Vous avez su le perdre, et vous ne sauriez le sauver? =(A part.)= Je le

tiens.

DE VERBY.

Je réfléchirai, Monsieur, à cette affaire.

DUPRÉ.

Ne croyez pas pouvoir m’échapper.

DE VERBY.

Un général, qui n’a pas craint le danger, ne craint pas un avocat!...

DUPRÉ.

Comme vous voudrez! =(De Verby sort, il se heurte avec Joseph.)=

SCÈNE VII.

DUPRÉ, BINET.

BINET.

Monsieur, je n’ai su qu’hier que vous étiez le défenseur de M. Jules

Rousseau; je suis allé chez vous, je vous ai attendu, mais vous êtes

rentré trop tard; ce matin vous étiez sorti, et comme je travaille

pour la maison, je suis entré ici par une bonne inspiration, pensant

que vous y viendriez, et je vous guettais...

DUPRÉ.

Que me voulez-vous?

BINET.

Je suis Joseph Binet.

DUPRÉ.

Eh bien! après?

BINET.

Monsieur, soit dit sans vous offenser, j’ai quatorze cents francs à

moi... oh! bien à moi! gagnés sou à sou; je suis ouvrier tapissier, et

mon oncle Dumouchel, ancien marchand de vin, a des sonnettes.

DUPRÉ.

Parlez donc clairement! que signifient ces préparations mystérieuses?

BINET.

Quatorze cents francs, c’est un denier, et on dit qu’il faut bien

payer les avocats, et que c’est parce qu’on les paye bien qu’il y en a

tant... J’aurais mieux fait d’être avocat, elle serait ma femme!

DUPRÉ.

Êtes-vous fou?

BINET.

Du tout. Mes quatorze cents francs, je les ai là; tenez, Monsieur, ce

n’est pas une frime... ils sont à vous!

DUPRÉ.

Et comment?

BINET.

Si vous sauvez monsieur Jules... de la mort, s’entend... et si vous

obtenez de le faire déporter. Je ne veux pas sa perte; mais il faut

qu’il voyage... Il est riche, il s’amusera... Ainsi, sauvez sa tête...

faites-le condamner à une simple déportation, quinze ans, par exemple,

et mes quatorze cents francs sont à vous; je vous les donnerai de bon

cœur, et je vous ferai par-dessus le marché un fauteuil de cabinet...

Voilà!

DUPRÉ.

Dans quel but me parlez-vous ainsi?

BINET.

Dans quel but? j’épouserai Paméla... j’aurai ma petite Paméla.

DUPRÉ.

Paméla!

BINET.

Paméla Giraud.

DUPRÉ.

Quel rapport y a-t-il entre Paméla Giraud et Jules Rousseau?

BINET.

Ah! çà, moi qui croyais que les avocats étaient payés pour avoir

de l’instruction et savaient tout... mais vous ne savez donc rien,

Monsieur? Je ne m’étonne pas qu’il y en a qui disent que les avocats

sont des ignorants. Mais je retire mes quatorze cents francs. Paméla

s’accuse, c’est-à-dire m’accuse d’avoir livré sa tête au bourreau, et

vous comprenez, s’il est sauvé surtout, s’il est déporté, je me marie,

j’épouse Paméla, et comme le déporté ne se trouve pas en France, je

n’ai rien à craindre dans mon ménage. Obtenez quinze ans; ce n’est

rien, quinze ans pour voyager, et j’ai le temps de voir mes enfants

grandis, et ma femme arrivée à un âge... Vous comprenez?...

DUPRÉ.

Il est naïf, au moins, celui-là... Ceux qui calculent ainsi à haute

voix et par passion ne sont pas les plus mauvais cœurs.

BINET.

Ah! çà, qu’est-ce qu’il se dit? Un avocat qui se parle à lui-même,

c’est comme un pâtissier qui mange sa marchandise... Monsieur?...

DUPRÉ.

Paméla l’aime donc, M. Jules?

BINET.

Dame! vous comprenez... tant qu’il sera dans cette position, c’est bien

intéressant.

DUPRÉ.

Ils se voyaient donc beaucoup?

BINET.

Trop!... Oh! si j’avais su, moi, je l’aurais bien fait sauver.

DUPRÉ.

Elle est belle?

BINET.

Qui?... Paméla?... c’te farce!... Ma Paméla!... comme l’Apollon du

Belvédère.

DUPRÉ.

Gardez vos quatorze cents francs, mon ami, et si vous avez bon cœur,

vous et votre Paméla, vous pourrez m’aider à le sauver; car il y va de

le laisser ou de l’enlever à l’échafaud.

BINET.

Monsieur, n’allez pas dire un mot à Paméla; elle est au désespoir.

DUPRÉ.

Pourtant il faut faire en sorte que je la voie ce matin.

BINET.

Je lui ferai dire par son père et sa mère.

DUPRÉ.

Ah! Il y a un père et une mère? =(A part.)= Cela coûtera beaucoup

d’argent. =(Haut.)= Qui sont-ils?

BINET.

D’honorables portiers.

DUPRÉ.

Bon!

BINET.

Le père Giraud est un tailleur ruiné.

DUPRÉ.

Bien... Allez les prévenir de ma visite... et sur toute chose, le plus

profond secret, ou vous sacrifiez monsieur Jules.

BINET.

Je suis muet.

DUPRÉ.

Nous ne nous sommes jamais vus.

BINET.

Jamais.

DUPRÉ.

Allez.

BINET.

Je vais... =(Il se trompe de porte.)=

DUPRÉ.

Par là.

BINET.

Par là, grand avocat... Mais permettez-moi de vous donner un conseil:

un petit bout de déportation ne lui ferait pas de mal, ça lui

apprendrait à laisser le gouvernement tranquille.

SCÈNE VIII.

ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, =soutenue par

Justine=, DUPRÉ.

MADAME ROUSSEAU.

Pauvre enfant! quel courage!

DUPRÉ.

J’espère vous le conserver, Madame... mais cela ne se fera pas sans de

grands sacrifices.

ROUSSEAU.

Monsieur, la moitié de notre fortune est à vous.

MADAME DU BROCARD.

Et la moitié de la mienne.

DUPRÉ.

Toujours des moitiés de fortune... Je vais essayer de faire mon

devoir... après vous ferez le vôtre; nous nous verrons à l’œuvre.

Remettez-vous, Madame, j’ai de l’espoir.

MADAME ROUSSEAU.

Ah! Monsieur, que dites-vous?

DUPRÉ.

Tout à l’heure votre fils était perdu... maintenant, je le crois, il

peut être sauvé.

MADAME ROUSSEAU.

Que faut-il faire?

MADAME DU BROCARD

Que demandez-vous?

ROUSSEAU.

Comptez sur nous, nous vous obéirons.

DUPRÉ.

Je le verrai bien. Voici mon plan, et il triomphera devant les jurés...

Votre fils avait une intrigue de jeune homme avec une grisette, une

certaine Paméla Giraud, une fleuriste, fille d’un portier.

MADAME DU BROCARD.

Des gens de rien!

DUPRÉ.

Aux genoux desquels vous allez être, car votre fils ne quittait pas

cette jeune fille, et c’est là votre seul moyen de salut. Le soir même

où le ministère public prétend qu’il conspirait, peut-être il l’aura

vue. Si le fait est vrai, si elle déclare qu’il est resté près d’elle,

si le père et la mère pressés de questions, si le rival de Jules auprès

de Paméla confirme leur témoignage... alors nous pourrons espérer...

entre une condamnation et un alibi, les jurés choisiront l’alibi.

MADAME ROUSSEAU, =à part=.

Ah! Monsieur, vous me rendez la vie.

ROUSSEAU.

Monsieur, notre reconnaissance est éternelle.

DUPRÉ, =les regardant=.

Quelle somme dois-je offrir à la fille, au père et à la mère?

MADAME DU BROCARD.

Ils sont pauvres?

DUPRÉ.

Mais enfin, il s’agit de leur honneur.

MADAME DU BROCARD.

Une fleuriste.

DUPRÉ, =ironiquement=.

Ce ne sera pas cher.

M. ROUSSEAU.

Que pensez-vous?

DUPRÉ.

Je pense que vous marchandez déjà la tête de votre fils.

MADAME DU BROCARD.

Mais, Monsieur Dupré, allez jusqu’à...

MADAME ROUSSEAU.

Jusqu’à...

DUPRÉ.

Jusqu’à...

M. ROUSSEAU.

Mais je ne comprends pas votre hésitation... Monsieur, tout ce que vous

jugerez convenable.

DUPRÉ.

Ainsi, j’ai plein pouvoir... Mais quelle réparation lui offrirez-vous

si elle livre son honneur pour vous rendre votre fils, qui, peut-être,

lui a dit qu’il l’aimait?

MADAME ROUSSEAU.

Il l’épousera. Moi je sors du peuple, je ne suis pas marquise.

MADAME DU BROCARD.

Que dites-vous là? Et mademoiselle de Verby?

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, il faut le sauver.

DUPRÉ, =à part=.

Voilà une autre comédie qui commence; et ce sera pour moi la dernière

que je veuille voir... engageons-les. =(Haut.)= Peut-être ferez-vous

bien de venir voir secrètement la jeune fille.

MADAME ROUSSEAU.

Oh! oui, Monsieur, je veux aller la voir... la supplier... =(Elle

sonne.)= Justine! Antoine! =(Antoine paraît.)= Vite!... faites

atteler..... hâtez-vous...

ANTOINE.

Oui, Madame.

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur, vous m’accompagnerez!... Ah! Jules, mon pauvre fils!

MADAME DU BROCARD.

On le ramène.

SCÈNE IX.

LES MÊMES, JULES, ramené par les agents, puis DE VERBY.

JULES.

Ma mère... adi... Non! à bientôt... bientôt... =(Rousseau et madame du

Brocard embrassent Jules.)=

DE VERBY, =qui s’est approché de Dupré=.

Je ferai, Monsieur, ce que vous m’avez demandé... Un de mes amis, M.

Adolphe Durand, qui favorisait la fuite de notre cher Jules, témoignera

que son ami n’était occupé que d’une passion pour une grisette dont il

préparait l’enlèvement.

DUPRÉ.

C’est assez; le succès dépend maintenant de nos démarches.

LE JUGE D’INSTRUCTION, =à Jules=.

Partons, Monsieur.

JULES.

Je vous suis... Courage, ma mère!

=(Il fait un dernier adieu à Rousseau et à Dupré; de Verby lui fait à

part un signe de discrétion.)=

MADAME ROUSSEAU, =à Jules, qu’on emmène=.

Jules!... Jules!... espère; nous te sauverons.

=Les agents emmènent Jules, qui, arrivé au fond, adresse un dernier

adieu à sa mère.=

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

La mansarde de Paméla.

SCÈNE PREMIÈRE.

PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.

=Paméla est debout près de sa mère qui tricote; le père Giraud

travaille sur une table à gauche.=

MADAME GIRAUD.

Enfin, vois, ma pauvre fille; ça n’est pas pour te le reprocher, mais

c’est toi qui es la cause de ce qui nous arrive.

GIRAUD.

Ah! mon Dieu, oui!... Nous étions venus à Paris parce que, à la

campagne, tailleur, c’est pas un métier; et pour toi, notre Paméla, si

gentille, si mignonne, nous avions de l’ambition, nous nous disions: Eh

bien, ici, ma femme et moi, nous prendrons du service; je travaillerai;

nous donnerons un bon état à not’ enfant; et, comme elle sera sage,

laborieuse, jolie, nous la marierons bien.

PAMÉLA.

Mon père!...

MADAME GIRAUD.

Il y avait déjà la moitié de fait.

GIRAUD.

Dame! oui!... nous avions une bonne loge; tu faisais des fleurs ni plus

ni moins qu’un jardinier... Le mari, eh bien, Joseph Binet, ton voisin,

le serait devenu.

MADAME GIRAUD.

Au lieu de tout cela, l’esclandre qui est arrivée dans la maison a fait

que le propriétaire nous a renvoyés; que dans tout le quartier on tient

des propos à n’en plus finir, à cause que le jeune homme a été pris

chez toi.

PAMÉLA.

Eh! mon Dieu, pourvu que je ne sois pas coupable?

GIRAUD.

Oh! ça, nous le savons bien! Est-ce que tu crois qu’autrement nous

serions près de toi?... est-ce que je t’embrasserais?... Va, Paméla,

les père et mère c’est tout!... et quand le monde entier serait contre

elle, si une fille peut regarder ses parents sans rougir, ça suffit.

SCÈNE II.

LES MÊMES, BINET.

MADAME GIRAUD.

Tiens!... voilà Joseph Binet.

PAMÉLA.

Monsieur Binet, que venez-vous chercher? Sans vous, sans votre

indiscrétion, M. Jules n’aurait pas été trouvé ici... Laissez-moi...

BINET.

Je viens vous parler de lui.

PAMÉLA.

Ah! vraiment?... Eh bien, Joseph?...

BINET.

Oh! je vois bien qu’à cette heure vous ne me renverrez pas!... J’ai

vu l’avocat de M. Jules; je lui ai offert ce que je possède pour le

sauver!...

PAMÉLA.

Vrai?

BINET.

Oui... Seriez-vous contente s’il n’était que déporté?

PAMÉLA.

Ah! vous êtes un bon garçon, Joseph... et je vois que vous m’aimez!

Nous serons amis!

BINET, =à part=.

Je l’espère bien! =(On frappe à la porte du fond.)=

SCÈNE III.

=LES MÊMES=, M. DE VERBY, MADAME DU BROCARD.

MADAME GIRAUD, =allant ouvrir=.

Du monde!

GIRAUD.

Un monsieur et une dame.

BINET.

Qu’est-ce que c’est que ça?

=(Paméla se lève, et fait un pas vers M. de Verby, qui la salue.)=

MADAME DU BROCARD.

Mademoiselle Paméla Giraud?

PAMÉLA.

C’est moi, Madame.

DE VERBY.

Pardon, Mademoiselle, si nous nous présentons chez vous sans vous avoir

prévenue!...

PAMÉLA.

Il n’y a pas de mal. Puis-je savoir le motif?...

MADAME DU BROCARD.

C’est vous, bonnes gens, qui êtes le père et la mère?

MADAME GIRAUD.

Oui, Madame.

BINET, =à part=.

Bonnes gens tout court!... c’est quelqu’un de huppé.

PAMÉLA.

Si Monsieur et Madame veulent s’asseoir?...

=(Madame Giraud offre des siéges.)=

BINET, =à Giraud=.

Dites donc, le monsieur est décoré; c’est des gens comme il faut.

GIRAUD, =regardant=.

C’est, ma foi, vrai!

MADAME DU BROCARD.

Je suis la tante de M. Jules Rousseau.

PAMÉLA.

Vous, Madame? Monsieur est peut-être son père?...

MADAME DU BROCARD.

Monsieur est un ami de la famille. Nous venons, Mademoiselle, vous

demander un service. =(Regardant Binet et embarrassée de sa présence. A

Paméla, lui montrant Binet.)= Votre frère?

GIRAUD.

Non, Madame; un voisin.

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

Renvoyez ce garçon.

BINET, =à part=.

Renvoyez ce garçon!... Ah! ben... je ne sais pas ce que c’est mais...

=(Paméla fait un signe à Binet.)=

GIRAUD, =à Binet=.

Allons, va... il paraît que c’est quelque chose de secret.

BINET.

Ah! bien!... ah bien! =(Il sort.)=

SCÈNE IV.

=LES MÊMES=, =excepté= BINET.

MADAME DU BROCARD.

Vous connaissez mon neveu. Je ne vous en fais point un reproche... vos

parents seuls...

MADAME GIRAUD.

Mais, Dieu merci, elle n’en a pas à se faire.

GIRAUD.

C’est monsieur votre neveu qui est cause qu’on jase sur son compte...

mais elle est innocente!

DE VERBY, =l’interrompant=.

Je le crois... Cependant, s’il nous la fallait coupable?

PAMÉLA.

Que voulez-vous dire, Monsieur?

GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.

Par exemple!

MADAME DU BROCARD, =saisissant l’idée de de Verby=.

Oui, si pour sauver la vie d’un pauvre jeune homme...

DE VERBY.

Il fallait déclarer que M. Jules Rousseau a été la plus grande partie

de la nuit du 24 août ici, chez vous?

PAMÉLA.

Ah! Monsieur!

DE VERBY, =à Giraud et à sa femme=.

S’il fallait déposer contre votre fille, en affirmant que c’est la

vérité?

MADAME GIRAUD.

Je ne dirais jamais ça.

GIRAUD.

Outrager mon enfant!... Monsieur, j’ai eu tous les chagrins

possibles... j’ai été tailleur, je me suis vu réduit à rien... à être

portier!... mais je suis resté père... Ma fille, notre trésor, c’est la

gloire de nos vieux jours, et vous voulez que nous la déshonorions!

MADAME DU BROCARD.

Écoutez-moi, Monsieur.

GIRAUD.

Non, Madame... Ma fille, c’est l’espoir de mes cheveux blancs.

PAMÉLA.

Mon père, calmez-vous, je vous en prie.

MADAME GIRAUD.

Voyons, Giraud! laisse donc parler monsieur et madame.

MADAME DU BROCARD.

C’est une famille éplorée qui vient vous demander de la sauver.

PAMÉLA, =à part=.

Pauvre Jules!

DE VERBY, =bas, à Paméla=.

Son sort est entre vos mains.

MADAME GIRAUD.

Nous ne sommes pas de mauvaises gens! on sait bien ce que c’est que

des parents, une mère, qui sont dans le désespoir... mais ce que vous

demandez est impossible. =(Paméla porte un mouchoir à ses yeux.)=

GIRAUD.

Allons! voilà qu’elle pleure!

MADAME GIRAUD.

Elle n’a fait que ça depuis quelques jours.

GIRAUD.

Je connais ma fille; elle serait capable d’aller dire tout ça malgré

nous.

MADAME GIRAUD.

Eh! oui... car voyez-vous, elle l’aime, vot’ neveu! et pour lui sauver

la vie... eh bien! j’en ferais autant à sa place.

MADAME DU BROCARD.

Oh! laissez-vous attendrir!

DE VERBY.

Cédez à nos prières...

MADAME DU BROCARD, =à Paméla=.

S’il est vrai que vous aimiez Jules...

MADAME GIRAUD, =amenant Giraud près de Paméla=.

Après ça, écoute... Elle l’aime, ce garçon... bien sûr, il doit l’aimer

aussi... Si elle faisait un sacrifice comme ça, ça mériterait bien

qu’il l’épouse!

PAMÉLA, =vivement=.

Jamais. =(A part.)= Ils ne le voudraient pas, eux!

DE VERBY, =à mademoiselle du Brocard=.

Ils se consultent!

MADAME DU BROCARD, =bas, à de Verby=.

Il faut absolument faire un sacrifice! Prenez-les par l’intérêt...

C’est le seul moyen!

DE VERBY.

En venant vous demander un sacrifice aussi grand, nous savions combien

il devait mériter notre reconnaissance. La famille de Jules, qui aurait

pu blâmer vos relations avec lui, veut remplir, au contraire, les

obligations qu’elle va contracter envers vous.

MADAME GIRAUD.

Hein? quand je te disais!

PAMÉLA, =très-heureuse=.

Jules! il se pourrait?

DE VERBY.

Je suis autorisé à vous faire une promesse.

PAMÉLA, =émue=.

Oh! mon Dieu!

DE VERBY.

Parlez! Combien voulez-vous pour le sacrifice que vous faites?

PAMÉLA, =interdite=.

Comment! combien!... je veux... pour sauver Jules? Vous voulez donc

alors que je sois une misérable!

MADAME DU BROCARD.

Ah! mademoiselle!

DE VERBY.

Vous vous trompez.

PAMÉLA.

C’est vous qui avez fait erreur! Vous êtes venus ici, chez de pauvres

gens, et vous ne saviez pas ce que vous leur demandiez... Vous, madame,

qui deviez le savoir, quels que soient le rang, l’éducation, l’honneur

d’une femme est son trésor! ce que dans vos familles vous conservez

avec tant de soin, tant de respect, vous avez cru qu’ici, dans une

mansarde, on le vendrait! et vous vous êtes dit: Offrons de l’or! il

nous faut l’honneur d’une grisette!

GIRAUD.

C’est très-bien... je reconnais mon sang.

MADAME DU BROCARD.

Ma chère enfant, ne vous offensez pas! l’argent est l’argent, après

tout!

DE VERBY, =s’adressant à Giraud=.

Sans doute! Et six bonnes mille livres de rente pour... un...

PAMÉLA.

Pour un mensonge! vous l’aurez à moins... Mais, Dieu merci, je sais me

respecter! Adieu, Monsieur.

=(Elle fait une profonde révérence à madame du Brocard, puis elle

entre dans sa chambre.)=

DE VERBY.

Que faire?

MADAME DU BROCARD.

C’est incompréhensible!

GIRAUD.

Je sais bien que six mille livres de rente, c’est un denier... mais

notre fille a l’âme fière, voyez-vous; elle tient de moi...

MADAME GIRAUD.

Et elle ne cédera pas.

SCÈNE V.

=LES MÊMES=, BINET, DUPRÉ, MADAME ROUSSEAU.

BINET.

Par ici, Monsieur, Madame, par ici. =(Dupré et madame Rousseau

entrent.)= Voilà le père et la mère Giraud!

DUPRÉ, =à de Verby=.

Je regrette, Monsieur, que vous nous ayez devancés ici!

MADAME ROUSSEAU.

Ma sœur vous a sans doute dit, Madame, le sacrifice que nous attendons

de mademoiselle votre fille... Il n’y a qu’un ange qui puisse le faire.

BINET.

Quel sacrifice?

MADAME GIRAUD.

Ça ne te regarde pas.

DE VERBY.

Nous venons de voir mademoiselle Paméla...

MADAME DU BROCARD.

Elle a refusé!

MADAME ROUSSEAU.

Ciel!

DUPRÉ.

Refusé, quoi?

MADAME DU BROCARD.

Six mille livres de rente.

DUPRÉ.

Je l’aurais parié... offrir de l’argent!

MADAME DU BROCARD.

Mais c’était le moyen...

DUPRÉ.

De tout gâter. =(A madame Giraud.)= Madame, dites à votre fille que

l’avocat de M. Jules Rousseau est ici! suppliez-la de venir.

MADAME GIRAUD.

Oh! vous n’obtiendrez rien...

GIRAUD.

Ni d’elle, ni de nous.

BINET.

Mais qu’est-ce qu’ils veulent?

GIRAUD.

Tais-toi.

MADAME DU BROCARD, =à madame Giraud=.

Madame, offrez-lui...

DUPRÉ.

Ah! Madame, je vous en prie... =(A madame Giraud.)= C’est au nom de

madame... de la mère de Jules, que je vous le demande... Laissez-moi

voir votre fille.

MADAME GIRAUD.

Ça n’y fera rien, allez, Monsieur! songez donc... lui offrir

brusquement de l’argent, quand le jeune homme dans le temps lui avait

parlé de l’épouser!

MADAME ROUSSEAU, =avec entraînement=.

Eh bien?

MADAME GIRAUD, =vivement=.

Eh bien! madame?

DUPRÉ, =serrant la main de madame Giraud=.

Allez, allez! Amenez-moi votre fille. =(Giraud sort vivement.)=

DE VERBY =et= MADAME DU BROCARD.

Vous l’avez décidé?

DUPRÉ.

Ce n’est pas moi; c’est madame.

DE VERBY, =interrogeant madame du Brocard=.

Quelle promesse?

DUPRÉ, =voyant Binet qui écoute=.

Silence, général; restez, je vous prie, un instant auprès de ces dames.

La voici. Laissez-nous, laissez-nous!

=Paméla entre ramenée par sa mère, elle fait en passant une

révérence à madame Rousseau, qui la regarde avec émotion. Tout le

monde entre à gauche, à l’exception de Binet, qui est resté pendant

que Dupré reconduit tout le monde.=

BINET, =à part=.

Que veulent-ils donc? ils parlent tous de sacrifice! et le père Giraud

qui ne veut rien me dire! Un instant, un instant... J’ai promis à

l’avocat mes quatorze cents francs; mais avant je veux voir comment il

se comportera à mon égard.

DUPRÉ, =revenant à Binet=.

Joseph Binet, laissez-nous.

BINET.

Mais puisque vous allez lui parler de moi!

DUPRÉ.

Allez-vous-en.

BINET, =à part=.

Décidément on me cache quelque chose. =(A Dupré.)= Je l’ai préparée;

elle s’est faite à l’idée de la déportation. Roulez là-dessus!

DUPRÉ.

C’est bien... Sortez!

BINET, =à part=.

Sortir! oh! non!

=(Il fait mine de sortir, et, rentrant avec précaution, il se cache

dans le cabinet de droite.)=

DUPRÉ, =à Paméla=.

Vous avez consenti à me voir, et je vous en remercie. Je sais ce qui

vient de se passer, et je ne vous tiendrai pas le langage que vous avez

entendu tout à l’heure.

PAMÉLA.

Rien qu’en vous voyant, j’en suis sûre, Monsieur.

DUPRÉ.

Vous aimez ce brave jeune homme, ce Joseph.

PAMÉLA.

Monsieur, je sais que les avocats sont comme les confesseurs!

DUPRÉ.

Mon enfant, ils doivent être tout aussi discrets... dites-moi bien tout.

PAMÉLA.

Eh bien, Monsieur, je l’aimais; c’est-à-dire je croyais l’aimer, et

je serais bien volontiers devenue sa femme... Je pensais qu’avec

son activité, Joseph s’établirait, et que nous mènerions une vie de

travail. Quand la prospérité serait venue, eh bien, nous aurions pris

avec nous mon père et ma mère; c’est bien simple! c’était une vie toute

unie!

DUPRÉ, =à part=.

L’aspect de cette jeune fille prévient en sa faveur! voyons si elle

sera vraie! =(Haut.)= A quoi pensez-vous?

PAMÉLA.

A ce passé qui me semble heureux en le comparant au présent. En quinze

jours de temps la tête m’a tourné, quand j’ai vu M. Jules; je l’ai

aimé, comme nous aimons, nous autres jeunes filles, comme j’ai vu de

mes amies aimer des jeunes gens... oh! mais les aimer à tout souffrir

pour eux! Je me disais: Est-ce que je serai jamais ainsi? Eh bien, je

ne sais pas ce que je ne ferais pas pour M. Jules. Tout à l’heure,

ils m’ont offert de l’argent, eux! de qui je devais attendre tant de

noblesse, tant de grandeur, et je me suis révoltée!... De l’argent!

j’en ai, Monsieur! j’ai vingt mille francs! ils sont ici, à vous!

c’est-à-dire à lui! je les ai gardés pour essayer de le sauver, car je

l’ai livré en doutant de lui, si confiant, si sûr de moi..... moi si

défiante!

DUPRÉ.

Il vous a donné vingt mille francs?

PAMÉLA.

Ah! Monsieur! il me les a confiés! ils sont là... Je les remettrais à

la famille s’il mourait; mais il ne mourra pas! dites? vous devez le

savoir?

DUPRÉ.

Mon enfant, songez que toute votre vie, peut-être votre bonheur,

dépendent de la vérité de vos réponses... répondez-moi comme si vous

étiez devant Dieu.

PAMÉLA.

Oui, Monsieur.

DUPRÉ.

Vous n’avez jamais aimé personne?

PAMÉLA.

Personne!

DUPRÉ.

Vous craignez!... voyons, je vous intimide... je n’ai pas votre

confiance.

PAMÉLA.

Oh! si Monsieur, je vous jure!... depuis que nous sommes à Paris, je

n’ai pas quitté ma mère, et je ne songeais qu’à mon travail et à mon

devoir... Ici, tout à l’heure, j’étais tremblante, interdite!... mais

près de vous, Monsieur, je ne sais ce que vous m’inspirez, j’ose tout

vous dire... Eh bien, oui, j’aime Jules; je n’ai aimé que lui, et je le

suivrais au bout du monde! Vous m’avez dit de parler comme devant Dieu.

DUPRÉ.

Eh bien, c’est à votre cœur que je m’adresse!... accordez-moi ce que

vous avez refusé à d’autres... dites la vérité! à la face de la justice

il n’y a que vous qui puissiez le sauver!... Vous l’aimez, Paméla; je

comprends qu’il vous en coûte d’avouer...

PAMÉLA.

Mon amour pour lui?... Et si j’y consentais, il serait sauvé?

DUPRÉ.

Oh! j’en réponds!

PAMÉLA.

Eh bien?

DUPRÉ.

Mon enfant!

PAMÉLA.

Eh bien... il est sauvé.

DUPRÉ, =avec intention=.

Mais... vous serez compromise...

PAMÉLA.

Mais... puisque c’est pour lui!

DUPRÉ, =à part=.

Je ne mourrai donc pas sans avoir vu de mes yeux une belle et noble

franchise, sans calculs et sans arrière-pensée! =(Haut.)= Paméla, vous

êtes une bonne et généreuse fille.

PAMÉLA.

Je le sais bien... ça console de bien des petites misères, allez,

Monsieur.

DUPRÉ.

Mon enfant, ce n’est pas tout!... vous êtes franche comme l’acier, vous

êtes vive, et pour réussir... il faut de l’assurance... une volonté...

PAMÉLA.

Oh! Monsieur! vous verrez!

DUPRÉ.

N’allez pas vous troubler... osez tout avouer... Courage! Figurez-vous

la cour d’assises, le président, l’avocat général, l’accusé, moi, au

barreau; le jury est là... N’allez pas vous épouvanter... Il y aura

beaucoup de monde.

PAMÉLA.

Ne craignez rien.

DUPRÉ.

Un huissier vous a introduite; vous avez décliné vos noms et

prénoms!... Enfin le président vous demande depuis quand vous

connaissez l’accusé Rousseau... que répondez-vous?

PAMÉLA.

La vérité!... Je l’ai rencontré un mois environ avant son arrestation,

à l’Ile d’Amour, à Belleville.

DUPRÉ.

En quelle compagnie était-il?

PAMÉLA.

Je n’ai fait attention qu’à lui.

DUPRÉ.

Vous n’avez pas entendu parler politique?

PAMÉLA, =étonnée=.

O Monsieur! les juges doivent penser que la politique est bien

indifférente à l’Ile d’Amour.

DUPRÉ.

Bien, mon enfant; mais il vous faudra dire tout ce que vous savez sur

Jules Rousseau!

PAMÉLA.

Théâtre · 第 14 / 30 段