d’amour... Ce n’est pas le cœur que je perds, mais la tête, aussitôt
qu’il s’agit de vous. Ne sais-je pas que vous êtes aussi sage que
belle? que vous avez dans l’âme encore plus de trésors que vous n’en
portez? Aussi... tenez, vous avez raison, j’entendrais dix voix, je
verrais dix hommes là, que ça ne me ferait rien... mais un...
PAMÉLA.
Eh bien?
JOSEPH.
Un... ça me gênerait davantage. Mais je m’en vais; c’est pour rire
que je vous dis tout ça... je sais bien que vous allez être seule. A
revoir, mademoiselle Paméla; je m’en vas... j’ai confiance.
PAMÉLA, =à part=.
Il se doute de quelque chose.
JOSEPH, =à part=.
Il y a quelqu’un ici... je cours tout dire au père et à la mère Giraud.
=(Haut.)= A revoir, mademoiselle Paméla. =(Il sort.)=
SCÈNE II.
PAMÉLA, JULES.
PAMÉLA.
Monsieur Adolphe, vous voyez à quoi vous m’exposez... Le pauvre
garçon est un ouvrier plein de cœur; il a un oncle assez riche pour
l’établir; il veut m’épouser, et en un moment j’ai perdu mon avenir...
et pour qui? je ne vous connais pas, et à la manière dont vous jouez
l’existence d’une jeune fille qui n’a pour elle que sa bonne conduite,
je devine que vous vous en croyez le droit... Vous êtes riche, et vous
vous moquez des gens pauvres!
JULES.
Non, ma chère Paméla... je sais qui vous êtes, et je vous ai
appréciée... Je vous aime, je suis riche, et nous ne nous quitterons
jamais. Ma voiture de voyage est chez un ami, à la porte Saint-Denis;
nous irons la prendre à pied; je vais m’embarquer pour l’Angleterre.
Venez, je vous expliquerai mes intentions, car le moindre retard
pourrait m’être fatal.
PAMÉLA.
Quoi?
JULES.
Et vous verrez...
PAMÉLA.
Etes-vous dans votre bon sens, monsieur Adolphe? Après m’avoir suivie
depuis un mois, m’avoir vue deux fois au bal, et m’avoir écrit des
déclarations comme les jeunes gens de votre sorte en font à toutes les
femmes, vous venez me proposer de but en blanc un enlèvement?
JULES.
Ah! mon Dieu! pas un instant de retard! vous vous repentiriez de ceci
toute votre vie, et vous vous apercevrez trop tard de la perte que vous
aurez faite.
PAMÉLA.
Mais, Monsieur, tout peut se dire en deux mots.
JULES.
Non... quand il s’agit d’un secret d’où dépend la vie de plusieurs
hommes.
PAMÉLA.
Mais, Monsieur, s’il s’agit de vous sauver la vie, quoique je n’y
comprenne rien, et qui que vous soyez, je ferai bien des choses;
mais de quelle utilité puis-je vous être dans votre fuite? pourquoi
m’emmener en Angleterre?
JULES.
Mais, enfant!... l’on ne se défie pas de deux amants qui s’enfuient!...
et enfin, je vous aime assez pour oublier tout, et encourir la colère
de mes parents... une fois mariés à Gretna-Green...
PAMÉLA.
Ah! mon Dieu!... moi, je suis toute bouleversée! un beau jeune homme
qui vous presse... vous supplie... et qui parle d’épouser...
JULES.
On monte... Je suis perdu!... vous m’avez livré!...
PAMÉLA.
Monsieur Adolphe, vous me faites peur! que peut-il donc vous
arriver?... Attendez... je vais voir.
JULES.
En tout cas, prenez ces vingt mille francs sur vous, ils seront plus
en sûreté qu’entre les mains de la justice... Je n’avais qu’une
demi-heure... et... tout est dit!
PAMÉLA.
Ne craignez rien... c’est mon père et ma mère!...
JULES.
Vous avez de l’esprit comme un ange... Je me fie à vous... mais songez
qu’il faut sortir d’ici, sur-le-champ, tous deux; et je vous jure sur
l’honneur qu’il n’en résultera rien que de bon pour vous.
SCÈNE III.
PAMÉLA, GIRAUD =et= MADAME GIRAUD.
PAMÉLA.
C’est décidément un homme en danger... et qui m’aime... deux raisons
pour que je m’intéresse à lui!...
MADAME GIRAUD.
Eh bien! Paméla, toi, la consolation de tous nos malheurs, l’appui de
notre vieillesse, notre seul espoir!
GIRAUD.
Une fille élevée dans des principes sévères.
MADAME GIRAUD.
Te tairas-tu, Giraud?... tu ne sais ce que tu dis.
GIRAUD.
Oui, madame Giraud.
MADAME GIRAUD.
Enfin, Paméla, tu étais citée dans tout le quartier, et tu pouvais
devenir utile à tes parents dans leurs vieux jours!...
GIRAUD.
Digne du prix de vertu!...
PAMÉLA.
Mais je ne sais pas pourquoi vous me grondez?
MADAME GIRAUD.
Joseph vient de nous dire que tu cachais un homme chez toi.
GIRAUD.
Oui... une voix.
MADAME GIRAUD.
Silence, Giraud!... Paméla, n’écoutez pas votre père!
PAMÉLA.
Et vous, ma mère, n’écoutez pas Joseph.
GIRAUD.
Que te disais-je dans l’escalier, madame Giraud? Paméla sait combien
nous comptons sur elle... elle veut faire un bon mariage, autant
pour nous que pour elle; son cœur saigne de nous voir portiers,
nous, l’auteur de ses jours!... elle est trop sensée pour faire une
sottise... N’est-ce pas, mon enfant, tu ne démentiras pas ton père?
MADAME GIRAUD.
Tu n’as personne, n’est-ce pas, mon amour? car une jeune ouvrière qui
a quelqu’un chez elle, à dix heures du soir... enfin... il y a de quoi
perdre...
PAMÉLA.
Mais il me semble que si j’avais quelqu’un vous l’auriez vu passer.
GIRAUD.
Elle a raison.
MADAME GIRAUD.
Elle ne répond pas _ad rem_... Ouvre-moi la porte de cette chambre...
PAMÉLA.
Ma mère, arrêtez... vous ne pouvez entrer là, vous n’y entrerez pas!...
Écoutez-moi: comme je vous aime, ma mère, et vous, mon père, je n’ai
rien à me reprocher!... et j’en fais serment devant Dieu!... cette
confiance que vous avez eue si longtemps en votre fille, vous ne la lui
retirerez pas en un instant!...
MADAME GIRAUD.
Mais pourquoi ne pas nous dire?
PAMÉLA, =à part=.
Impossible!... s’ils voyaient ce jeune homme, bientôt tout le monde
saurait...
GIRAUD, =l’interrompant=.
Nous sommes ses père et mère, et il faut voir!...
PAMÉLA.
Pour la première fois, je vous désobéis!... mais vous m’y forcez!...
ce logement, je le paye du fruit de mon travail!... Je suis majeure...
maîtresse de mes actions.
MADAME GIRAUD.
Ah! Paméla!... vous en qui nous avions mis toutes nos espérances!...
GIRAUD.
Mais tu te perds!... et je resterai portier durant mes vieux jours!
PAMÉLA.
Ne craignez rien!... oui, il y a quelqu’un ici; mais silence!... vous
allez retourner à la loge, en bas... vous direz à Joseph qu’il ne sait
ce qu’il dit, que vous avez fouillé partout, qu’il n’y a personne chez
moi; vous le renverrez... alors, vous verrez ce jeune homme; vous
saurez ce que je compte faire... et vous garderez le plus profond
secret sur tout ceci.
GIRAUD.
Malheureuse!... pour quoi prends-tu ton père? =(Il aperçoit les billets
de banque sur la table.)= Ah! qu’est-ce que c’est que cela? des billets
de banque!
MADAME GIRAUD.
Des billets!... =(Elle s’éloigne de Paméla.)= Paméla, d’où avez-vous
cela?
PAMÉLA.
Je vous l’écrirai.
GIRAUD.
Nous l’écrire!... elle va donc se faire enlever?
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, JOSEPH BINET, =entrant=.
JOSEPH.
J’étais bien sûr que c’était pas grand’chose de bon... c’est un chef de
voleurs, un brigand... La gendarmerie, la police, la justice, tout le
tremblement, la maison est cernée!
JULES, =paraissant=.
Je suis perdu!
PAMÉLA.
J’ai fait tout ce que j’ai pu!
GIRAUD.
Ah! ça, qui êtes-vous, Monsieur?
JOSEPH.
Êtes-vous un...
MADAME GIRAUD.
Parlez!
JULES.
Sans cet imbécile, j’étais sauvé!... vous aurez la perte d’un homme à
vous reprocher.
PAMÉLA.
Monsieur Adolphe, êtes-vous innocent?
JULES.
Oui!
PAMÉLA.
Que faire? =(Indiquant la lucarne.)= Ah! par ici; nous allons déjouer
leurs poursuites? =(Elle ouvre la lucarne qui est occupée par des
agents.)=
JULES.
Il n’est plus temps!... Secondez-moi seulement... voici ce que vous
direz: Je suis l’amant de votre fille, et je vous la demande en
mariage... Je suis majeur... Adolphe Durand, fils d’un riche négociant
de Marseille.
GIRAUD.
Un amour légitime et riche!... Jeune homme, je vous prends sous ma
protection.
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, LE COMMISSAIRE, LE CHEF DE LA POLICE, =LES SOLDATS=.
GIRAUD.
Monsieur, de quel droit entrez-vous dans une maison habitée... dans le
domicile d’une enfant paisible?...
JOSEPH.
Oui, de quel droit?
LE COMMISSAIRE.
Jeune homme, ne vous inquiétez pas de notre droit!... vous étiez tout à
l’heure très-complaisant, en nous indiquant où pouvait être l’inconnu,
et vous voilà bien hostile.
PAMÉLA.
Mais que cherchez-vous? que voulez-vous?
LE COMMISSAIRE.
Vous savez donc que nous cherchons quelqu’un?
GIRAUD.
Monsieur, ma fille n’a pas d’autre personne avec elle que son futur
époux, monsieur...
LE COMMISSAIRE.
M. Rousseau.
PAMÉLA.
Monsieur Adolphe Durand.
GIRAUD.
Rousseau, connais pas... Monsieur est M. Adolphe Durand.
MADAME GIRAUD.
Fils d’un négociant respectable de Marseille.
JOSEPH.
Ah! vous me trompiez!... ah!... voilà le secret de votre froideur,
Mademoiselle, et monsieur est...
LE COMMISSAIRE, =au chef de la police=.
Ce n’est donc pas lui?
LE CHEF.
Mais si... J’en suis sûr!... =(Aux gendarmes.)= Exécutez mes ordres.
JULES.
Monsieur... je suis victime de quelque méprise... Je ne me nomme pas
Jules Rousseau.
LE CHEF.
Ah! vous savez son prénom, que personne de nous n’a dit encore.
JULES.
Mais j’en ai entendu parler... Voici mes papiers, qui sont parfaitement
en règle.
LE COMMISSAIRE.
Voyons, Monsieur!
GIRAUD.
Messieurs, je vous assure et vous affirme...
LE CHEF.
Si vous continuez sur ce ton, et que vous vouliez nous faire croire que
monsieur est M. Adolphe Durand, fils d’un négociant de...
MADAME GIRAUD.
De Marseille...
LE CHEF.
Vous pourriez être tous arrêtés comme ses complices, écroués à la
Conciergerie ce soir, et impliqués dans une affaire d’où l’on ne se
sauvera pas facilement... Tenez-vous à votre personne?
GIRAUD.
Beaucoup!
LE CHEF.
Eh bien! taisez-vous.
MADAME GIRAUD.
Tais-toi donc, Giraud.
PAMÉLA.
Mon Dieu! pourquoi ne l’ai-je pas cru sur-le-champ?
LE COMMISSAIRE, =à ses agents=.
Fouillez Monsieur! =(On tend à l’agent le mouchoir de Jules.)=
LE CHEF.
Marqué d’un J et d’un R... Mon cher Monsieur, vous n’êtes pas très-rusé!
JOSEPH.
Qu’est-ce qu’il peut avoir fait?... est-ce que vous en seriez, mamzelle?
PAMÉLA.
Vous serez cause de sa perte... ne me reparlez jamais!
LE CHEF.
Monsieur, voici la carte à payer de votre dîner... vous avez dîné au
Palais-Royal, aux Frères-Provençaux... vous y avez écrit un billet au
crayon, et ce billet vous l’avez envoyé ici par un de vos amis, M.
Adolphe Durand, qui vous a prêté son passe-port... nous sommes sûrs de
votre identité; vous êtes M. Jules Rousseau.
JOSEPH.
Le fils du riche M. Rousseau, pour qui nous avons un ameublement.
LE COMMISSAIRE.
Taisez-vous!
LE CHEF.
Suivez-nous!
JULES.
Allons, Monsieur! =(A Giraud et à sa femme.)= Pardonnez-moi l’ennui
que je vous cause... et vous, Paméla, ne m’oubliez pas! Si vous ne me
revoyez plus, gardez ce que je vous ai remis et soyez heureuse.
GIRAUD.
Seigneur, mon Dieu!
PAMÉLA.
Pauvre Adolphe!
LE COMMISSAIRE, =aux agents=.
Restez... nous allons visiter cette mansarde et vous interroger tous!
JOSEPH BINET, =avec horreur=.
Ah! ah!... elle me préférait un malfaiteur!
=Jules est remis aux mains des agents, et le rideau baisse.=
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
=Le théâtre représente un salon. Antoine est occupé à parcourir les
journaux.=
SCÈNE PREMIÈRE.
ANTOINE, JUSTINE.
JUSTINE.
Eh bien! Antoine, avez-vous lu les journaux?
ANTOINE.
N’est-ce pas une pitié, que nous autres domestiques nous ne puissions
savoir ce qui se passe relativement à M. Jules que par les journaux?
JUSTINE.
Mais, monsieur, madame et mademoiselle du Brocard, leur sœur, ne savent
rien... M. Jules a été pendant trois mois... comment ils appellent
cela... être au secret?
ANTOINE.
Il paraît que le coup était fameux, il s’agissait de remettre l’autre...
JUSTINE.
Dire qu’un jeune homme qui n’avait qu’à s’amuser, qui devait un jour
avoir les vingt mille livres de rente de sa tante, et la fortune de
ses père et mère, qui va bien au double, se soit fourré dans une
conspiration!
ANTOINE.
Je l’en estime, car c’était pour ramener l’empereur!... Faites-moi
couper le cou si vous voulez... Nous sommes seuls... vous n’êtes pas de
la police: Vive l’empereur!
JUSTINE.
Taisez-vous donc, vieille bête!... si l’on vous entendait, on nous
arrêterait.
ANTOINE.
Je n’ai pas peur, Dieu merci!... mes réponses au juge d’instruction ont
été solides; je n’ai pas compromis M. Jules, comme les traîtres qui
l’ont dénoncé.
JUSTINE.
Mademoiselle du Brocard, qui doit avoir de fameuses économies, pourrait
le faire sauver, avec tout son argent.
ANTOINE.
Ah! ouin!... depuis l’évasion de Lavalette, c’est impossible! ils sont
devenus extrêmement difficiles aux portes des prisons, et ils n’étaient
pas déjà si commodes... M. Jules la gobera, voyez-vous; ça sera un
martyr. J’irai le voir. =(On sonne. Antoine sort.)=
JUSTINE.
Il l’ira voir! quand on a connu quelqu’un, je ne sais pas comment on a
le cœur de... Moi, j’irai à la cour d’assises; ce pauvre enfant, je lui
dois bien cela.
SCÈNE II.
DUPRÉ, ANTOINE, JUSTINE.
ANTOINE, =à part, voyant entrer Dupré=.
Ah! l’avocat. =(Haut.)= Justine, allez prévenir madame. =(A part.)=
L’avocat ne me paraît pas facile. =(Haut.)= Monsieur, y a-t-il quelque
espoir de sauver ce pauvre M. Jules?
DUPRÉ.
Vous aimez donc beaucoup votre jeune maître?
ANTOINE.
C’est si naturel!
DUPRÉ.
Que feriez-vous pour le sauver?
ANTOINE.
Tout, Monsieur!
DUPRÉ.
Rien!
ANTOINE.
Rien!... Je témoignerai tout ce que vous voudrez.
DUPRÉ.
Si l’on vous prenait en contradiction avec ce que vous avez déjà
dit, et qu’il en résultât un faux témoignage, savez-vous ce que vous
risqueriez?
ANTOINE.
Non, Monsieur.
DUPRÉ.
Les galères?
ANTOINE.
Monsieur, c’est bien dur!
DUPRÉ.
Vous aimeriez mieux le servir sans vous compromettre.
ANTOINE.
Y a-t-il un autre moyen?
DUPRÉ.
Non.
ANTOINE.
Eh bien! je me risquerai.
DUPRÉ, =à part=.
Du dévouement!
ANTOINE.
Monsieur ne peut pas manquer de me faire des rentes.
JUSTINE.
Voici madame.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, MADAME ROUSSEAU.
MADAME ROUSSEAU, =à Dupré=.
Ah! Monsieur, nous vous attendions avec une impatience! =(A Antoine.)=
Antoine! vite, prévenez mon mari. =(A Dupré.)= Monsieur, je n’espère
plus qu’en vous.
DUPRÉ.
Croyez, Madame, que j’entreprendrai tout...
MADAME ROUSSEAU.
Oh! merci... et d’ailleurs Jules n’est pas coupable... lui
conspirer!... un pauvre enfant, comment peut-on le craindre, quand au
moindre reproche il reste tremblant devant moi... moi, sa mère! Ah!
Monsieur, dites que vous me le rendrez.
ROUSSEAU, =entrant, à Antoine=.
Oui, le général Verby... Je l’attends dès qu’il viendra. =(A Dupré.)=
Eh bien! mon cher monsieur Dupré...
DUPRÉ.
La bataille commence sans doute demain; aujourd’hui les préparatifs,
l’acte d’accusation.
ROUSSEAU.
Mon pauvre Jules a-t-il donné prise?...
DUPRÉ.
Il a tout nié... et a parfaitement joué son rôle d’innocent; mais nous
ne pourrons opposer aucun témoignage à ceux qui l’accablent.
ROUSSEAU.
Ah! Monsieur, sauvez mon fils, et la moitié de ma fortune est à vous.
DUPRÉ.
Si j’avais toutes les moitiés de fortune qu’on m’a promises... je
serais trop riche.
ROUSSEAU.
Douteriez-vous de ma reconnaissance?
DUPRÉ.
J’attendrai les résultats, Monsieur.
MADAME ROUSSEAU.
Prenez pitié d’une pauvre mère!
DUPRÉ.
Madame, je vous le jure, rien n’excite plus ma curiosité, ma sympathie,
qu’un sentiment réel, et à Paris le vrai est si rare, que je ne saurais
rester insensible à la douleur d’une famille menacée de perdre un fils
unique... Comptez sur moi.
ROUSSEAU.
Ah! Monsieur!...
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, LE GÉNÉRAL DE VERBY, MADAME DU BROCARD.
MADAME DU BROCARD, =amenant de Verby=.
Venez, mon cher général.
DE VERBY, =saluant Dupré=.
Ah! Monsieur... je viens seulement d’apprendre...
ROUSSEAU, =présentant Dupré à de Verby=.
Général, M. Dupré. =(Dupré et de Verby se saluent.)=
DUPRÉ, =à part, pendant que de Verby parle à Rousseau=.
Le général d’antichambre; sans autre capacité que le nom de son frère,
gentilhomme de la chambre: il ne me paraît pas être ici pour rien...
DE VERBY, =à Dupré=.
Monsieur est, selon ce que je viens d’entendre, chargé de la défense de
M. Jules Rousseau dans la déplorable affaire...
DUPRÉ.
Oui, Monsieur... une déplorable affaire, car les vrais coupables ne
sont pas en prison; la justice sévira contre les soldats, et les chefs
sont, comme toujours, à l’écart... Vous êtes le général vicomte de
Verby?
DE VERBY.
Le général Verby... Je ne prends pas de titre... mes opinions... Sans
doute, vous connaissez l’instruction.
DUPRÉ.
Depuis trois jours seulement nous communiquons avec les accusés.
DE VERBY.
Et que pensez-vous de l’affaire?
TOUS.
Oui, parlez.
DUPRÉ.
D’après l’habitude que j’ai du Palais, je crois deviner qu’on espère
obtenir des révélations en offrant des commutations de peine aux
condamnés.
DE VERBY.
Les accusés sont tous des gens d’honneur.
ROUSSEAU.
Mais...
DUPRÉ.
Le caractère change en face de l’échafaud, surtout quand on a beaucoup
à perdre.
DE VERBY, =à part=.
On ne devrait conspirer qu’avec des gens qui n’ont pas un sou.
DUPRÉ.
J’engagerai mon client à tout révéler.
ROUSSEAU.
Sans doute.
MADAME DU BROCARD.
Certainement.
MADAME ROUSSEAU.
Il le faut.
DE VERBY, =inquiet=.
Il n’y a donc aucune chance de salut pour lui?
DUPRÉ.
Aucune! le parquet peut démontrer qu’il était du nombre de ceux qui ont
commencé l’exécution du complot.
DE VERBY.
J’aimerais mieux perdre la tête que l’honneur.
DUPRÉ.
C’est selon! si l’honneur ne vaut pas la tête.
DE VERBY.
Vous avez des idées...
ROUSSEAU.
Ce sont les miennes...
DUPRÉ.
Ce sont celles du plus grand nombre. J’ai vu faire beaucoup de choses
pour sauver la tête... Il y a des gens qui mettent les autres en avant,
qui ne risquent rien, et recueillent tout après le succès. Ont-ils de
l’honneur ceux-là? est-on tenu à quelque chose envers eux?
DE VERBY.
A rien; ce sont des misérables.
DUPRÉ, =à part=.
Il a bien dit cela... cet homme a perdu le pauvre Jules... je veillerai
sur lui.
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, ANTOINE, =puis= JULES, =amené par des agents=.
ANTOINE.
Madame... Monsieur... une voiture vient de s’arrêter, des hommes en
descendent... M. Jules est avec eux; on l’amène.
M. =et= MADAME ROUSSEAU.
Mon fils!
MADAME DU BROCARD.
Mon neveu!
DUPRÉ.
Oui... sans doute, une visite... des recherches dans ses papiers...
ANTOINE.
Le voici!
JULES =paraît au fond, suivi par des agents et un juge d’instruction;
il court vers sa mère=.
Ma mère! ma bonne mère! =(Il embrasse sa mère.)= Ah! je vous revois!
=(A mademoiselle du Brocard.)= Ma tante!
MADAME ROUSSEAU.
Mon pauvre enfant! viens, viens... près de moi... ils n’oseront pas...
=(Aux agents qui s’avancent.)= Laissez!... Ah! laissez-le.
ROUSSEAU, =s’élançant vers eux=.
De grâce!...
DUPRÉ, =au juge d’instruction=.
Monsieur...
JULES.
Ma bonne mère, calmez-vous... Bientôt je serai libre... oui,
croyez-le... et nous ne nous quitterons plus.
ANTOINE, =à Rousseau=.
Monsieur, on demande à visiter la chambre de M. Jules.
ROUSSEAU, =au juge d’instruction=.
A l’instant, Monsieur... je vais moi-même... =(A Dupré, montrant
Jules.)= Ne le quittez pas!...
=(Il s’éloigne, conduisant le juge d’instruction, qui fait signe
aux agents de surveiller Jules.)=
JULES, =prenant la main de de Verby=.
Ah! général... =(A Dupré.)= Et vous, monsieur Dupré, si bon, si
généreux, vous êtes venu consoler ma mère... =(Bas.)= Ah! cachez-lui
le danger que je cours. =(Haut, regardant sa mère.)= Dites-lui la
vérité... dites-lui qu’elle n’a rien à craindre.
DUPRÉ.
Je lui dirai qu’elle peut vous sauver.
MADAME ROUSSEAU.
Moi!
MADAME DU BROCARD.
Comment?
DUPRÉ, =à madame Rousseau=.
En le suppliant de révéler le nom de ceux qui l’ont fait agir.
DE VERBY, =à Dupré=.
Monsieur...
MADAME ROUSSEAU.
Oui, oh! tu le dois... Je l’exige, moi, ta mère.
MADAME DU BROCARD.
Oui... mon neveu dira tout... entraîné par des gens qui maintenant
l’abandonnent, il peut à son tour...
DE VERBY, =bas à Dupré=.
Quoi! Monsieur, vous conseilleriez à votre client de trahir...
DUPRÉ, =vivement=.
Qui?...
DE VERBY, =troublé=.
Mais... ne peut-on trouver d’autres moyens?... M. Jules sait ce qu’un
homme de cœur se doit à lui-même.
DUPRÉ, =vivement, à part=.
C’est lui... j’en étais sûr!
JULES, =à sa mère et à sa tante=.
Jamais, dussé-je périr... je ne compromettrai personne...
=(Mouvement de joie de de Verby.)=
MADAME ROUSSEAU.
Ah! mon Dieu! =(Regardant les agents.)= Et pas moyen de le faire fuir!
MADAME DU BROCARD.
Impossible!
ANTOINE, =entrant=.
Monsieur Jules... c’est vous qu’on demande.
JULES.
J’y vais!
MADAME ROUSSEAU.
Ah! je ne te quitte pas.
=(Elle remonte et fait aux agents un geste de supplication.)=
MADAME DU BROCARD, =à Dupré, qui regarde attentivement de Verby=.
Monsieur Dupré, j’ai pensé qu’il serait...
DUPRÉ, =l’interrompant=.
Plus tard... Mademoiselle, plus tard.
=(Il la conduit vers Jules, qui sort avec sa mère, suivi des agents.)=
SCÈNE VI.
DUPRÉ, DE VERBY.
DE VERBY, =à part=.
Ces gens sont tombés sur un avocat riche, sans ambition... et d’une
bizarrerie...
DUPRÉ, =redescendant et regardant de Verby, à part=.
Maintenant, il me faut ton secret! =(Haut.)= Vous vous intéressez
beaucoup à mon client, Monsieur.
DE VERBY.
Beaucoup!
DUPRÉ.
Je suis encore à comprendre quel intérêt a pu le conduire, riche,
jeune, aimant le plaisir, à se jeter dans une conspiration...
DE VERBY.
La gloire!
DUPRÉ, =souriant=.
Ne dites pas ces choses-là à un avocat qui depuis vingt ans pratique le
Palais; qui a trop étudié les hommes et les affaires pour ne pas savoir
que les plus beaux motifs ne servent qu’à déguiser les plus petites
choses, et qui n’a pas encore rencontré de cœurs exempts de calculs.
DE VERBY.
Et plaidez-vous gratis?
DUPRÉ.
Souvent; mais je ne plaide que selon mes convictions...
DE VERBY.
Monsieur est riche?
DUPRÉ.
J’avais de la fortune; sans cela, et dans le monde comme il est,
j’eusse été droit à l’hôpital.
DE VERBY.
C’est donc par conviction que vous avez accepté la cause du jeune
Rousseau?
DUPRÉ.
Je le crois la dupe de gens situés dans une région supérieure, et
j’aime les dupes quand elles le sont noblement et non victimes de
secrets calculs... car nous sommes dans un siècle où la dupe est aussi
avide que celui qui l’exploite...
DE VERBY.
Monsieur appartient, je le vois, à la secte des misanthropes.
DUPRÉ.
Je n’estime pas assez les hommes pour les haïr, car je n’ai rencontré
personne que je pusse aimer... Je me contente d’étudier mes semblables;
je les vois tous jouant des comédies avec plus ou moins de perfection.
Je n’ai d’illusion sur rien, il est vrai, mais je ris comme un
spectateur du parterre quand il s’amuse... seulement je ne siffle pas,
je n’ai pas assez de passion pour cela.
DE VERBY, =à part=.
Comment influencer un pareil homme? =(Haut.)= Mais, Monsieur, vous avez
cependant besoin des autres.
DUPRÉ.
Jamais!
DE VERBY.
Mais vous souffrez quelquefois.
DUPRÉ.
J’aime alors à être seul... D’ailleurs, à Paris, tout s’achète, même
les soins; croyez-moi, je vis parce que c’est un devoir... J’ai essayé
de tout... charité, amitié, dévouement... les obligés m’ont dégoûté du
bienfait, et certains philanthropes de la bienfaisance; de toutes les
duperies, celle du sentiment est la plus odieuse.
DE VERBY.
Et la patrie, Monsieur?
DUPRÉ.
Oh! c’est bien peu de chose, Monsieur, depuis qu’on a inventé
l’humanité.
DE VERBY, =découragé=.
Ainsi, Monsieur, vous voyez dans Jules Rousseau un jeune enthousiaste?
DUPRÉ.
Non, Monsieur, un problème à résoudre, et grâce à vous, j’y
parviendrai. =(Mouvement de de Verby.)= Tenez, parlons franchement...
je ne vous crois pas étranger à tout ceci.
DE VERBY.
Monsieur...
DUPRÉ.
Vous pouvez sauver ce jeune homme.
DE VERBY.
Moi! comment?
DUPRÉ.
Par votre témoignage corroboré de celui d’Antoine, qui m’a promis...
DE VERBY.
J’ai des raisons pour ne pas paraître.....
DUPRÉ.
Ainsi... vous êtes de la conspiration.
DE VERBY.
Monsieur...
DUPRÉ.
Vous avez entraîné ce pauvre enfant.
DE VERBY.
Monsieur, ce langage...
DUPRÉ.
N’essayez pas de me tromper! Mais par quels moyens l’avez-vous séduit?
Il est riche, il n’a besoin de rien.
DE VERBY.
Écoutez, Monsieur... si vous dites un mot...
DUPRÉ.
Oh! ma vie ne sera jamais une considération pour moi!
DE VERBY.
Monsieur, vous savez très-bien que Jules s’en tirera, et vous lui
feriez perdre, s’il ne se conduisait pas bien, la main de ma nièce,
l’héritière du titre de mon frère, le gentilhomme de la chambre.
DUPRÉ.
Il est dit que ce jeune homme est encore un calculateur! Pensez,
Monsieur, à ce que je vous propose. Vous avez des amis puissants, et
c’est pour vous un devoir!...
DE VERBY.
Un devoir! Monsieur, je ne vous comprends pas.
DUPRÉ.