vous, c’est abdiquer. Tout ce que les plus grands hommes ont tous et
toujours souhaité: la gloire, les honneurs, la fortune, et plus que
tout cela!... une souveraineté au-dessus des renversements populaires,
celle du génie; voilà le monde des César, des Lucullus et des Luther
devant vous!... Et vous avez mis entre vous et cette magnifique
existence, un amour digne d’un étudiant d’Alcala. Né géant, vous vous
faites nain à plaisir. Mais un homme de génie a, parmi toutes les
femmes, une femme spécialement créée pour lui. Cette femme doit être
une reine aux yeux du monde, et pour lui une servante, souple comme
les hasards de sa vie, gaie dans les souffrances, prévoyante dans le
malheur comme dans la prospérité; surtout indulgente à ses caprices,
connaissant le monde et ses tournants périlleux; capable enfin de
ne s’asseoir dans le char triomphal qu’après l’avoir, s’il le faut
traîné...
FONTANARÈS.
Vous avez fait son portrait.
FAUSTINE.
De qui?
FONTANARÈS.
De Marie.
FAUSTINE.
Cette enfant t’a-t-elle su défendre? A-t-elle deviné sa rivale? Celle
qui t’a laissé conquérir est-elle digne de te garder? Une enfant
qui s’est laissée mener pas à pas à l’autel où elle se donne en ce
moment... Mais, moi, je serais déjà morte à tes pieds! Et à qui se
donne-t-elle? à ton ennemi capital qui a reçu l’ordre de faire échouer
ton entreprise.
FONTANARÈS.
Comment n’être pas fidèle à cet inépuisable amour, qui, par trois fois,
est venu me secourir, me sauver, et qui, n’ayant plus qu’à s’offrir
lui-même au malheur, s’immole d’une main en me tendant de l’autre,
avec ceci =(il montre la lettre)=, mon honneur, l’estime du roi,
l’admiration de l’univers.
=(Entre Paquita qui sort après avoir fait un signe à Faustine.)=
FAUSTINE, =à part=.
Ah! la voilà comtesse Sarpi! =(A Fontanarès.)= Ta vie, ta gloire, ta
fortune, ton honneur sont enfin dans mes mains, et Marie n’est plus
entre nous.
FONTANARÈS.
Nous! nous!
FAUSTINE.
Ne me démens point, Alfonse! j’ai tout conquis de toi, ne me refuse pas
ton cœur! tu n’auras jamais d’amour plus dévoué, plus soumis et plus
intelligent; enfin, tu seras le grand homme que tu dois être.
FONTANARÈS.
Votre audace m’épouvante. =(Il montre la lettre.)= Avec cette somme je
suis encore seul l’arbitre de ma destinée. Quand le roi verra quelle
est mon œuvre et ses résultats, il fera casser le mariage obtenu par la
violence, et j’aime assez Marie pour attendre.
FAUSTINE.
Fontanarès, si je vous aime follement, peut-être est-ce à cause de
cette délicieuse simplicité, le cachet du génie...
FONTANARÈS.
Elle me glace quand elle sourit.
FAUSTINE.
Cet or! le tenez-vous?
FONTANARÈS.
Le voici.
FAUSTINE.
Et vous l’aurais-je laissé donner, si vous l’aviez dû prendre? Demain,
vous trouverez tous vos créanciers entre vous et cette somme que vous
leur devez. Sans or, que pourrez-vous? Votre lutte recommence! Mais ton
œuvre, grand enfant! n’est pas dispersée, elle est à moi: mon Mathieu
Magis en est l’acquéreur, je la tiens sous mes pieds, dans mon palais.
Je suis la seule qui ne te volera ni ta gloire, ni ta fortune, ne
serait-ce pas me voler moi-même?
FONTANARÈS.
Comment, c’est toi, Vénitienne maudite!...
FAUSTINE.
Oui... Depuis que tu m’as insultée, ici, j’ai tout conduit: et Magis et
Sarpi, et tes créanciers, et l’hôte du Soleil-d’Or, et les ouvriers!
Mais combien d’amour dans cette fausse haine! N’as-tu donc pas été
réveillé par une larme, la perle de mon repentir, tombée de mes
paupières, durant ton sommeil, quand je t’admirais, toi, mon martyr
adoré!
FONTANARÈS.
Non, tu n’es pas une femme...
FAUSTINE.
Ah! il y a plus qu’une femme, dans une femme qui aime ainsi.
FONTANARÈS.
... Et, comme tu n’es pas une femme, je puis te tuer.
FAUSTINE.
Pourvu que ce soit de ta main! =(A part.)= Il me hait!
FONTANARÈS.
Je cherche...
FAUSTINE.
Est-ce quelque chose que je puisse trouver?
FONTANARÈS.
... Un supplice aussi grand que ton crime.
FAUSTINE.
Y a-t-il des supplices pour une femme qui aime? Éprouve-moi, va!
FONTANARÈS.
Tu m’aimes, Faustine, suis-je bien toute ta vie? Mes douleurs
sont-elles bien les tiennes.
FAUSTINE.
Une douleur chez toi devient mille douleurs chez moi.
FONTANARÈS.
Si je meurs, tu mourras... Eh bien! quoique ta vie ne vaille pas
l’amour que je viens de perdre, mon sort est fixé.
FAUSTINE.
Ah!
FONTANARÈS.
J’attendrai, les bras croisés, le jour de mon arrêt. Du même coup,
l’âme de Marie et la mienne iront au ciel.
FAUSTINE =se jette aux pieds de Fontanarès=.
Alfonso! je reste à tes pieds jusqu’à ce que tu m’aies promis...
FONTANARÈS.
Eh! courtisane infâme, laisse-moi. =(Il la repousse.)=
FAUSTINE.
Vous l’avez dit en pleine place publique: les hommes insultent ce
qu’ils doivent plus tard adorer.
SCÈNE XVII.
=LES MÊMES=, FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE.
Misérable artisan! si je ne te passe pas mon épée à travers du cœur,
c’est pour te faire expier plus chèrement cette insulte.
FAUSTINE.
Don Frégose! j’aime cet homme: qu’il fasse de moi son esclave ou sa
femme, mon amour doit lui servir d’égide.
FONTANARÈS.
De nouvelles persécutions, Monseigneur? vous me comblez de joie.
Frappez sur moi mille coups, ils se multiplieront, dit-elle, dans son
cœur. Allez!
SCÈNE XVIII.
=LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA.
QUINOLA.
Monsieur!
FONTANARÈS.
Viens-tu me trahir aussi, toi?
QUINOLA.
Monipodio vogue vers l’Afrique avec des recommandations aux mains et
aux pieds.
FONTANARÈS.
Eh bien?
QUINOLA.
Soi-disant pour vous voler, nous avons à nous deux fabriqué, payé une
machine, cachée dans une cave.
FONTANARÈS.
Ah! un ami véritable rend le désespoir impossible. =(Il embrasse
Quinola. A Frégose.)= Monseigneur, écrivez au roi, bâtissez sur le
port un amphithéâtre pour deux cent mille spectateurs; dans dix jours,
j’accomplis ma promesse, et l’Espagne verra marcher un vaisseau par la
vapeur, contre les vagues et le vent. J’attendrai une tempête pour la
dompter.
FAUSTINE, =à Quinola=.
Tu as fabriqué une...
QUINOLA.
Non, j’en ai fabriqué deux, en cas de malheur.
FAUSTINE.
De quels démons t’es-tu donc servi?
QUINOLA.
Des trois enfants de Job: Silence, Patience et Constance.
SCÈNE XIX.
FAUSTINE, FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE, =à part=.
Elle est odieuse, et je l’aime toujours.
FAUSTINE.
Je veux me venger, m’aiderez-vous?
DON FRÉGOSE.
Oui, nous le perdrons.
FAUSTINE.
Ah! vous m’aimez quand même, vous!
DON FRÉGOSE.
Hélas! après cet éclat, pouvez-vous être marquise de Frégose?
FAUSTINE.
Oh! si je le voulais...
DON FRÉGOSE.
Je puis disposer de moi; de mes aïeux, jamais.
FAUSTINE.
Un amour qui a des bornes, est-ce l’amour? Adieu, Monseigneur: je me
vengerai à moi seule.
DON FRÉGOSE.
Chère Faustine!
FAUSTINE.
Chère?
DON FRÉGOSE.
Oui, bien chère, et maintenant et toujours! Dès cet instant, il ne me
reste de Frégose qu’un pauvre vieillard qui sera malheureusement bien
vengé par ce terrible artisan. Ma vie à moi est finie. Ne me renvoyez
point ces tableaux que j’ai eu tant de bonheur à vous offrir. =(A
part.)= Elle en aura bientôt besoin. =(Haut.)= Ils vous rappelleront
un homme de qui vous vous êtes joué, mais qui le savait et qui vous
pardonnait; car dans son amour, il y avait aussi de la paternité.
FAUSTINE.
Si je n’étais pas si furieuse, vraiment, don Frégose, vous
m’attendririez; mais il faut savoir choisir ses moments pour nous faire
pleurer.
DON FRÉGOSE.
Jusqu’au dernier instant, j’aurai tout fait mal à propos, même mon
testament.
FAUSTINE.
Eh bien! si je n’aimais pas, mon ami, votre touchant adieu vous
vaudrait et ma main et mon cœur; car sachez-le, je puis encore être une
noble et digne femme.
DON FRÉGOSE.
Oh! écoutez ce mouvement vers le bien, et n’allez pas, les yeux fermés,
dans un abîme.
FAUSTINE.
Vous voyez bien que je puis toujours être marquise de Frégose.
=(Elle sort en riant.)=
SCÈNE XX.
FRÉGOSE, =seul=.
Les vieillards ont bien raison de ne pas avoir de cœur!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
=Le théâtre représente la terrasse de l’hôtel de ville de
Barcelone, de chaque côté duquel sont des pavillons. La terrasse
qui donne sur la mer est terminée par un balcon régnant au fond de
la scène. On voit la haute mer, les mâts du vaisseau du port. On
entre par la droite et par la gauche.=
=Un grand fauteuil, des siéges et une table se trouvent à la droite
du spectateur.=
=On entend le bruit des acclamations d’une foule immense.=
=Faustine regarde, appuyée au balcon, le bateau à vapeur.
Lothundiaz est à gauche, plongé dans la stupéfaction; don Frégose
est à droite avec le secrétaire qui a dressé le procès-verbal de
l’expérience. Le grand inquisiteur occupe le milieu de la scène.=
SCÈNE PREMIÈRE.
LOTHUNDIAZ, LE GRAND INQUISITEUR, DON FRÉGOSE.
DON FRÉGOSE.
Je suis perdu, ruiné, déshonoré! Aller tomber aux pieds du roi, je le
trouverais impitoyable.
LOTHUNDIAZ.
A quel prix ai-je acheté la noblesse! Mon fils est mort en Flandre
dans une embuscade, et ma fille se meurt; son mari, le gouverneur du
Roussillon, n’a pas voulu lui permettre d’assister au triomphe de
ce démon de Fontanarès. Elle avait bien raison de me dire que je me
repentirais de mon aveuglement volontaire.
LE GRAND INQUISITEUR, =à don Frégose=.
Le saint-office a rappelé vos services au roi; vous irez comme vice-roi
au Pérou, vous pourrez y rétablir votre fortune; mais achevez votre
ouvrage: écrasons l’inventeur pour étouffer cette funeste invention.
DON FRÉGOSE.
Et comment? Ne dois-je pas obéir aux ordres du roi, du moins
ostensiblement.
LE GRAND INQUISITEUR.
Nous vous avons préparé les moyens d’obéir à la fois au saint-office et
au roi. Vous n’avez qu’à m’obéir. =(A Lothundiaz.)= Comte Lothundiaz,
en qualité de premier magistrat municipal de Barcelone, vous offrirez
au nom de la ville une couronne d’or à don Ramon, l’auteur de la
découverte dont le résultat assure à l’Espagne la domination de la mer.
LOTHUNDIAZ, =étonné=.
A don Ramon?
LE GRAND INQUISITEUR =et= DON FRÉGOSE.
A don Ramon.
DON FRÉGOSE.
Vous le complimenterez.
LOTHUNDIAZ.
Mais.....
LE GRAND INQUISITEUR.
Ainsi le veut le saint-office.
LOTHUNDIAZ, =pliant le genou=.
Pardon!
DON FRÉGOSE.
Qu’entendez-vous crier par le peuple?
=(On crie: vive don Ramon.)=
LOTHUNDIAZ.
Vive don Ramon. Eh bien! tant mieux, je serai vengé du mal que je me
suis fait à moi-même.
SCÈNE II.
=LES MÊMES=, DON RAMON, MATHIEU MAGIS, L’HOTE DU SOLEIL-D’OR,
COPPOLUS, CARPANO, ESTEBAN, GIRONE, =et tout le peuple=.
=Tous les personnages et le peuple forment un demi-cercle au centre
duquel arrive don Ramon.=
LE GRAND INQUISITEUR.
Au nom du roi d’Espagne, de Castille et des Indes, je vous adresse, don
Ramon, les félicitations dues à votre beau génie.
=(Il le conduit au fauteuil.)=
DON RAMON.
Après tout, l’autre est la main, je suis la tête. L’idée est au-dessus
du fait. =(A la foule.)= Dans un pareil jour, la modestie serait
injurieuse pour les honneurs que j’ai conquis à force de veilles, et
l’on doit se montrer fier du succès.
LOTHUNDIAZ.
Au nom de la ville de Barcelone, don Ramon, j’ai l’honneur de vous
offrir cette couronne due à votre persévérance et à l’auteur d’une
invention qui donne l’immortalité.
SCÈNE III.
=LES MÊMES=, FONTANARÈS.
=Il entre, ses vêtements souillés par le travail de son
expérience.=
DON RAMON.
J’accepte... =(il aperçoit Fontanarès)= à la condition de la partager
avec le courageux artisan qui m’a si bien secondé dans mon entreprise.
FAUSTINE.
Quelle modestie!
FONTANARÈS.
Est-ce une plaisanterie?
TOUS.
Vive don Ramon!
COPPOLUS.
Au nom des commerçants de la Catalogne, don Ramon, nous venons vous
prier d’accepter cette couronne d’argent, gage de leur reconnaissance
pour une découverte, source d’une prospérité nouvelle.
TOUS.
Vive don Ramon!
DON RAMON.
C’est avec un sensible plaisir que je vois le commerce comprendre
l’avenir de la vapeur.
FONTANARÈS.
Avancez, mes ouvriers. Entrez, fils du peuple, dont les mains ont élevé
mon œuvre, donnez-moi le témoignage de vos sueurs et de vos veilles!
Vous qui n’avez reçu que de moi les modèles, parlez, qui de don Ramon
ou de moi créa la nouvelle puissance que la mer vient de reconnaître?
ESTEBAN.
Ma foi! sans don Ramon, vous eussiez été dans un fameux embarras.
MATHIEU MAGIS.
Il y a deux ans, nous en causions avec don Ramon, qui me sollicitait de
faire les fonds de cette expérience.
FONTANARÈS, =à Frégose=.
Monseigneur, quel vertige a saisi le peuple et les bourgeois de
Barcelone? J’accours au milieu des acclamations qui saluent don Ramon,
moi, tout couvert des glorieuses marques de mon travail, et je vous
vois immobile, sanctionnant le vol le plus honteux qui se puisse
consommer à la face du ciel et d’un pays... =(Murmures.)= Seul, j’ai
risqué ma tête. Le premier, j’ai fait une promesse au roi d’Espagne,
seul je l’accomplis, et je trouve à ma place don Ramon, un ignorant!
=(Murmures.)=
DON FRÉGOSE.
Un vieux soldat ne se connaît guère aux choses de la science, et doit
accepter les faits accomplis. La Catalogne entière reconnaît à don
Ramon la priorité de l’invention, et tout le monde ici déclare que sans
lui vous n’eussiez rien pu faire; mon devoir est d’instruire Sa Majesté
le roi d’Espagne de ces circonstances.
FONTANARÈS.
La priorité! oh! une preuve?
LE GRAND INQUISITEUR.
La voici! Dans son traité sur la fonte des canons, don Ramon parle
d’une invention appelée tonnerre par Léonard de Vinci, votre maître, et
dit qu’elle peut s’appliquer à la navigation.
DON RAMON.
Ah! jeune homme, vous aviez donc lu mes traités?...
FONTANARÈS, =à part=.
Oh! toute ma gloire pour une vengeance!
SCÈNE IV.
=LES MÊMES=, QUINOLA.
QUINOLA.
Monsieur, la poire était trop belle, il s’y trouve un ver.
FONTANARÈS.
Quoi?...
QUINOLA.
L’enfer nous a ramené, je ne sais comment, Monipodio altéré de
vengeance, il est dans le navire avec une bande de démons, et va le
couler si vous ne lui assurez dix mille sequins.
FONTANARÈS. =Il plie le genou.=
Ah! merci. Océan que je voulais dompter, je ne trouve donc que toi
pour protecteur: tu vas garder mon secret jusque dans l’éternité.
=(A Quinola.)= Fais que Monipodio gagne la pleine mer, et qu’il y
engloutisse le navire à l’instant.
QUINOLA.
Ah çà! voyons, entendons-nous? qui de vous ou de moi perd sa tête?
FONTANARÈS.
Obéis!
QUINOLA.
Mais, mon cher maître...
FONTANARÈS.
Il va de ta vie et de la mienne.
QUINOLA.
Obéir sans comprendre; pour une première fois, je me risque.
=(Il sort.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, =moins= QUINOLA.
FONTANARÈS, =à don Frégose=.
Monseigneur, laissons de côté la question de priorité qui sera
facilement jugée; il doit m’être permis de retirer ma tête de ce débat,
et vous ne sauriez me refuser le procès-verbal que voici, car il
contient ma justification auprès du roi d’Espagne, notre maître.
DON RAMON.
Ainsi vous reconnaissez mes titres?...
FONTANARÈS.
Je reconnais tout ce que vous voudrez, même que O plus O est un binôme.
DON FRÉGOSE, =après s’être consulté avec le grand inquisiteur=.
Votre demande est légitime. Voici le procès-verbal en règle, nous
gardons l’original.
FONTANARÈS.
J’ai donc la vie sauve. Vous tous ici présents, vous regardez don Ramon
comme le véritable inventeur du navire qui vient de marcher par la
vapeur en présence de deux cent mille Espagnols.
TOUS.
Oui... =(Quinola se montre.)=
FONTANARÈS.
Eh bien! don Ramon a fait le prodige, don Ramon pourra le recommencer
=(on entend un grand bruit)=; le prodige n’existe plus. Une telle
puissance n’est pas sans danger; et le danger, que don Ramon ne
soupçonnait pas, s’est déclaré pendant qu’il recueillait les
récompenses. =(Cris au dehors. Tout le monde retourne au balcon voir la
mer.)= Je suis vengé!
DON FRÉGOSE.
Que dira le roi?
LE GRAND INQUISITEUR.
La France est en feu, les Pays-Bas sont en pleine révolte, Calvin a
remué l’Europe, le roi a trop d’affaires sur les bras pour s’occuper
d’un vaisseau. Cette invention et la réforme, c’est trop à la fois.
Nous échappons encore pour quelque temps à la voracité des peuples.
=(Tous sortent.)=
SCÈNE VI.
QUINOLA, FONTANARÈS, FAUSTINE.
FAUSTINE.
Alfonse, je vous ai fait bien du mal!
FONTANARÈS.
Marie est morte, Madame: je ne sais plus ce que veulent dire les mots
mal et bien.
QUINOLA.
Le voilà un homme.
FAUSTINE.
Pardonnez-moi, je me dévoue à votre nouvel avenir.
FONTANARÈS.
Pardon! ce mot est aussi effacé de mon cœur. Il y a des situations
où le cœur se brise ou se bronze. J’avais naguère vingt-cinq ans;
aujourd’hui, vous m’en avez donné cinquante. Vous m’avez fait perdre un
monde, vous m’en devez un autre...
QUINOLA.
Oh! si nous tournons à la politique.
FAUSTINE.
Mon amour, Alfonso, ne vaut-il pas un monde?
FONTANARÈS.
Oui, car tu es un magnifique instrument et de destruction et de ruine.
Maintenant, par toi je dompterai tous ceux qui jusqu’à présent m’ont
fait obstacle: je te prends, non pour femme, mais pour esclave, et tu
me serviras.
FAUSTINE.
Aveuglément.
FONTANARÈS.
Mais sans espoir de retour... tu le sais, il y a du bronze, là. =(Il
se frappe le cœur.)= Tu m’as appris ce qu’est le monde! O monde des
intérêts, de la ruse, de la politique et des perfidies, à nous deux
maintenant!
QUINOLA.
Monsieur?
FONTANARÈS.
Eh bien?
QUINOLA.
En suis-je?
FONTANARÈS.
Toi, tu es le seul pour lequel il y ait encore une place dans mon cœur.
A nous trois, nous allons...
FAUSTINE.
Où?
FONTANARÈS.
En France.
FAUSTINE.
Partons promptement; je connais l’Espagne, et l’on y doit méditer votre
mort.
QUINOLA.
Les Ressources de Quinola sont au fond de l’eau; daignez excuser nos
fautes, nous ferons sans doute beaucoup mieux à Paris. Décidément, je
crois que l’enfer est pavé de bonnes inventions.
FIN DES RESSOURCES DE QUINOLA.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
JOSEPH. PAMÉLA.
Mais où allez-vous donc?..... Vous n’êtes ici ni dans la rue
ni chez vous.
(PAMÉLA GIRAUD.)]
PAMÉLA GIRAUD
PIÈCE EN CINQ ACTES,
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre de la
Gaîté, le 26 septembre 1843.
PERSONNAGES.
LE GÉNÉRAL DE VERBY.
DUPRÉ, =avocat=.
M. ROUSSEAU.
JULES ROUSSEAU, =son fils=.
JOSEPH BINET.
LE PÈRE GIRAUD.
UN AGENT SUPÉRIEUR.
ANTOINE, =domestique de Rousseau=.
PAMÉLA GIRAUD.
MADAME =veuve= DU BROCARD.
MADAME ROUSSEAU.
MADAME GIRAUD.
JUSTINE, =femme de chambre de madame Rousseau=.
UN COMMISSAIRE DE POLICE.
UN JUGE D’INSTRUCTION.
=AGENTS DE POLICE.=
=GENDARMES.=
PAMÉLA GIRAUD
ACTE PREMIER
=Le théâtre représente une mansarde et l’atelier d’une fleuriste.
Au lever du rideau, Paméla travaille, et Joseph Binet est assis.
La mansarde va vers le fond du théâtre; la porte est à droite; à
gauche une cheminée. La mansarde est coupée de manière à ce qu’en
se baissant, un homme puisse tenir sous le toit au fond de la
toile, à côté de la croisée.=
PROLOGUE
SCÈNE PREMIÈRE.
PAMÉLA, JOSEPH BINET, JULES ROUSSEAU.
PAMÉLA.
Monsieur Joseph Binet.
JOSEPH.
Mademoiselle Paméla Giraud.
PAMÉLA.
Vous voulez donc que je vous haïsse?
JOSEPH.
Dame! si c’est le commencement de l’amour... haïssez-moi!
PAMÉLA.
Ah çà, parlons raison.
JOSEPH.
Vous ne voulez donc pas que je vous dise combien je vous aime?
PAMÉLA.
Ah! je vous dis tout net, puisque vous m’y forcez, que je ne veux pas
être la femme d’un garçon tapissier.
JOSEPH.
Est-il nécessaire de devenir empereur, ou quelque chose comme ça, pour
épouser une fleuriste?
PAMÉLA.
Non... Il faut être aimé, et je ne vous aime d’aucune manière.
JOSEPH.
D’aucune manière! Je croyais qu’il n’y avait qu’une manière d’aimer.
PAMÉLA.
Oui... mais il y a plusieurs manières de ne pas aimer. Vous pouvez être
mon ami, sans que je vous aime.
JOSEPH.
Oh!
PAMÉLA.
Vous pouvez m’être indifférent...
JOSEPH.
Ah!
PAMÉLA.
Vous pouvez m’être odieux!... Et dans ce moment, vous m’ennuyez, ce qui
est pis!
JOSEPH.
Je l’ennuie! moi qui me mets en cinq pour faire tout ce qu’elle veut.
PAMÉLA.
Si vous faisiez ce que je veux, vous ne resteriez pas ici.
JOSEPH.
Si je m’en vas... m’aimeriez-vous un peu?
PAMÉLA.
Mais puisque je ne vous aime que quand vous n’y êtes pas!
JOSEPH.
Si je ne venais jamais?
PAMÉLA.
Vous me feriez plaisir.
JOSEPH.
Mon Dieu! pourquoi, moi, premier garçon tapissier de M. Morel en
place de devenir mon propre bourgeois, suis-je devenu amoureux de
mademoiselle? Non... Je suis arrêté dans ma carrière... je rêve
d’elle... j’en deviens bête. Si mon oncle savait!... Mais il y a
d’autres femmes dans Paris, et... après tout, mademoiselle Paméla
Giraud, qui êtes-vous, pour être ainsi dédaigneuse?
PAMÉLA.
Je suis la fille d’un pauvre tailleur ruiné, devenu portier. Je gagne
de quoi vivre... si ça peut s’appeler vivre, en travaillant nuit et
jour... à peine puis-je aller faire une pauvre petite partie aux
Prés-Saint-Gervais, cueillir des lilas; et certes, je reconnais que le
premier garçon de M. Morel est tout à fait au-dessus de moi... je ne
veux pas entrer dans une famille qui croirait se mésallier... les Binet?
JOSEPH.
Mais qu’avez-vous depuis huit ou dix jours, là, ma chère petite
gentille mignonne de Paméla? il y a dix jours je venais tous les
soirs vous tailler vos feuilles, je faisais les queues aux roses, les
cœurs aux marguerites, nous causions, nous allions quelquefois au
mélodrame nous régaler de pleurer... et j’étais le bon Joseph, mon
petit Joseph... enfin un Joseph dans lequel vous trouviez l’étoffe d’un
mari... Tout à coup... zeste! plus rien.
PAMÉLA.
Mais allez-vous-en donc... vous n’êtes là ni dans la rue, ni chez vous.
JOSEPH.
Eh bien! je m’en vais, Mademoiselle... on s’en va! je causerai dans la
loge avec maman Giraud; elle ne demande pas mieux que de me voir entrer
dans sa famille, elle; elle ne change pas d’idée!
PAMÉLA.
Eh bien! au lieu d’entrer dans sa famille, entrez dans sa loge,
monsieur Joseph! allez causer avec ma mère, allez!... =(Il sort.)= Il
les occupera peut-être assez pour que M. Adolphe puisse monter sans
être vu. Adolphe Durand! le joli nom! c’est la moitié d’un roman! et le
joli jeune homme! Enfin, depuis quinze jours, c’est une persécution...
Je me savais bien un peu jolie; mais je ne me croyais pas si bien qu’il
le dit. Ce doit être un artiste, un employé! Quel qu’il soit, il me
plaît; il est si comme il faut! Pourtant si sa mine était trompeuse,
si c’était quelqu’un de mal... car enfin cette lettre qu’il vient de
me faire envoyer si mystérieusement... =(Elle la tire de son corset,
et lisant=:) «Attendez-moi ce soir, soyez seule, et que personne ne me
voie entrer si c’est possible; il s’agit de ma vie, et si vous saviez
quel affreux malheur me poursuit!...» «Adolphe Durand.» Écrit au
crayon. Il s’agit de sa vie... je suis dans une anxiété...
JOSEPH, =revenant=.
Tout en descendant l’escalier, je me suis dit: Pourquoi Paméla...
=(Jules paraît.)=
PAMÉLA.
Ah!
JOSEPH.
Quoi? =(Jules disparaît.)=
PAMÉLA.
Il m’a semblé voir... J’ai cru entendre un bruit là-haut! Allez donc
visiter le grenier au-dessus, là peut-être quelqu’un s’est-il caché!
Avez-vous peur, vous?
JOSEPH.
Non.
PAMÉLA.
Eh bien! montez, fouillez! sans quoi je serai effrayée pendant toute la
nuit.
JOSEPH.
J’y vais... je monterai sur le toit si vous voulez.
=(Il entre à gauche par une petite porte qui conduit au grenier.)=
PAMÉLA, =l’accompagnant=.
Allez. =(Jules entre.)= Ah! Monsieur, quel rôle vous me faites jouer!
JULES.
Vous me sauvez la vie, et peut-être ne le regretterez-vous pas! vous
savez combien je vous aime! =(Il lui baise les mains.)=
PAMÉLA.
Je sais que vous me l’avez dit; mais vous agissez...
JULES.
Comme avec une libératrice.
PAMÉLA.
Vous m’avez écrit... et cette lettre m’a ôté toute ma sécurité... Je ne
sais plus ni qui vous êtes, ni ce qui vous amène.
JOSEPH, =en dehors=.
Mademoiselle, je suis dans le grenier... J’ai vu sur le toit...
JULES.
Il va revenir... où me cacher?
PAMÉLA.
Mais vous ne pouvez rester ici!
JULES.
Vous voulez me perdre, Paméla!
PAMÉLA.
Le voici! Tenez... là!... =(Elle le cache sous la mansarde.)=
JOSEPH, =revenant=.
Vous n’êtes pas seule, Mademoiselle?
PAMÉLA.
Non... puisque vous voilà.
JOSEPH.
J’ai entendu quelque chose comme une voix d’homme... La voix monte!
PAMÉLA.
Dame! elle descend peut-être aussi... Voyez dans l’escalier...
JOSEPH.
Oh! je suis sûr...
PAMÉLA.
De rien. Laissez-moi, Monsieur; je veux être seule.
JOSEPH.
Avec une voix d’homme?
PAMÉLA.
Vous ne me croyez donc pas?
JOSEPH.
Mais j’ai parfaitement entendu.
PAMÉLA.
Rien.
JOSEPH.
Ah! Mademoiselle!
PAMÉLA.
Et si vous aimiez mieux croire les bruits qui vous passent par les
oreilles que ce que je vous dis, vous ferez un fort mauvais mari...
J’en sais maintenant assez sur votre compte...
JOSEPH.
Ça n’empêche pas que ce que j’ai cru entendre...
PAMÉLA.
Puisque vous vous obstinez, vous pouvez le croire... Oui, vous avez
entendu la voix d’un jeune homme qui m’aime et qui fait tout ce que je
veux... il disparaît quand il le faut, et il vient à volonté. Eh bien!
qu’attendez-vous? croyez-vous que, s’il est ici, votre présence nous
soit agréable? Allez demander à mon père et à ma mère quel est son
nom... il a dû le leur dire en montant, lui et sa voix.
JOSEPH.