au roi notre maître le sceptre de la mer. A Barcelone, on l’a pris
pour un fou, ici pour un sorcier. Quand on a su ce qu’il promet, on
l’a berné dans les antichambres. Celui-ci voulait le protéger pour le
perdre, celui-là mettait en doute notre secret pour le lui arracher:
c’était un savant; d’autres lui proposaient d’en faire une affaire: des
capitalistes qui voulaient l’entortiller. De la façon dont allaient
les choses, nous ne savions que devenir. Personne assurément ne peut
nier la puissance de la mécanique et de la géométrie, mais les plus
beaux théorèmes sont peu nourrissants, et le plus petit civet est
meilleur pour l’estomac: vraiment, c’est un défaut de la science. Cet
hiver, mon maître et moi, nous nous chauffions de nos projets et nous
remâchions nos illusions... Eh bien! Madame, il est en prison, car on
l’accuse d’être au mieux avec le diable; et malheureusement, cette
fois, le saint-office a raison, nous l’avons vu constamment au fond de
notre bourse. Eh bien! Madame, je vous en supplie, inspirez au roi la
curiosité de voir un homme qui lui apporte une domination aussi étendue
que celle que Colomb a donnée à l’Espagne.
LA MARQUISE.
Mais depuis que Colomb a donné le nouveau monde à l’Espagne, on nous en
offre un tous les quinze jours!
QUINOLA.
Ah! Madame, chaque homme de génie a le sien. Sangodémi, il est si rare
de faire honnêtement sa fortune et celle de l’État, sans rien prendre
aux particuliers, que le phénomène mérite d’être favorisé.
LA MARQUISE.
Enfin, de quoi s’agit-il?
QUINOLA.
Encore une fois! ne riez pas, Madame! Il s’agit de faire aller les
vaisseaux sans voiles, ni rames, malgré le vent, au moyen d’une marmite
pleine d’eau qui bout.
LA MARQUISE.
Ah! çà, d’où viens-tu? Que dis-tu? Rêves-tu?
QUINOLA.
Et voilà ce qu’ils nous chantent tous! Ah! vulgaire, tu es ainsi fait
que l’homme de génie qui a raison dix ans avant tout le monde, passe
pour un fou pendant vingt-cinq ans. Il n’y a que moi qui croie en cet
homme, et c’est à cause de cela que je l’aime: comprendre, c’est égaler.
LA MARQUISE.
Que, moi, je dise de telles sornettes au roi?
QUINOLA.
Madame, il n’y a que vous dans toute l’Espagne à qui le roi ne dira
pas: taisez-vous!
LA MARQUISE.
Tu ne connais pas le roi, et je le connais, moi! =(A part.)= Il faut
ravoir ma lettre. =(Haut.)= Il se présente une circonstance heureuse
pour ton maître: on apprend en ce moment au roi la perte de l’Armada:
tiens-toi sur son passage et tu lui parleras.
SCÈNE VII.
LE CAPITAINE DES GARDES, LES COURTISANS, QUINOLA.
QUINOLA, =sur le devant=.
Il ne suffit donc pas d’avoir du génie et d’en user, car il y en a qui
le dissimulent avec bien du bonheur, il faut encore des circonstances:
une lettre trouvée qui mette une favorite en péril, pour obtenir une
langue qui parle, et la perte de la plus grande des flottes, pour
ouvrir les oreilles à un prince. Le hasard est un fameux misérable!
Allons! dans le duel de Fontanarès avec son siècle, voici pour son
pauvre second le moment de se montrer!... =(On entend les cloches, on
porte les armes.)= Est-ce un présage du succès? =(Au capitaine des
gardes.)= Comment parle-t-on au roi?
LE CAPITAINE.
Tu t’avanceras, tu plieras le genou, tu diras: Sire!... Et prie Dieu de
conduire ta langue. =(Le cortége défile.)=
QUINOLA.
Je n’aurai pas la peine de me mettre à genoux, ils plient déjà, car il
ne s’agit pas seulement d’un homme, mais d’un monde.
UN PAGE.
La reine!
UN PAGE.
Le roi! =(Tableau.)=
SCÈNE VIII.
=PRÉCÉDENTS=, LA REINE, LE ROI, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE GRAND
INQUISITEUR, TOUTE LA COUR.
PHILIPPE II.
Messieurs, nous allons prier Dieu qui vient de frapper l’Espagne.
L’Angleterre nous échappe, l’Armada s’est perdue et nous ne vous en
voulons point: amiral =(il se tourne vers l’amiral)=, vous n’aviez pas
mission de combattre les tempêtes.
QUINOLA.
Sire! =(Il plie un genou.)=
PHILIPPE II.
Qui es-tu?
QUINOLA.
Le plus petit et le plus dévoué de vos sujets, le valet d’un homme qui
gémit dans les prisons du saint-office, accusé de magie pour vouloir
donner à Votre Majesté les moyens d’éviter de pareils désastres...
PHILIPPE II.
Si tu n’es qu’un valet, lève-toi. Les grands doivent seuls ici fléchir
devant le roi.
QUINOLA.
Mon maître restera donc à vos genoux.
PHILIPPE II.
Explique-toi promptement: le roi n’a pas dans sa vie autant d’instants
qu’il a de sujets.
QUINOLA.
Vous devez alors une heure à un empire. Mon maître, le seigneur Alfonso
Fontanarès, est dans les prisons du saint-office...
PHILIPPE II, =au grand inquisiteur=.
Mon père, =(le grand inquisiteur s’approche)= que pouvez-vous nous dire
d’un certain Alfonso Fontanarès?
LE GRAND INQUISITEUR.
C’est un élève de Galilée, il professe sa doctrine condamnée, et se
vante de pouvoir faire des prodiges en refusant d’en dire les moyens.
Il est accusé d’être plus Maure qu’Espagnol.
QUINOLA, =à part=.
Cette face blême va tout gâter... =(Au roi.)= Sire, mon maître, pour
toute sorcellerie, est amoureux fou, d’abord de la gloire de Votre
Majesté, puis d’une fille de Barcelone, héritière de Lothundiaz,
le plus riche bourgeois de la ville. Comme il avait ramassé plus
de science que de richesse en étudiant les sciences naturelles en
Italie, le pauvre garçon ne pouvait réussir à épouser cette fille
que couvert de gloire et d’or... Et voyez, Sire, comme on calomnie
les grands hommes: il fit, dans son désespoir, un pèlerinage à
Notre-Dame-del-Pilar, pour la prier de l’assister, parce que celle
qu’il aime se nomme Marie. Au sortir de l’église, il s’assit fatigué,
sous un arbre, s’endormit, la madone lui apparut et lui conseilla cette
invention de faire marcher les vaisseaux sans voiles, sans rames,
contre vent et marée. Il est venu vers vous, Sire: on s’est mis entre
le soleil et lui, et après une lutte acharnée avec les nuages, il expie
sa croyance en Notre-Dame-del-Pilar et en son roi. Il ne lui reste que
son valet assez courageux pour venir mettre à vos pieds l’avis qu’il
existe un moyen de réaliser la domination universelle.
PHILIPPE II.
Je verrai ton maître au sortir de la chapelle.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le roi ne court-il pas des dangers?
PHILIPPE II.
Mon devoir est de l’interroger.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le mien est de faire respecter les priviléges du saint-office.
PHILIPPE II.
Je les connais. Obéis et tais-toi. Je te dois un otage, je le sais...
=(Il regarde.)= Où donc est le duc d’Olmédo?
QUINOLA, =à part=.
Aïe! aïe!
LA MARQUISE, =à part=.
Nous sommes perdus.
LE CAPITAINE DES GARDES.
Sire, le duc n’est pas encore... arrivé...
PHILIPPE II.
Qui lui a donné la hardiesse de manquer aux devoirs de sa charge? =(A
part.)= Il me semble que l’on me trompe. =(Au capitaine des gardes.)=
Tu lui diras, s’il arrive, que le roi l’a commis à la garde d’un
prisonnier du saint-office. =(Au grand inquisiteur.)= Donnez un ordre.
LE GRAND INQUISITEUR.
Sire, j’irai moi-même.
LA REINE.
Et si le duc ne vient pas?...
PHILIPPE II.
Il serait donc mort. =(Au capitaine.)= Tu le remplaceras dans
l’exécution de mes ordres. =(Il passe.)=
LA MARQUISE, =à Quinola=.
Cours chez le duc, qu’il vienne et se comporte comme s’il n’était pas
mourant. La médisance doit être une calomnie...
QUINOLA.
Comptez sur moi, mais protégez-nous. =(Seul.)= Sangodémi! le roi m’a
paru charmé de mon invention de Notre-Dame-del-Pilar, je lui fais
vœu... de quoi?... Nous verrons après le succès.
=Le théâtre change et représente un cachot de l’inquisition.=
SCÈNE IX.
FONTANARÈS, =seul=.
Je comprends maintenant pourquoi Colomb a voulu que ses chaînes fussent
mises près de lui dans son cercueil. Quelle leçon pour les inventeurs!
Une grande découverte est une _vérité_. La vérité ruine tant d’_abus_
et d’_erreurs_, que tous ceux qui en vivent se dressent et veulent tuer
la vérité: ils commencent par s’attaquer à l’homme. Aux novateurs, la
patience! j’en aurai. Malheureusement, ma patience me vient de mon
amour. Pour avoir Marie, je rêve la gloire et je cherchais... Je vois
voler au-dessus d’une chaudière un brin de paille. Tous les hommes
ont vu cela depuis qu’il y a des chaudières et de la paille; moi j’y
vois une force; pour l’évaluer, je couvre la chaudière, le couvercle
saute et il ne me tue pas. Archimède et moi, nous ne faisons qu’un!
il voulait un levier pour soulever le monde: ce levier, je le tiens,
et j’ai la sottise de le dire: tous les malheurs fondent sur moi.
Si je meurs, homme de génie à venir qui retrouveras ce secret, agis
et tais-toi. La lumière que nous découvrons, on nous la prend pour
allumer notre bûcher. Galilée, mon maître, est en prison pour avoir
dit que la terre tourne, et j’y suis pour la vouloir organiser. Non!
j’y suis comme rebelle à la cupidité de ceux qui veulent mon secret;
si je n’aimais pas Marie, je sortirais ce soir, je leur abandonnerais
le profit, la gloire me resterait... Oh! rage... La rage est bonne
pour les enfants: soyons calme, je suis puissant. Si du moins j’avais
des nouvelles du seul homme qui ait foi en moi? Est-il libre, lui qui
mendiait pour me nourrir... La foi n’est que chez le pauvre, il en a
tant besoin!
SCÈNE X.
LE GRAND INQUISITEUR, UN FAMILIER, FONTANARÈS.
LE GRAND INQUISITEUR.
Eh! bien mon fils? vous parliez de foi, peut-être avez-vous fait de
sages réflexions. Allons, évitez au saint-office l’emploi de ses
rigueurs.
FONTANARÈS.
Mon Père, que souhaitez-vous que je dise?
LE GRAND INQUISITEUR.
Avant de vous mettre en liberté, le saint-office doit être sûr que vos
moyens sont naturels...
FONTANARÈS.
Mon père, si j’avais fait un pacte avec le mauvais esprit, me
laisserait-il ici?
LE GRAND INQUISITEUR.
Vous dites une parole impie: le démon a un maître, nos auto-da-fé le
prouvent.
FONTANARÈS.
Avez-vous jamais vu un vaisseau en mer! =(Le grand inquisiteur fait un
signe affirmatif.)= Par quel moyen allait-il?
LE GRAND INQUISITEUR.
Le vent enflait ses voiles.
FONTANARÈS.
Est-ce le démon qui a dit ce moyen au premier navigateur?
LE GRAND INQUISITEUR.
Savez-vous ce qu’il est devenu?
FONTANARÈS.
Peut-être est-il devenu quelque puissance maritime oubliée... Enfin mon
moyen est aussi naturel que le sien: j’ai vu comme lui dans la nature
une force, et que l’homme peut s’approprier, car le vent est à Dieu,
l’homme n’en est pas le maître, le vent emporte ses vaisseaux, et ma
force à moi est dans le vaisseau.
LE GRAND INQUISITEUR, =à part=.
Cet homme sera bien dangereux. =(Haut.)= Et vous refusez de nous la
dire!...
FONTANARÈS.
Je la dirai au roi, devant toute la cour; personne alors ne me ravira
ma gloire ni ma fortune.
LE GRAND INQUISITEUR.
Vous vous dites inventeur, et vous ne pensez qu’à la fortune. Vous êtes
plus ambitieux qu’homme de génie.
FONTANARÈS.
Mon père, je suis si profondément irrité de la jalousie du vulgaire, de
l’avarice des grands, de la conduite des faux savants, que..... si je
n’aimais pas Marie, je rendrais au hasard ce que le hasard m’a donné.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le hasard!
FONTANARÈS.
J’ai tort. Je rendrais à Dieu la pensée que Dieu m’envoya.
LE GRAND INQUISITEUR.
Dieu ne vous l’a pas envoyée pour la cacher, nous avons le droit de
vous faire parler... =(A son familier.)= Qu’on prépare la question.
FONTANARÈS.
Je l’attendais.
SCÈNE XI.
LE GRAND INQUISITEUR, FONTANARÈS, QUINOLA, LE DUC D’OLMÉDO.
QUINOLA.
Ça n’est pas sain, la torture.
FONTANARÈS.
Quinola! et dans quelle livrée!
QUINOLA.
Celle du succès, vous serez libre.
FONTANARÈS.
Libre? Passer de l’enfer au ciel, en un moment?
LE DUC D’OLMÉDO.
Comme les martyrs.
LE GRAND INQUISITEUR.
Monsieur, vous osez dire ces paroles ici!
LE DUC D’OLMÉDO.
Je suis chargé, par le roi, de vous retirer cet homme des mains, et je
vous en réponds...
LE GRAND INQUISITEUR.
Quelle faute!
QUINOLA.
Ah! vous vouliez le faire bouillir dans vos chaudières pleines d’huile,
merci! Les siennes vont nous faire faire le tour du monde... comme ça!
=(Il fait tourner son chapeau.)=
FONTANARÈS.
Embrasse-moi donc, et dis-moi comment...
LE DUC D’OLMÉDO.
Pas un mot ici...
QUINOLA.
Oui, =(il montre les talons de l’inquisiteur)= car les murs ont ici
beaucoup trop d’intelligence. Venez. Et vous, monsieur le duc, courage!
Ah! vous êtes bien pâle, il faut vous rendre des couleurs; mais ça me
regarde.
=La scène change et représente la galerie du palais.=
SCÈNE XII.
LE DUC D’OLMÉDO, LE DUC DE LERME, FONTANARÈS, QUINOLA.
LE DUC D’OLMÉDO.
Nous arrivons à temps!
LE DUC DE LERME.
Vous n’êtes donc pas blessé?
LE DUC D’OLMÉDO.
Qui a dit cela? La favorite veut-elle me perdre? Serais-je ici comme
vous me voyez? =(A Quinola.)= Tiens-toi là pour me soutenir...
QUINOLA, =à Fontanarès=.
Voilà un homme digne d’être aimé...
FONTANARÈS.
Qui ne l’envierait? On n’a pas toujours l’occasion de montrer combien
l’on aime.
QUINOLA.
Monsieur, gardez-vous bien de toutes ces fariboles d’amour devant le
roi... car le roi, voyez-vous...
UN PAGE.
Le roi!
FONTANARÈS.
Allons, pensons à Marie!
QUINOLA, =voyant faiblir le duc d’Olmédo=.
Eh bien? =(Il lui fait respirer un flacon.)=
SCÈNE XIII.
=LES PRÉCÉDENTS=, LE ROI, LA REINE, LA MARQUISE DE MONDÉJAR, LE
CAPITAINE DES GARDES, LE GRAND INQUISITEUR, LE PRÉSIDENT DU CONSEIL
DE CASTILLE, TOUTE LA COUR.
PHILIPPE II, =au capitaine des gardes=.
Notre homme est-il venu?
LE CAPITAINE.
Le duc d’Olmédo, que j’ai rencontré sur les degrés du palais, s’est
empressé d’obéir au roi.
LE DUC D’OLMÉDO, =un genou en terre=.
Le roi daigne-t-il pardonner un retard... impardonnable.
PHILIPPE II =le relève par le bras blessé=.
On te disait mourant... =(il regarde la marquise)= d’une blessure
reçue dans une rencontre de nuit.
LE DUC D’OLMÉDO.
Vous me voyez, Sire.
LA MARQUISE, =à part=.
Il a mis du rouge!
PHILIPPE II, =au duc=.
Où est ton prisonnier?
LE DUC D’OLMÉDO, =montrant Fontanarès=.
Le voici...
FONTANARÈS, =un genou en terre=.
Prêt à réaliser, à la très-grande gloire de Dieu, des merveilles pour
la splendeur du règne du roi mon maître...
PHILIPPE II.
Lève-toi, parle; quelle est cette force miraculeuse qui doit donner
l’empire du monde à l’Espagne?
FONTANARÈS.
Une puissance invincible, la vapeur... Sire, étendue en vapeur, l’eau
veut un espace bien plus considérable que sous sa forme naturelle, et
pour le prendre elle soulèverait des montagnes. Mon invention enferme
cette force: la machine est armée de roues qui fouettent la mer, qui
rendent un navire rapide comme le vent, et capable de résister aux
tempêtes. Les traversées deviennent sûres, d’une célérité qui n’a de
bornes que dans le jeu des roues. La vie humaine s’augmente de tout le
temps économisé. Sire, Christophe Colomb vous a donné un monde à trois
mille lieues d’ici; je vous le mets à la porte de Cadix, et vous aurez,
Dieu aidant, l’empire de la mer.
LA REINE.
Vous n’êtes pas étonné, Sire?
PHILIPPE II.
L’étonnement est une louange involontaire qui ne doit pas échapper à un
roi. =(A Fontanarès.)= Que me demandes-tu?
FONTANARÈS.
Ce que demanda Colomb, un navire et mon roi pour spectateur de
l’expérience.
PHILIPPE II.
Tu auras le roi, l’Espagne et le monde. On te dit amoureux d’une
fille de Barcelone. Je dois aller au delà des Pyrénées, visiter mes
possessions, le Roussillon, Perpignan. Tu prendras ton vaisseau à
Barcelone.
FONTANARÈS.
En me donnant le vaisseau, Sire, vous m’avez fait justice; en me le
donnant à Barcelone, vous me faites une grâce qui change votre sujet en
esclave.
PHILIPPE II.
Perdre un vaisseau de l’État, c’est risquer ta tête. La loi le veut
ainsi...
FONTANARÈS.
Je le sais, et j’accepte.
PHILIPPE II.
Eh bien! hardi jeune homme, réussis à faire aller contre le vent,
sans voiles ni rames, ce vaisseau comme il irait par un bon vent. Et
toi,—ton nom?
FONTANARÈS.
Alfonso Fontanarès.
PHILIPPE II.
Tu seras don Alfonso Fontanarès, duc de... Neptunado, grand d’Espagne...
LE DUC DE LERME.
Sire... les statuts de la Grandesse.....
PHILIPPE II.
Tais-toi, duc de Lerme. Le devoir d’un roi est d’élever l’homme de
génie au-dessus de tous, pour honorer le rayon de lumière que Dieu met
en lui.
LE GRAND INQUISITEUR.
Sire...
PHILIPPE II.
Que veux-tu?
LE GRAND INQUISITEUR.
Nous ne retenions pas cet homme parce qu’il avait un commerce avec
le démon, ni parce qu’il était impie, ni parce qu’il était d’une
famille soupçonnée d’hérésie; mais pour la sûreté des monarchies. En
permettant aux esprits de se communiquer leurs pensées, l’imprimerie a
déjà produit Luther, dont la parole a eu des ailes. Mais cet homme va
faire, de tous les peuples, un seul peuple; et, devant cette masse, le
saint-office a tremblé pour la royauté.
PHILIPPE II.
Tout progrès vient du ciel.
LE GRAND INQUISITEUR.
Le ciel n’ordonne pas tout ce qu’il laisse faire.
PHILIPPE II.
Notre devoir consiste à rendre bonnes les choses qui paraissent
mauvaises, à faire de tout un point du cercle dont le trône est
le centre. Ne vois-tu pas qu’il s’agit de réaliser la domination
universelle que voulait mon glorieux père... =(A Fontanarès.)= Donc,
grand d’Espagne de première classe, et je mettrai sur ta poitrine la
Toison-d’Or: tu seras enfin grand-maître des constructions navales de
l’Espagne et des Indes... =(A un ministre.)= Président, tu expédieras
aujourd’hui même, sous peine de me déplaire, l’ordre de mettre à la
disposition de cet homme, dans notre port de Barcelone, un vaisseau à
son choix, et... qu’on ne fasse aucun obstacle à son entreprise.
QUINOLA.
Sire...
PHILIPPE II.
Que veux-tu?
QUINOLA.
Pendant que vous y êtes, accordez, Sire, la grâce d’un misérable nommé
Lavradi, condamné par un alcade qui était sourd.
PHILIPPE II.
Est-ce une raison pour que le roi soit aveugle?
QUINOLA.
Indulgent, Sire, c’est presque la même chose.
FONTANARÈS.
Grâce pour le seul homme qui m’ait soutenu dans ma lutte.
PHILIPPE II, =au ministre=.
Cet homme m’a parlé, je lui ai tendu la main; tu expédieras des lettres
de grâce entière...
LA REINE, =au roi=.
Si cet homme =(elle montre Fontanarès)= est un de ces grands inventeurs
que Dieu suscite, Don Philippe, vous aurez fait une belle journée.
PHILIPPE II, =à la reine=.
Il est bien difficile de distinguer entre un homme de génie et un fou;
mais si c’est un fou, mes promesses valent les siennes.
QUINOLA, =à la marquise=.
Voici votre lettre, mais, entre nous, n’écrivez plus.
LA MARQUISE.
Nous sommes sauvés.
=La cour suit le roi qui rentre.=
SCÈNE XIV.
FONTANARÈS, QUINOLA.
FONTANARÈS.
Je rêve... Duc! grand d’Espagne! la Toison-d’Or!
QUINOLA.
Et les constructions navales? Nous allons avoir des fournisseurs à
protéger. La cour est un drôle de pays, j’y réussirais: que faut-il? de
l’audace! j’en puis vendre; de la ruse? et le roi qui croit que c’est
Notre-Dame-del-Pilar... =(il rit)= qui... Eh bien! à quoi donc pense
mon maître?
FONTANARÈS.
Allons!
QUINOLA.
Où?
FONTANARÈS.
A Barcelone.
QUINOLA.
Non... au cabaret... Si l’air de la cour donne bon appétit aux
courtisans, il me donne soif, à moi... Et après, mon glorieux maître,
vous verrez à l’œuvre votre Quinola; car ne nous abusons pas: entre la
parole du prince et le succès, nous rencontrerons autant de jaloux, de
chicaniers, d’ergoteurs, de malveillants, d’animaux crochus, rapaces,
voraces, écumeurs de grâces, vos charençons enfin! que nous en avons
trouvés entre vous et le roi.
FONTANARÈS.
Et pour obtenir Marie, il faut réussir.
QUINOLA.
Et pour nous donc?
FIN DU PROLOGUE.
ACTE PREMIER
LA SCÈNE SE PASSE A BARCELONE.
=Le théâtre représente une place publique. A gauche du spectateur,
des maisons parmi lesquelles est celle de Lothundiaz qui fait
encoignure de rue. A droite, se trouve le palais où loge madame
Brancadori, dont le balcon fait face au spectateur et tourne. On
entre par l’angle du palais à droite et par l’angle de la maison de
Lothundiaz.=
=Au lever du rideau il fait encore nuit; mais le jour va poindre.=
SCÈNE PREMIÈRE.
MONIPODIO, =enveloppé dans un manteau, assis sous le balcon du
palais Brancadori=.
QUINOLA =se glisse avec des précautions de voleur, et frôle
Monipodio=.
MONIPODIO.
Qui marche ainsi dans mes souliers?
QUINOLA, =déguenillé comme à son entrée au prologue=.
Un gentilhomme qui n’en a plus.
MONIPODIO.
On dirait la voix de Lavradi.
QUINOLA.
Monipodio!... je te croyais... pendu.
MONIPODIO.
Je te croyais roué de coups en Afrique.
QUINOLA.
Hélas! on en reçoit partout.
MONIPODIO.
Tu as l’audace de te promener ici?
QUINOLA.
Tu y restes bien. Moi, j’ai dans ma résille mes lettres de grâce. En
attendant un marquisat et une famille, je me nomme Quinola.
MONIPODIO.
A qui donc as-tu volé ta grâce?
QUINOLA.
Au roi.
MONIPODIO.
Tu as vu le roi? =(il le flaire)= et tu sens la misère...
QUINOLA.
Comme un grenier de poëte. Et que fais-tu?
MONIPODIO.
Rien.
QUINOLA.
C’est bientôt fait; si ça te donne des rentes, je me sens du goût pour
ta profession.
MONIPODIO.
J’étais bien incompris, mon ami! Traqué par nos ennemis politiques...
QUINOLA.
Les corrégidors, alcades et alguazils.
MONIPODIO.
Il a fallu prendre un parti.
QUINOLA.
Je te devine: de gibier, tu t’es fait chasseur!
MONIPODIO.
Fi donc! je suis toujours moi-même. Seulement, je m’entends avec
le vice-roi. Quand un de mes hommes a comblé la mesure, je lui
dis: Va-t’en! et s’il ne s’en va pas, ah! dame! la justice... Tu
comprends... Ce n’est pas trahir?
QUINOLA.
C’est prévoir...
MONIPODIO.
Oh! tu reviens de la cour. Et que veux-tu prendre ici?
QUINOLA.
Écoute? =(A part.)= Voilà mon homme, un œil dans Barcelone. =(Haut.)=
D’après ce que tu viens de me dire, nous sommes amis comme...
MONIPODIO.
Celui qui a mon secret doit être mon ami...
QUINOLA.
Qu’attends-tu là comme un jaloux? Viens mettre une outre à sec et notre
langue au frais dans un cabaret: voici le jour...
MONIPODIO.
Ne vois-tu pas ce palais éclairé par une fête? Don Frégose, mon
vice-roi, soupe et joue chez madame Faustina Brancadori.
QUINOLA.
En vénitien, Brancador. Le beau nom! Elle doit être veuve d’un
patricien.
MONIPODIO.
Vingt-deux ans, fine comme le musc, gouvernant le gouverneur, et (ceci
entre nous) l’ayant déjà diminué de tout ce qu’il a ramassé sous
Charles-Quint dans les guerres d’Italie. Ce qui vient de la flûte...
QUINOLA.
A pris l’air. L’âge de notre vice-roi?
MONIPODIO.
Il accepte soixante ans.
QUINOLA.
Et l’on parle du premier amour! Je ne connais rien de terrible comme le
dernier, il est strangulatoire. Suis-je heureux de m’être élevé jusqu’à
l’indifférence? Je pourrais être un homme d’État...
MONIPODIO.
Ce vieux général est encore assez jeune pour m’employer à surveiller la
Brancador; elle me paye pour être libre; et... comprends-tu comment je
mène joyeuse vie en ne faisant pas de mal?
QUINOLA.
Et tu tâches de tout savoir, curieux, pour mettre le poing sous la
gorge à l’occasion. =(Monipodio fait un signe affirmatif.)= Lothundiaz
existe-t-il toujours?
MONIPODIO.
Voilà sa maison, et ce palais est à lui: toujours de plus en plus
propriétaire.
QUINOLA.
J’espérais trouver l’héritière maîtresse d’elle-même. Mon maître est
perdu!
MONIPODIO.
Tu rapportes un maître?
QUINOLA.
Qui me rapportera plusieurs mines d’or.
MONIPODIO.
Ne pourrais-je entrer à son service?
QUINOLA.
Je compte bien sur ta collaboration ici... Écoute, Monipodio? nous
revenons changer la face du monde. Mon maître a promis au roi de faire
marcher un des plus beaux vaisseaux, sans voiles, ni rames, contre le
vent, plus vite que le vent.
MONIPODIO, =après avoir tourné autour de Quinola=.
On m’a changé mon ami.
QUINOLA.
Monipodio, souviens-toi que des hommes comme nous ne doivent s’étonner
de rien. C’est petites gens. Le roi nous a donné le vaisseau, mais sans
un doublon pour l’aller chercher; nous arrivons donc ici avec les deux
fidèles compagnons du talent: la faim et la soif. Un homme pauvre, qui
trouve une bonne idée, m’a toujours fait l’effet d’un morceau de pain
dans un vivier: chaque poisson vient lui donner un coup de dent. Nous
pourrons arriver à la gloire, nus et mourants.
MONIPODIO.
Tu es dans le vrai.
QUINOLA.
A Valladolid, un matin, mon maître, las du combat, a failli partager
avec un savant qui ne savait rien... je vous l’ai mis à la porte avec
une proposition en bois vert que je lui ai démontrée, et vivement.
MONIPODIO.
Mais, comment pourrons-nous gagner honnêtement une fortune?
QUINOLA.