Quand Mahomet a eu trois compères de bonne foi (les plus difficiles à

trouver), il a eu le monde à lui! J’ai déjà Justin. Le second?... on ne

peut pas l’abuser! Si l’on croit à l’arrivée de Godeau, je gagne huit

jours, et qui dit huit jours dit quinze en matière de payement! Je vais

acheter, sous le nom de Godeau, pour trois cent mille francs d’actions

de la Basse-Indre, ce matin, tout à l’heure, avant Verdelin. Et alors,

quand Verdelin, qui me croyait hors d’état de lui faire concurrence,

et qui n’a pas eu l’idée de m’intéresser dans cette affaire, en

demandera, mon gaillard déterminera la hausse!... D’ailleurs, cette

nuit, j’ai écrit une lettre, au nom de plusieurs actionnaires, pour

exiger la publicité du rapport que l’argent de Verdelin retarde...

Berchut fera paraître cette lettre dans tous les journaux; en peu de

temps, les actions vont s’élever à vingt-cinq pour cent au-dessus du

pair: j’aurai six cent mille francs de bénéfice. Avec trois cent mille,

je paye l’achat. Avec les trois cent mille autres, je désintéresse mes

créanciers. Oui, mon Godeau leur arrachera bien une petite remise de

quatre-vingt mille francs. Libéré de ma dette, je deviens le roi de la

place! =(Il se promène majestueusement.)= J’ai eu de l’audace!... Aller

demander moi-même une berline chez un carrossier des Champs-Élysées,

comme si je voulais partir nuitamment! Ce diable de postillon, que je

guettais, a failli tout compromettre par ses remercîments. Le pourboire

était trop fort! Une faute! Allons, à nous deux! =(Il ouvre la porte de

sa chambre.)= Michonnin! le garde du commerce!...

SCÈNE III.

MERCADET, DE LA BRIVE, =il entre effrayé=.

MERCADET.

Rassurez-vous!... c’était pour vous bien réveiller!...

DE LA BRIVE.

Monsieur, l’orgie est pour mon intelligence ce qu’est un orage pour

la campagne, ça la rafraîchit, elle verdoie! et les idées poussent,

fleurissent!... _In vino varietas!_...

MERCADET.

Hier, mon cher ami, nous avons été malheureusement interrompus dans

notre conversation d’affaires...

DE LA BRIVE.

Beau-père, je me la rappelle parfaitement. Nous avons reconnu que nos

maisons ne pouvaient plus tenir leurs engagements... Nous allons...

(en style de coulisse) être exécutés. Vous avez le malheur d’être mon

créancier, et moi j’ai le bonheur d’être votre débiteur pour quarante

sept mille deux cent trente-trois francs et des centimes...

MERCADET.

Vous n’avez pas la tête lourde!

DE LA BRIVE.

Rien de lourd, ni dans les poches, ni dans la conscience! Que peut-on

me reprocher? En mangeant ma fortune, j’ai fait gagner tous les

commerces parisiens, même ceux qu’on ne connaît pas! Nous, inutiles!...

Nous, oisifs! Allons donc!... Nous animons la circulation de l’argent...

MERCADET.

Par l’argent de la circulation!...

DE LA BRIVE.

Oui, lorsque je n’en ai plus eu, je l’ai payé cher: n’est-ce pas

l’honorer? On en a fait un dieu, je n’ai pas lésiné sur les frais du

culte!...

MERCADET.

Oh! vous avez bien toute votre intelligence!...

DE LA BRIVE.

Je n’ai plus que cela!

MERCADET.

C’est notre hôtel des Monnaies. Eh bien! dans la disposition où je vous

vois, je serai bref.

DE LA BRIVE.

Alors, je m’assieds, papa! car vous m’avez furieusement l’air, comme

nous disons, nous autres _gentlemen-riders_, de marcher sur votre

longe!...

MERCADET.

En affaires, on a le droit d’être habile... =(De la Brive fait

un signe.)= L’excessive habileté n’est pas l’indélicatesse,

l’indélicatesse n’est pas la légèreté, la légèreté n’est pas

l’improbité, mais tout cela s’emboîte comme des tubes de lorgnette...

DE LA BRIVE, =à part=.

Il ne m’a pas grisé pour moi!

MERCADET.

Enfin, les nuances sont imperceptibles, et, pourvu qu’on s’arrête juste

au Code, si le succès arrive...

DE LA BRIVE.

Ah! pardieu, le succès... Je l’ai déjà dit, et le mot a réussi... Le

succès est souvent un grand gueux!...

MERCADET.

Nos esprit sont jumeaux!

DE LA BRIVE.

Monsieur, sur le terrain où nous sommes, beaucoup de gens d’esprit se

rencontrent.

MERCADET.

Je vous vois sur la pente dangereuse qui mène à cette audacieuse

habileté que les sots reprochent aux faiseurs!... Vous avez goûté aux

fruits acides, enivrants du plaisir parisien. La vanité vous enfonce à

plein cœur l’acier de ses griffes! Vous avez fait du luxe le compagnon

inséparable de votre existence! Pour vous, Paris commence à l’Étoile et

finit au Jockey-Club! Paris, pour vous, c’est le monde des femmes dont

on parle trop ou dont on ne parle pas...

DE LA BRIVE.

Oh! oui.

MERCADET.

C’est la capiteuse atmosphère des gens d’esprit, du journal, du théâtre

et des coulisses du pouvoir, vaste mer où l’on pêche! Ou continuer

cette existence, ou vous faire sauter la cervelle...

DE LA BRIVE.

Non! la continuer sans me...

MERCADET.

Vous sentez-vous le génie de vous soutenir, en bottes vernies, à la

hauteur de vos vices? de dominer les gens d’esprit par la puissance

du capital, par la force de votre intelligence? Aurez-vous toujours

le talent de louvoyer entre ces deux caps où sombre l’élégance: le

restaurant à quarante sous et Clichy?...

DE LA BRIVE.

Mais vous entrez dans ma conscience comme un voleur, vous êtes ma

pensée! Que voulez-vous de moi?

MERCADET.

Je veux vous sauver en vous lançant dans le monde des affaires.

DE LA BRIVE.

Par où?

MERCADET.

Soyez l’homme qui se compromettra pour moi...

DE LA BRIVE.

Les hommes de paille peuvent brûler...

MERCADET.

Soyez incombustible.

DE LA BRIVE.

Comment entendez-vous les parts?

MERCADET.

Essayez! servez-moi dans la circonstance désespérée où je me trouve, et

je vous rends... vos quarante-sept mille deux cent trente-trois francs

soixante-dix-neuf centimes... Entre nous, là, vraiment, il ne faut que

de l’adresse...

DE LA BRIVE.

Au pistolet, à l’épée...

MERCADET.

Il n’y a personne à tuer. Au contraire...

DE LA BRIVE.

Ça me va.

MERCADET.

Il faut faire revivre un homme.

DE LA BRIVE.

Ça ne me va plus! Mon cher ami, le Légataire, la Cassette d’Harpagon,

le petit mulet de Sganarelle, enfin toutes les farces qui nous font

rire dans l’ancien théâtre, sont aujourd’hui très-mal prises dans

la vie réelle. On y mêle des commissaires de police, que, depuis

l’abolition des priviléges, l’on ne rosse plus.

MERCADET.

Et cinq ans de Clichy, hein? quelle condamnation!...

DE LA BRIVE.

Au fait! c’est selon ce que vous ferez faire au personnage!... car mon

honneur est intact et vaut la peine de...

MERCADET.

Vous voulez le bien placer, mais nous en aurons trop besoin pour

n’en pas tirer tout ce qu’il vaut! Voyez-vous! tant que je ne serai

pas tombé, je conserve le droit de fonder des entreprises, de lancer

des affaires. On nous a tué la prime. Les commandites expirent de la

maladie du dividende, mais notre esprit sera toujours plus fort que

la loi! On ne tuera jamais la spéculation. J’ai compris mon époque!

Aujourd’hui, toute affaire qui promet un gain immédiat sur une

valeur... quelconque, même chimérique, est faisable! On vend l’avenir,

comme la loterie vendait le rêve de ses chances impossibles. Aidez-moi

donc à rester assis autour de cette table toujours servie de la

Bourse, et nous nous y donnerons une indigestion! car, voyez-vous, ceux

qui cherchent des millions les trouvent très-difficilement, mais ceux

qui ne les cherchent pas n’en ont jamais trouvé!

DE LA BRIVE, =à part=.

On peut se mettre dans la partie de monsieur!

MERCADET.

Eh bien?

DE LA BRIVE.

Vous me rendrez mes quarante-sept mille livres?...

MERCADET.

_Yes, sir!_

DE LA BRIVE.

Je ne serai que très-habile!

MERCADET.

Ouh! ouh... Léger! Mais cette légèreté sera, comme disent les Anglais,

du bon côté de la loi!

DE LA BRIVE.

De quoi s’agit-il?

MERCADET.

D’être quelque chose comme un oncle d’Amérique, un associé dans les

Indes.

DE LA BRIVE.

Si ce n’est que cela!

MERCADET.

Vous achèterez des actions en baisse pour les vendre en hausse.

DE LA BRIVE.

Verbalement!

MERCADET.

J’ai la signature sociale! Mon associé, car nous sommes toujours

associés, s’en est servi pour endosser les effets qu’il m’a pris en

1830; j’ai bien le droit d’en user aujourd’hui contre lui...

DE LA BRIVE.

Bien, parbleu!...

MERCADET.

Du moment où personne ne vous trouvera, ne vous reconnaîtra...

DE LA BRIVE.

Je cesserai d’ailleurs le personnage dès que je vous en aurai donné

pour quarante-sept mille deux cent trente-trois francs soixante-dix

neuf centimes.

MERCADET.

Du bruit? Justin écoute! =(Très-haut.)= Rentre, Godeau, tu me perds.

Allons! repose-toi!... =(Il le pousse dans la chambre.)=

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

VIOLETTE.

Soyons fermes! ne nous laissons plus abuser par de faux à-compte.

(LE FAISEUR.)]

SCÈNE IV.

MERCADET, JUSTIN, BERCHUT.

JUSTIN, =à travers la porte=.

Monsieur, c’est monsieur Berchut.

MERCADET, =ouvre la porte=.

Bonjour, Berchut. Il y a eu de la baisse hier sur les actions de la

Basse-Indre.

BERCHUT.

Énorme! monsieur Verdelin en a fait vendre quelques-unes à vingt-cinq

pour cent au-dessous du versement! La panique ira, ce matin, on ne sait

où!

MERCADET.

Si, à la petite Bourse, ces actions baissaient de quinze pour cent sur

le cours d’hier, je prends deux mille actions.

BERCHUT, =tire son carnet et calcule=.

Ce serait alors trois cent mille francs.

MERCADET.

C’est ce que j’ai calculé! Au pair, elles vaudront six cent mille

francs.

BERCHUT.

A quel terme, et comment me couvrirez-vous?

MERCADET.

Une couverture!... fi donc! Je traite ferme. Apportez-moi les actions,

je paye!

BERCHUT.

Dans la situation où vous êtes, vous achetez évidemment pour Godeau.

MERCADET.

Godeau!

BERCHUT.

Je le sais arrivé...

MERCADET.

Chut! je suis perdu, si l’on vient à savoir... Qui vous a dit cela?

BERCHUT.

Votre portier, que mon commis a fait causer.

MERCADET.

Ah! j’ai oublié de lui sceller la bouche d’une pièce d’or.

BERCHUT.

Eh bien! envoyez donc sa voiture chez un carrossier. Si vos créanciers

(car je vous comprends, vous allez liquider), s’ils la voient, ils

seront intraitables...

MERCADET.

Oh! pour avoir de l’argent sur-le-champ, ils feront bien quelques

petits sacrifices. L’argent vivant!...

BERCHUT.

Oui, ça se paye!... =(A part.)= Il y a toujours à gagner avec ce diable

d’homme-là... Montrons-nous bien! =(Haut.)= Dites donc, Mercadet, si

c’est pour Godeau?...

MERCADET, =à part=.

Allons donc! Hue!...

BERCHUT.

Qu’il me donne un ordre et cela suffira!

MERCADET, =à part=.

Sauvé! =(Haut.)= Il dort, mais, dès qu’il sera réveillé, vous aurez

l’ordre...

BERCHUT.

L’affaire est faite alors; Goulard et deux autres spéculateurs m’ont

donné commission de vendre à tout prix.

MERCADET.

A terme...

BERCHUT.

A dix jours.

MERCADET.

Eh bien! envoyez les actions à Duval, car Godeau, mon cher, m’a fait

l’affront de le prendre pour banquier...

BERCHUT, =à part=.

Et il a eu raison!

MERCADET.

C’est mal, mais que voulez-vous que je dise? Il a de si bonnes

intentions pour moi!... Pas un mot!... Nous allons reprendre les

affaires!... Je vous vois d’ici la fin de l’année cent mille francs de

courtages chez nous...

BERCHUT.

Puis-je prendre de la Basse-Indre pour mon compte?...

MERCADET, =à part=.

Encore un compère de bonne foi! =(Haut.)= Oui, mais poussez roide à la

baisse à la petite Bourse!... Tenez, =(il lui donne une lettre)= faites

insérer cette lettre dans tous les journaux, et annoncez-la lorsque

vous aurez acheté... Entre nous, à l’ouverture de la grande Bourse, il

y aura déjà quinze pour cent de hausse! Gardez-moi le secret sur le

retour de Godeau, niez-le!... =(A part.)= Il va le tambouriner!

SCÈNE V.

MERCADET, MADAME MERCADET.

MERCADET, =à part=.

Bon! voilà ma femme! Dans ces circonstances-là les femmes gâtent tout,

elles ont des nerfs! =(Haut.)= Que veux-tu, madame Mercadet? Tu as une

figure d’enterrement...

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous comptiez sur le mariage de Julie pour raffermir votre

crédit et calmer vos créanciers, mais l’événement d’hier vous met à

leur merci...

MERCADET.

Eh bien! vous n’y êtes pas, vous!...

MADAME MERCADET.

Puis-je vous être utile?

MERCADET, =à part=.

Je vais me défaire d’elle en la brusquant. =(Haut.)= Utile! vous! vous

vous promenez depuis dix-huit mois avec Méricourt, et vous ignorez son

caractère: il a de l’argent, il est le créancier de Michonnin!... Vous

ne serez jamais qu’une bonne femme de ménage!... M’être utile?... Ah!

oui, tenez, il fait un temps superbe! Demandez une magnifique calèche,

habillez-vous, vous et votre fille, et... allez déjeuner à Saint-Cloud,

par le bois de Boulogne, vous me rendrez ainsi le plus grand service...

MADAME MERCADET, =à part=.

Il trame quelque chose contre ses créanciers, je veux tout savoir.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, JULIE, =d’abord=, =puis= MINARD.

MERCADET, =à sa fille qui traverse le théâtre=.

Allez-vous vous envoler ainsi par les appartements? Je veux y être seul

avec mes créanciers...

JULIE, =qui revient suivie de Minard=.

Mon père, c’est que c’est... Adolphe.

MERCADET.

Eh bien! monsieur, venez-vous encore me demander ma fille?

JULIE.

Oui, papa.

MINARD.

Oui, monsieur. J’ai déclaré mon attachement à monsieur Duval, qui,

depuis neuf ans, me sert de père, et, comme il a vu naître mademoiselle

Julie, il a fort approuvé mon choix. «C’est comme sa mère, a-t-il

dit, un trésor d’honneur, de qualités solides, et une personne sans

ambition...» Mademoiselle Julie m’a pardonné d’avoir eu peur pour elle

de la misère...

MERCADET.

Vous aviez raison. Je ne veux pas que ma fille épouse un homme sans

fortune...

MINARD.

Mais, monsieur, j’avais, sans le savoir, une petite fortune...

MERCADET.

Ah bah!...

MINARD.

En me confiant à monsieur Duval, ma mère lui avait remis une somme que

ce bon Duval a fait valoir au lieu de la consacrer à mon entretien. Ce

petit capital se monte maintenant à trente mille francs... En apprenant

le malheur qui vous arrive, j’ai prié monsieur Duval de me confier

cette somme, et je vous l’apporte, monsieur, car, quelquefois, avec des

à-compte, on arrange...

MADAME MERCADET, =s’essuyant les yeux=.

Bon jeune homme!...

JULIE, =elle serre la main de Minard=.

Bien, bien, Adolphe!...

MERCADET.

Trente mille francs!... =(A part.)= On pourrait les tripler en achetant

des actions du gaz Verdelin, et il y aurait moyen d’arriver!... Non!

non. =(A Minard.)= Enfant, vous êtes dans l’âge du dévouement... Si

je pouvais payer cent mille écus avec trente mille francs, la fortune

de la France, la mienne, celle de bien du monde serait faite... Non!

gardez votre argent.

MINARD.

Comment! vous me refusez? =(Madame Mercadet l’embrasse.)=

MERCADET, =à part=.

Je les ferais bien patienter un mois. Je pourrais, par quelques

coups d’audace, raviver des valeurs éteintes; mais l’argent de ces

pauvres enfants, ça me serrerait le cœur... On ne chiffre pas juste en

larmoyant... On ne joue bien que l’argent des actionnaires... Non, non!

=(Haut.)= Adolphe, vous épouserez ma fille.

MINARD.

Ah! monsieur... Julie, ma Julie!

MERCADET.

Quand elle aura trois cent mille francs de dot.

MINARD.

Ah! monsieur, où nous rejetez-vous?

MERCADET, =à part=.

Je ne vendrai les deux mille actions qu’à vingt-cinq pour cent

au-dessus du pair... =(Haut.)= Dans un mois, et si vous voulez me

rendre service... =(Minard tend le portefeuille.)= Mais serrez donc ce

portefeuille! Eh bien! emmenez ma femme et ma fille. =(A part.)= Quelle

tentation! j’y ai résisté. J’ai eu tort. Enfin, si je succombe, je

leur ferai valoir ce petit capital, je leur manœuvrerai leurs fonds...

Ma pauvre fille est aimée... Quels cœurs d’or! Chers enfants, je les

enrichirai... Allons instruire mon Godeau. =(Il sort.)=

SCÈNE VII.

LES MÊMES, =moins= MERCADET.

MINARD.

Je voudrais tant racheter ma faute!

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur Adolphe, le malheur nous sert au moins à reconnaître ceux

qui nous sont vraiment attachés...

JULIE.

Je ne vous remercie pas, car j’ai toute la vie pour cela! Mais,

Adolphe, ce moment où j’ai été fière, oh! bien fière de vous, sera pour

le cœur comme un diamant qui reluira dans les fêtes domestiques.

MADAME MERCADET.

Ah! mes chers enfants!... si votre père voulait payer ses créanciers,

s’il voulait renoncer aux affaires et aller vivre à la campagne, que

nous manquerait-il pour être heureux?... Oh! comme je soupire après

une honnête et calme obscurité! combien je suis lasse de cette fausse

opulence, de ces alternatives de luxe et de misère, les cahots de la

spéculation!

JULIE.

Sois tranquille, maman, nous triompherons de la Bourse!

MADAME MERCADET.

Il faudrait, pour convertir ton père, de tels événements, que je ne les

souhaite pas!... Ah! voici le plus âpre de ses créanciers, un homme qui

crie et menace...

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, GOULARD.

GOULARD.

Madame, pardonnez-moi de vous déranger, je ne veux pas être importun,

je viens me mettre aux ordres de mon cher ami Mercadet...

MINARD, =à madame Mercadet=.

Mais il est très-poli.

JULIE, =à sa mère=.

Mon père aura trouvé quelque ressource...

MADAME MERCADET.

=(A part.)= Je le crains. =(A Goulard.)= Il va venir, monsieur.

GOULARD.

J’ai su l’événement heureux qui change la face de vos affaires.

JULIE.

Ah! monsieur, dites-nous la vérité, car nous n’en savons rien!

GOULARD, =à part=.

Est-elle fûtée!...

MADAME MERCADET.

Monsieur, je vous en supplie, quel événement?...

GOULARD.

L’arrivée de son associé, de Godeau.

MADAME MERCADET.

Ah! monsieur! ma fille!... Adolphe! ah! quel bonheur!... Monsieur, vous

avez vu Godeau! revient-il riche?...

GOULARD.

Vous le savez bien, il a débarqué chez vous... vous donniez le dîner

pour lui; mais il est arrivé trop tard...

MADAME MERCADET.

Godeau ici!... cette nuit?

GOULARD.

Oh! j’ai vu sa berline.

JULIE.

Oui, maman, il est venu cette nuit une voiture...

MADAME MERCADET.

Monsieur, personne n’est venu cette nuit chez moi, je vous le jure...

GOULARD.

Très-bien, madame, vous entendez à merveille les intérêts de monsieur

Mercadet!... Il vous a fait votre leçon...

MADAME MERCADET.

Monsieur...

GOULARD.

Mais il ne pourra pas longtemps nous cacher Godeau!... Nous

attendrons... un mois, s’il le faut. D’ailleurs, cela se sait à la

petite Bourse, où tous ses créanciers s’étaient donné rendez-vous ce

matin. Godeau a déjà pris deux mille actions de la Basse-Indre...

Mauvais début. On voit bien qu’il arrive des Indes, il ne connaît pas

encore la place!

MADAME MERCADET.

Monsieur, vous me parlez hébreu...

GOULARD.

Eh bien! je vais parler français. Tenez, madame, je ferai un petit

sacrifice sur ma créance, si vous voulez me donner les moyens de

m’entendre avec Godeau...

JULIE.

Monsieur, ma mère et moi nous ne comprenons rien aux affaires!...

GOULARD, =à part=.

Comme ce gaillard-là sait se servir de sa femme! et quel air

d’ingénuité la fille et la mère savent prendre! Je me marierai!...

MADAME MERCADET, =à Goulard=.

Monsieur, je vais vous envoyer mon mari. =(A sa fille.)= Je crains la

hardiesse de ton père... S’il veut nous renvoyer, c’est qu’il a peur de

nous. Oh! cette fois, je vais surveiller ses opérations. =(Julie et sa

mère sortent.)=

SCÈNE IX.

GOULARD, MINARD.

GOULARD.

Écoutez, monsieur, je sais que vous épousez mademoiselle Mercadet,

Duval me l’a dit. Si le vieux père Duval vous a conseillé ce mariage,

c’est qu’il savait l’arrivée de Godeau, car Godeau n’a confiance qu’en

Duval. Berchut sait tout!

MINARD.

C’est vous qui m’apprenez l’arrivée de monsieur Godeau.

GOULARD.

Bien! vous vous regardez comme étant de la famille, et vous êtes dans

le complot du silence!... Eh bien, tenez, c’est dans l’intérêt de

Mercadet: dites à Godeau que s’il veut me payer sur-le-champ, je fais

une remise de vingt-cinq pour cent...

MINARD.

Monsieur, je n’ai point encore le moindre droit à m’occuper des

affaires de monsieur Mercadet, et il trouverait, je crois, très-mauvais

que je... D’ailleurs, le voici...

SCÈNE X.

LES MÊMES, MERCADET, =puis= JUSTIN.

MERCADET.

Mon cher Adolphe, ces dames vous attendent. =(Bas.)= Emmenez-les

déjeuner à la campagne, ou vous n’aurez jamais Julie.

MINARD.

Je vous le promets... =(Il sort.)=

MERCADET.

Eh bien, Goulard, vous êtes tous décidés, m’a-t-on dit hier, à me faire

déposer mon bilan! Vous prétendez que je suis un faiseur...

GOULARD.

Vous! un des hommes les plus capables de Paris! un homme qui gagnera

des millions dès qu’il en aura un!

MERCADET.

Ne vous êtes-vous pas assemblés pour...

GOULARD.

Pour savoir comment vous aider! nous attendrons, mon cher ami, tant

qu’il vous plaira...

MERCADET.

Un mot du lendemain! Je vous remercie comme si vous m’aviez dit cela,

mon cher, hier matin... =(Justin entre.)= Que voulez-vous, Justin?

JUSTIN, =bas=.

Monsieur... monsieur Violette m’offre soixante francs si je lui fais

parler à monsieur Godeau...

MERCADET.

Soixante francs!... =(A part.)= Il me les a volés!...

JUSTIN.

Monsieur ne veut pas que je perde ces profits-là?...

MERCADET.

Laisse-toi corrompre!... tu deviens très-secrétaire... et je te livre

aussi celui-là... tonds-le...

JUSTIN.

Oh! de près!...

MERCADET.

Goulard! vous permettez?... J’ai deux mots à écrire relativement à ce

que Justin vient de me dire... =(Mercadet sort.)=

SCÈNE XI.

GOULARD, JUSTIN.

GOULARD.

J’ai compris...

JUSTIN.

Monsieur est si fin!...

GOULARD.

Combien Violette, il est là, t’offre-t-il pour lui faire parler à

monsieur Godeau?

JUSTIN.

Monsieur sait que monsieur Godeau?... Non, il ne m’a rien offert...

GOULARD.

Que t’a-t-il donné?

JUSTIN.

Pour trahir monsieur, qui m’a tant recommandé de cacher l’arrivée...

dame! dix louis.

GOULARD.

En voilà quinze, mon garçon!

JUSTIN, =à part=.

Ah! si monsieur Godeau pouvait venir souvent!...

GOULARD.

Mais je le verrai le premier!... Une créance de soixante quinze mille

francs.

JUSTIN.

Si monsieur veut attendre avec monsieur Violette dans un cabinet

noir, j’irai vous avertir au moment où monsieur Godeau déjeunera, car

monsieur veut qu’il soit servi dans ce salon.

GOULARD.

Bien! =(Il sort.)=

JUSTIN.

Ils seront là comme du poisson dans un vivier, et je les mettrai dedans

tous les uns après les autres...

SCÈNE XII.

JUSTIN, MERCADET.

MERCADET.

Eh bien!

JUSTIN.

J’attendrai les ordres de monsieur pour lui laisser voir monsieur

Godeau.

MERCADET.

Va, mon garçon, fais ta recette, et surtout n’écoute pas ce que nous

dirons, Godeau et moi... =(A part.)= Il va venir coller son oreille à

la porte!

SCÈNE XIII.

MERCADET, =puis= DE LA BRIVE.

MERCADET, =un moment seul=.

C’est effrayant comme il ressemble à Godeau, tel que je me le figure

après bientôt dix ans de séjour aux Indes... Venez...

DE LA BRIVE, =déguisé=.

Ah! mon cher ami! quel affreux climat que le climat de Paris!... Si je

n’avais pas mon fils ici, je n’y serais jamais revenu; mais il était

bien temps d’apprendre à ce pauvre garçon que son père et sa mère se

sont mariés...

MERCADET =fait du bruit à la porte et sonne=.

Ah çà! vous avez donc joué la comédie, vous êtes supérieurement grimé...

DE LA BRIVE.

Mon début, en 1827, fut une marquise d’un certain âge qui aimait à

jouer les jeunes premières; elle avait à sa terre, en Touraine, un

théâtre. =(Justin entre.)=

MERCADET.

Du feu! pour le houka de monsieur. Tu verras à servir ici, sur ce

guéridon, le thé de monsieur.

JUSTIN.

Monsieur, Pierquin essaye de corrompre le père Grumeau...

MERCADET.

Laisse entrer, dès que ma femme et ma fille seront sorties. =(Mercadet

allume le fourneau du houka.)=

JUSTIN.

Il le soigne comme un actionnaire fondateur... =(Justin sert le

déjeuner.)=

MERCADET.

Écrivons un mot à Duval pour le prier de me seconder. Il est bien

puritain. Bah! puisqu’il s’intéresse à Julie, il me sauvera.

=(Mercadet écrit sur le devant de la scène. A Justin.)= Faites

porter ce mot à Duval par le père Grumeau. =(Justin sort.)= Quelle

audace! Mais si les actions de la Basse-Indre allaient rester

au-dessous du pair?...

DE LA BRIVE.

Oui, que nous arriverait-il?

MERCADET.

Bah! le hasard, c’est cinquante pour cent pour, et cinquante pour cent

contre.

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, GOULARD, VIOLETTE.

GOULARD, =à Violette=.

Quand je vous le disais!... Il le garde comme un capital de réserve...

VIOLETTE.

Mon cher monsieur Mercadet...

MERCADET.

Pardon! je suis en affaires...

GOULARD.

Nous savons avec qui...

MERCADET.

Bah! je vous en défie...

VIOLETTE.

Le bon monsieur Godeau...

MERCADET.

Quel conte vous a-t-on fait! Je vous déclare, père Violette, que

monsieur n’est pas Godeau. Je prends Goulard à témoin de cette

déclaration...

GOULARD, =à Violette=.

Il ment comme un prospectus; mais, en affaires, cela se fait.

VIOLETTE.

Sans cela le commerce serait bien malade...

GOULARD.

Enfin, monsieur le représente au naturel, je le reconnais... Tenez,

Mercadet, n’essayez pas de le nier...

MERCADET.

Je ne nie pas que Godeau... =(Il élève la voix.)= Godeau, sur le compte

de qui je m’étais entièrement trompé, je voudrais pouvoir le dire à

tout Paris, que le probe, que le délicat, le bon Godeau, homme capable,

plein d’énergie, ne puisse être en route, et sur le point d’arriver.

VIOLETTE.

Nous le savons, il est revenu de Calcutta.

GOULARD.

Avec une fortune...

MERCADET.

_Incalcuttable!_

GOULARD.

C’est heureux!... On le dit nabab!

VIOLETTE.

Comment parle-t-on à un nabab?

MERCADET, =à Violette, qui s’avance=.

Oh! ne lui parlez pas... Comment voulez-vous que je le laisse en...

ennuyer par mes créanciers?

GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.

Excellence!

MERCADET.

Goulard, permettez!... je ne souffrirai pas...

VIOLETTE.

C’est tout à fait un Indien.

MERCADET.

Il a beaucoup changé! Les Indes ont un effet sur les gens... Vous

comprenez!... le choléra, le carrick (_carey_), le piment...

GOULARD, =qui s’est glissé jusqu’à de la Brive=.

Payez-moi ce que me doit votre ami Mercadet, et j’abandonne vingt pour

cent.

DE LA BRIVE.

Théâtre · 第 29 / 30 段