salines. Je suis sauvé! =(Haut.)= Permettez-moi de vous serrer la main
à l’anglaise. =(Il lui donne une poignée de mains.)= Vous réalisez tout
ce que j’attendais de mon gendre. Je le vois, vous n’avez pas l’esprit
étroit des propriétaires de la province, nous nous entendrons.
DE LA BRIVE.
Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que, de mon côté, je vous
demande...
MERCADET.
Quelle sera la fortune de ma fille? Oh! elle se marie avec ses droits;
sa mère lui fera l’abandon de ses biens (en nue propriété), une petite
ferme qui n’a que deux cents arpents, mais elle est en pleine Brie,
bien bâtie. Moi, je lui donne deux cent mille francs, dont je lui
servirai la rente jusqu’à ce que vous ayez trouvé un placement sûr:
car, jeune homme, il ne faut pas vous abuser, nous allons brasser
des affaires; moi, je vous aime, vous me plaisez. Vous avez de
l’ambition?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Vous aimez le luxe, la dépense, vous voulez briller à Paris?...
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Y jouer un rôle?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Oh! j’ai deviné cela en vous voyant passer: je connais les hommes. Vous
avez la tenue de ceux qui se savent un avenir.
MÉRICOURT, =à part=.
Et qui l’escompteront toujours.
MERCADET.
Eh bien! déjà vieux, obligé de reporter mon ambition sur un autre
moi-même, je vous laisserai le rôle brillant.
DE LA BRIVE.
Monsieur, j’aurais eu à choisir entre tous les beaux-pères de Paris,
c’est à vous à qui j’aurais donné la préférence; vous êtes selon mon
cœur.
MERCADET.
La jeunesse est faite pour le plaisir. Vous et ma fille, brillez!
ayez un hôtel, des voitures, donnez des fêtes! Julie est une fille
d’esprit, elle jouera ce rôle à merveille. Voyez-vous, n’imitons pas
ces gens qui s’élèvent pour quelques jours et qui retombent aussitôt,
espèces de fusées parisiennes... Que la fortune de votre femme soit
inattaquable!...
MÉRICOURT.
Inattaquée.
DE LA BRIVE.
Si l’on ne réussit pas?
MERCADET.
Ou si l’on réussit trop...
DE LA BRIVE.
On a toujours du pain...
MERCADET.
Aujourd’hui, avoir du pain, c’est avoir trois chevaux dans son écurie,
une maison montée; c’est pouvoir donner à dîner à ses amis, avoir une
loge aux Bouffes.
DE LA BRIVE.
Ah! monsieur, permettez que je vous serre la main à l’anglaise...
=(Autre poignée de mains.)= Vous comprenez la vie...
MERCADET, =à part=.
Mais ça va trop bien...
DE LA BRIVE, =à part=.
Il donne dans mon étang la tête la première.
MERCADET, =à part=.
Il accepte une rente.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Es-tu content?
DE LA BRIVE.
Non. Je ne vois pas l’argent de mes dettes.
MÉRICOURT.
Attends! =(A Mercadet.)= Mon ami n’ose vous le dire, mais il est trop
honnête homme pour vous le cacher, il a quelques petites dettes.
MERCADET.
Eh! parlez, monsieur, je comprends parfaitement ces choses-là...
Voyons, des misères!... une cinquantaine de mille francs?
MÉRICOURT.
A peu près...
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Ce sera comme un petit vaudeville à jouer entre votre femme et vous;
oui, laissez-lui le plaisir de... D’ailleurs, nous les payerons... =(A
part.)= En actions des salines de la Brive. =(Haut.)= C’est une misère!
=(A part.)= Nous évaluerons l’étang cent mille francs de plus... Je
suis sauvé!...
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Je suis sauvé!...
SCÈNE IX.
LES MÊMES, MADAME MERCADET, JULIE.
MERCADET.
Voici ma femme et ma fille.
MÉRICOURT.
Madame, permettez-moi de vous présenter monsieur de la Brive, un jeune
homme de mes amis, qui a pour mademoiselle votre fille une admiration...
DE LA BRIVE.
Passionnée...
MERCADET, =à de la Brive=.
Vous aimez les Espagnoles, je le vois. Hein! quel teint! une véritable
Andalouse, qui saura résister aux tempêtes de la vie!... Il n’y a que
les brunes...
DE LA BRIVE.
J’aurais craint une blonde!...
MERCADET.
Ma fille est tout à fait la femme qui convient à un homme politique...
DE LA BRIVE, =il lorgne Julie=.
=(A Mercadet.)= Parfaitement bien mise. =(A madame Mercadet.)= Telle
mère! telle fille! Madame, je mets mes espérances sous votre protection.
MADAME MERCADET.
Présenté par monsieur Méricourt, monsieur ne peut être que le bienvenu.
JULIE, =à sa mère=.
Quel fat!...
MERCADET, =à sa fille=.
Puissamment riche! Nous serons tous millionnaires! Et un garçon
excessivement spirituel. Allons! soyez aimable, il le faut.
JULIE.
Que voulez-vous que je dise à un dandy que je vois pour la première
fois et que vous me donnez pour mari?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle veut-elle me permettre d’espérer qu’elle ne sera pas
contraire à mes vœux?
JULIE.
Mon devoir est d’obéir à mon père.
DE LA BRIVE, =à part=.
Fière comme une laide; il faut faire plus de frais pour ces femmes-là
que pour des duchesses.
JULIE, =à part=.
Il est bien fait, il est riche, pourquoi me rechercherait-il? il y a
là-dessous quelque mystère.
DE LA BRIVE, =à part=.
Allons! =(Haut, à Julie.)= Mademoiselle, les jeunes personnes ne sont
pas toujours dans les secrets des sentiments qu’elles inspirent! voici
deux mois que j’aspire au bonheur de vous offrir mes hommages.
JULIE.
Qui plus que moi, monsieur, peut se trouver flattée d’exciter
l’attention?
MADAME MERCADET, =à sa fille=.
Il est fort bien.
JULIE.
Ma mère, laissez-moi savoir si je puis être heureuse en épousant ce
monsieur.
MERCADET, =à de Méricourt=.
Vous pouvez compter sur ma reconnaissance, monsieur. Nous vous devons
notre bonheur, car celui de notre fille est le nôtre.
MADAME MERCADET.
Monsieur de la Brive nous fera sans doute, ainsi que son ami, le
plaisir d’accepter à dîner sans cérémonie...
MERCADET.
La fortune du pot. =(A de la Brive.)= Vous serez indulgent!...
MADAME MERCADET.
Monsieur de Méricourt, voulez-vous venir voir le tableau que nous
devons mettre en loterie? =(A Julie.)= Nous allons te laisser causer un
peu avec lui.
JULIE.
Merci! ma mère.
MADAME MERCADET.
Monsieur Mercadet?...
MERCADET, =à de la Brive=.
Elle est romanesque comme toutes les jeunes personnes qui ont du cœur
et de l’imagination: ainsi, prenez le chemin de la poésie.
DE LA BRIVE, =à Mercadet=.
Le romanesque est la grammaire des sentiments modernes, je pourrais
l’écrire. En deux mots, c’est l’art de cacher l’action sous la phrase...
MERCADET, =en s’en allant=.
Il est très-fort, ce jeune homme!
SCÈNE X.
DE LA BRIVE, JULIE.
JULIE.
Monsieur, ne trouvez pas étrange qu’une pauvre fille comme moi vous
demande des preuves d’affection: mais ma défiance m’est commandée par
la connaissance que j’ai de moi-même, de mon peu d’attraits...
DE LA BRIVE.
Cette modestie est déjà un attrait, mademoiselle!...
JULIE.
Si j’avais cette beauté merveilleuse qui fait éclore de soudaines
passions, je trouverais des motifs à votre recherche: mais, pour
m’aimer, il faut connaître mon cœur, et nous nous voyons pour la
première fois...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, il est des sympathies inexplicables...
JULIE.
Ainsi, vous m’aimez sans savoir pourquoi?...
DE LA BRIVE.
Le jour qu’on se l’explique, l’amour existe-t-il? Ce n’est le plus beau
des sentiments que parce qu’il est involontaire. Ainsi la première fois
que je vous ai vue...
JULIE.
Ah! ce n’est pas la première!...
DE LA BRIVE.
Comment! mademoiselle, mais il y a deux mois que je vous aime. Je vous
ai entendue au dernier concert de monsieur Verdelin, et votre voix m’a
révélé... toute une âme...
JULIE.
Qu’ai-je donc chanté? Vous en souvenez-vous?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Ah diantre! =(Haut.)= Je ne me souviens que de l’impression, qui fut
délicieuse...
JULIE.
Monsieur, vous m’aimez donc, là, vraiment?...
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, j’ai su que vous étiez une personne pleine de courage,
douée d’une élévation rare dans les sentiments et dans les idées,
instruite surtout; que vous sauriez créer un salon à Paris, être la
compagne d’un homme politique, et, permettez-moi de vous le dire,
toutes les femmes ne savent pas porter une haute fortune. Bien des
parvenus ont été fort embarrassés de filles qu’ils avaient fait
la faute d’épouser à l’aurore de leurs destinées; et sur l’océan
politique, quand une femme n’est pas un puissant remorqueur, elle
est un embargo! Je doutais de pouvoir rencontrer une femme qui pût
comprendre et servir mon avenir, je vous ai vue et je me suis dit: Je
puis être ambassadeur. Celle que j’aime sera la rivale des diplomates
en corset que la Russie nous envoie!...
JULIE, =à part=.
Ils ont tous de l’ambition aujourd’hui!... =(Haut.)= Ainsi, vous êtes
ambitieux et amoureux! Votre sympathie est doublée d’un raisonnement...
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle n’est pas sotte! =(Haut.)= Mademoiselle, il y a tant de choses
dans l’amour!...
JULIE.
Il y a tant de choses dans le vôtre, qu’il comprend sans doute le
dévouement...
DE LA BRIVE.
Avant tout!...
JULIE.
Ainsi, ma famille?...
DE LA BRIVE.
Devient la mienne.
JULIE.
Rien ne vous arrêterait donc?
DE LA BRIVE.
Rien.
JULIE.
J’aime un jeune homme, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je l’ai vu... et c’est ce qui m’avait donné, je vous l’avoue, des
inquiétudes sur votre jugement: car ce petit jeune homme n’est pas
votre fait du tout...
JULIE.
Vous vous trompez, monsieur, je ne puis renoncer à lui qu’en faveur
d’un grand dévouement. Eh bien! si vous sauvez mon père de la ruine,
je vous aimerai... j’oublierai cet amour que je croyais éternel, et je
serai l’épouse la plus fidèle, la plus aimante, et je... =(A part.)=
Ah! j’étouffe...
DE LA BRIVE, =à part=.
Elle m’a fait peur... mais elle me mène d’épreuves en épreuves, comme
chez les francs-maçons... =(Haut.)= J’espère mériter par mon amour
tout ce que les femmes doivent ordinairement sans condition à leurs
maris. Mais cessez de mettre ainsi à l’épreuve une passion sincère.
Mademoiselle, monsieur votre père et moi, nous nous sommes entendus sur
toutes les questions d’intérêt...
JULIE.
Il vous a tout dit?...
DE LA BRIVE.
Tout!...
JULIE.
Vous le savez ruiné?...
DE LA BRIVE.
Ruiné!...
JULIE, =à part=.
Ah! je suis sauvée! =(Haut.)= Il doit environ trois cent mille francs.
DE LA BRIVE.
Il... doit... trois...
JULIE.
Où serait votre dévouement?
DE LA BRIVE, =à part=.
Le dévouement! c’est de l’épouser... Si elle croit que l’on peut se
donner gratis un pareil vis-à-vis pour le reste de ses jours!...
JULIE.
N’en suis-je pas le prix?
DE LA BRIVE.
Méricourt est incapable de m’avoir...
JULIE.
Ah! vous ne m’aimez pas!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Oh! j’ai donné dans cette invention de roman! =(Haut.)= Quand même
votre père devrait des millions, je vous épouserais toujours, car je
vous aime. Ah! vous jouez très-bien la comédie, et je ne m’en dédis
pas: vous serez une délicieuse ambassadrice...
SCÈNE XI.
LES MÊMES, JUSTIN, PIERQUIN.
JUSTIN, =à Julie=.
Mademoiselle, monsieur Pierquin veut parler à monsieur votre père
=(Bas.)= à propos de monsieur de la Brive, je crois.
JULIE.
Mon père est par là. =(Elle montre les appartements.)=
PIERQUIN.
Mademoiselle, je suis votre serviteur.
DE LA BRIVE.
Pierquin ici! =(Il se retourne et va lorgner des tableaux.)=
PIERQUIN, =à part=.
Oh! mais c’est mon Michonnin!... tout est perdu! Et moi qui, sachant
qu’on le marie avec une héritière, venais pour ravoir ses lettres de
change... Ce diable de Mercadet a du bonheur, il a su l’attirer chez
lui!...
JULIE, =à Pierquin=.
Vous connaissez monsieur?
PIERQUIN.
Petite rusée! je vois que vous êtes du complot, et vous le gardez. =(A
part.)= Oh! je devrais avoir une jolie nièce!
JULIE.
Qui est-ce?
PIERQUIN.
Michonnin! un débiteur introuvable. Ne le lâchez pas, je vais aller
chercher un garde de commerce!
JULIE.
Pour monsieur de la Brive?
PIERQUIN.
Michonnin, pour nous!
JULIE.
Ce monsieur n’est pas riche?
PIERQUIN.
Un gibier de Clichy, qui a ses meubles sous le nom d’un ami...
JULIE.
Ah! =(Elle rit.)=
PIERQUIN, =à part=.
Ah! Mercadet m’a volé. =(A Julie.)= Amusez-le, et votre père pourra me
payer quarante-sept mille francs; car, une fois coffré, ce gaillard-là
se fera délivrer par quelque belle dame. =(Justin revient.)=
JULIE, =à part=.
Marié et coffré, c’est trop d’un!
JUSTIN, =à Pierquin=.
Monsieur est occupé, vous le savez, du mariage de mademoiselle, et vous
prie de l’excuser...
PIERQUIN.
Et avec qui?
JUSTIN.
Mais avec ce monsieur-là. =(Il montre de la Brive.)=
PIERQUIN.
Oh! =(A part.)= C’est marier deux faillites ensemble. Va-t-on rire à la
Bourse!... J’y cours. =(Il sort.)=
SCÈNE XII.
JULIE, DE LA BRIVE.
JULIE.
Monsieur, vous nommez-vous Michonnin?...
DE LA BRIVE.
Oui, mademoiselle, c’est le nom de notre famille, mais nous avons fait
comme tant d’autres, et, depuis dix ans, nous nous nommons de la Brive,
en mettant un M devant, c’est plus joli. La Brive est une charmante
petite terre achetée par mon grand-père...
JULIE.
Cet homme dit-il vrai en disant que vous avez des dettes?
DE LA BRIVE.
Oh! très-peu, des misères; je les ai déclarées à votre père...
JULIE.
Ainsi, monsieur, vous m’épouserez par amour? =(A part.)= Rions un peu.
=(Haut.)= Et pour ma dot?
DE LA BRIVE.
Mademoiselle, vous trouverez en moi le mari le plus aimant, le plus
aimable. Socialiste, occupé des intérêts les plus graves de la
politique, et tout à mon ambition, je vous laisserai maîtresse de... de
votre fortune...
JULIE.
Eh! monsieur, je suis sans fortune... =(Mercadet paraît.)=
SCÈNE XIII.
LES MÊMES, MERCADET.
MERCADET.
Ma fille, voilà donc l’effet de votre passion pour ce jeune Minard!
elle vous pousse à calomnier votre père, à...
JULIE.
A éclairer monsieur Michonnin, qui, se trouvant perdu de dettes, ne
doit pas, ne peut pas épouser une fille sans fortune...
MERCADET.
Monsieur se nomme Michonnin?
JULIE.
Michonnin de la Brive...
MERCADET.
Laisse-nous, ma fille...
JULIE, =bas, à son père=.
Pierquin est sorti pour faire arrêter monsieur; j’espère que vous ne le
souffrirez pas. Quel rôle aurais-je joué?...
MERCADET =tire sa montre=.
Le soleil est couché! Pierquin a vu monsieur?
JULIE.
Oui.
MERCADET.
Le diable entre dans mon jeu. =(Julie sort.)=
SCÈNE XIV.
DE LA BRIVE, MERCADET.
DE LA BRIVE, =à part=.
La noce est faite. Je suis plus que socialiste, je deviens communiste!
MERCADET, =à part=.
Trompé comme à la Bourse! par Méricourt, l’ami de ma femme! C’est à ne
plus se fier à Dieu!...
DE LA BRIVE, =à part=.
Soyons digne de nous-même!...
MERCADET, =à part=.
Il y a de la légèreté dans son fait. Prenons-le de haut. =(Haut.)=
Monsieur Michonnin, votre conduite est plus que blâmable!...
DE LA BRIVE.
En quoi, monsieur? Ne vous ai-je pas dit que j’avais des dettes?
MERCADET.
Soit. On peut avoir des dettes; mais où est située votre terre?...
DE LA BRIVE.
Dans les Landes.
MERCADET.
Elle consiste?
DE LA BRIVE.
En sables plantés de sapins...
MERCADET.
De quoi faire des cure-dents?
DE LA BRIVE.
A peu près.
MERCADET.
Cela vaut?
DE LA BRIVE.
Trente mille francs.
MERCADET.
Et c’est hypothéqué de...
DE LA BRIVE.
Quarante-cinq mille.
MERCADET.
Vous avez eu ce talent-là?...
DE LA BRIVE.
Oui.
MERCADET.
Peste! ce n’est pas maladroit: et vos marais?...
DE LA BRIVE.
Touchent à la mer.
MERCADET.
Ainsi, c’est tout bonnement l’Océan?
DE LA BRIVE.
Les gens du pays ont eu la méchanceté de le dire, et mes emprunts se
sont arrêtés net.
MERCADET.
Il eût été très-difficile de mettre la mer en actions.
DE LA BRIVE.
Oh! ce n’est pas la mer à boire!...
MERCADET.
Non, mais à faire avaler? Monsieur, entre nous, votre moralité me
semble...
DE LA BRIVE.
Assez!
MERCADET.
Hasardée!...
DE LA BRIVE.
Oh!... monsieur, si ce n’est qu’entre nous...
MERCADET.
Vous mettez, d’après une note que j’ai vue sur certains dossiers, tout
votre mobilier sous le nom d’un ami, vous signez vos lettres de change
Michonnin, et vous ne portez que le nom de la Brive.
DE LA BRIVE.
Eh bien! monsieur, après?
MERCADET.
Après?... On peut vous faire un fort méchant parti.
DE LA BRIVE.
Monsieur, n’allez pas trop loin, je suis votre hôte...
MERCADET.
Vous voulez, à l’aide de ces subterfuges, entrer dans une famille
respectable, y abuser de la confiance d’un père et d’une mère...
Vous avez feint d’aimer ma fille... =(A part.)= On peut exploiter ce
garçon-là; il a de la tenue, il est élégant, spirituel... =(Haut.)=
Vous êtes une...
DE LA BRIVE.
Ne dites pas le mot, il vous coûterait la vie...
MERCADET.
La vie! vous êtes mon hôte, monsieur...
DE LA BRIVE.
Après tout, monsieur, votre fille avait-elle une dot?
MERCADET.
Monsieur?...
DE LA BRIVE, =à part=.
Je le vaux bien et je suis le plus fort. =(Haut.)= Oui, monsieur,
aviez-vous deux cent mille francs?...
MERCADET.
Les vertus de ma fille...
DE LA BRIVE.
Ah! vous n’aviez pas deux cent mille francs?... Et moi j’engagageais ma
précieuse liberté! Ne suis-je pas un capital? Vous vouliez escroquer un
gendre?...
MERCADET.
Le mot est fort.
DE LA BRIVE.
Vous le méritez.
MERCADET, =à part=.
Il a de l’aplomb!...
DE LA BRIVE.
Et, je le vois, vous abusiez de mon inexpérience. Je pourrais aussi me
plaindre.
MERCADET.
L’inexpérience d’un homme qui emprunte sur des sables une somme de
soixante pour cent au delà de leur valeur!...
DE LA BRIVE.
Avec du sable on fait du cristal.
MERCADET.
C’est une idée!
DE LA BRIVE.
Vous voyez, monsieur, que nos moralités se ressemblent! =(Mouvement de
Mercadet.)= Ah! entre nous...
MERCADET, =à part=.
Je vais l’aplatir!... =(Haut.)= C’est ce qui vous trompe, monsieur:
vous êtes mon débiteur, et je vous tiens. Ah! j’ai sur vous pour
quarante-huit mille francs de lettres de change, intérêts et frais, à
moi cédés par Pierquin, et je puis vous faire coffrer pendant cinq ans.
DE LA BRIVE.
Je serais alors votre hôte.
MERCADET.
Ah! vous le prenez sur ce ton-là! Mais vous vous moquez donc de votre
dette, de votre signature?
DE LA BRIVE.
Et vous?
MERCADET, =à part=.
Voilà mon affaire! =(Haut.)= Dans quelle situation êtes-vous, là,
vraiment?
DE LA BRIVE.
Désespérée... Méricourt me marie parce que je lui dois trente mille
francs au delà de la valeur de mon mobilier.
MERCADET.
Compris. Je ne m’amuserai pas à vous faire de la morale; vous aimeriez
mieux un billet de mille...
DE LA BRIVE.
Oh! soyez mon beau-père!...
MERCADET.
Non, nos deux misères feraient une trop grande pauvreté; mais
écoutez-moi...
SCÈNE XV.
LES MÊMES, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET, =à Mercadet=.
Ce monsieur dîne-t-il toujours?...
MERCADET.
Certainement. Dans les circonstances difficiles, le dîner porte
conseil. =(A part.)= Il faut que je le grise pour le connaître à fond.
DE LA BRIVE.
J’ai l’appétit de mon désespoir...
MERCADET.
Dînons!
MADAME MERCADET.
J’entends la voiture de Verdelin!
MERCADET.
Que dire à Verdelin?
SCÈNE XVI.
LES MÊMES, VERDELIN, JUSTIN =en grande tenue=.
JUSTIN.
Monsieur Verdelin.
VERDELIN, =à Mercadet=.
Je n’amène point madame Verdelin, et je ne sais même pas si je puis
dîner avec toi.
MERCADET, =à part=.
Il est furieux. =(Haut.)= La main aux dames! =(A sa femme.)=
Laisse-nous. =(A Verdelin.)= Eh bien! qu’as-tu?... =(Madame Mercadet et
Monsieur de la Brive sortent.)=
VERDELIN.
Est-ce là ton gendre?
MERCADET.
Oui et non.
VERDELIN.
Voilà ce beau mariage?
MERCADET, =à part=.
Il sait tout! =(Haut.)= Ce mariage, mon cher Verdelin, n’a plus lieu,
je suis trompé par Méricourt! Méricourt!... tu sais ce qu’il nous est?
Mais...
VERDELIN.
Mais, il n’y a pas de mais... Tu m’as, ce matin, joué une de tes
comédies, où ta femme et ta fille avaient un rôle, pour m’arracher
mille écus! Je m’en doutais. Eh bien! ce n’est ni délicat ni...
MERCADET.
N’achève pas, Verdelin! Voilà comme on juge les gens dans le malheur...
On soupçonne tout chez eux!... Pourquoi donc t’aurais-je emprunté ton
service? Pourquoi donnerais-je à dîner? Eussé-je habillé ces deux
femmes sans une espérance?... D’abord qui t’a dit que le mariage de
Julie était manqué?...
VERDELIN.
Pierquin, que j’ai rencontré...
MERCADET.
Cela se sait donc?...
VERDELIN.
Tout le monde en rit! Tu as ton portefeuille plein de créances sur ton
gendre! Pierquin m’a dit que tes créanciers se réunissent ce soir chez
Goulard pour agir tous demain comme un seul homme.
MERCADET.
Ce soir!—Demain! Ah! j’entends sonner le glas de la faillite!...
VERDELIN.
On veut débarrasser la Bourse, autant qu’on le pourra, de tous les
faiseurs d’affaires.
MERCADET.
Les imbéciles!... Ainsi demain on m’emballerait?
VERDELIN.
Pour Clichy, dans un fiacre!
MERCADET.
Le corbillard du spéculateur! Viens dîner!
VERDELIN.
Le dîner me coûte trop cher, j’en aurais une indigestion! Merci!
MERCADET.
Demain la Bourse reconnaîtra dans Mercadet un de ses maîtres! Viens
dîner, Verdelin, viens sans crainte. =(A part.)= Allons! =(Haut.)= Oui,
toutes mes dettes seront payées!... Et la maison Mercadet remuera des
millions!... Je serai le Napoléon des affaires.
VERDELIN.
Quel homme!
MERCADET.
Et sans Waterloo.
VERDELIN.
Et des troupes?...
MERCADET.
Je!... je payerai! Que peut-on répondre à un négociant qui dit: Passez
à la caisse!...
VERDELIN.
Je dîne alors, et je suis enchanté. _Vivat Mercadetus, speculatorum
imperator!_
MERCADET.
Il l’a voulu!... Demain je trône sur des millions, ou je me couche dans
les draps humides de la Seine!
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MERCADET, JUSTIN.
MERCADET, =il sonne=.
Sachons avant tout l’effet qu’ont produit mes mesures...
JUSTIN.
Monsieur?...
MERCADET.
Justin, je désirerais que l’arrivée de monsieur Godeau fût tenue
secrète...
JUSTIN.
Oh! monsieur, vous êtes perdu alors... Monsieur Brédif est déjà
sorti... le tapage que cette berline a fait cette nuit, en entrant dans
la cour à deux heures du matin, a réveillé tout le monde, et monsieur
Brédif le premier! Dans le premier moment, il a cru que monsieur
partait pour Bruxelles...
MERCADET.
Allons donc! je paye...
JUSTIN.
Monsieur se dérange!
MERCADET.
Tu te crois déjà mon secrétaire!... Je te pardonne, Justin, car tu me
comprends!...
JUSTIN.
Cette berline est énormément crottée, monsieur; mais le père Grumeau a
remarqué qu’elle n’avait pas apporté de bagages...
MERCADET.
Godeau avait tellement hâte de venir ici réparer ses torts envers moi,
qu’il a laissé ses colis au Havre. Il arrive de Calcutta avec une
riche cargaison; mais sa femme est restée... Oui, il a fini par épouser
la personne de laquelle il avait un fils, et qui a eu le dévouement de
l’accompagner...
JUSTIN.
Il est fort heureux que monsieur ait passé la nuit à travailler, car il
a pu...
MERCADET.
Recevoir Godeau! vous remplacer!... Vous avez fait bombance! vous vous
êtes grisé, monsieur Justin!...
JUSTIN.
Nous n’avons bu que ce qui restait!...
MERCADET.
Si tu pouvais faire croire qu’il n’y a pas de Godeau, ça modérerait
l’ardeur de mes créanciers, et je pourrais traiter avec eux à des
conditions tolérables...
JUSTIN, =à part=.
Est-il fin! Si cet homme-là n’est pas riche, ce sera une injustice du
diable!
MERCADET.
Envoie le père Grumeau chez mon courtier marron...
JUSTIN.
Monsieur Berchut! rue des Filles-Saint-Thomas... A celui-là, le père
Grumeau peut annoncer l’arrivée de monsieur Godeau?...
MERCADET.
Justin, tu feras fortune. Allons! veille à ce que personne ne me
dérange, jusqu’à ce que je t’aie sonné.
SCÈNE II.
MERCADET, =seul=.