Mon maître est amoureux. L’amour fait faire autant de sottises que

de grandes choses; Fontanarès a fait les grandes choses, il pourrait

bien faire les sottises. Il s’agit, à nous deux, de protéger notre

protecteur. D’abord, mon maître est un savant qui ne sait pas compter...

MONIPODIO.

Oh! prenant un maître, tu l’as dû choisir...

QUINOLA.

Le dévouement, l’adresse valent mieux pour lui que l’argent et la

faveur; car pour lui la faveur et l’argent seront des trébuchets. Je

le connais; il nous donnera ou nous laissera prendre de quoi finir nos

jours en honnêtes gens.

MONIPODIO.

Eh! voilà mon rêve.

QUINOLA.

Déployons donc, pour une grande entreprise, nos talents jusqu’ici

fourvoyés... Nous aurions bien du malheur si le diable s’en fâchait.

MONIPODIO.

Ça vaudra presque un voyage à Compostelle. J’ai la foi du

contrebandier: je tope.

QUINOLA.

Tu ne dois pas avoir rompu avec l’atelier des faux monnayeurs, et nos

ouvriers en serrurerie.

MONIPODIO.

Dame! dans l’intérêt de l’État...

QUINOLA.

Mon maître va faire construire sa machine, j’aurai les modèles de

chaque pièce, nous en fabriquerons une seconde...

MONIPODIO.

Quinola?

QUINOLA.

Eh bien? =(Paquita se montre au balcon.)=

MONIPODIO.

Tu es le grand homme!

QUINOLA.

Je le sais bien. Invente, et tu mourras persécuté comme un criminel;

copie, et tu vivras heureux comme un sot! Et d’ailleurs, si Fontanarès

périssait, pourquoi ne sauverais-je pas son invention pour le bonheur

de l’humanité?

MONIPODIO.

D’autant plus que, selon un vieil auteur, nous sommes l’humanité... Il

faut que je t’embrasse...

SCÈNE II.

=LES MÊMES=, PAQUITA.

QUINOLA, =à part=.

Après une dupe honnête je ne sais rien de meilleur qu’un fripon qui

s’abuse.

PAQUITA.

Deux amis qui s’embrassent, ce ne sont pas donc des espions...

QUINOLA.

Tu es déjà dans les chausses du vice-roi, dans la poche de la

Brancador. Ça va bien! Fais un miracle! habille-nous d’abord; puis, si

nous ne trouvons pas à nous deux, en consultant un flacon de liqueur,

quelque moyen de faire revoir à mon maître sa Marie Lothundiaz, je ne

réponds de rien... Il ne me parle que d’elle depuis deux jours, et j’ai

peur qu’il n’extravague tout à fait...

MONIPODIO.

L’infante est gardée comme un homme à pendre. Voici pourquoi.

Lothundiaz a eu deux femmes: la première était pauvre et lui a donné

un fils. La fortune est à la seconde, qui en mourant a laissé tout

à sa fille, de manière à ce qu’elle n’en puisse être dépouillée. Le

bonhomme est d’une avarice dont le but est l’avenir de son fils. Sarpi,

le secrétaire du vice-roi, pour épouser la riche héritière, a promis à

Lothundiaz de le faire anoblir, et s’intéresse énormément à ce fils...

QUINOLA.

Bon! déjà un ennemi...

MONIPODIO.

Aussi faut-il beaucoup de prudence. Écoute, je vais te donner un

mot pour Mathieu Magis, le plus fameux Lombard de la ville et à ma

discrétion. Vous y trouverez tout, depuis des diamants jusqu’à des

souliers. Quand vous reviendrez ici, vous y verrez notre infante.

SCÈNE III.

PAQUITA, FAUSTINE.

PAQUITA.

Madame a raison, deux hommes sont en vedette sous son balcon, et ils

s’en vont en voyant venir le jour.

FAUSTINE.

Ce vieux vice-roi finira par m’ennuyer! il me suspecte encore chez moi

pendant qu’il me parle et me voit.

SCÈNE IV.

FAUSTINE, DON FRÉGOSE.

DON FRÉGOSE.

Madame, vous risquez de prendre un rhume: il fait ici trop frais...

FAUSTINE.

Venez ici, Monseigneur. Vous avez foi, dites-vous, en moi; mais vous

mettez Monipodio sous mes fenêtres. Cette excessive prudence n’est pas

d’un jeune homme et doit irriter une honnête femme. Il y a deux sortes

de jalousies: celle qui fait qu’on se défie de sa maîtresse, et celle

qui fait qu’on se défie de soi-même; tenez-vous-en à la seconde.

DON FRÉGOSE.

Ne couronnez pas, Madame, une si belle fête par une querelle que je ne

mérite point.

FAUSTINE.

Monipodio, par qui vous voyez tout dans Barcelone, était-il sous mes

fenêtres, oui ou non? répondez sur votre honneur de gentilhomme.

DON FRÉGOSE.

Il peut se trouver aux environs, afin d’empêcher qu’on ne fasse un

méchant parti dans les rues à nos joueurs.

FAUSTINE.

Stratagème de vieux général! Je saurai la vérité. Si vous m’avez

trompée, je ne vous revois de ma vie! =(Elle le laisse.)=

SCÈNE V.

DON FRÉGOSE, =seul=.

Ah! pourquoi ne puis-je me passer d’entendre et de voir cette femme.

Tout d’elle me plaît, même sa colère, et j’aime à me faire gronder pour

l’écouter.

SCÈNE VI.

PAQUITA, MONIPODIO, =en frère quêteur=, DOÑA LOPEZ.

PAQUITA.

Madame me dit de savoir pour le compte de qui Monipodio se trouve là,

mais... je ne vois plus personne.

MONIPODIO.

L’aumône, ma chère enfant, est un revenu qu’on se fait dans le ciel.

PAQUITA.

Je n’ai rien.

MONIPODIO.

Eh bien! promettez-moi quelque chose.

PAQUITA.

Ce frère est bien jovial.

MONIPODIO.

Elle ne me reconnaît pas, je puis me risquer.

=(Il va frapper à la porte de Lothundiaz.)=

PAQUITA.

Ah! si vous comptez sur les restes de notre propriétaire, vous seriez

plus riche avec ma promesse. =(A la Brancador, qui paraît sur le

balcon.)= Madame, les hommes sont partis.

SCÈNE VII.

MONIPODIO, DOÑA LOPEZ.

DOÑA LOPEZ, =à Monipodio=.

Que voulez-vous?

MONIPODIO.

Les frères de notre Ordre ont eu des nouvelles de votre cher Lopez...

DOÑA LOPEZ.

Il vivrait?

MONIPODIO.

En conduisant la señorita Marie au couvent des Dominicains, faites

le tour de la place, vous y verrez un homme échappé d’Alger qui vous

parlera de Lopez.

DOÑA LOPEZ.

Bonté du ciel, pourrai-je le racheter?

MONIPODIO.

Sachez d’abord à quoi vous en tenir sur son compte: s’il était...

musulman?

DOÑA LOPEZ.

Mon cher Lopez! je vais faire dépêcher la señorita. =(Elle rentre.)=

SCÈNE VIII.

MONIPODIO, QUINOLA, FONTANARÈS.

FONTANARÈS.

Enfin, Quinola, nous voilà sous ses fenêtres.

QUINOLA.

Eh bien! où donc est Monipodille, se serait-il laissé berner par la

duègne? =(Il regarde le frère.)= Seigneur pauvre?

MONIPODIO.

Tout va bien.

QUINOLA.

Sangodémi, quelle perfection de gueuserie? Titien te peindrait. =(A

Fontanarès.)= Elle va venir. =(A Monipodio.)= Comment le trouves-tu?

MONIPODIO.

Bien.

QUINOLA.

Il sera grand d’Espagne.

MONIPODIO.

Oh!... il est encore bien mieux...

QUINOLA.

Surtout, Monsieur, de la prudence, n’allez pas vous livrer à des hélas!

qui pourraient faire ouvrir les yeux à la duègne.

SCÈNE IX.

=LES PRÉCÉDENTS=, DOÑA LOPEZ, MARIE.

MONIPODIO, =à la duègne, en lui montrant Quinola=.

Voilà le chrétien qui sort de captivité.

QUINOLA, =à la duègne=.

Ah! Madame, je vous reconnais au portrait que le seigneur Lopez me

faisait de vos charmes... =(Il l’emmène.)=

SCÈNE X.

MONIPODIO, MARIE, FONTANARÈS.

MARIE.

Est-ce bien lui?

FONTANARÈS.

Oui, Marie, et j’ai réussi, nous serons heureux.

MARIE.

Ah! si vous saviez combien j’ai prié pour votre succès!

FONTANARÈS.

J’ai des millions de choses à vous dire; mais il en est une que je

devrais vous dire un million de fois pour tout le temps de mon absence.

MARIE.

Si vous me parlez ainsi, je croirai que vous ne savez pas quel est mon

attachement: il se nourrit bien moins de flatteries que de tout ce qui

vous intéresse.

FONTANARÈS.

Ce qui m’intéresse, Marie, est d’apprendre, avant de m’engager dans une

affaire capitale, si vous aurez le courage de résister à votre père,

qui, dit-on, veut vous marier.

MARIE.

Ai-je donc changé?

FONTANARÈS.

Aimer, pour nous autres hommes, c’est craindre! vous êtes si riche, je

suis si pauvre. On ne vous tourmentait point en me croyant perdu, mais

nous allons avoir le monde entre nous. Vous êtes mon étoile! brillante

et loin de moi. Si je ne savais pas vous trouver à moi au bout de ma

lutte, oh! malgré le triomphe, je mourrais de douleur.

MARIE.

Vous ne me connaissez donc pas? Seule, presque recluse en votre

absence, le sentiment si pur qui m’unit à vous depuis l’enfance a

grandi comme... ta destinée! Quand ces yeux qui te revoient avec tant

de bonheur seront à jamais fermés; quand ce cœur qui ne bat que pour

Dieu, pour mon père et pour toi, sera desséché, je crois qu’il restera

toujours de moi sur terre une âme qui t’aimera encore! Doutes-tu

maintenant de ma constance?

FONTANARÈS.

Après avoir entendu de telles paroles, quel martyre n’endurerait-on pas!

SCÈNE XI.

=LES PRÉCÉDENTS=, LOTHUNDIAZ.

LOTHUNDIAZ.

Cette duègne laisse ma porte ouverte...

MONIPODIO, =à part=.

Oh! ces pauvres enfants sont perdus! ..... =(A Lothundiaz.)= L’aumône

est un trésor qu’on s’amasse dans le ciel.

LOTHUNDIAZ.

Travaille, et tu t’amasseras des trésors ici-bas. =(Il regarde.)= Je ne

vois point ma fille et sa duègne dans leur chemin.

=(Jeu de scène entre Monipodio et Lothundiaz.)=

MONIPODIO.

L’Espagnol est généreux.

LOTHUNDIAZ.

Eh! laisse-moi, je suis Catalan et suis soupçonneux. =(Il aperçoit sa

fille et Fontanarès.)= Que vois-je?... ma fille avec un jeune seigneur.

=(Il court à eux)= On a beau payer des duègnes pour avoir le cœur et

les yeux d’une mère, elles vous voleront toujours. =(A sa fille.)=

Comment, Marie, vous, héritière de dix mille sequins de rente, vous

parlez à... Ai-je la berlue?... c’est ce damné mécanicien qui n’a pas

un maravédis. =(Monipodio fait des signes à Quinola.)=

MARIE.

Alfonso Fontanarès, mon père, n’est plus sans fortune, il a vu le roi.

LOTHUNDIAZ.

Je plains le roi.

FONTANARÈS.

Seigneur Lothundiaz, je puis aspirer à la main de votre belle Marie.

LOTHUNDIAZ.

Ah!...

FONTANARÈS.

Accepterez-vous pour gendre le duc de Neptunado, grand d’Espagne et

favori du roi? =(Lothundiaz cherche autour de lui le duc de Neptunado.)=

MARIE.

Mais c’est lui, mon père.

LOTHUNDIAZ.

Toi! que j’ai vu grand comme ça, dont le père vendait du drap, me

prends-tu pour un nigaud?

SCÈNE XII.

=LES MÊMES=, QUINOLA, DOÑA LOPEZ.

QUINOLA.

Qui a dit nigaud?

FONTANARÈS.

Pour cadeau de noces, je vous ferai anoblir, et ma femme et moi, nous

vous laisserons constituer, sur sa fortune, un majorat pour votre

fils...

MARIE.

Eh bien! mon père?

QUINOLA.

Eh bien! Monsieur?

LOTHUNDIAZ.

Oh! c’est ce brigand de Lavradi.

QUINOLA.

Mon maître a fait reconnaître mon innocence par le roi.

LOTHUNDIAZ.

M’anoblir est alors chose bien moins difficile...

QUINOLA.

Ah! vous croyez qu’un bourgeois devient grand seigneur avec les

patentes du roi? Voyons. Figurez-vous que je suis marquis de Lavradi.

Mon cher, prête-moi cent ducats?

LOTHUNDIAZ.

Cent coups de bâton! Cent ducats?... le revenu d’une terre de deux

mille écus d’or.

QUINOLA.

Là! voyez-vous?... Et ça veut être noble! Autre chose. Comte

Lothundiaz, avancez deux mille écus d’or à votre gendre, pour qu’il

puisse accomplir ses promesses au roi d’Espagne.

LOTHUNDIAZ, =à Fontanarès=.

Et qu’as-tu donc promis?

FONTANARÈS.

Le roi d’Espagne, instruit de mon amour pour votre fille, vient à

Barcelone voir marcher un vaisseau sans rames ni voiles, par une

machine de mon invention, et nous mariera lui-même.

LOTHUNDIAZ, =à part=.

Ils veulent me berner. =(Haut.)= Tu feras marcher les vaisseaux tout

seuls, je le veux bien, j’irai voir ça. Ça m’amusera. Mais je ne veux

pas pour gendre d’homme à grandes visées. Les filles élevées dans nos

familles n’ont pas besoin de prodiges, mais d’un homme qui se résigne à

s’occuper de son ménage, et non des affaires du soleil et de la lune.

Être bon père de famille est le seul prodige que je veuille en ceci.

FONTANARÈS.

A l’âge de douze ans, votre fille, Seigneur, m’a souri comme Béatrix

à Dante. Enfant, elle a vu d’abord un frère en moi; puis, quand nous

nous sommes sentis séparés par la fortune, elle m’a vu concevant

l’entreprise hardie de combler cette distance à force de gloire.

Je suis allé pour elle en Italie, étudier avec Galilée. Elle a, la

première, applaudi à mon œuvre, elle l’a comprise! elle a épousé ma

pensée avant de m’épouser moi-même; elle est ainsi devenue pour moi le

monde entier: comprenez-vous maintenant combien je l’idolâtre?

LOTHUNDIAZ.

Et c’est justement pour cela que je ne te la donne pas! Dans dix ans,

elle serait abandonnée pour quelque autre découverte à faire...

MARIE.

Quitte-t-on, mon père, un amour qui a fait faire de tels prodiges?

LOTHUNDIAZ.

Oui, quand il n’en fait plus.

MARIE.

S’il devient duc, grand d’Espagne et riche?...

LOTHUNDIAZ.

Si! si! si!... Me prends-tu pour un imbécile? Les _si_ sont les chevaux

qui mènent à l’hôpital tous ces prétendus découvreurs de mondes.

FONTANARÈS.

Mais voici les lettres par lesquelles le roi me donne un vaisseau.

QUINOLA.

Ouvrez donc les yeux! Mon maître est à la fois homme de génie et joli

garçon; le génie vous offusque et ne vaut rien en ménage, d’accord;

mais il reste le joli garçon: que faut-il de plus à une fille pour être

heureuse?

LOTHUNDIAZ.

Le bonheur n’est pas dans ces extrêmes. Joli garçon et homme de génie,

voilà deux raisons pour dépenser les trésors du Mexique. Ma fille sera

madame Sarpi.

SCÈNE XIII.

=LES MÊMES=, SARPI =sur le balcon=.

SARPI, =à part=.

On a prononcé mon nom. Que vois-je? l’héritière et son père, à cette

heure, sur la place!

LOTHUNDIAZ.

Sarpi n’est pas allé chercher un vaisseau dans le port de Valladolid,

il a fait avancer mon fils d’un grade.

FONTANARÈS.

Par l’avenir de ton fils, Lothundiaz, ne t’avise pas de disposer de

ta fille sans son consentement; elle m’aime, et je l’aime. Je serai

dans peu =(Sarpi paraît.)= l’un des hommes les plus considérables de

l’Espagne, et en état de me venger...

MARIE.

Oh! contre mon père?

FONTANARÈS.

Eh bien! dites-lui donc, Marie, tout ce que je fais pour vous mériter.

SARPI.

Un rival?

QUINOLA, =à Lothundiaz=.

Monsieur, vous serez damné.

LOTHUNDIAZ.

D’où sais-tu cela?

QUINOLA.

Ce n’est pas assez: vous serez volé, je vous le jure.

LOTHUNDIAZ.

Pour n’être ni volé, ni damné, je garde ma fille à un homme qui n’aura

pas de génie, c’est vrai, mais du bon sens...

FONTANARÈS.

Attendez, du moins.

SARPI.

Et pourquoi donc attendre?

QUINOLA, =à Monipodio=.

Qui est-ce?

MONIPODIO.

Sarpi.

QUINOLA.

Quel oiseau de proie!

MONIPODIO.

Et difficile à tuer, c’est le vrai gouverneur de Catalogne.

LOTHUNDIAZ.

Salut, monsieur le secrétaire! =(A Fontanarès.)= Adieu, mon cher, votre

arrivée est une raison pour moi de presser le mariage. =(A Marie.)=

Allons, rentrez, ma fille. =(A la duègne.)= Et vous, sorcière, vous

allez avoir votre compte.

SARPI, =à Lothundiaz=.

Cet hidalgo a donc des prétentions?

FONTANARÈS, =à Sarpi=.

Des droits! =(Marie, la duègne, Lothundiaz sortent.)=

SCÈNE XIV.

MONIPODIO, SARPI, FONTANARÈS, QUINOLA.

SARPI.

Des droits?... Ne savez-vous pas que le neveu de Fra-Paolo Sarpi,

parent des Brancador, créé comte au royaume de Naples, secrétaire de la

vice-royauté de Catalogne, prétend à la main de Marie Lothundiaz? En se

disant y avoir des droits, un homme fait une insulte à elle et à moi.

FONTANARÈS.

Savez-vous que, depuis cinq ans, moi, Alfonso Fontanarès, à qui le

roi, notre maître, a promis le titre de duc de Neptunado, la grandesse

et la Toison-d’Or, j’aime Marie Lothundiaz, et que vos prétentions à

l’encontre de la foi qu’elle m’a jurée, seront, si vous n’y renoncez,

une insulte et pour elle et pour moi?

SARPI.

Je ne savais pas, Monseigneur, avoir un si grand personnage pour rival.

Eh bien! futur duc de Neptunado, futur grand, futur chevalier de la

Toison-d’Or, nous aimons la même femme; et si vous avez la promesse de

Marie, j’ai celle du père; vous attendez des honneurs, j’en ai.

FONTANARÈS.

Tenez, restons-en là. Ne prononcez pas un mot de plus, ne vous

permettez pas un regard qui puisse m’offenser... vous seriez un lâche.

Eussé-je cent querelles, je ne veux me battre avec personne qu’après

avoir terminé mon entreprise, et répondu par le succès à l’attente de

mon roi. Je me bats en ce moment seul contre tous. Quand j’en aurai

fini avec mon siècle, vous me retrouverez... près du roi.

SARPI.

Oh! nous ne nous quitterons pas.

SCÈNE XV.

=LES MÊMES=, FAUSTINE, DON FRÉGOSE, PAQUITA.

FAUSTINE, =au balcon=.

Que se passe-t-il donc, Monseigneur, entre ce jeune homme et votre

secrétaire? descendons.

QUINOLA, =à Monipodio=.

Ne trouves-tu pas que mon homme a surtout le talent d’attirer la foudre

sur sa tête?

MONIPODIO.

Il la porte si haut!

SARPI, =à don Frégose=.

Monseigneur, il arrive en Catalogne un homme comblé, dans l’avenir, des

faveurs du roi, notre maître, et que Votre Excellence, selon mon humble

avis, doit accueillir comme il le mérite.

DON FRÉGOSE, =à Fontanarès=.

De quelle maison êtes-vous?

FONTANARÈS, =à part=.

Combien de sourires semblables n’ai-je pas déjà dévorés. =(Haut.)=

Excellence, le roi ne me l’a pas demandé. Voici d’ailleurs sa lettre et

celle de ses ministres... =(Il remet un paquet.)=

FAUSTINE, =à Paquita=.

Cet homme a l’air d’un roi.

PAQUITA.

D’un roi qui fera des conquêtes.

FAUSTINE, =reconnaissant Monipodio=.

Monipodio! sais-tu quel est cet homme?

MONIPODIO.

Un homme qui va, dit-on, bouleverser le monde.

FAUSTINE.

Ah! voilà donc ce fameux inventeur dont on m’a tant parlé.

MONIPODIO.

Et voici son valet.

DON FRÉGOSE.

Tenez, Sarpi, voici la lettre du ministre, je garde celle du roi. =(A

Fontanarès.)= Eh bien! mon garçon, la lettre du roi me semble positive.

Vous entreprenez de réaliser l’impossible! Quelque grand que vous vous

fassiez, peut-être devriez-vous, dans cette affaire, prendre les

conseils de don Ramon, un savant de Catalogne, qui, dans cette partie,

a écrit des traités fort estimés...

FONTANARÈS.

En ceci, Excellence, les plus belles dissertations du monde ne valent

pas l’œuvre.

DON FRÉGOSE.

Quelle présomption! =(A Sarpi.)= Sarpi, vous mettrez à la disposition

du cavalier que voici le navire qu’il choisira dans le port.

SARPI, =au vice-roi=.

Êtes-vous bien sûr que le roi le veuille?

DON FRÉGOSE.

Nous verrons. En Espagne, il faut dire un _Pater_ entre chaque pas

qu’on fait.

SARPI.

On nous a d’ailleurs écrit de Valladolid.

FAUSTINE, =au vice-roi=.

De quoi s’agit-il?

DON FRÉGOSE.

Oh! d’une chimère.

FAUSTINE.

Eh! mais, vous ne savez donc pas que je les aime?

DON FRÉGOSE.

D’une chimère de savant que le roi a prise au sérieux, à cause du

désastre de l’Armada. Si ce cavalier réussit, nous aurons la cour à

Barcelone.

FAUSTINE.

Mais nous lui devrons beaucoup.

DON FRÉGOSE, =à Faustine=.

Vous ne me parlez pas si gracieusement, à moi! =(Haut.)= Il s’est

engagé sur sa tête à faire aller comme le vent, contre le vent, un

vaisseau sans rames ni voiles...

FAUSTINE.

Sur sa tête? Oh! mais, c’est un enfant!

SARPI.

Et le seigneur Alfonso Fontanarès compte sur ce prodige pour épouser

Marie Lothundiaz.

FAUSTINE.

Ah! il aime...

QUINOLA, =tout bas, à Faustine=.

Non, Madame, il idolâtre.

FAUSTINE.

La fille de Lothundiaz!

DON FRÉGOSE.

Vous vous intéressez à lui bien subitement.

FAUSTINE.

Quand ce ne serait que pour voir la cour ici, je souhaite que ce

cavalier réussisse.

DON FRÉGOSE.

Madame, ne voulez-vous pas venir prendre une collation à la villa

d’Avaloros? Une tartane vous attend au port.

FAUSTINE.

Non, Monseigneur, cette fête m’a fatiguée, et notre promenade en

tartane serait de trop. Je n’ai pas comme vous l’obligation de me

montrer infatigable; la jeunesse aime le sommeil, trouvez bon que

j’aille me reposer.

DON FRÉGOSE.

Vous ne me dites rien sans y mettre de la raillerie.

FAUSTINE.

Tremblez que je ne vous traite sérieusement!

=(Faustine, le gouverneur et Paquita sortent.)=

SCÈNE XVI.

AVALOROS, QUINOLA, MONIPODIO, FONTANARÈS, SARPI.

SARPI, =à Avaloros=.

Il n’y a plus de promenade en mer.

AVALOROS.

Peu m’importe, j’ai gagné cent écus d’or. =(Sarpi et Avaloros se

parlent.)=

FONTANARÈS, =à Monipodio=.

Quel est ce personnage?

MONIPODIO.

Avaloros, le plus riche banquier de la Catalogne; il a confisqué la

Méditerranée à son profit.

QUINOLA.

Je me sens plein de tendresse pour lui.

MONIPODIO.

C’est notre maître à tous!

AVALOROS, =à Fontanarès=.

Jeune homme, je suis banquier; et si votre affaire est bonne, après

la protection de Dieu et celle du roi, rien ne vaut celle d’un

millionnaire.

SARPI, =au banquier=.

Ne vous engagez à rien... à nous deux, nous saurons bien nous en rendre

maîtres.

AVALOROS, =à Fontanarès=.

Eh bien! mon cher, vous viendrez me voir.

=(Monipodio lui prend sa bourse.)=

SCÈNE XVII.

MONIPODIO, FONTANARÈS, QUINOLA.

QUINOLA.

Vous vous faites dès l’abord de belles affaires?

MONIPODIO.

Don Frégose est jaloux de vous.

QUINOLA.

Sarpi va vous faire échouer!

MONIPODIO.

Vous vous posez en géant devant des nains qui ont le pouvoir! Attendez

donc le succès pour être fier! On se fait tout petit, on s’insinue, on

se glisse.

QUINOLA.

La gloire?... mais, Monsieur, il faut la voler.

FONTANARÈS.

Vous voulez que je m’abaisse?

MONIPODIO.

Tiens! pour parvenir.

FONTANARÈS.

Bon pour un Sarpi! Je dois tout emporter de haute lutte. Mais que

voyez-vous entre le succès et moi? Ne vais-je pas dans le port choisir

une magnifique galère?

QUINOLA.

Ah! je suis superstitieux en cet endroit. Monsieur, ne prenez pas de

galère!

FONTANARÈS.

Je ne vois aucun obstacle.

QUINOLA.

Vous n’en avez jamais vu! Vous avez bien autre chose à découvrir. Eh!

Monsieur, nous sommes sans argent, sans une auberge où nous ayons

crédit, et si je n’avais rencontré ce vieil ami qui m’aime, car on a

des amis qui vous détestent, nous serions sans habits...

FONTANARÈS.

Mais elle m’aime! =(Marie agite son mouchoir à la fenêtre.)= Tiens,

vois, mon étoile brille.

QUINOLA.

Eh Monsieur, c’est un mouchoir! Êtes-vous assez dans votre bon sens

pour écouter un conseil?... Au lieu de cette espèce de madone, il vous

faudrait une marquise de Mondéjar! une de ces femmes à corsage frêle,

mais doublé d’acier, capables par amour de toutes les ruses que nous

inspire la détresse, à nous... Or, la Brancador...

FONTANARÈS.

Si tu veux me voir laisser tout là, tu n’as qu’à me parler ainsi!

Sache-le bien: l’amour est toute ma force, il est le rayon céleste qui

m’éclaire.

QUINOLA.

Là, là, calmez-vous.

MONIPODIO.

Cet homme m’inquiète! il me paraît mieux posséder la mécanique de

l’amour que l’amour de la mécanique.

SCÈNE XVIII.

=LES MÊMES=, PAQUITA.

PAQUITA, =à Fontanarès=.

Ma maîtresse vous fait dire, Seigneur, que vous preniez garde à vous.

Vous vous êtes attiré des haines implacables.

MONIPODIO.

Ceci me regarde. Allez sans crainte par les rues de Barcelone; quand on

voudra vous tuer, je le saurai le premier.

FONTANARÈS.

Déjà?

PAQUITA.

Vous ne me dites rien pour elle.

QUINOLA.

Ma mie, on ne pense pas à deux machines à la fois!... Dis à ta céleste

maîtresse que mon maître lui baise les pieds. Je suis garçon, mon ange,

et veux faire une heureuse fin. =(Il l’embrasse.)=

PAQUITA =lui donne un soufflet=.

Fat!

QUINOLA.

Charmante! =(Elle sort.)=

SCÈNE XIX.

=LES MÊMES=, =moins= PAQUITA.

MONIPODIO.

Venez au Soleil-d’Or, je connais l’hôte, vous aurez crédit.

QUINOLA.

La bataille commence encore plus promptement que je ne le croyais.

FONTANARÈS.

Où trouver de l’argent?

QUINOLA.

On ne nous en prêtera pas, mais nous en achèterons. Eh! que vous

faut-il?

FONTANARÈS.

Deux mille écus d’or.

QUINOLA.

J’ai beau évaluer le trésor auquel je songe, il ne saurait être si dodu.

MONIPODIO.

Ohé! je trouve une bourse.

QUINOLA.

Tiens, tu n’as rien oublié. Eh! Monsieur, vous voulez du fer, du

cuivre, de l’acier, du bois... toutes ces choses-là sont chez les

marchands. Oh! une idée! Je vais fonder la maison Quinola et compagnie,

si elle ne fait pas de bonnes affaires, vous ferez toujours la vôtre.

FONTANARÈS.

Ah! sans vous, que serais-je devenu?

MONIPODIO.

La proie d’Avaloros.

FONTANARÈS.

A l’ouvrage donc! l’inventeur va sauver l’amoureux. =(Ils sortent.)=

=FIN DU PREMIER ACTE.=

ACTE DEUXIÈME

=Un salon du palais de madame Brancador.=

SCÈNE PREMIÈRE.

AVALOROS, SARPI, PAQUITA.

AVALOROS.

Notre souveraine serait-elle donc vraiment malade?

PAQUITA.

Elle est en mélancolie.

AVALOROS.

La pensée est-elle donc une maladie?

PAQUITA.

Oui, mais vous êtes sûr de toujours bien vous porter.

SARPI.

Va dire à ma chère cousine que le seigneur Avaloros et moi nous

attendons son bon plaisir.

AVALOROS.

Tiens, voici deux écus pour dire que je pense...

PAQUITA.

Je dirai que vous dépensez. Je vais décider Madame à s’habiller. =(Elle

sort.)=

SCÈNE II.

AVALOROS, SARPI.

SARPI.

Pauvre vice-roi! il est le jeune homme, et je suis le vieillard.

AVALOROS.

Pendant que votre petite cousine en fait un sot, vous déployez

l’activité d’un politique, vous préparez au roi la conquête de la

Navarre française. Si j’avais une fille, je vous la donnerais. Le

bonhomme Lothundiaz n’est pas un sot.

SARPI.

Ah! fonder une grande maison, inscrire un nom dans l’histoire de son

pays: être le cardinal Granvelle ou le duc d’Albe.

AVALOROS.

Théâtre · 第 8 / 30 段