Ah! le succès!... de combien d’infamies se compose un succès, tu vas le
savoir... Moi, ce matin, j’ai déterminé la baisse que tu veux opérer,
afin de tuer l’affaire des mines de la Basse-Indre, dont tu veux
t’emparer pendant que le compte rendu des ingénieurs va rester dans
l’ombre, grâce au silence que tu soldes si cher...
VERDELIN.
Chut! Mercadet, est-ce vrai? Je te reconnais bien là... =(Il le prend
par la taille.)=
MERCADET.
Allons! ceci est pour te faire comprendre que je n’ai pas besoin de
caresses, ni de morale, mais d’argent! Hélas! je ne t’en demande pas
pour moi, mon bon ami! mais je marie ma fille, et nous sommes arrivés
ici secrètement à la misère... Tu te trouves dans une maison où règne
l’indigence sous les apparences du luxe (les promesses, le crédit,
tout est usé!): et, si je ne solde pas en argent quelques frais
indispensables, ce mariage manquera! Enfin, il me faut ici quinze jours
d’opulence, comme à toi vingt-quatre heures de mensonges à la Bourse.
Verdelin, cette demande ne se renouvellera pas: je n’ai pas deux
filles. Faut-il tout dire? Ma femme et Julie n’ont pas de toilettes!
=(A part.)= Il hésite...
VERDELIN, =à part=.
Il m’a joué tant de comédies, que je ne sais pas si sa fille se
marie... Elle ne peut pas se marier!
MERCADET.
Il faut donner aujourd’hui même un dîner à mon futur gendre qu’un ami
commun nous présente, et je n’ai plus mon argenterie: elle est... Tu
sais... Non-seulement j’ai besoin d’un millier d’écus, mais encore
j’espère que tu me prêteras ton service de table, et tu viendras dîner
avec ta femme.
VERDELIN.
Mille écus!... Mercadet!... Mais personne n’a mille écus... à prêter...
A peine les a-t-on pour soi! Si on les prêtait toujours, on ne les
aurait jamais...
MERCADET, =à part=.
Oh! il y viendra. =(Haut.)= Tu me croiras si tu veux, mais, une fois
ma fille mariée, eh bien! tout me devient indifférent. Ma femme aura
chez Julie un asile; moi, j’irai chercher fortune ailleurs, car tu
as raison, et je me suis dit: Utile aux autres, je me suis funeste à
moi-même! Dans les affaires où je perds, les autres gagnent! Magnifique
aux semailles de l’annonce et du prospectus, comprenant et satisfaisant
les nécessités de l’organisation primitive, je n’entends rien à la
récolte...
VERDELIN.
Veux-tu savoir le mot de cette énigme?
MERCADET.
Dis...
VERDELIN.
C’est que, si tu te trouves supérieur à toute espèce de position par
l’esprit, tu es toujours au-dessous par le jugement. L’esprit nous vaut
l’admiration, le jugement nous donne la fortune.
MERCADET, =à part=.
Oui, je n’ai pas assez de jugement pour tuer une affaire à mon profit!
=(Haut.)= Voyons, Verdelin!... j’aime ma femme et ma fille... Ces
sentiments-là sont ma seule consolation au milieu de mes récents
désastres. Ces femmes ont été si douces, si patientes! je les voudrais
voir à l’abri des malheurs!... Oh! là sont mes vraies souffrances!...
Tu dois concevoir qu’on puisse pleurer... =(Il s’essuie les yeux.)=
Tu as une charmante petite fille, et tu ne voudrais pas un jour la
savoir malheureuse, vieillissant dans les larmes et le travail... Voilà
pourtant l’avenir de ma Julie, un ange de dévouement! Oh! cher ami!
j’ai, dans ces derniers temps, bu des calices bien amers: j’ai trébuché
sur le pavé de bois, j’ai créé des monopoles, et l’on m’en a dépouillé!
Eh bien! ce ne serait rien auprès de la douleur de me voir refusé par
toi dans cette circonstance suprême! Enfin, ne te disons pas ce qui
arriverait... car je ne veux rien devoir à ta pitié!...
VERDELIN.
Mille écus! Mais à quoi veux-tu les employer!
MERCADET, =à part=.
Je les aurai! =(Haut.)= Eh! mon cher, un gendre est un oiseau qu’un
rien effarouche... une dentelle de moins sur une robe, c’est toute
une révélation! Les toilettes sont commandées, les marchands vont les
apporter... Oui, j’ai eu l’imprudence de dire que je payerais tout,
comptant sur toi!... Et le dîner!... Il faut des vins exquis!...
l’amoureux ne peut perdre la tête que comme ça. Fais attention à ceci:
nous paraissons riches; nous devons nous tenir sous les armes devant
monsieur de la Brive! Verdelin, un millier d’écus ne te tuera pas,
toi qui as soixante mille francs de rente! et ce sera la vie d’une
pauvre enfant que tu aimes, car tu aimes Julie!... Elle est folle de
ta petite, elles jouent ensemble comme des bienheureuses. Laisseras-tu
l’amie de ta fille sécher sur pied? C’est contagieux, ça porte
malheur!...
VERDELIN.
Mon cher, je n’ai pas mille écus; je puis te prêter mon argenterie,
mais je n’ai pas...
MERCADET.
Un bon sur la Banque, c’est bientôt signé...
VERDELIN.
Je... Non...
MERCADET.
Oh! ma pauvre enfant!... tout est dit!... =(Il tombe abattu sur un
fauteuil.)= O mon Dieu! pardonnez-moi de terminer le rêve pénible de
mon existence, et laissez-moi me réveiller dans votre sein!
VERDELIN.
Mais si tu as trouvé un gendre, mon ami?...
MERCADET, =se levant brusquement=.
Si j’ai trouvé un gendre?... tu mets cela en doute?... Ah! refuse-moi
durement les moyens de faire le bonheur de ma fille, mais ne m’insulte
pas! Tu verras monsieur de la Brive!... Je suis donc tombé bien bas,
pour que... Oh! Verdelin... je ne voudrais pas pour mille écus avoir eu
cette idée sur toi... tu ne peux être absous qu’en me les donnant...
VERDELIN.
Je vais aller voir si je puis...
MERCADET.
Non, ceci est une manière de refuser...
VERDELIN.
Et si le mariage manque... tiens, je n’y pensais pas, non, mon ami, je
te les donnerai quand le mariage se fera, certainement...
MERCADET.
Mais il ne se fera pas sans les mille écus! Comment, toi, à qui je les
ai vu dépenser pour une chose de vanité, pour une amourette, tu ne les
mettrais pas à une bonne action!...
VERDELIN.
En ce moment, il y a peu de bonnes actions...
MERCADET.
Ah! ah! ah!... il est joli!... tu ris... il y a réaction!...
VERDELIN.
Ah! ah! ah!... =(Il laisse tomber son chapeau.)=
MERCADET =ramasse le chapeau et le brosse avec sa manche=.
Eh bien! mon vieux, deux amis qui ont tant roulé dans la vie! qui l’ont
commencée ensemble!... En avons-nous dit et fait!... hein! Tu ne te
souviens donc pas de notre bon temps, où c’était à la vie à la mort
entre nous?
VERDELIN.
Te rappelles-tu notre partie à Rambouillet, où je me suis battu pour
toi avec cet officier de la garde?...
MERCADET.
Je t’avais cédé Clarisse! Ah! étions-nous gais, étions-nous jeunes! et
aujourd’hui nous avons des filles, des filles à marier!... Si Clarisse
vivait, elle te reprocherait ton hésitation!...
VERDELIN.
Si elle avait vécu, je ne me serais jamais marié!...
MERCADET.
Tu sais aimer, toi!... Ainsi je puis compter sur toi pour dîner, et tu
me donneras ta parole d’honneur de m’envoyer...
VERDELIN.
Le service...
MERCADET.
Et les mille écus...
VERDELIN.
Tu y reviens encore! Je t’ai dit que je ne le pouvais pas...
MERCADET, =à part=.
Cet homme ne mourra certes pas d’un anévrisme... =(Haut.)= Mais je
serai donc assassiné par mon meilleur ami!... Oh! c’est toujours
ainsi!... Tu seras donc insensible au souvenir de Clarisse et au
désespoir d’un père?... =(Il crie.)= Je suis au désespoir, je vais me
brûler la cervelle!...
SCÈNE V.
LES MÊMES, JULIE, MADAME MERCADET.
MADAME MERCADET.
Qu’as-tu, mon ami?...
JULIE.
Mon père, ta voix m’a effrayée.
MADAME MERCADET.
Mais c’est Verdelin, tu ne saurais être en danger...
JULIE.
Bonjour, monsieur. De quoi s’agit-il donc entre vous et mon père?...
MERCADET.
Eh bien! tu vois, elles accourent comme deux anges gardiens à un
seul éclat de voix. =(A part.)= Elles m’ont entendu! =(A sa femme et
à sa fille qu’il prend par les mains.)= Vous m’attendrissez!... =(A
Verdelin.)= Verdelin, allons! veux-tu tuer toute une famille? Cette
preuve de tendresse me donne la force de tomber à tes genoux. =(Il fait
le geste de se mettre à genoux.)=
JULIE.
Oh! monsieur! =(Elle arrête son père.)= C’est moi qui vous implorerai
pour lui, s’il s’agit (et je le vois bien) d’argent. Eh bien! je puis
vous offrir une garantie dans mon travail. Obligez encore une fois mon
père, il doit être dans de cruelles angoisses pour supplier ainsi...
MERCADET.
Chère enfant! =(A part.)= Quels accents!... Je n’étais pas nature comme
ça!
MADAME MERCADET.
Monsieur Verdelin, rendez-lui ce service, nous saurons le reconnaître,
j’engagerai le bien qui me reste.
VERDELIN, =à Julie=.
Vous ne savez pas ce qu’il me demande?
JULIE.
Non.
VERDELIN.
Mille écus pour pouvoir vous marier.
JULIE.
Ah! monsieur, oubliez ce que je vous ai dit. Je ne veux pas d’un
mariage acheté par l’humiliation de mon père...
MERCADET, =à part=.
Elle est magnifique...
VERDELIN.
Je vais vous chercher l’argent. =(Il sort.)=
SCÈNE VI.
LES MÊMES, =moins= VERDELIN.
MERCADET.
Il est parti...
JULIE.
Ah! mon père, pourquoi n’ai-je pas su?
MERCADET. =Il embrasse sa fille.=
Tu nous as sauvés! Ah! quand serai-je riche et puissant pour le faire
repentir d’un pareil bienfait?...
MADAME MERCADET.
Mais il va vous donner la somme que vous lui demandez...
MERCADET.
Il me l’a vendue trop cher!... Qui est-ce qui sait obliger? Oh!
quand je le pouvais, moi, je le faisais avec une grâce! =(Il fait le
geste d’étaler de l’argent.)= Il y a des ingratitudes qui sont des
vengeances. Ah! mon petit Verdelin, tu rechignes à me prêter mille
écus, je n’aurai plus de scrupule à t’en souffler cent mille!...
MADAME MERCADET.
Ne soyez pas injuste, Verdelin a cédé.
MERCADET.
Au cri de Julie, non à mes supplications. Ah! ma chère! il a eu pour
plus de mille écus de bassesses!...
SCÈNE VII.
LES MÊMES, VERDELIN.
VERDELIN.
J’avais de l’argent dans ma voiture pour Brédif, qui n’est pas chez
lui; le voici en trois sacs... =(Justin apporte deux sacs.)=
MERCADET.
Ah!...
MADAME MERCADET.
Monsieur, comptez sur la reconnaissance d’une mère...
VERDELIN.
Mais c’est à vous et à votre fille seulement que je prête cet argent,
et vous aurez la complaisance de signer toutes deux le billet que va me
faire Mercadet...
JULIE.
Signer mon malheur!...
MADAME MERCADET.
Tais-toi, ma fille.
MERCADET. =Il écrit.=
Mon bon Verdelin, je te reconnais enfin! Faut-il comprendre les
intérêts?
VERDELIN.
Non, non, sans intérêts... Je veux vous obliger et non faire une
affaire...
MERCADET.
Ma fille, voilà ton second père!...
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, JUSTIN, =puis= THÉRÈSE.
JUSTIN.
Monsieur Minard. =(Il sort.)=
THÉRÈSE.
Madame, les marchands apportent tout...
MADAME MERCADET. =Elle tend le billet à Verdelin.=
J’y vais.
MERCADET, =à Verdelin=.
Tu vois, il était temps!
VERDELIN.
Eh bien! je vous laisse... =(Madame Mercadet sort avec Thérèse,
Verdelin est reconduit par Mercadet, qui fait signe à Minard d’entrer.)=
SCÈNE IX.
MINARD, JULIE, MERCADET.
JULIE, =à Minard=.
Si vous voulez, Adolphe, que notre amour brille à tous les regards,
dans les fêtes du monde comme dans nos cœurs, ayez autant de courage
que j’en ai eu déjà.
MINARD.
Que s’est-il donc passé?...
JULIE.
Un jeune homme riche se présente, et mon père est sans pitié pour
nous...
MINARD.
Je triompherai!...
MERCADET, =revenant=.
Monsieur, vous aimez ma fille?
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Du moins elle le croit! Vous avez eu le talent de le lui persuader...
MINARD.
Votre manière de vous exprimer annonce un doute qui, venant de
tout autre que de vous, m’offenserait. Comment n’aimerais-je pas
mademoiselle? Abandonné par mes parents, et sans autre protection que
celle de ce bon monsieur Duval qui m’a servi de père depuis neuf ans,
votre fille, monsieur, est la seule personne qui m’ait fait connaître
les bonheurs de l’affection. Mademoiselle Julie est à la fois une sœur
et une amie, elle est toute ma famille!... Elle seule m’a souri, m’a
encouragé: aussi est-elle aimée au delà de toute expression.
JULIE.
Dois-je rester, mon père?...
MERCADET, =à sa fille=.
Gourmande! =(A Minard.)= Monsieur, j’ai sur l’amour, entre jeunes gens,
les idées positives que l’on reproche aux vieillards. Ma défiance est
d’autant plus légitime, que je ne suis point de ces pères aveuglés par
la paternité: je vois Julie comme elle est; sans être laide, elle ne
possède pas cette beauté qui fait crier:—«Ah!» Elle n’est ni bien ni
mal.
MINARD.
Vous vous trompez, monsieur. J’ose vous dire que vous ne connaissez pas
votre Julie...
MERCADET.
Oh! parfaitement... comme si...
MINARD.
Non, monsieur, vous connaissez la Julie que tout le monde voit et
connaît: mais l’amour la transfigure! la tendresse, le dévouement, lui
communiquent une beauté ravissante que moi seul ai créée.
JULIE.
Mon père, je suis honteuse...
MERCADET.
Dis donc heureuse... Et s’il vous répète ces choses-là...
MINARD.
Cent fois, mille fois, et jamais assez!... Il n’y a pas de crime à les
dire devant un père!
MERCADET.
Vous me flattez! Je me croyais son père, mais vous êtes le père d’une
Julie avec laquelle je voudrais faire connaissance. Voyons, jeune
homme, ouvrez les yeux! Les solides et belles qualités de son âme, je
le conçois, peuvent changer l’expression de sa physionomie, mais le
teint? Julie est modeste et résignée, elle sait qu’elle a le teint brun
et les traits un peu... risqués...
JULIE.
Mon père!...
MINARD.
Mais vous n’avez donc pas aimé!...
MERCADET.
Beaucoup! J’ai, comme tous les hommes, traîné ce boulet d’or.
MINARD.
Autrefois!... mais aujourd’hui nous aimons mieux...
MERCADET.
Que faites-vous donc?
MINARD.
Nous nous attachons à l’âme, à l’idéal.
MERCADET.
Et c’est ce qui rend ma fille jolie!... Ainsi qu’une femme ait des
hasards dans la taille, l’idéal la redresse! L’âme lui effile les
doigts! l’idéal lui fait de beaux yeux et de petits pieds! l’âme
éclaircit le teint!...
MINARD.
Certainement.
MERCADET.
Nous autres gens élevés sous l’Empire, nous appelons cela...
MINARD.
L’amour! cela!... l’amour, le saint et pur amour!...
MERCADET.
Avoir le bandeau sur les yeux.
JULIE.
Mon père, ne vous moquez pas de deux enfants...
MERCADET.
Très-grands...
JULIE.
Qui s’aiment comme on s’aime de leur temps, d’une passion vraie, pure,
durable, parce qu’elle est appuyée sur la connaissance du caractère,
sur la certitude d’une mutuelle ardeur à combattre les difficultés de
la vie; enfin deux enfants qui vous aimeront bien.
MINARD, =à Mercadet=.
Quel ange!...
MERCADET, =à part=.
Je vais t’en donner de l’ange! =(A sa fille.)= Tais-toi, ma fille. =(A
Minard.)= Ainsi, monsieur, vous adorez Julie. Elle est charmante, elle
a de l’âme, de l’esprit, du cœur. Enfin, c’est la beauté comme vous
l’entendez, elle est la perfection rêvée...
MINARD.
Ah! vous comprenez donc!...
MERCADET.
Un ange qui tient néanmoins un peu à la matière...
MINARD.
Pour mon bonheur!...
MERCADET.
Vous l’aimez sans aucune arrière-pensée?
MINARD.
Aucune.
JULIE.
Que vous ai-je dit?
MERCADET. =Il les prend par les mains et les attire à lui.=
Heureux enfants! Vous vous aimez donc?... Quel joli roman!... =(A
Minard.)= Vous la voulez pour femme?...
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Malgré tous les obstacles?
MINARD.
Je suis venu pour les vaincre.
MERCADET.
Rien ne vous découragera?
MINARD.
Rien.
JULIE.
Ne vous ai-je pas dit qu’il m’aimait?
MERCADET.
Cela y ressemble! Où trouver un plus beau spectacle? Il n’y a rien de
plus doux pour un père que de voir sa fille aimée comme elle le mérite,
et de la voir heureuse...
JULIE.
Ne me saurez-vous pas gré, mon père, d’un choix qui vous donne un fils
plein de sentiments élevés, doué d’une âme forte et?...
MINARD.
Mademoiselle!...
JULIE.
Oui, monsieur, oui, je parlerai aussi, moi!
MERCADET.
Ma fille, va voir ta mère; laisse-moi parler d’affaires beaucoup moins
immatérielles. Quelle que soit la puissance de l’idéal sur la beauté
des femmes, elle n’a malheureusement aucune influence sur les rentes...
=(Julie sort.)=
SCÈNE X.
MINARD, MERCADET.
MERCADET.
Nous sommes entre nous, nous allons parler français. Monsieur, vous
n’aimez pas ma fille!
MINARD.
Dites, monsieur, que vous avez en vue un riche parti pour mademoiselle
Mercadet, que vous ne tenez aucun compte des inclinations de votre
fille, et je vous comprendrai: mais sachez-le! je ne suis venu demander
sa main qu’après avoir obtenu son cœur...
MERCADET.
Son cœur? malheureux! Que voulez-vous dire?...
MINARD.
Monsieur, Julie est respectueusement aimée...
MERCADET.
Bien! C’est heureusement idéal! mais vous me devez une confidence
entière au point où nous en sommes... Vous êtes-vous écrit?...
MINARD.
Oui, monsieur, des lettres pleines d’amour.
MERCADET, =à part=.
Ah! pauvre fille! elle a lu des lettres d’amour! Elle! C’est la tête
alors et non le cœur qui souffrira!... =(Haut.)= Monsieur, les anges
ont mille perfections, mais ils n’ont pas de rentes sur l’État, et
Julie...
MINARD.
Ah! monsieur, je suis prêt à tous les sacrifices, je ne veux que Julie.
MERCADET.
Vous avez dit que vous ne seriez effrayé par aucun obstacle...
MINARD.
Aucun.
MERCADET.
Eh bien! je vais vous confier un secret d’où dépendent l’honneur et le
repos de la famille dans laquelle vous voulez absolument entrer.
MINARD, =à part=.
Que va-t-il me dire?
MERCADET.
Je suis sans ressources, monsieur, ruiné... ruiné totalement. Si vous
voulez Julie, elle sera bien à vous, elle sera mieux chez vous, quelque
pauvre que vous soyez, que dans la maison paternelle... Non-seulement
elle est sans dot, mais elle est dotée de parents pauvres... plus que
pauvres...
MINARD.
Plus que pauvres... il n’y a rien au delà!
MERCADET.
Si, monsieur, nous avons des dettes, beaucoup de dettes; il y en a de
criardes...
MINARD, =à part=.
Ruse de comédie! il veut m’éprouver. =(Haut.)= Eh bien! monsieur, je
suis jeune, j’ai le monde devant moi, je ne manque ni d’énergie, ni
d’ambition; aujourd’hui personne ne vient d’assez loin pour me demander
autre chose que mon nom. J’arriverai... j’aurai le bonheur d’enrichir
celle que j’aime.
MERCADET.
Je connais cela. Je me suis ruiné pour madame Mercadet, pour lui
continuer l’opulence à laquelle elle était habituée. J’ai sacrifié dans
mon temps à l’idéal: aussi ai-je des créanciers qui ne comprennent pas
la fantaisie, l’imagination, le bonheur!
MINARD, =à part=.
Il raille, il est riche.
MERCADET.
Ainsi ma confidence ne vous effraye pas?
MINARD.
Non, monsieur. Aucune pensée d’intérêt n’entache mon amour...
MERCADET.
Bien dit, jeune homme. Oh! vous avez dit cette dernière phrase à
merveille. =(A part.)= Il est têtu. =(Haut.)= Vous aimez ma fille assez
pour acheter cher le bonheur de l’épouser?...
MINARD.
Que peut-on donner de plus que sa vie?
MERCADET.
Un amour si sincère doit être récompensé.
MINARD.
Enfin...
MERCADET.
J’ai une entière confiance en vous.
MINARD.
Je la mérite, monsieur.
MERCADET.
Attendez! =(Il sort.)=
MINARD, =un moment seul=.
A ma place, bien des jeunes gens dans ma position auraient tremblé,
auraient faibli! Quand un père si riche a une fille qui n’est pas belle
(car Julie est passable, voilà tout), il a bien raison de chercher à
savoir si elle n’est pas épousée uniquement pour sa fortune... Oh!
pour un garçon timide, j’ai été superbe! Il a du bon sens, le père.
Certainement Julie m’aime, je suis le seul qui lui aie parlé d’amour,
et, à force de parler, je me suis laissé prendre à ce que je disais.
Mais je la rendrai heureuse, je l’aime comme on doit aimer sa femme;
oui, je l’aime! Peut-être qu’à force d’étudier une personne, on finit
par la bien comprendre, et alors on voit son âme à travers le voile de
la chair. Julie a une belle âme. En effet, ce sont les qualités et non
la beauté d’une femme qui font les mariages heureux. D’ailleurs on en
épouse de plus laides. Et puis, la femme qui nous aime sait se faire
jolie!...
MERCADET, =revenant=.
Tenez! mon gendre, voici des papiers de famille qui attesteront notre
fortune...
MINARD.
Monsieur...
MERCADET.
Oh! négative... lisez. Voici copie du procès-verbal de la saisie
de notre mobilier; j’achète assez cher du propriétaire le droit
de le conserver ici. Ce matin il voulait faire vendre. Voici des
commandements en masse, et, hélas! une signification de contrainte par
corps faite hier... Vous voyez bien que cela devient très-sérieux...
Enfin, voici tous mes protêts, mes jugements, tous mes dossiers classés
par ordre: car, jeune homme, retenez bien ceci: c’est surtout dans le
désordre qu’il faut avoir de l’ordre. Un désordre bien rangé, on s’y
retrouve, on le domine! Que peut dire un créancier qui voit sa dette
inscrite à son numéro? Je me suis modelé sur le gouvernement: tout
suit l’ordre alphabétique. Je n’ai pas encore entamé la lettre A.
MINARD.
Vous n’avez rien payé...
MERCADET.
A peu près: mais ne suis-je pas loyal?
MINARD.
Très-loyal...
MERCADET.
Vous connaissez l’état de mes charges, vous savez la tenue des
livres... Tenez! total: trois cent quatre-vingt mille...
MINARD.
Oui, monsieur, la récapitulation est là.
MERCADET.
Vous avez lu... Vous ne vous plaindrez pas? Un père enchanté de se
défaire de sa fille aurait cherché à vous tromper; il aurait promis
une dot imaginaire, une rente à servir. On fait de ces tours-là!...
souvent! Beaucoup de pères profitent d’un amour comme le vôtre et
l’exploitent! Mais ici vous traitez avec un homme honorable... On peut
avoir des dettes, on doit rester homme d’honneur... Vous me faisiez
frémir quand vous vous enferriez devant ma fille avec vos belles
protestations; car épouser une fille pauvre, quand, comme vous, on n’a
que deux mille francs d’appointements, c’est marier le protêt avec la
saisie.
MINARD.
Vous croyez, monsieur? Je ferais donc alors le malheur de votre
fille!...
MERCADET.
Ah! jeune homme! ma fille a maintenant son vrai teint...
MINARD.
Oui, monsieur.
MERCADET.
Touchez là! vous avez mon estime. Vous êtes un garçon d’espérance, vous
mentez avec un aplomb...
MINARD.
Monsieur...
MERCADET.
Vous pourriez être ministre, une chambre vous croirait...
MINARD.
Monsieur!...
MERCADET.
Eh bien! allez-vous me quereller? N’est-ce pas moi qui ai lieu de me
plaindre, jeune homme? vous avez troublé la paix de ma famille, vous
avez mis dans la tête de ma fille des idées exagérées de l’amour,
qui peuvent rendre son bonheur difficile en la laissant se forger un
idéal... ridicule. Julie a plusieurs mois de plus que vous, votre
faux amour lui offre des séductions auxquelles aucune fille, dans sa
position, ne résiste...
MINARD.
Monsieur, si notre mutuelle misère nous sépare, je suis du moins sans
reproche! J’aime mademoiselle Julie! un pauvre garçon, déshérité comme
je le suis, peut-il trouver mieux?
MERCADET.
Des phrases! Vous avez fait le mal, il s’agit de le réparer.
MINARD.
Croyez, monsieur...
MERCADET.
Pas un mot de plus... des preuves... Vous me rendrez les lettres que ma
fille vous a écrites...
MINARD.
Aujourd’hui même...
MERCADET.
Et vous aiderez un malheureux père à marier sa fille. Si vous aimez
Julie, efforcez-vous de me seconder. Il s’agit pour elle d’avoir une
fortune et un nom. Quand vous resteriez ostensiblement épris d’elle, il
n’y aurait rien de déshonorant à jouer le rôle d’amant malheureux. En
France, chacun veut de ce que tout le monde désire. Une jeune personne
courtisée, disputée, emprunte des attraits à l’idéal. Oui, si notre
bonheur désespère quelqu’un, il nous en semble meilleur. L’envie est
au fond du cœur humain comme une vipère dans son trou. Ah! vous m’avez
compris... Quant à ma fille =(il appelle Julie)=, je vous laisse le
soin de la préparer à votre changement: elle ne me croirait pas, si je
lui disais que vous renoncez à elle...
MINARD.
Le pourrais-je après tout ce que je lui ai dit et écrit? =(Mercadet
sort.)= Je voudrais être à cent pieds sous terre. L’épouser? j’ai
dix-huit cents francs d’appointements et je n’ai point de quoi vivre
pour un, que deviendrions-nous trois? La voici... Elle ne me semble
plus être la même! je m’étais habitué à la voir à travers trois cent
mille francs de dot!... Allons!...
SCÈNE XI.
MINARD, JULIE.
JULIE.
Et bien! Adolphe?...
MINARD.
Mademoiselle?...
JULIE.
Mademoiselle? Ne suis-je plus Julie? Avez-vous tout arrangé avec mon
père?...
MINARD.
Oui... C’est-à-dire...
JULIE.
Oh! l’argent a toujours blessé l’amour; mais j’espère que vous aurez
vaincu mon père...
MINARD.
Ah! Julie, votre père a des raisons... judiciai... judicieuses...
JULIE.
Que s’est-il donc passé entre vous et lui? Adolphe, vous n’avez plus
l’air de m’aimer...
MINARD.
Oh! toujours...
JULIE.
Ah! j’avais le cœur déjà serré...
MINARD.
Il s’est opéré un grand changement dans notre situation.
JULIE.
Vous n’avez pas surmonté tous les obstacles?
MINARD.