lettres qu’on a surprises chez la demoiselle
en question. Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d’un autre côté,
la femme de chambre n’a voulu nommer personne. Seulement dans ces
lettres il est souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous,
M. Viot a reconnu votre écriture et votre style.…