car elle nous voue à la misère. Il y a des hommes à qui la misère donne
de l’énergie: moi, vous ne connaissez pas mon caractère, je suis de
ceux qu’elle abat... Tenez!... je ne soutiendrais pas la vue de votre
malheur.
JULIE.
J’aurai du courage pour deux. Vous ne me verrez jamais que souriant.
D’ailleurs, je ne vous serai point à charge. Ma peinture me procure
autant d’argent que votre place vous en donne, et, sans être riche, je
vous promets de faire régner l’aisance dans notre joli ménage.
MINARD, =à part=.
Il n’y a que les filles pauvres pour nous aimer ainsi...
JULIE.
Que dites-vous donc là, monsieur?
MINARD.
Je ne vous ai jamais vue si belle! =(A part.)= L’amour la rend
folle!... Il faut en finir. =(Haut.)= Mais...
JULIE.
Le mais, Adolphe, est un mot sournois.
MINARD.
Votre père a fait un appel à ma délicatesse. Il m’a prouvé combien
l’amour était une passion égoïste.
JULIE.
A deux.
MINARD.
A trois même! Il m’a montré la différence de votre sort, si vous étiez
riche. Julie, il y a deux manières d’aimer...
JULIE.
Il n’y en a qu’une.
MINARD.
L’amour qui vous livre à la misère est insensé, l’amour qui se sacrifie
à votre bonheur est héroïque!...
JULIE.
Mon seul bonheur, Adolphe, est d’être à vous!
MINARD.
Ah! si vous aviez entendu votre père, il m’a demandé de renoncer à vous!
JULIE.
Et vous avez renoncé?...
MINARD.
J’essaye, je le voudrais, je ne le puis. Il y a quelque chose en moi
qui me dit que je ne serai jamais aimé comme je le suis par vous...
JULIE.
Oh! certes! monsieur, mon amour... Oh! pourquoi en parlerais-je encore?
MINARD.
Je ne puis le reconnaître qu’en me sacrifiant...
JULIE.
Adieu, adieu, monsieur!... =(Adolphe sort.)= Il s’en va, il ne se
retourne point! Oh, mon Dieu!...
SCÈNE XII.
JULIE. =Elle se regarde dans une glace.=
Beauté, incomparable privilége, le seul qui ne se puisse acquérir,
et qui cependant n’est qu’une chimère, qu’une promesse, oui, tu
me manques! Oh! je le sais! J’avais essayé de te remplacer par la
tendresse, par la douceur, par la soumission, par le dévouement absolu
qui fait qu’on donne sa vie comme un grain d’encens sur l’autel... Et
voilà toutes les espérances de la pauvre fille laide envolées! Mon
idole tant caressée vient de se briser, là, en éclats!... Ce mot:—«Je
suis belle, je puis charmer, accomplir ma destinée de femme, donner le
bonheur, le recevoir!» cette enivrante idée ne s’élèvera donc jamais
de mon cœur pour le consoler!... Plus d’illusions, j’ai rêvé... =(Elle
essuie quelques larmes.)= Mes larmes couleront sans être essuyées:
je serai seule dans la vie! Il ne m’aimait pas! J’ai revêtu de mes
propres qualités, de mes sentiments, un fantôme qui s’est évanoui!...
et ma douleur paraîtrait si ridicule que je dois la cacher dans mon
âme... Allons! un dernier soupir à ce premier amour et résignons-nous à
devenir, comme tant d’autres femmes, le jouet des événements d’une vie
inconnue! Soyons madame de la Brive pour sauver mon père. Abdiquons la
belle couronne de l’amour unique, vertueux et partagé!...
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE.
MINARD, =seul=.
Si j’étais seulement chef de bureau dans une administration, je ne
rapporterais pas ces lettres! Avant de m’en séparer, je les ai relues;
elles peignent une belle âme, une tendresse infinie. Oh! la misère!
elle a dévoré peut-être autant de belles amours que de beaux génies!
Avec quel respect nous devons saluer les grands hommes qui la domptent,
ils sont deux fois grands!...
SCÈNE II.
MINARD, JULIE.
JULIE.
Je vous ai vu entrer, et me voici. Oh! je suis sans fierté...
MINARD.
Et moi sans force.
JULIE.
Vous ne m’aimez pas autant que je vous aime, vous êtes un homme! Ah! si
vous aviez seulement un regret, Adolphe?...
MINARD.
Eh bien?
JULIE.
Je ferais manquer ce mariage, sans que mon père sût par quel moyen.
MINARD.
Et après?
JULIE.
L’avenir serait à nous! Et, à nous deux, nous saurions devenir riches...
MINARD.
Notre avenir a peu de chances favorables. Écoutez-moi, Julie. Après
vous avoir quittée, j’ai éprouvé tant de peine, que je suis digne de
pardon. Trouvez-moi cupide ou ambitieux, je serai sincère, du moins: je
vous ai cru assez de fortune pour offrir un point d’appui aux efforts
que je rêvais de tenter pour vous! Je suis seul au monde, il était
bien naturel de demander secours à celle de qui je voulais faire ma
compagne. Peut-être même ai-je compté sur le plaisir que vous preniez
à mes soins pour vous bien attacher à moi, tant j’avais besoin d’un
point d’appui. Mais, en vous connaissant, j’ai ressenti pour vous une
sérieuse affection, et ce que votre père m’a dit ne l’a pas éteinte...
JULIE.
Vrai!...
MINARD.
Oui, Julie, je sens que je vous aime; et, si j’avais autant de croyance
en moi que d’amour pour vous, nous affronterions ensemble les malheurs
de la vie!...
JULIE.
Assez! assez! cet aveu suffit. Il m’en coûtait de vous savoir
intéressé... Pas un mot de plus. Je suis heureuse.
MINARD.
En vérité, Julie, il me serait possible de beaucoup souffrir; mais
vous? êtes-vous aguerrie contre le malheur? Nous n’aurions d’abord que
des peines à échanger...
JULIE.
Je vous pardonne votre ambition, vos calculs, pardonnez-moi ma
persistance. Puisque vous m’aimez, tout me semble possible...
MINARD.
C’est donc moi qui suis le doute; et vous, vous êtes l’espérance.
JULIE.
Je tâcherai de rester libre encore quelque temps. J’ai dans le cœur une
voix qui me dit que nous serons heureux. Vous avez reçu dernièrement
une lettre de votre mère, qui ne vous a, dit-elle, abandonné que pour
veiller à vos intérêts, et qui vous annonce des jours meilleurs!
Peut-être votre sort changera-t-il.
SCÈNE III.
MADAME MERCADET, JULIE, MINARD.
MADAME MERCADET.
Eh bien! Julie, votre père se fâcherait s’il vous voyait occupée à
causer, surtout avec monsieur, au lieu de vous habiller. Vous allez
vous laisser surprendre par messieurs de Méricourt et de la Brive.
MINARD.
Madame, ma visite n’a rien d’indiscret. Je viens rendre ses lettres à
mademoiselle et lui redemander les miennes, selon le désir de monsieur
Mercadet.
JULIE.
Ma mère, vous savez maintenant que nous nous aimons. Ne pourriez-vous
défendre votre fille contre le malheur?...
MADAME MERCADET.
Julie, votre père a besoin, dans sa situation, d’un gendre qui lui
soit utile et qui le seconde dans ses opérations: il est perdu sans ce
mariage...
JULIE.
Et moi, ma vie est manquée.
MINARD.
Monsieur Duval, l’ancien caissier de messieurs Mercadet et Godeau...
MADAME MERCADET.
Il est aussi le créancier de monsieur Mercadet.
MINARD.
Oui, madame, mais je viens de lui confier la situation de monsieur
Mercadet. =(Mouvement de madame Mercadet.)= Oh! il la connaissait,
madame, et il ne la trouve pas désespérée; il se chargerait de sa
liquidation.
MADAME MERCADET.
Mon mari liquider! vous ne le connaissez pas! Semblable au joueur à la
table fatale, il espère toujours dans un coup heureux, et je ne sais
jusqu’où il irait pour conserver le droit de faire fortune; d’ailleurs,
vous le voyez pour le mariage de sa fille!... Lui, liquider!...
renoncer aux affaires: mais c’est sa vie!... Monsieur, je vous dis ce
secret pour vous expliquer combien il y a peu de chances de le faire
revenir sur sa détermination. Comme femme et comme mère, je voudrais
vous voir heureux; mais puis-je blâmer monsieur Mercadet de ce qu’il
marie richement sa fille quand je me vois si près de la misère?...
Monsieur de la Brive a un nom, une famille...
JULIE, =à sa mère=.
Cessez, ma mère!... pensez à la situation d’Adolphe!...
SCÈNE IV.
LES MÊMES, JUSTIN.
JUSTIN.
Messieurs de la Brive et de Méricourt.
JULIE, =à Minard=.
Monsieur, venez, je vais vous rendre vos lettres.
MADAME MERCADET, =à Justin=.
Faites-les attendre ici, je vais leur envoyer monsieur. Allons nous
habiller, ma fille. =(Tous sortent, moins Justin.)=
SCÈNE V.
JUSTIN, DE MÉRICOURT, DE LA BRIVE.
JUSTIN.
Ces dames sont encore à leur toilette et prient ces messieurs
d’attendre un moment. Monsieur va venir. =(Il sort.)=
MÉRICOURT.
Enfin, mon cher, te voilà dans la place et tu vas être bientôt
officiellement le prétendu de mademoiselle Mercadet. Conduis bien la
barque, le père est un finaud.
DE LA BRIVE.
Et c’est ce qui m’effraye! il sera difficile.
MÉRICOURT.
Je ne crois pas, Mercadet est un spéculateur. Riche aujourd’hui,
demain il peut se trouver pauvre. D’après le peu que sa femme m’a dit
de ses affaires, je crois qu’il est enchanté de mettre une portion de
sa fortune sous le nom de sa fille, et d’avoir un gendre capable de
l’aider dans ses conceptions.
DE LA BRIVE.
C’est une idée! elle me va; mais s’il voulait prendre trop de
renseignements?
MÉRICOURT.
J’en ai donné d’excellents à madame Mercadet... Une femme de quarante
ans, mon cher, croit tout ce que lui dit celui qui la comble de soins...
DE LA BRIVE.
Ceci est tellement heureux que...
MÉRICOURT.
Vas-tu perdre ton aplomb de dandy? Je comprends bien tout ce que la
situation a de périlleux. Il faut être arrivé au dernier degré du
désespoir pour se marier. Le mariage est le suicide des dandys après en
avoir été la plus belle gloire. =(Il baisse la voix.)= Voyons, peux-tu
tenir encore?
DE LA BRIVE.
Si je ne m’appelais pas de mon nom primitif, Michonnin pour les
huissiers, et de la Brive pour le monde élégant, je serais déjà
banni du boulevard. Les femmes et moi, nous nous sommes ruinés
réciproquement; et, par les mœurs qui courent, rencontrer une Anglaise,
une aimable douairière, un potose amoureux, c’est, comme les carlins,
une espèce perdue!
MÉRICOURT.
Le jeu?
DE LA BRIVE.
Oh! le jeu n’est une ressource certaine que pour certains chevaliers,
et je ne suis pas assez fou pour risquer le déshonneur contre quelques
gains, qui toujours ont leur terme. La publicité, mon cher, a perdu
toutes les mauvaises carrières où jadis on faisait fortune. Donc, sur
cent mille francs d’acceptations, l’usure ne me donnerait pas dix mille
francs argent. Pierquin m’a renvoyé à un sous-Pierquin, un petit père
Violette, qui a dit à mon courtier que ce serait acheter des timbres
trop cher... Mon tailleur se refuse à comprendre mon avenir... mon
cheval vit à crédit. Quant à ce petit malheureux si bien vêtu, mon
tigre, je ne sais pas comment il respire ni où il se nourrit. Je n’ose
pénétrer ce mystère. Or, comme nous ne sommes pas encore assez avancés
en civilisation pour qu’on fasse une loi comme celle des Juifs, qui
supprimait toutes les dettes à chaque demi-siècle, il faut payer de sa
personne. On dira de moi des horreurs... Un jeune homme très-compté
parmi les élégants, assez heureux au jeu, de figure passable, qui n’a
pas vingt-huit ans, se marier avec la fille d’un riche spéculateur...
laide, dis-tu?...
MÉRICOURT.
Comme ça!...
DE LA BRIVE.
C’est un peu leste! mais je me lasse de la vie fainéante... Je le
vois! le plus court chemin pour amasser du bien, c’est encore de
travailler!... Mais... notre malheur, à nous autres, est de nous sentir
aptes à tout et de n’être en définitive bons à rien! Un homme comme
moi, capable d’inspirer des passions et de les justifier, ne peut pas
être commis ni soldat. La société n’a pas créé d’emploi pour nous. Eh
bien! je ferai des affaires avec Mercadet. C’est un des plus grands
faiseurs. A nous deux, nous remuerons le monde commercial. Tu es bien
sûr qu’il ne peut pas donner moins de cent cinquante mille francs à sa
fille?
MÉRICOURT.
Mon cher, d’après la tenue de madame Mercadet... enfin... tu la vois à
toutes les premières représentations, aux Bouffes, à l’Opéra, elle est
d’une élégance!...
DE LA BRIVE.
Mais je suis assez élégant, et je n’ai...
MÉRICOURT.
C’est vrai, mais vois... tout annonce ici l’opulence. Oh! ils sont
très-bien!
DE LA BRIVE.
C’est la splendeur bourgeoise... du cossu, ça promet...
MÉRICOURT.
Puis la mère a des principes solides! à quarante ans, elle a des
scrupules! Depuis dix-huit mois je n’ai rien vu dans sa conduite qui ne
soit très... convenable. As-tu le temps de conclure?
DE LA BRIVE.
Je me suis mis en mesure. J’ai gagné hier au club de quoi faire les
choses très-bien pour la corbeille: je donnerai quelque chose, et je
devrai le reste...
MÉRICOURT.
Sans me compter, à quoi montent tes dettes?
DE LA BRIVE.
Une bagatelle! Cent cinquante mille francs que mon beau-père fera
réduire à cinquante mille! Il me restera donc cent mille francs et
c’est de quoi lancer une première affaire. Je l’ai toujours dit: je ne
deviendrai riche que lorsque je n’aurai plus le sou.
MÉRICOURT.
Mercadet est un homme fin, il te questionnera sur ta fortune, es-tu
bien préparé?
DE LA BRIVE.
N’ai-je pas la terre de la Brive? trois mille arpents de terre dans
les Landes, qui vaut trente mille francs, hypothéquée de quarante-cinq
mille, et qui peut se mettre en action pour en extraire n’importe quoi,
au chiffre de cent mille écus?... Tu ne te figures pas ce qu’elle m’a
rapporté, cette terre!
MÉRICOURT.
Ton nom, ta terre et ton cheval sont à deux fins.
DE LA BRIVE.
Pas si haut!
MÉRICOURT.
Ainsi, tu es bien décidé?...
DE LA BRIVE.
D’autant plus que je veux être un homme politique...
MÉRICOURT.
Au fait, tu es bien assez habile pour cela.
DE LA BRIVE.
Je serai d’abord journaliste.
MÉRICOURT.
Toi qui n’as pas écrit deux lignes.
DE LA BRIVE.
Il y a les journalistes qui écrivent et ceux qui n’écrivent point.
Les uns, les rédacteurs, sont les chevaux qui traînent la voiture;
les autres, les propriétaires, sont les entrepreneurs; ils donnent
aux uns de l’avoine, et gardent les capitaux. Je serai propriétaire.
On se pose dans sa cravate! On dit:—«La question d’Orient... question
très-grave, qui nous mènera loin et dont on ne se doute pas!» On résume
une discussion en s’écriant:—«L’Angleterre, monsieur, nous jouera
toujours!» Ou bien on répond à un monsieur qui a parlé longtemps et
qu’on n’a pas écouté:—«Nous marchons à un abîme. Nous n’avons pas
encore accompli toutes les évolutions de la phase révolutionnaire!»
A un ministériel:—«Monsieur, je pense que sur cette question il y
a quelque chose à faire.» On parle fort peu, on court, on se rend
utile, on fait les démarches qu’un homme au pouvoir ne peut pas faire
lui-même... On est censé donner le sens des articles... remarqués!...
Et puis, s’il le faut absolument... eh bien! l’on trouve à publier un
volume jaune sur une utopie quelconque, si bien écrit, si fort, que
personne ne l’ouvre, et que tout le monde dit l’avoir lu! On devient
alors un homme sérieux, et l’on finit par se trouver quelqu’un au lieu
d’être quelque chose!
MÉRICOURT.
Hélas! ton programme a souvent eu raison de notre temps.
DE LA BRIVE.
Mais nous en voyons d’éclatantes preuves! Pour vous appeler au partage
du pouvoir, on ne vous demande pas aujourd’hui ce que vous pouvez
faire de bien, mais ce que vous pouvez faire de mal! Il ne s’agit pas
d’avoir des talents, mais d’inspirer la peur! On est très-craintif en
politique, à cause des tas de linge sale qu’on a dans des petits coins,
et qu’on ne peut pas blanchir... Je connais parfaitement notre époque.
En dînant, en jouant, en faisant des dettes, je faisais mon cours de
droit politique; j’étudiais les petits coins: aussi, le lendemain de
mon mariage, aurai-je un air grave, profond, et des principes! Je puis
choisir. Nous avons en France une carte de principes aussi variée que
celle d’un restaurateur. Je serai socialiste. Le mot me plaît. A toutes
les époques, mon cher, il y a des adjectifs qui sont le passe-partout
des ambitions! Avant 1789, on se disait économiste; en 1805, on était
libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est
insocial: car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour
en trouver la vraie signification!...
MÉRICOURT.
Tu plaçais tes dissipations à gros intérêts.
DE LA BRIVE.
Tu as dit le mot.
MÉRICOURT.
Mais, entre nous, tu n’as que le jargon du bal masqué, qui passe pour
de l’esprit auprès de ceux qui ne parlent pas. Comment feras-tu, car il
faut un peu de savoir?...
DE LA BRIVE.
Mon ami, dans toutes parties, en commerce, en sciences, dans les
arts, dans les lettres, il faut une mise de fonds, des connaissances
spéciales, et prouver sa capacité. Mais en politique, mon cher, l’on a
tout et l’on est tout avec un seul mot...
MÉRICOURT.
Lequel?
DE LA BRIVE.
Celui-ci: «Les principes de mes amis... L’opinion à laquelle
j’appartiens.»—Cherchez!...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, MINARD, =ils se saluent=.
MINARD.
Monsieur est sans doute monsieur de la Brive?
DE LA BRIVE.
Oui, monsieur.
MÉRICOURT.
C’est le petit jeune homme dont nous a parlé la femme de chambre, et
qui fait la cour à l’héritière.
DE LA BRIVE.
A l’héritage...
MÉRICOURT.
Et qu’on a refusé pour toi... =(De la Brive lorgne Minard.)=
MINARD.
Vous êtes heureux, monsieur; vous avez les priviléges de la richesse:
une jeune personne vous plaît, vous l’épousez...
DE LA BRIVE.
Permettez-moi de croire, monsieur, que, sans aucune fortune, j’aurais
encore des chances personnelles...
MINARD.
Ah! si j’avais votre fortune!...
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Pauvre garçon! il n’aurait pas grand’chose.
MINARD.
Je ne céderais certes à personne ce trésor de grâce et de perfection;
vous avez pour vous l’autorité d’un père.
DE LA BRIVE.
Et vous, monsieur!...
MINARD.
Ah! monsieur, malheureusement je n’ai rien que mon amour pour
mademoiselle Julie.
SCÈNE VII.
LES MÊMES, MERCADET, =il écoute un moment=.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je ne vois pas en quoi je puis alors vous être utile ou
agréable.
MINARD.
Monsieur, puisque le hasard fait que nous nous rencontrons, je me sens
la force de vous dire: Rendez-la riche et heureuse.
MERCADET, =à part=.
Riche? Que dit-il? Il peut tout compromettre! =(Il se montre.)=
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Il est amusant, ce petit jeune homme; il faut l’encourager, car si ma
femme est trop laide!...
MERCADET.
Bonjour, mon cher Méricourt, avez-vous vu ma femme? =(A de la Brive.)=
Ces dames vous font attendre? Ah!... les toilettes!... =(Il regarde
Minard.)= Monsieur Minard, je vous croyais homme de bon goût, et nous
nous sommes assez nettement expliqués.
MINARD.
Pardon! monsieur.
MERCADET.
La passion explique bien des choses, mais il est certaines délicatesses
qui ne doivent jamais être foulées aux pieds...
MINARD.
Je vous comprends, monsieur.
MÉRICOURT, =à Mercadet=.
Oh! il n’est pas dangereux!
MERCADET, =bas à Minard=.
Vous n’êtes pas assez chagrin. =(Haut.)= Adieu, mon cher? =(Bas.)=
Allons donc! un soupir.
MINARD, =aux jeunes gens=.
Adieu, messieurs! =(A Mercadet.)= Soyez indulgent, monsieur, pour un
homme qui perd son bonheur!... =(Mercadet le conduit.)=
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, =moins= MINARD.
MERCADET.
Pauvre jeune homme! j’ai peut-être été sévère, et je le plains, il
adore ma fille! Que voulez-vous? Il n’a que dix mille livres de rentes
et une place...
DE LA BRIVE.
On ne va pas loin avec cela!
MERCADET.
On végète! Ah! il avait bien deviné tout ce que vaut Julie; et, comme
il a de l’entregent, il avait mis ma femme de son parti; mais il a le
défaut d’être orphelin du vivant de son père et de sa mère, dont il se
soucie plus qu’ils ne se soucient de lui. Dans cette situation-là, je
ne comprends pas qu’on s’attaque à la fille d’un homme qui connaît les
affaires.
DE LA BRIVE.
Vous n’êtes pas homme à donner une fille riche et spirituelle au
premier venu.
MERCADET.
Non, certes. Mais, monsieur, avant que ces dames ne viennent, nous
pouvons traiter les affaires sérieuses.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Voilà la crise!
MERCADET.
Aimez-vous bien ma fille?
DE LA BRIVE.
Passionnément.
MERCADET, =à part=.
Ceci va mal. =(Haut.)= Passionnément!... C’est trop pour être heureux
en ménage.
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Tu vas trop loin. =(A Mercadet.)= Mon ami adore la musique, et la voix
de mademoiselle Julie l’a transporté.
MERCADET.
Monsieur a entendu ma fille? Mais où?...
DE LA BRIVE.
Chez un banquier, ancien quelque chose...
MERCADET.
Ah! Verdelin!...
DE LA BRIVE.
Verdelin.
MÉRICOURT.
Oui, Verdelin.
DE LA BRIVE.
Elle a tant d’âme, mademoiselle Julie!...
MERCADET.
Oh! il n’y a que l’âme et l’idéal. Je suis de mon époque. Je conçois
cela, moi! L’idéal, fleur de la vie! Monsieur, c’est un effet de la
loi des contrastes. Comme jamais il n’y a eu plus de positif dans les
affaires, on a senti le besoin de l’idéal dans les sentiments. Ainsi,
moi, je vais à la Bourse et ma fille se jette dans les nuages. Elle
est d’une poésie!... oh! elle est toute âme! Vous êtes, je le vois, de
l’école des lacs...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur.
MERCADET.
Comment alors aimez-vous Julie, si vous ne cultivez pas l’idéal?
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Trouve-lui des raisons.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Attends! =(A Mercadet.)= Monsieur, je suis ambitieux...
MERCADET.
Ah! c’est mieux.
DE LA BRIVE.
Et j’ai vu en mademoiselle Julie une personne très-distinguée, pleine
d’esprit, douée de charmantes manières, qui ne sera jamais déplacée
en quelque lieu que me porte ma fortune; et c’est une des conditions
essentielles à un homme politique.
MERCADET.
Je vous comprends! On trouve toujours une femme, mais il est très-rare
qu’un homme qui veut être ministre ou ambassadeur rencontre (disons
le mot, nous sommes entre hommes?) sa femelle!... Vous êtes un homme
d’esprit, monsieur...
DE LA BRIVE.
Monsieur, je suis socialiste.
MERCADET.
Quelque nouvelle entreprise?... Mais parlons d’intérêts, maintenant...
MÉRICOURT.
Il me semble que cela regarde les notaires.
DE LA BRIVE.
Monsieur a raison, cela nous regarde bien davantage!
MERCADET.
Monsieur a raison.
DE LA BRIVE.
Monsieur, je possède pour toute fortune la terre de la Brive: elle est
dans ma famille depuis cent cinquante ans, et n’en sortira jamais, je
l’espère.
MERCADET.
Aujourd’hui peut être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux
sont sous la main. S’il éclate une révolution, et nous en avons vu
bien des révolutions, les capitaux nous suivent partout; la terre, au
contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste là comme
une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s’esquive. Mais
ce ne sera pas un obstacle. Quelle est son importance?
DE LA BRIVE.
Trois mille arpents, sans enclaves.
MERCADET.
Sans enclaves?...
MÉRICOURT.
Que vous ai-je dit?
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Un château...
MERCADET.
Monsieur!...
DE LA BRIVE.
Des marais salants qu’on pourrait exploiter dès que l’administration
voudra le permettre, et qui alors donneraient des produits énormes!...
MERCADET.
Monsieur!... pourquoi nous sommes-nous connus si tard!... Cette terre
est donc au bord de la mer?...
DE LA BRIVE.
A une demi-lieue.
MERCADET.
Elle est située?...
MÉRICOURT.
Près de Bordeaux...
MERCADET.
Vous avez des vignes?...
DE LA BRIVE.
Non, monsieur, non heureusement, car on est très-embarrassé de placer
ses vins: et puis la vigne veut tant de frais!... Non, ma terre exige
peu de frais... Elle fut plantée en pins par mon grand-père, homme de
génie qui eut l’esprit de se sacrifier à la fortune de ses enfants...
Ah! j’ai le mobilier que vous me connaissez...
MERCADET.
Monsieur, un moment! Un homme d’affaires met les points sur les i.
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Aïe! aïe!
MERCADET.
Vos terres, vos marais, car je vois tout le parti qu’on peut tirer
de ces marais! On peut former une société en commandite pour
l’exploitation des marais salants de la Brive! Il y a là plus d’un
million, monsieur.
DE LA BRIVE.
Je le sais bien, monsieur, il ne s’agit que de se le faire offrir.
MERCADET, =à part=.
Voilà un mot qui révèle une certaine intelligence. =(Haut.)= Mais
avez-vous des dettes? Est-ce hypothéqué? car on peut posséder
visiblement une terre dont la propriété se trouve appartenir
secrètement à nos créanciers.
MÉRICOURT.
Vous n’estimeriez pas mon ami, s’il n’avait pas de dettes...
DE LA BRIVE.
Je serai franc, monsieur. Il y a pour quarante-cinq mille francs
d’hypothèques sur la terre de la Brive...
MERCADET, =à part=.
Innocent jeune homme! =(Haut.)= Vous pouviez... =(Il lui prend les
mains.)= Vous avez mon agrément, vous serez mon gendre, vous êtes
l’époux de mon choix! Vous ne connaissez pas votre fortune!
DE LA BRIVE, =à Méricourt=.
Mais cela va trop bien!
MÉRICOURT, =à de la Brive=.
Il a vu une spéculation qui l’éblouit.
MERCADET, =à part=.