— Ma foi! non, mon bon Peyrol;… c’est précisément ce qui m’a fait

entrer ici.

Justice divine!… M. Daniel n’a pas déjeuné!… La vieille Annou court

à la cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave.

En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit

Chose n’a qu’à s’asseoir et à fonctionner.… A sa gauche Annou lui

taille des mouillettes pour ses œufs, des œufs du matin, blancs,

crémeux, duvetés.… A sa droite Jean Peyrol lui verse un vieux

Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au

fond de son verre.… Le petit Chose est très heureux.

Il parle, il boit, il mange, il s’anime; ses yeux brillent, sa joue

s’allume. Holà! maître Peyrol, qu’on aille chercher des verres! le petit

Chose va trinquer.… Jean Peyrol apporte les verres et on trinque…

d’abord à Mme Eyssette, ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel,

à la vieille Annou, au mari d’Annou, à l’Université…, à quoi encore?…

Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages.

On cause du passé couleur de deuil, de [28] l’avenir couleur de rose.

On se rappelle la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé

qu’on aimait tant.…

Tout à coup le petit Chose se levé pour partir.…

— Déjà! dit tristement la vieille Annou.

Le petit Chose s’excuse; il à quelqu’un de la ville à voir avant de s’en

aller, une visite très importante.… Quel dommage! on était si bien!…

On avait tant de choses à se raconter encore!… Enfin, puisqu’il le faut,

puisque M. Daniel à quelqu’un de la ville à voir, ses amis du _Tour de

France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps.… “Bon voyage, monsieur

Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!” Et jusqu’au milieu de la

rue Jean Peyrol et sa femme l’accompagnent de leurs bénédictions.

Or, savez vous quel est ce quelqu’un de la ville que le petit Chose veut

voir avant de partir?

C’est la fabrique, cette fabrique qu’il aimait tant et qu’il à tant

pleurée!… c’est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les

amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour.… Que voulez-vous?

Le cœur de l’homme a de ces faiblesses; il aime ce qu’il peut, même du

bois, même des pierres, même une fabrique.… D’ailleurs l’histoire est là

pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit la

mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île déserte.

Il n’est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne,

le petit Chose fasse quelques pas.

Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les

maisons, ont reconnu leur ancien [29] ami qui vient vers eux à toutes

jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres,

comme pour se dire: Voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!

Et lui se dépêche, se dépêche; mais arrivé devant la fabrique,

il s’arrête stupéfait.

De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de

grenadier qui dépasse.… Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d’ateliers,

une chapelle. Au-dessus de la porte une grosse croix de grès rouge avec

un peu de latin autour!…

Ô douleur! la fabrique n’est plus la fabrique; c’est un couvent de

Carmélites, où les hommes n’entrent jamais.

IV

GAGNE TA VIE

Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d’une

étroite vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur.

Quand le soleil y donne, c’est une fournaise; quand la tramontane

souffle, une glacière.…

Le soir de mon Arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin;

et quoiqu’on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de

la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir

jusqu’au cœur.

Les rues étaient noires et désertes.… Sur la place d’armes quelques

personnes attendaient la voiture, [30] en se promenant de long en

large devant le bureau mal éclaire.

A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège,

sans perdre une minute. J’avais hâte d’entrer en fonctions.

Le collège n’était pas loin de la place; après m’avoir fait traverser deux

ou trois larges rues silencieuses, l’homme qui portait ma malle s’arrêta

devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des années.

— C’est ici, dit-il, en soulevant l’énorme marteau de la porte.…

Le marteau retomba lourdement, lourdement.… La porte s’ouvrit

d’elle-même.… Nous entrâmes.

J’attendis un moment sous le porche, dans l’ombre.

L’homme posa sa malle par terre, je le payai, et il s’en alla bien

vite.… Derrière lui l’énorme porte se referma lourdement, lourdement.…

Bientôt après, un portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne,

s’approcha de moi.

— Vous êtes sans doute un nouveau? me dit-il d’un air endormi.

Il me prenait pour un élevé.…

— Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d’étude;

conduisez-moi chez le principal.…

Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m’engagea à entrer

une minute dans sa loge. Pour le quart d’heure M. le principal était

à l’église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière

du soir serait terminée.

[31]

Dans la loge on achevait de souper. Un grand beau gaillard à

moustaches blondes dégustait un verre d’eau-de-vie aux côtés d’une petite

femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée

jusqu’aux oreilles dans un châle fane.

— Qu’est-ce donc, monsieur Cassage? demanda l’homme aux moustaches.

— C’est le nouveau maître d’étude, répondit le concierge en me

désignant.… Monsieur est si petit que je l’avais d’abord pris pour

un élève.

— Le fait est, dit l’homme aux moustaches en me regardant par-dessus son

verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés que

monsieur.… Veillon l’aîné, par exemple.

— Et Crouzat, ajouta le concierge.

— Et Soubeyrol…, fit la femme.

Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans

leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l’œil.…

Au-dehors, on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes

des élèves récitant les litanies à la chapelle.

Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les

vestibules.

— La prière est finie, me dit M. Cassage en se levant; montons chez le

principal.

Il prit sa lanterne, et je le suivis.

Le collège me sembla immense.… D’interminables corridors,

de grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé…,

tout cela vieux, noir, enfumé.… Le portier m’apprit qu’avant

89 la maison était une école de marine, et qu’elle avait compté

[32] jusqu’à huit cents élèves, tous de la plus grande noblesse.

Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous arrivions

devant le cabinet du principal.… M. Cassage poussa doucement une

double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.

Une voix répondit: “Entrez!” Nous entrâmes.

C’était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte.

Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait à la

lueur pâle d’une lampe dont l’abat-jour était complètement baissé.

— Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui,

voici le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.

— C’est bien, fit le principal sans se déranger.

Le portier s’inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,

en tortillant mon chapeau entre mes doigts.

Quand il eut fini d’écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus

examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux

yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,

l’abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.

— Mais c’est un enfant! s’écria-t-il en bondissant sur son fauteuil.

Que veut-on que je fasse d’un enfant?

Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans

la rue, sans ressources.… Il eut à peine la force de balbutier deux où

trois mots et de remettre au principal la lettre d’introduction qu’il

avait pour lui.

[33]

Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia,

la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation

toute particulière du recteur et à l’honorabilité de ma famille, il

consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fit

peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes

nouveaux devoirs; mais je ne l’écoutais plus. Pour moi, l’essentiel était

qu’on ne me renvoyât pas.… On ne me renvoyât pas; j’étais heureux,

follement heureux. J’aurais voulu que M. le principal eût mille mains

et les lui embrasser toutes.

Un formidable bruit de ferraille m’arrêta dans mes effusions.

Je me retournai vivement et me trouvai en face d’un long personnage,

à favoris rouges, qui venait d’entrer dans le cabinet sans qu’on l’eût

entendu: c’était le surveillant général.

Sa tête penchée sur l’épaule, il me regardait avec le plus doux des

sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes dimensions, suspendu

à son index. Le sourire m’aurait prévenu en sa faveur, mais les clefs

grinçaient avec un bruit terrible—frinc! frinc! frinc!—qui me fit peur.

— Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières

qui nous arrive.

M. Viot s’inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs,

au contraire, s’agitèrent d’un air ironique et méchant comme pour dire:

“Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!”

Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire,

et ajouta avec un soupir: “Je [34] sais qu’en perdant M. Serrières

nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent

un véritable sanglot…); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien

prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer

ses précieuses idées sur l’enseignement, l’ordre et la discipline de

la maison n’auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.”

Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m’était

acquise et qu’il m’aiderait volontiers de ses conseils, mais les clefs

n’étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s’agiter et

grincer avec frénésie: “Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.”

— Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.

Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l’hôtel.…

Soyez ici demain à huit heures.… Allez.…

Et il me congédia d’un geste digne.

M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m’accompagna jusqu’à la

porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit

cahier.

— C’est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez.…

Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs

d’une façon… frinc! frinc! frinc!

Ces messieurs avaient oublié de m’éclairer.… J’errai un moment parmi

les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver

mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage

d’une fenêtre haute et m’aidait à m’orienter. Tout à coup, dans la

nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre.…

Je fis encore quelques pas; [35] la lumière grandit, s’approcha de moi,

passa à mes côtés, s’éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais,

si rapide qu’elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.

Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres.… L’une vieille, ridée,

ratatinée, pliée en deux, avec d’énormes lunettes qui lui cachaient la

moitié du visage; l’autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les

fantômes, mais ayant,—ce que les fantômes n’ont pas en général,—

une paire d’yeux noirs, très grands, et si noirs, si noirs.…

La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs,

eux, ne portaient rien.… Les deux ombres passèrent près de moi, rapides,

silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que

j’étais encore debout, à la même place, sous une double impression de

charme et de terreur.

Je repris ma route à tâtons, mais le cœur me battait bien fort,

et j’avais toujours devant moi, dans l’ombre, l’horrible fée aux

lunettes marchant à côté des yeux noirs.…

Il s’agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n’était

pas une mince affaire. Heureusement l’homme aux moustaches, que je

trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite

à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel

point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si

j’acceptai de bon cœur.

Cet homme à moustaches avait l’air très bon enfant; chemin faisant,

j’appris qu’il s’appelait Roger, qu’il était professeur de danse,

d’équitation, d’escrime et de [36] gymnase au collège de Sarlande,

et qu’il avait servi longtemps dans les chasseurs d’Afrique.

Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés

à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l’hôtel avec force

poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d’amis.

Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.

Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide,

devant ce lit d’auberge inconnu et banal, loin de ceux qu’il aimait,

son cœur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant.

La vie l’épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant

elle, et il pleurait, il pleurait.… Tout à coup, au milieu de ses

larmes, l’image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte,

la famille dispersée, la mère ici, le père là-bas.… Plus de toit!

plus de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu’a

la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution:

celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui

tout seul. Puis, fier d’avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya ces

larmes indignes d’un homme, d’un reconstructeur de foyer, et sans perdre

une minute entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au

courant de ses nouveaux devoirs.

Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur,

était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois parties:

1° Devoirs du maître d’étude envers ses supérieurs;

2° Devoirs du maître d’étude envers ses collèges;

[37]

3° Devoirs du maître d’étude envers les élèves.

Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu’aux

deux mains qui se lèvent en même temps à l’étude; tous les détails

de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs

appointements jusqu’à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient

droit à chaque repas.

Le règlement se terminait par une belle pièce d’éloquence, un discours

sur l’utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour

l’œuvre de M. Viot, le petit Chose n’eut pas la force d’aller jusqu’au

bout, et,—juste au plus beau passage du discours,—il s’endormit.…

Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon

sommeil.… Tantôt c’était les terribles clefs de M. Viot que je croyais

entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait

s’asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d’autrefois aussi

les yeux noirs,—oh! comme ils étaient noirs!—s’installaient au pied de

mon lit, me regardant avec une étrange obstination.…

Le lendemain, à huit heures, j’arrivai au collège. M. Viot, debout sur

la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l’entrée des

externes. Il m’accueillit avec son plus doux sourire.

— Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés,

je vous présenterai à vos collèges.

J’attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu’à

terre MM. les professeurs qui [38] accouraient essoufflés. Un seul de

ces messieurs me rendit mon salut; c’était un prêtre, le professeur de

philosophie, “un original” me dit M. Viot.… Je l’aimai tout de suite,

cet original-là.

La cloche sonna. Les classes se remplirent.… Quatre ou cinq grands

garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,

arrivèrent en gambadant et s’arrêtèrent interdits à l’aspect de M. Viot.

— Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant,

voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.

Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,

toujours la tête sur l’épaule, et toujours agitant les horribles clefs.

Mes collèges et moi nous nous regardâmes un moment en silence.

Le plus grand et le plus gros d’entre eux prit le premier la parole;

c’était M. Serrières, le fameux Serrières, que j’allais remplacer.

— Parbleu! s’écria-t-il d’un ton joyeux, c’est bien le cas de dire que

les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.

Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait

entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais je vous

assure qu’à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au

diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.

— Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;

quoiqu’on ne soit pas bâti pour [39] passer sous la même toise,

on peut tout de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous,

collègue…, je paye un punch d’adieu au café Barbette; je veux que

vous en soyez…: on fera connaissance en trinquant.

Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et

m’entraîna dehors.

Le café Barbette, où mes nouveaux collèges me menèrent, était situé sur

la place d’armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,

et ce qui frappait en y entrant, c’était la quantité de shakos et de

ceinturons pendus aux patères.…

Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d’adieu avaient attiré

le ban et l’arrière-ban des habitués.… Les sous-officiers, auxquels

Serrières me présenta en arrivant, m’accueillirent avec beaucoup de

cordialité. A dire vrai, pourtant, l’arrivée du petit Chose ne fit pas

grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où

je m’étais réfugié timidement.… Pendant que les verres se remplissaient,

le gros Serrières vint s’asseoir à côté de moi; il avait quitté sa

redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son

nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d’étude avaient,

au café Barbette, une pipe comme cela.

— Eh bien! collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu’il y a encore

de bons moments dans le métier.… En somme, vous êtes bien tombé en venant

à Sarlande pour votre début. D’abord l’absinthe du café Barbette est

excellente, et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas trop mal.

[40]

La boîte, c’était le collège.

— Vous allez avoir l’étude des petits, des gamins qu’on mène à la

baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n’est pas

méchant; les collèges sont de bons garçons: il n’y à que la vieille et

le père Viot.…

— Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.

— Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la nuit,

on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire de

lunettes.… C’est une tante du principal, et elle remplit ici les

fonctions d’économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim,

ce n’est pas de sa faute.

Au signalement que me donnait Serrières, j’avais reconnu la fée aux

lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois je fus sur le

point d’interrompre mon collègue et de lui demander: “Et les yeux noirs?”

Mais je n’osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!…

En attendant, le punch circulait, les verres vides s’emplissaient,

les verres remplis se vidaient; c’était des toasts, des oh! oh!

des ah! ah! des queues de billard en l’air, des bousculades,

de gros rires, des calembours, des confidences.…

Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son

encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la main.

A cette heure les sous-officiers étaient ses amis; il raconta

effrontément à l’un d’eux qu’il appartenait à une famille très riche

et qu’à la suite de quelques folies de jeune homme on l’avait chassé

de la maison [41] paternelle; il s’était fait maître d’étude pour vivre,

mais il ne pensait pas rester au collège longtemps.… Vous comprenez,

avec une famille tellement riche!.…

Ah! si ceux de Lyon avaient pu l’entendre à ce moment-là!

Ce que c’est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que

j’étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais

drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon

condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d’un

meilleur œil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas

de m’adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,

Roger, le maître d’armes, mon ami de la veille, se leva et porta un

toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier!

Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ.

Il était dix heures moins le quart, c’est-à-dire l’heure de retourner au

collège.

L’homme aux clefs nous attendait sur la porte.

— Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue, vous allez,

pour la dernière fois, conduire vos élèves à l’étude; dès qu’ils seront

entres, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.

En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau

maître faisaient leur entrée solennelle à l’étude.

Tout le monde se leva.

Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long,

mais plein de dignité; puis il se retira, suivi du gros Serrières.

[42]

M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours,

mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d’une

façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes

les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que

le nouveau maître lui-même n’était pas rassuré.

Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures

malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes de

plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux, brillants,

moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu’un long chuchotement

courait de table en table.

Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j’essayai

de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix,

je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:

— Travaillons, messieurs, travaillons!

C’est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.

V

LES PETITS

Ceux-là n’étaient pas méchants; c’étaient les autres. Ceux-là ne me firent

jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu’ils ne sentaient pas

encore le collège et qu’on lisait toute leur âme dans leurs yeux.

Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu’on punit les

oiseaux?… Quand ils pépiaient trop [43] haut, je n’avais qu’à crier:

“Silence!” Aussitôt ma volière se taisait,—au moins pour cinq minutes.

Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande!

Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!…

Moi, je ne les menai pas à la baguette. J’essayai d’être toujours bon,

voilà tout.

Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une

histoire.… Une histoire!… Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les

cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait

tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la table,

on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais compose à leur

intention cinq ou six petits contes fantastiques: _Les Débuts d’une

cigale_, _Les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Cela amusait beaucoup mes

petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheureusement M. Viot

n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte.

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une

tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon

le règlement.… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste

au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer

M. Viot, toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent.

Le narrateur s’arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en

l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard

d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs

s’agitaient [44] d’un air féroce: “Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,

on ne travaille donc plus ici!”

J’essayai, tout tremblant, d’apaiser les terribles clefs.

Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) · 第 2 / 11 段