d’instruction; je ne savais rien de la conspiration, et j’ai été dans
le plus grand étonnement quand on est venu l’arrêter chez moi; à preuve
que j’ai craint que M. Jules ne fût un voleur, et que je lui en fais
mes excuses.
DUPRÉ.
Il faut avouer que depuis le temps de votre liaison avec ce jeune
homme, il est constamment venu vous voir... il faudra déclarer...
PAMÉLA.
La vérité, toujours!... il ne me quittait pas! il venait me voir par
amour, je le recevais par amitié, et je lui résistais par devoir.
DUPRÉ.
Et plus tard?
PAMÉLA, =se troublant=.
Plus tard!
DUPRÉ.
Vous tremblez? prenez garde!... tout à l’heure vous m’avez promis
d’être vraie!
PAMÉLA, =à part=.
Vraie! ô mon Dieu!
DUPRÉ.
Moi aussi, je m’intéresse à ce jeune homme; mais je reculerais devant
une imposture. Coupable, je le défendrais par devoir... innocent, sa
cause sera la mienne. Oui, sans doute, Paméla, ce que j’exige de vous
est un grand sacrifice, mais il le faut. Les visites que vous faisait
Jules avaient lieu le soir et à l’insu de vos parents!
PAMÉLA.
Oh! mais jamais! jamais!
DUPRÉ.
Comment! Mais alors plus d’espoir.
PAMÉLA, =à part=.
Plus d’espoir! Lui ou moi perdu. =(Haut.)= Monsieur, rassurez-vous;
j’ai peur parce que le danger n’est pas là!... mais quand je serai
devant ses juges!... quand je le verrai, lui, Jules... et que son salut
dépendra de moi...
DUPRÉ.
Oh! bien... bien... mais ce qu’il faut surtout qu’on sache, c’est que
le 24 au soir il est venu ici... Oh! alors je triomphe, je le sauve;
autrement je ne réponds de rien... il est perdu.
PAMÉLA, =à part, très-émue, puis haut, avec exaltation=.
Lui, Jules! oh! non, ce sera moi! Pardonnez-moi, mon Dieu! Eh bien!
oui, oui!... il est venu le 24... c’est le jour de ma fête... Je me
nomme Louise Paméla... et il n’a pas manqué de m’apporter un bouquet en
cachette de mon père et de ma mère; il est venu le soir, tard, et près
de moi... Ah! ah! ne craignez rien, Monsieur... vous voyez, je dirai
tout... =(A part.)= Tout ce qui n’est pas vrai!...
DUPRÉ.
Il sera sauvé! =(Rousseau paraît au fond.)= Ah! Monsieur! =(Courant à
la porte de gauche.)= Venez, venez remercier votre libératrice.
SCÈNE VI.
ROUSSEAU, DE VERBY, MADAME DU BROCARD, GIRAUD, MADAME GIRAUD,
=puis= BINET.
TOUS.
Elle consent?
ROUSSEAU.
Vous sauvez mon fils! je ne l’oublierai jamais.
MADAME DU BROCARD.
Nous sommes tout à vous, mon enfant, et à toujours.
ROUSSEAU.
Ma fortune sera la vôtre.
DUPRÉ.
Je ne vous dis rien, moi, mon enfant!... Nous nous reverrons!...
BINET, =sortant vivement du cabinet=.
Un moment!... un moment! J’ai tout entendu... et vous croyez que je
souffrirai ça? J’étais ici, caché... Paméla que j’ai aimée au point
d’en faire ma femme, vous voudriez lui laisser dire... =(A Dupré.)=
C’est comme ça que vous gagnez mes quatorze cents francs, vous? Moi
aussi j’irai au tribunal, et je dirai que tout ça est un mensonge.
TOUS.
Grand Dieu!
DUPRÉ.
Malheureux!
DE VERBY.
Si tu dis un mot...
BINET.
Oh! je n’ai pas peur.
DE VERBY, =à Rousseau et à madame du Brocard=.
Il n’ira pas!... s’il le faut, je le ferai suivre, et j’aposterai des
gens qui l’empêcheront d’entrer.
BINET.
Ah bah! =(Entre un huissier qui s’avance vers Dupré.)=
DUPRÉ.
Que voulez-vous?
L’HUISSIER.
Je suis l’huissier audiencier de la cour d’assises... Mademoiselle
Paméla Giraud! =(Paméla s’avance.)= En vertu du pouvoir discrétionnaire
de M. le président... vous êtes citée à comparaître demain à dix heures.
BINET, =à de Verby=.
Oh! oh! j’irai!
L’HUISSIER.
Le concierge m’a dit en bas que vous aviez ici M. Joseph Binet.
BINET.
Voilà! voilà!
L’HUISSIER.
Voici votre citation.
BINET.
Je vous disais bien que j’irais!...
=(L’huissier s’éloigne; tout le monde est effrayé des menaces de
Binet. Dupré veut lui parler, le fléchir, Binet s’échappe et sort.)=
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
=Cour de la Sainte-Chapelle, dans un salon de chez madame du Brocard.=
SCÈNE PREMIÈRE.
MADAME DU BROCARD, MADAME ROUSSEAU, ROUSSEAU, BINET, DUPRÉ, JUSTINE.
=Dupré est assis et parcourt son dossier.=
MADAME ROUSSEAU.
Monsieur Dupré!
DUPRÉ.
Oui, Madame; si j’ai quitté un instant votre fils, c’est que j’ai voulu
vous rassurer moi-même.
MADAME DU BROCARD.
Je vous le disais, ma sœur, il était impossible qu’on ne vînt pas
bientôt nous apprendre... Ici, chez moi, cour de la Sainte-Chapelle,
dans le voisinage du Palais, nous sommes à portée de savoir tout ce qui
se passe à la cour d’assises. Mais, asseyez-vous donc, M. Dupré. =(A
Justine.)= Justine, de l’eau sucrée,—vite... =(A Dupré.)= Ah! Monsieur,
nos remercîments.
ROUSSEAU.
Monsieur, vous avez plaidé!... =(A sa femme.)= Il a été magnifique!
DUPRÉ.
Monsieur...
BINET, =pleurant=.
Oui, vous avez été magnifique! il a été magnifique!
DUPRÉ.
Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, c’est cette enfant, cette
Paméla, qui a montré tant de courage.
BINET.
Et moi, donc!
MADAME ROUSSEAU.
Lui! =(A Dupré, montrant Binet.)= La menace qu’il nous a faite,
l’aurait-il réalisée?
DUPRÉ.
Non. Binet vous a servis.
BINET.
C’est votre faute!... sans vous... ah!... bien... J’arrive, bien décidé
à tout brouiller; mais de voir tout le monde, le président, les jurés,
la foule, un silence à faire peur!... je tremble un moment... pourtant
je prends une résolution... on m’interroge, je vas pour répondre, et
puis v’là que mes yeux rencontrent ceux de mademoiselle Paméla, tout
remplis de larmes... Je sens une barre là... De l’autre côté, je vois
M. Jules... un beau garçon, une tête superbe, mais bien exposée! un
air tranquille, il semblait être là par curiosité. Ça me démonte!
«N’ayez pas peur, me dit le président... parlez...» Je n’y étais
plus, moi! Cependant la crainte de me compromettre... et puis j’avais
juré de dire la vérité; ma foi! voilà Monsieur qui fixe sur moi un
œil... un œil qui semblait me dire... Je ne peux pas vous dire... ma
langue s’entortille... il me prend une sueur, mon cœur se gonfle, et
je me mets à pleurer comme un imbécile. Vous avez été magnifique...
alors, c’était fini, voyez-vous... il m’avait retourné complétement...
voilà que je patauge... je dis que le 24 au soir, à une heure indue,
j’ai surpris M. Jules chez Paméla... Paméla, que je devais épouser,
que j’aime encore... de sorte que, si je l’épouse, on dira dans le
quartier... voilà... Ça m’est égal! grand avocat! ça m’est égal! =(A
Justine.)= Donnez-moi de l’eau sucrée!
ROUSSEAU, MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD, =à Binet=.
Mon ami!... brave garçon!
DUPRÉ.
L’énergie de Paméla me donne bon espoir... Un moment j’ai tremblé
pendant sa déposition; le procureur général la pressait vivement et
refusait de croire à la vérité de son témoignage; elle a pâli! j’ai cru
qu’elle allait s’évanouir.
BINET.
Et moi, donc?
DUPRÉ.
Son dévouement a été complet... Vous ignorez tout ce qu’elle a fait
pour vous, moi-même elle m’a trompé... elle s’est accusée, elle était
innocente. Oh! j’ai tout deviné. Un seul instant elle a faibli; mais
un regard rapide jeté sur Jules, un feu subit remplaçant la pâleur qui
couvrait son visage, nous a fait deviner qu’elle le sauvait; malgré le
danger dont on la menaçait, une fois encore, à la face de tous, elle a
renouvelé son aveu, et elle est retombée en pleurant dans les bras de
sa mère.
BINET.
Oh! bon cœur, va!
DUPRÉ.
Mais je vous laisse; l’audience doit être reprise pour le résumé du
président.
ROUSSEAU.
Partons!
DUPRÉ.
Un moment! pensez à Paméla, cette jeune fille qui vient de compromettre
son honneur pour vous! pour lui!
BINET.
Quant à moi, je ne demande rien... Ah! Dieu! mais enfin, on m’a promis
quelque chose...
MADAME DU BROCARD =et= MADAME ROUSSEAU.
Ah! rien ne peut nous acquitter.
DUPRÉ.
Très-bien! venez, Messieurs, venez!
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, =excepté= DUPRÉ =et= ROUSSEAU.
MADAME DU BROCARD, =retenant Binet qui va sortir=.
Écoute!
BINET.
Plaît-il?
MADAME DU BROCARD.
Tu vois l’anxiété dans laquelle nous sommes; à la moindre circonstance
favorable, ne manque pas de nous en instruire.
MADAME ROUSSEAU.
Oui, tenez-nous au courant de tout.
BINET.
Soyez tranquille... Mais, voyez-vous, je n’aurai pas besoin de sortir
pour ça, parce que je tiens à tout voir, à tout entendre; seulement,
tenez, je suis placé près de cette fenêtre que vous voyez là-bas...
Eh bien! ne la perdez pas de vue, et s’il y a grâce, j’agiterai mon
mouchoir.
MADAME ROUSSEAU.
N’oubliez pas, surtout!
BINET.
Il n’y a pas de danger; je ne suis qu’un pauvre garçon, mais je sais ce
que c’est qu’une mère, allez!... vous m’intéressez, vrai! Pour vous,
pour Paméla, j’ai dit des choses... Mais que voulez-vous, quand on aime
les gens!... et puis... on m’a promis quelque chose... Comptez sur moi!
=(Il sort en courant.)=
SCÈNE III.
MADAME ROUSSEAU, MADAME DU BROCARD, JUSTINE.
MADAME ROUSSEAU.
Justine, ouvrez cette fenêtre, et guettez attentivement le signal que
nous a promis ce garçon... Mon Dieu! s’il allait être condamné!
MADAME DU BROCARD.
Monsieur Dupré nous a dit d’espérer.
MADAME ROUSSEAU.
Mais cette bonne, cette excellente Paméla... que faire pour elle?
MADAME DU BROCARD.
Il faut qu’elle soit heureuse! j’avoue que cette jeune personne est un
secours du ciel! il n’y a que le cœur qui puisse inspirer un pareil
sacrifice! il lui faut une fortune!... trente mille francs! trente
mille francs!... on lui doit la vie de Jules. =(A part.)= Pauvre
garçon, vivra-t-il? =(Elle regarde du côté de la fenêtre.)=
MADAME ROUSSEAU.
Eh bien! Justine?
JUSTINE.
Rien, Madame.
MADAME ROUSSEAU.
Rien encore... Oh! vous avez raison, ma sœur, il n’y a que le cœur
qui puisse dicter une pareille conduite. Je ne sais ce que mon mari
et vous, penseriez... mais la conscience et le bonheur de Jules avant
tout... et malgré cette brillante alliance avec les de Verby, si elle
aimait mon fils, si mon fils l’aimait!... Il me semble que j’ai vu
quelque chose...
MADAME DU BROCARD =et= JUSTINE.
Non! non!
MADAME ROUSSEAU.
Ah! répondez, ma sœur! elle l’a bien mérité, n’est-ce pas? Il vient!
=(Les deux femmes restées immobiles, se serrent la main en
tremblant.)=
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, DE VERBY.
JUSTINE, =au fond=.
Monsieur le général de Verby.
MADAME ROUSSEAU =et= MADAME DU BROCARD.
Ah!
DE VERBY.
Tout va bien! ma présence n’était plus nécessaire, et je suis revenu
près de vous. On espère beaucoup pour votre fils. Le résumé du
président semble pousser à l’indulgence.
MADAME ROUSSEAU, =avec joie=.
O mon Dieu!
DE VERBY.
Jules s’est bien conduit! mon frère, le comte de Verby, est dans les
meilleures dispositions à son égard. Ma nièce le trouve un héros, et
moi... et moi, je sais reconnaître le courage et l’honneur... Une fois
cette affaire assoupie, nous presserons le mariage.
MADAME ROUSSEAU.
Il faut pourtant vous avouer, Monsieur, que nous avons fait des
promesses à cette jeune fille.
MADAME DU BROCARD.
Laissez donc, ma sœur!
DE VERBY.
Sans doute; elle mérite... vous la payerez bien quinze ou vingt mille
francs... c’est honnête!
MADAME DU BROCARD.
Vous le voyez, ma sœur, M. de Verby est noble, généreux, et dès qu’il
pense que cette somme... Moi je trouve que c’est assez.
JUSTINE, =au fond=.
Voici M. Rousseau.
MADAME DU BROCARD.
Mon frère!
MADAME ROUSSEAU.
Mon mari!
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, ROUSSEAU.
DE VERBY, =à Rousseau=.
Bonne nouvelle?
MADAME ROUSSEAU.
Il est acquitté?
ROUSSEAU.
Non... mais le bruit se répand qu’il va l’être; les jurés délibèrent;
moi, je n’ai pas pu rester; la résolution m’a manqué... j’ai dit à
Antoine d’accourir dès que l’arrêt sera rendu.
MADAME ROUSSEAU.
Par cette fenêtre, nous saurons tout; nous sommes convenus d’un signal
avec ce garçon, Joseph Binet.
ROUSSEAU.
Ah! veillez bien, Justine...
MADAME ROUSSEAU.
Mais que fait Jules? qu’il doit souffrir!
ROUSSEAU.
Eh! non... le malheureux montre une fermeté qui me confond; il aurait
dû employer ce courage-là à autre chose qu’à conspirer... Nous mettre
dans une pareille position!... Je pouvais être un jour président du
tribunal de commerce.
DE VERBY.
Vous oubliez que notre alliance est au moins une compensation.
ROUSSEAU, =frappé d’un souvenir=.
Ah! général! quand je suis parti, Jules était entouré de ses amis,
de M. Dupré et de cette jeune Paméla. Mademoiselle votre nièce et
madame de Verby ont dû remarquer... Je compte sur vous pour effacer
l’impression, Monsieur.
=(Pendant que Rousseau parle au général, les femmes ont regardé si
le signal se donne.)=
DE VERBY.
Soyez tranquille!... Jules sera blanc comme neige!... Il est bien
important d’expliquer l’affaire de la grisette... autrement la
comtesse de Verby pourrait s’opposer au mariage... toute apparence
d’amourette disparaîtra... on n’y verra qu’un dévouement payé au poids
de l’or.
ROUSSEAU.
En effet, je remplirai mon devoir envers cette jeune fille... Je lui
donnerai huit ou dix mille francs... Il me semble que c’est bien!...
très-bien!...
MADAME ROUSSEAU, =contenue par madame du Brocard, éclate à ces derniers
mots=.
Ah! Monsieur!... et son honneur?
ROUSSEAU.
Eh bien!... on la mariera.
SCÈNE VI.
=LES MÊMES=, BINET.
BINET, =accourant=.
Monsieur! Madame!... de l’eau de Cologne! quelque chose... je vous en
prie!...
TOUS.
Quoi!... qu’y a-t-il?
BINET.
M. Antoine, votre domestique, amène ici mademoiselle Paméla.
ROUSSEAU.
Mais qu’est-il arrivé?...
BINET.
En voyant rentrer le jury, elle s’est trouvée mal!... le père et la
mère Giraud, qui étaient dans la foule à l’autre bout, n’ont pas pu
bouger... moi j’ai crié, et le président m’a fait mettre à la porte!...
MADAME ROUSSEAU.
Mais Jules!... mon fils!... qu’a dit le jury?
BINET.
Je n’en sais rien!... moi je n’ai vu que Paméla... votre fils, c’est
très-bien, je ne vous dis pas! mais écoutez donc, moi, Paméla...
DE VERBY.
Mais tu as dû voir sur la physionomie des jurés!...
BINET.
Ah! oui!... le monsieur... le chef du jury... avait l’air si triste...
si sévère!... que je crois bien!... =(Mouvement de terreur.)=
MADAME ROUSSEAU.
Mon pauvre Jules!
BINET.
Voilà M. Antoine et mademoiselle Paméla.
SCÈNE VII.
=LES MÊMES=, ANTOINE, PAMÉLA.
=On fait asseoir Paméla: tout le monde l’entoure, on lui fait respirer
des sels.=
MADAME DU BROCARD.
Ma chère enfant!
MADAME ROUSSEAU.
Ma fille!
ROUSSEAU.
Mademoiselle!
PAMÉLA.
Je n’ai pu résister! tant d’émotions... cette incertitude cruelle!
J’avais pris, repris de l’assurance... le calme de M. Jules pendant
qu’on délibérait, le sourire fixé sur ses lèvres, m’avaient fait
partager ce pressentiment de bonheur qu’il éprouvait!... Cependant
quand je regardais M. Dupré, sa figure morne, impassible!... me faisait
froid au cœur!... et puis cette sonnette annonçant le retour des
jurés, ce murmure d’anxiété qui parcourut la salle... je n’eus plus de
force!... une sueur froide inonda mon visage, et je m’évanouis.
BINET.
Moi, je criai, et on me jeta dehors.
DE VERBY, =à Rousseau=.
Si un malheur...
ROUSSEAU.
Monsieur...
DE VERBY, =à Rousseau et aux femmes=.
S’il devenait nécessaire d’interjeter un appel... =(montrant Paméla)=
peut-on compter sur... sur elle?
MADAME ROUSSEAU.
Sur elle?... toujours, j’en suis sûre.
MADAME DU BROCARD.
Paméla!
ROUSSEAU.
Dites... vous, qui vous êtes montrée si bonne, si généreuse!... si nous
avions besoin encore de votre dévouement, soutiendriez-vous...
PAMÉLA.
Tout, Monsieur!... Je n’ai qu’un but, une pensée unique!... c’est de
sauver M. Jules.
BINET, =à part=.
L’aime-t-elle! l’aime-t-elle!
ROUSSEAU.
Ah! tout ce que je possède est à vous.
=(On entend du bruit, des cris. Effroi.)=
TOUS.
Ce bruit!... =(Paméla se lève toute tremblante. Binet court près de
Justine à la fenêtre.)= Écoutez ces cris!
BINET.
Une foule de monde se précipite sur l’escalier du Palais!... On court
de ce côté.
JUSTINE =et= BINET.
Monsieur Jules!... Monsieur Jules!...
ROUSSEAU et MADAME ROUSSEAU.
Mon fils!
MADAME DU BROCARD =et= PAMÉLA.
Jules! =(Elles courent au devant de Jules.)=
DE VERBY.
Sauvé!!!
SCÈNE VIII.
=LES MÊMES=, JULES, =ramené par sa mère, sa tante et suivi de
ses amis=.
JULES. =Il se précipite dans les bras de sa mère; il ne voit pas
d’abord Paméla qui est dans un coin du théâtre, près de Binet.=
Ma mère!... ma tante!... mon bon père!... me voici rendu à la
liberté!... =(A M. de Verby et aux amis qui l’ont accompagné.)=
Général, et vous, mes amis, merci de votre intérêt!
MADAME ROUSSEAU.
Enfin, le voilà, mon enfant!... Je ne suis pas encore remise de mes
angoisses et de ma joie.
BINET, =à Paméla=.
Eh bien!... et vous? il ne vous dit rien... il ne vous voit seulement
pas!...
PAMÉLA.
Tais-toi, Joseph! tais-toi! =(Elle se recule vers le fond.)=
DE VERBY.
Non-seulement vous êtes sauvé, mais vous êtes élevé aux yeux de tous
ceux que cette affaire intéressait!... Vous avez montré une énergie,
une discrétion!... dont on vous saura gré.
ROUSSEAU.
Tout le monde s’est bien conduit... Antoine, tu t’es bien montré!... tu
mourras à notre service.
MADAME ROUSSEAU, =à Jules=.
Fais-moi remercier ton ami, M. Adolphe Durand.
=(Jules présente son ami.)=
JULES.
Oui... mais mon sauveur, mon ange gardien, c’est la pauvre Paméla!...
Comme elle a compris sa situation et la mienne!... quel dévouement!...
Ah! je me rappelle!... l’émotion, la crainte!... elle s’était
évanouie!... je cours... =(Madame Rousseau, qui, toute au retour de
Jules, n’a songé qu’à lui, cherche des yeux Paméla, l’aperçoit, l’amène
devant son fils, qui pousse un cri.)= Ah! Paméla!... Paméla!... ma
reconnaissance sera éternelle!...
PAMÉLA.
Ah! M. Jules!... que je suis heureuse!
JULES.
Oh!... nous ne quitterons plus!... n’est-ce pas ma mère? elle sera
votre fille.
DE VERBY, =à Rousseau, vivement=.
Ma sœur et ma nièce attendent une réponse; il faut intervenir,
Monsieur... Ce jeune homme a l’imagination vive, exaltée... il
peut manquer sa carrière pour de vains scrupules... par une sotte
générosité!...
ROUSSEAU, =embarrassé=.
C’est que...
DE VERBY.
Mais j’ai votre parole.
MADAME DU BROCARD.
Parlez, mon frère!
JULES.
Ah! répondez, ma mère, et joignez-vous à moi.
ROUSSEAU, =prenant la main de Jules=.
Jules!... je n’oublierai pas le service que nous a rendu cette jeune
fille... Je comprends ce que doit te dicter la reconnaissance; mais
tu le sais, le comte de Verby a notre parole; tu ne saurais légèrement
sacrifier ton avenir! Ce n’est pas l’énergie qui te manque... tu l’as
prouvé... et un jeune conspirateur doit être assez fort pour se tirer
d’une pareille affaire.
DE VERBY, =à Jules, de l’autre côté=.
Sans doute!... un futur diplomate ne saurait échouer ici!...
ROUSSEAU.
D’ailleurs, ma volonté...
JULES.
Mon père!
DUPRÉ, =paraissant=.
Jules! c’est encore à moi de vous défendre.
PAMÉLA =et= BINET.
M. Dupré!
JULES.
Mon ami!...
MADAME DU BROCARD.
Monsieur l’avocat!...
DUPRÉ.
Oh! je ne suis déjà plus mon cher Dupré.
MADAME DU BROCARD.
Oh! toujours!... avant de nous acquitter envers vous, nous avons dû
penser à cette jeune fille... et...
DUPRÉ, =l’interrompant froidement=.
Pardon, Madame...
DE VERBY.
Cet homme va tout brouiller!...
DUPRÉ, =à Rousseau=.
J’ai tout entendu... mon expérience est en défaut!... Je n’aurais pas
cru l’ingratitude si près du bienfait... Riche comme vous l’êtes...
comme le sera votre fils, quelle plus belle tâche avez-vous à remplir
que celle de satisfaire votre conscience?... En sauvant Jules,
elle s’est déshonorée!... Allons, Monsieur, l’ambition ne saurait
l’emporter!... Sera-t-il dit que cette fortune que vous avez acquise
si honorablement aura glacé en vous tous les sentiments, et que
l’intérêt seul... =(Il voit madame du Brocard faisant des signes à son
frère.)= Ah! très-bien, Madame!... c’est vous ici qui donnez le ton! et
j’oubliais, pour convaincre Monsieur, que vous seriez près de lui quand
je ne serais plus là.
MADAME DU BROCARD.
Nous sommes engagés envers M. le comte et madame la comtesse de
Verby!... Mademoiselle, qui toute sa vie peut compter sur moi, n’a pas
sauvé mon neveu à la condition de compromettre son avenir.
ROUSSEAU.
Il faut quelque proportion dans une alliance. Mon fils aura un jour
quatre-vingt mille livres de rente.
BINET, =à part=.
Ça me va, moi, j’épouserai!... Mais cet homme-là, ça n’est pas un père,
c’est un changeur.
DE VERBY, =à Dupré=.
Je pense, Monsieur, qu’on ne saurait avoir trop d’admiration pour
votre talent et d’estime pour votre caractère!... votre souvenir
sera religieusement gardé dans la famille Rousseau; mais ces débats
intérieurs ne sauraient avoir de témoins... Quant à moi, j’ai la parole
de M. Rousseau, je la réclame!... =(A Jules.)= Venez, mon jeune ami,
venez chez mon frère!... ma nièce vous attend!... demain nous signerons
le contrat. =(Paméla tombe sans force sur un fauteuil.)=
BINET.
Eh bien!... eh bien! mademoiselle Paméla!
DUPRÉ =et= JULES, =s’élançant vers elle=.
Ciel!
DE VERBY, =prenant la main de Jules=.
Venez... venez...
DUPRÉ.
Arrêtez! J’aurais voulu n’être pas seul à la protéger!... Eh bien! rien
n’est fini!... Paméla doit être arrêtée comme faux témoin! (=saisissant
la main de Verby)= et vous êtes tous perdus!... =(Il emmène Paméla.)=
BINET, =se cachant derrière le canapé=.
Ne dites pas que je suis là.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=La scène se passe chez Dupré, dans son cabinet: bibliothèque,
bureaux de chaque côté d’une fenêtre avec deux rideaux.=
SCÈNE PREMIÈRE.
DUPRÉ, PAMÉLA, GIRAUD, MADAME GIRAUD.
=Au lever du rideau, Paméla est assise dans un fauteuil, occupée
à lire; la mère Giraud est debout près d’elle; Giraud regarde les
tableaux du cabinet; Dupré se promène à grands pas; tout à coup il
s’arrête.=
DUPRÉ, =à Giraud=.
Et en venant ce matin, vous avez pris les précautions d’usage.
GIRAUD.
O Monsieur! vous pouvez être tranquille; quand je viens ici, je marche
la tête tournée derrière moi!... C’est que la moindre imprudence ferait
bien vite un malheur. Ton cœur t’a entraînée, ma fille; mais un faux
témoignage, c’est mal, c’est sérieux!
MADAME GIRAUD.
Je crois bien... prends garde, Giraud; si on te suivait et qu’on
vienne à découvrir que notre pauvre fille est ici, cachée, grâce à la
générosité de M. Dupré...
DUPRÉ.
C’est bien... c’est bien... =(Il continue de marcher à pas
précipités.)= Quelle ingratitude!... cette famille Rousseau, ils
ignorent ce que j’ai fait... tous croient Paméla arrêtée, et personne
ne s’en inquiète!... On a fait partir Jules pour Bruxelles... M.
de Verby est à la campagne, et M. Rousseau fait ses affaires de
Bourse comme si de rien n’était... L’argent, l’ambition... c’est
leur mobile... chez eux les sentiments ne comptent pour rien!... Ils
tournent tous autour du veau d’or... et l’argent peut les faire danser
devant leur idole... ils sont aveuglés dès qu’ils le voient.
PAMÉLA, =qui l’a observé, se lève et vient à lui=.
M. Dupré, vous êtes agité, vous paraissez souffrir?... c’est encore
pour moi, je le crains.
DUPRÉ.
N’êtes-vous donc pas révoltée comme moi de l’indifférence odieuse de
cette famille, qui, une fois son fils sauvé, n’a plus vu en vous qu’un
instrument...
PAMÉLA.
Et qu’y pourrions-nous faire, Monsieur?
DUPRÉ.
Chère enfant! vous n’avez aucune amertume dans le cœur?
PAMÉLA.
Non, monsieur!... je suis plus heureuse qu’eux tous, moi; j’ai fait, je
crois, une bonne action!...
MADAME GIRAUD, =embrassant Paméla=.
Ma pauvre bonne fille!
GIRAUD.
C’est bien ce que j’ai fait de mieux jusqu’à présent!
DUPRÉ, =s’approchant vivement de Paméla=.
Mademoiselle, vous êtes une honnête fille!... personne plus que moi ne
peut l’attester!... c’est moi qui suis venu près de vous, vous supplier
de dire la vérité, et si noble, et si pure, vous vous êtes compromise;
maintenant on vous repousse, on vous méconnaît... mais moi je vous
admire... et vous serez heureuse, car je réparerai tout! Paméla... j’ai
quarante-huit ans, un peu de réputation, quelque fortune; j’ai passé ma
vie à être honnête homme, je n’en démordrai pas; voulez-vous être ma
femme?
PAMÉLA, =très-émue=.
Moi, Monsieur?...
GIRAUD.
Sa femme!... not’ fille!... dis donc madame Giraud?...
MADAME GIRAUD.
Ça serait-il possible?
DUPRÉ.
Pourquoi cette surprise?... oh! pas de phrases!... consultez votre
cœur!... dites oui ou non!... Voulez-vous être ma femme?
PAMÉLA.
Mais quel homme êtes-vous donc, Monsieur? c’est moi qui vous dois
tout... et vous voulez?... Ah! ma reconnaissance...
DUPRÉ.