Lui!
BUTEUX, =à Vautrin=.
Ah! tu nous as trahis! pourquoi donc nous amenais-tu?
SAINT-CHARLES, =au duc=.
Vous les entendez, monsieur le duc?
LAFOURAILLE, =à Buteux=.
Tais-toi donc. Devons-nous le juger?
BUTEUX.
Quand il nous condamne.
VAUTRIN, =au duc=.
Monsieur le duc, ces deux hommes sont à moi, je les réclame.
SAINT-CHARLES.
Voilà les gens de M. Frescas.
VAUTRIN, =à Saint-Charles=.
Intendant de la maison de Langeac, tais-toi, tais-toi! =(Il montre
Lafouraille.)= Voici Philippe Boulard. =(Lafouraille salue.)= Monsieur
le duc, faites éloigner tout le monde.
LE DUC.
Quoi! chez moi, vous osez commander?
LA DUCHESSE.
Ah! Monsieur, il est maître ici.
LE DUC.
Comment? ce misérable!
VAUTRIN.
Monsieur le duc veut de la compagnie, parlons donc du fils de doña
Mendès...
LE DUC.
Silence!
VAUTRIN.
Que vous faites passer pour celui de...
LE DUC.
Encore une fois, silence!
VAUTRIN.
Vous voyez bien, monsieur le duc, qu’il y avait trop de monde.
LE DUC.
Sortez tous!
VAUTRIN, =au duc=.
Faites garder toutes les issues de votre hôtel, et que personne n’en
sorte, excepté ces deux hommes. =(A Saint-Charles.)= Restez là. =(Il
tire un poignard, et va couper les liens de Lafouraille et de Buteux.)=
Sauvez-vous par la petite porte dont voici la clef, et allez chez la
mère Giroflée. =(A Lafouraille.)= Tu m’enverras Raoul.
LAFOURAILLE, =sortant=.
Oh! notre véritable empereur.
VAUTRIN.
Vous recevrez de l’argent et des passe-ports.
BUTEUX, =sortant=.
J’aurai donc de quoi pour Adèle!
LE DUC.
Maintenant, comment savez-vous ces choses?
VAUTRIN, =rendant des papiers au duc=.
Voici ce que j’ai pris dans votre cabinet.
LE DUC.
Ma correspondance et les lettres de madame au vicomte de Langeac!
VAUTRIN.
Fusillé par les soins de Charles Blondet, à Mortagne, en octobre 1792.
SAINT-CHARLES.
Mais vous savez bien, monsieur le duc.
VAUTRIN.
Lui-même m’a donné les papiers que voici, parmi lesquels vous
remarquerez l’acte mortuaire du vicomte, qui prouve que madame et lui
ne se sont pas vus depuis la veille du 10 août, car il a passé de
l’Abbaye en Vendée accompagné de Boulard.
LE DUC.
Ainsi Fernand?
VAUTRIN.
L’enfant déporté en Sardaigne est bien votre fils.
LE DUC.
Et madame?...
VAUTRIN.
Innocente.
LE DUC.
Ah! =(Tombant dans un fauteuil.)= Qu’ai-je fait?
LA DUCHESSE.
Quelle horrible preuve!... mort. Et l’assassin est là.
VAUTRIN.
Monsieur le duc, j’ai été le père de Fernand, et je viens de sauver vos
deux fils l’un de l’autre, vous seul êtes l’auteur de tout, ici.
LA DUCHESSE.
Arrêtez! je le connais, il souffre en cet instant tout ce que j’ai
souffert en vingt ans. De grâce, mon fils?
LE DUC.
Comment, Raoul de Frescas?...
VAUTRIN.
Fernand de Montsorel va venir. =(A Saint-Charles.)= Qu’en dis-tu?
SAINT-CHARLES.
Tu es un héros, laisse-moi être ton valet de chambre.
VAUTRIN.
Tu as de l’ambition. Et tu me suivras?
SAINT-CHARLES.
Partout.
VAUTRIN.
Je le verrai bien.
SAINT-CHARLES.
Ah! quel artiste tu trouves et quelle perte le gouvernement va faire.
VAUTRIN.
Allons, va m’attendre au bureau des passe-ports.
SCÈNE XV.
=LES MÊMES=, LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL, INÈS, MADEMOISELLE DE
VAUDREY.
MADEMOISELLE DE VAUDREY.
Les voici!
LA DUCHESSE DE CHRISTOVAL.
Ma fille a reçu, Madame, une lettre de M. Raoul, où ce noble jeune
homme aime mieux renoncer à Inès que de nous tromper: il nous a dit
toute sa vie. Il doit se battre demain avec votre fils, et comme Inès
est la cause involontaire de ce duel, nous venons l’empêcher; car il
est maintenant sans motif.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Ce duel est fini, Madame.
INÈS.
Il vivra donc!
LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Et vous épouserez le marquis de Montsorel, mon enfant.
SCÈNE XVI.
=LES MÊMES=, RAOUL =et= LAFOURAILLE, =qui sort aussitôt=.
RAOUL, =à Vautrin=.
M’enfermer pour m’empêcher de me battre!
LE DUC.
Avec ton frère?
RAOUL.
Mon frère?
LE DUC.
Oui.
LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Tu étais donc bien mon enfant! Mesdames, =(elle saisit Raoul)= voici
Fernand de Montsorel, mon fils, le...
LE DUC, =prenant Raoul par la main et interrompant sa femme=.
L’aîné, l’enfant qui nous avait été enlevé, Albert n’est plus que le
comte de Montsorel.
RAOUL.
Depuis trois jours je crois rêver! vous, ma mère! vous, Monsieur...
LE DUC.
Eh bien! oui.
RAOUL.
Oh! là, où on me demandait une famille...
VAUTRIN.
Elle s’y trouve.
RAOUL.
Et... y êtes-vous encore pour quelque chose?
VAUTRIN, =à la duchesse de Montsorel=.
Que vous disais-je? =(A Raoul.)= Souvenez-vous, monsieur le marquis,
que je vous ai d’avance absous de toute ingratitude. =(A la duchesse.)=
L’enfant m’oubliera, et la mère?
LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Jamais.
LE DUC.
Mais quels sont donc les malheurs qui vous ont plongé dans l’abîme?
VAUTRIN.
Est-ce qu’on explique le malheur?
LA DUCHESSE DE MONTSOREL.
Mon ami, n’est-il pas en votre pouvoir d’obtenir sa grâce?
LE DUC.
Des arrêts comme ceux qui l’ont frappé sont irrévocables.
VAUTRIN.
Ce mot me raccommode avec vous, il est d’un homme d’État. Eh! monsieur
le duc, tâchez donc de faire comprendre que la déportation est votre
dernière ressource contre nous.
RAOUL.
Monsieur...
VAUTRIN.
Vous vous trompez, je ne suis pas même monsieur.
INÈS.
Je crois comprendre que vous êtes un banni, que mon ami vous doit
beaucoup et ne peut s’acquitter. Au delà des mers, j’ai de grands
biens, qui, pour être régis, veulent un homme plein d’énergie: allez-y
exercer vos talents, et devenez...
VAUTRIN.
Riche, sous un nom nouveau? Enfant, ne venez-vous donc pas d’apprendre
qu’il est en ce monde des choses impitoyables. Oui, je puis acquérir
une fortune, mais qui me donnera le pouvoir?... =(Au duc de
Montsorel.)= Le roi, monsieur le duc, peut me faire grâce; mais qui me
serrera la main?
RAOUL.
Moi!
VAUTRIN.
Ah! voilà ce que j’attendais pour partir. Vous avez une mère, adieu!
SCÈNE XVII.
=LES MÊMES=, UN COMMISSAIRE.
=Les portes-fenêtres s’ouvrent: on voit un commissaire,
un officier; dans le fond, des gendarmes.=
UN COMMISSAIRE, =au duc=.
Au nom du roi, de la loi, j’arrête Jacques Collin, convaincu d’avoir
rompu...
=Tous les personnages se jettent entre la force armée et Jacques, pour
le faire sauver.=
LE DUC.
Messieurs, je prends sur moi de...
VAUTRIN.
Chez vous, monsieur le duc, laissez passer la justice du roi. C’est
une affaire entre ces messieurs et moi. =(Au commissaire.)= Je vous
suis. =(A la duchesse.)= C’est Joseph qui les amène, il est des nôtres,
renvoyez-le.
RAOUL.
Sommes-nous séparés à jamais?
VAUTRIN.
Tu te maries bientôt. Dans dix mois, le jour du baptême, à la porte de
l’église, regarde bien parmi les pauvres, il y aura quelqu’un qui veut
être certain de ton bonheur. Adieu. =(Aux agents.)= Marchons!
LES
RESSOURCES DE QUINOLA
COMÉDIE EN CINQ ACTES, EN PROSE, ET PRÉCÉDÉE D’UN PROLOGUE.
Représentée sur le second Théâtre-Français (ODÉON),
le samedi 10 mars 1842.
PRÉFACE
Quand l’auteur de cette pièce ne l’aurait faite que pour obtenir les
éloges universels accordés par les journaux à ses livres, et qui
peut-être ont dépassé ce qui lui était dû, _les Ressources de Quinola_
seraient une excellente spéculation littéraire; mais, en se voyant
l’objet de tant de louanges et de tant d’injures, il a compris que ses
débuts au théâtre seraient encore plus difficiles que ne l’ont été ses
débuts en littérature, et il s’est armé de courage pour le présent
comme pour l’avenir.
Un jour viendra que cette pièce servira de bélier pour battre en brèche
une pièce nouvelle, comme on a pris tous ses livres, et même sa pièce
intitulée _Vautrin_, pour en accabler _les Ressources de Quinola_.
Quelque calme que doive être sa résignation, l’auteur ne peut
s’empêcher de faire ici deux remarques.
Parmi cinquante faiseurs de feuilletons, il n’en est pas un seul qui
n’ait traité comme une fable, inventée par l’auteur, le fait historique
sur lequel repose cette pièce des _Ressources de Quinola_.
Longtemps avant que M. Arago ne mentionnât ce fait dans son histoire de
la vapeur, publiée dans l’Annuaire du Bureau des longitudes, l’auteur,
à qui le fait était connu, avait pressenti la grande comédie qui devait
avoir précédé l’acte de désespoir auquel fut poussé l’inventeur inconnu
qui, en plein seizième siècle, fit marcher par la vapeur un navire dans
le port de Barcelone, et le coula lui-même en présence de deux cent
mille spectateurs.
Cette observation répond aux dérisions qu’a soulevées la prétendue
supposition de l’invention de la vapeur avant le marquis de Worcester,
Salomon de Caus et Papin.
La deuxième observation porte sur l’étrange calomnie sous laquelle
presque tous les faiseurs de feuilletons ont accablé Lavradi, l’un des
personnages de cette comédie, et dont ils ont voulu faire une création
hideuse. En lisant la pièce, dont l’analyse n’a été faite exactement
par aucun critique, on verra que Lavradi, condamné pour dix ans aux
présides, vient demander sa grâce au roi. Tout le monde sait combien
les peines les plus sévères étaient prodiguées dans le seizième siècle
pour les moindres délits, et avec quelle indulgence sont accueillis
dans le vieux théâtre les valets dans la position où se trouve Quinola.
On ferait plusieurs volumes avec les lamentations des critiques qui,
depuis bientôt vingt ans, demandaient des comédies dans la forme
italienne, espagnole ou anglaise: on en essaye une; et tous aiment
mieux oublier ce qu’ils ont dit depuis vingt ans plutôt que de manquer
à étouffer un homme assez hardi pour s’aventurer dans une voie si
féconde, et que son ancienneté rend aujourd’hui presque nouvelle.
N’oublions pas de rappeler, à la honte de notre époque, le hourra
d’improbations par lequel fut accueilli le titre de duc de _Neptunado_,
cherché par Philippe II pour l’inventeur, hourra auquel les lecteurs
instruits refuseront de croire, mais qui fut tel, que les acteurs, en
gens intelligents, retranchèrent ce titre dans le reste de la pièce.
Ce hourra fut poussé par des spectateurs qui, tous les matins, lisent
dans les journaux le titre de duc de la Victoire, donné à Espartero, et
qui ne pouvaient pas ignorer le titre de prince de la Paix, donné au
dernier favori de l’avant-dernier roi d’Espagne. Comment prévoir une
pareille ignorance? Qui ne sait que la plupart des titres espagnols,
surtout au temps de Charles-Quint et de Philippe II, rappellent la
circonstance à laquelle ils furent dus.
Orendayes prit le titre de _la Paz_, pour avoir signé le traité de 1725.
Un amiral prit celui de _Transport-Real_, pour avoir conduit l’Infant
en Italie.
Navarro prit celui de _la Vittoria_ après le combat naval de Toulon,
quoique la victoire eût été indécise.
Ces exemples, et tant d’autres, sont surpassés par le fameux ministre
des finances, négociant parvenu, qui prit le titre de marquis de
Rien-en-Soi (_l’Ensenada_).
En produisant une œuvre faite avec toutes les libertés des vieux
théâtres français et espagnol, l’auteur s’est permis une tentative
appelée par les vœux de plus d’un _organe de l’opinion publique_ et
de tous ceux qui assistent aux premières représentations: il a voulu
convoquer un vrai public, et faire représenter la pièce devant une
salle pleine de spectateurs payants. L’insuccès de cette épreuve a été
si bien constaté par tous les journaux, que la nécessité des claqueurs
en reste à jamais démontrée.
L’auteur était entre ce dilemme, que lui posaient les personnes
expertes en cette matière: introduire douze cents spectateurs non
payants, le succès ainsi obtenu sera nié; faire payer leur place à
douze cents spectateurs, c’est rendre le succès presque impossible.
L’auteur a préféré le péril. Telle est la raison de cette première
représentation, où tant de personnes ont été mécontentes d’avoir été
élevées à la dignité de juges indépendants.
L’auteur rentrera donc dans l’ornière honteuse et ignoble que tant
d’abus ont creusée aux succès dramatiques; mais il n’est pas inutile
de dire ici que la première représentation des _Ressources de Quinola_
fut ainsi donnée au bénéfice des claqueurs, qui sont les seuls
triomphateurs de cette soirée, d’où ils avaient été bannis.
Pour caractériser les critiques faites sur cette comédie, il suffira de
dire que sur cinquante journaux qui tous, depuis vingt ans, prodiguent
au dernier vaudevilliste tombé cette phrase banale: _La pièce est d’un
homme d’esprit qui saura prendre sa revanche_, aucun ne s’en est servi
pour _les Ressources de Quinola_, que tous tenaient à enterrer. Cette
remarque suffit à l’ambition de l’auteur.
Sans que l’auteur eût rien fait pour obtenir de telles promesses,
quelques personnes avaient d’avance accordé leurs encouragements à
sa tentative, et celles-là se sont montrées plus injurieuses que
critiques; mais l’auteur regarde de tels mécomptes comme les plus
grands bonheurs qui puissent lui arriver, car on gagne de l’expérience
en perdant de faux amis. Aussi, est-ce autant un plaisir qu’un
devoir pour lui que de remercier publiquement les personnes qui lui
sont restées fidèles comme monsieur Léon Gozlan, envers lequel il a
contracté une dette de reconnaissance; comme monsieur Victor Hugo,
qui a, pour ainsi dire, protesté contre le public de la première
représentation, en revenant voir la pièce à la seconde; comme
monsieur de Lamartine et madame de Girardin, qui ont maintenu leur
premier jugement malgré l’irritation générale. De telles approbations
consoleraient d’une chute.
Lagny, 2 avril 1842.
PERSONNAGES DU PROLOGUE.
PHILIPPE II.
LE CARDINAL CIENFUEGOS, =grand inquisiteur=.
LE CAPITAINE DES GARDES.
LE DUC D’OLMÉDO.
LE DUC DE LERME.
ALFONSO FONTANARÈS.
QUINOLA.
UN HALLEBARDIER.
UN ALCADE DU PALAIS.
UN FAMILIER DE L’INQUISITION =(personnage muet=.)
LA REINE D’ESPAGNE.
LA MARQUISE DE MONDÉJAR>.
PERSONNAGES DE LA PIÈCE.
DON FRÉGOSE, =vice-roi de Catalogne=.
LE GRAND INQUISITEUR.
LE COMTE SARPI, =secrétaire de la vice-royauté=.
DON RAMON, =savant=.
AVALOROS, =banquier=.
MATHIEU MAGIS, =Lombard=.
LOTHUNDIAZ, =bourgeois=.
ALFONSO FONTANARÈS.
LAVRADI, QUINOLA, =ou valet=.
MONIPODIO, =ancien miquelet=.
COPPOLUS, =marchand de métaux=.
CARPANO, =serrurier (personnage muet.)=
ESTEBAN, =ouvrier=.
GIRONE, =autre ouvrier=.
L’HOTE =du Soleil d’or=.
UN HUISSIER.
UN ALCADE.
MADAME FAUSTINA BRANCADORI.
MARIE LOTHUNDIAZ.
PAQUITA, =camériste de madame Faustina=.
=L’action se passe en 1588.=
LES
RESSOURCES DE QUINOLA
PROLOGUE
=La scène est à Valladolid, dans le palais du roi d’Espagne. Le
théâtre représente la galerie qui conduit à la chapelle. L’entrée de
la chapelle est à gauche du spectateur, celle des appartements royaux
est à droite. L’entrée principale est au fond. De chaque côté de la
principale porte, il y a deux hallebardiers.=
=Au lever du rideau, le capitaine des gardes et trois seigneurs sont en
scène. Un alcade du palais est debout au fond de la galerie. Quelques
courtisans se promènent dans le salon qui précède la galerie.=
SCÈNE PREMIÈRE.
LE CAPITAINE DES GARDES, QUINOLA, =enveloppé dans son manteau=,
UN HALLEBARDIER.
LE HALLEBARDIER. =Il barre la porte à Quinola.=
On n’andre bointe sans en affoir le troide. Ki ê dû?
QUINOLA, =levant la hallebarde=.
Ambassadeur. =(On le regarde.)=
LE HALLEBARDIER.
T’où?
QUINOLA. =Il passe.=
D’où! Du pays de misère.
LE CAPITAINE DES GARDES.
Allez chercher le majordome du palais pour rendre à cet ambassadeur-là
les honneurs qui lui sont dus. =(Au hallebardier.)= Trois jours de
prison.
QUINOLA, =au capitaine=.
Voilà donc comment vous respectez le droit des gens! Écoutez,
Monseigneur, vous êtes bien haut, je suis bien bas, avec deux mots,
nous allons nous trouver de plain-pied.
LE CAPITAINE.
Tu es un drôle très-drôle.
QUINOLA =le prend à part=.
N’êtes-vous pas le cousin de la marquise de Mondéjar?
LE CAPITAINE.
Après?
QUINOLA.
Quoiqu’en très-grande faveur, elle est sur le point de rouler dans un
abîme... sans sa tête.
LE CAPITAINE.
Tous ces gens-là font des romans!... Écoute; tu es le vingt-deuxième,
et nous sommes au dix du mois, qui tente de s’introduire ainsi près de
la favorite, pour lui soutirer quelques pistoles. Détale... ou sinon...
QUINOLA.
Monseigneur, il vaut mieux parler à tort vingt-deux fois à vingt-deux
pauvres diables, que de manquer à entendre celui qui vous est envoyé
par votre bon ange; et vous voyez, qu’à peu de chose près =(il ouvre
son manteau)=, j’en ai le costume.
LE CAPITAINE.
Finissons, quelle preuve donnes-tu de ta mission?
QUINOLA =lui tend une lettre=.
Ce petit mot, remettez-le vous-même pour que ce secret demeure entre
nous, et faites-moi pendre si vous ne voyez la marquise tomber en
pâmoison à cette lecture. Croyez que je professe, avec l’immense
majorité des Espagnols, une aversion radicale pour... la potence.
LE CAPITAINE.
Et si quelque femme ambitieuse t’avait payé ta vie pour avoir celle
d’une autre?
QUINOLA.
Serais-je en guenilles? Ma vie vaut celle de César. Tenez, Monseigneur
=(il décachète la lettre, la sent, la replie, et la lui rend)=,
êtes-vous content?
LE CAPITAINE, =à part=.
J’ai le temps encore. =(A Quinola.)= Reste là, j’y vais.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
QUINOLA. LE CAPITAINE.
Croyez que je professe, avec l’immense majorité des Espagnols,
une aversion radicale pour ... la potence.]
SCÈNE II.
QUINOLA, =seul, sur le devant de la scène, en regardant
le capitaine=.
Marche donc! O mon cher maître, si la torture ne t’a pas brisé les os,
tu vas donc sortir des cachots de la s... la très-sainte inquisition,
délivré par votre pauvre caniche de Quinola! Pauvre!... qui est-ce qui
a parlé de pauvre? Une fois mon maître libre, nous finirons bien par
monnoyer nos espérances. Quand on a su vivre à Valladolid, depuis six
mois sans argent, et sans être pincé par les alguazils, on a de petits
talents qui, s’ils s’appliquaient à... autre chose, mèneraient un homme
où... ?... ailleurs enfin! Si nous savions où nous allons, personne
n’oserait marcher... Je vais donc parler au roi, moi, Quinola. Dieu des
gueux! donne-moi l’éloquence... de... d’une jolie femme, de la marquise
de Mondéjar...
SCÈNE III.
QUINOLA, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, =à Quinola=.
Voici cinquante doublons que t’envoie la marquise pour te mettre en
état de paraître ici convenablement.
QUINOLA. =Il verse l’or d’une main dans l’autre.=
Ah! ce rayon de soleil s’est bien fait attendre! Je reviens,
Monseigneur, pimpant comme le valet de cœur, dont j’ai pris le nom;
Quinola pour vous servir, Quinola, bientôt seigneur d’immenses domaines
où je rendrai la justice, dès que... =(à part)= je ne la craindrai plus
pour moi.
SCÈNE IV.
LES COURTISANS, LE CAPITAINE.
LE CAPITAINE, =seul sur le devant de la scène=.
Quel secret ce misérable a-t-il donc surpris? ma cousine a failli
perdre connaissance. Il s’agit de tous ses amis, a-t-elle dit. Le roi
doit être pour quelque chose dans tout ceci. =(A un seigneur.)= Duc de
Lerme, y a-t-il quelque chose de nouveau dans Valladolid?
LE DUC DE LERME, =bas=.
Le duc d’Olmédo aurait été, dit-on, assassiné ce matin, à trois heures,
au petit jour, à quelques pas du jardin de l’hôtel Mondéjar.
LE CAPITAINE.
Il est bien capable de s’être fait un peu assassiner pour perdre ainsi
ma cousine dans l’esprit du roi, qui, semblable aux grands politiques,
tient pour vrai tout ce qui est probable.
LE DUC DE LERME.
On dit que l’inimitié du duc et de la marquise n’est qu’une feinte, et
que l’assassin ne peut pas être poursuivi.
LE CAPITAINE.
Duc, ceci ne doit pas se répéter sans une certitude, et ne s’écrirait
alors qu’avec une épée teinte de mon sang.
LE DUC DE LERME.
Vous m’avez demandé des nouvelles... =(Le duc se retire.)=
SCÈNE V.
=LES MÊMES=, LA MARQUISE DE MONDÉJAR.
LE CAPITAINE.
Ah! mais voici ma cousine! =(A la marquise.)= Chère marquise, vous êtes
encore bien agitée. Au nom de notre salut, contenez-vous, on va vous
observer.
LA MARQUISE.
Cet homme est-il revenu?
LE CAPITAINE.
Mais comment un homme placé si bas peut-il vous causer de telles
alarmes?
LA MARQUISE.
Il tient ma vie dans ses mains; plus que ma vie, car il tient aussi
celle d’un autre qui, malgré les plus habiles précautions, excite la
jalousie...
LE CAPITAINE.
Du roi... Aurait-il donc fait assassiner le duc d’Olmédo, comme on le
dit.
LA MARQUISE.
Hélas... je ne sais plus qu’en penser... Me voilà seule, sans
secours... et peut-être bientôt abandonnée.
LE CAPITAINE.
Comptez sur moi... Je vais être au milieu de tous nos ennemis, comme le
chasseur à l’affût.
SCÈNE VI.
=LES PRÉCÉDENTS=, QUINOLA.
QUINOLA.
Je n’ai plus que trente doublons, mais je fais de l’effet pour
soixante... Hein! quel parfum? La marquise pourra me parler sans
crainte...
LA MARQUISE, =montrant Quinola=.
Est-ce là notre homme?
LE CAPITAINE.
Oui.
LA MARQUISE.
Mon cousin, veillez à ce que je puisse causer sans être écoutée... =(A
Quinola.)= Qui êtes-vous, mon ami?
QUINOLA, =à part=.
Son ami! Tant qu’on a le secret d’une femme, on est toujours son
ami. =(Haut.)= Madame, je suis un homme au-dessus de toutes les
considérations et de toutes les circonstances.
LA MARQUISE.
On va bien haut ainsi!
QUINOLA.
Est-ce une menace ou un avis?
LA MARQUISE.
Mon cher, vous êtes un impertinent!
QUINOLA.
Ne prenez pas la perspicacité pour de l’impertinence. Vous voulez
m’étudier avant d’en venir au fait, je vais vous dire mon caractère:
mon vrai nom est Lavradi. En ce moment, Lavradi devrait être en Afrique
pour dix ans, aux présides, une erreur des alcades de Barcelone,
Quinola est la conscience, blanche comme vos belles mains, de Lavradi.
Quinola ne connaît pas Lavradi. L’âme connaît-elle le corps? Vous
pourriez faire rejoindre l’âme—Quinola, au corps—Lavradi, d’autant plus
facilement que ce matin, Quinola se trouvait à la petite porte de votre
jardin, avec les amis de l’aurore qui ont arrêté le duc d’Olmédo...
LA MARQUISE.
Que lui est-il arrivé?
QUINOLA.
Lavradi profiterait de ce moment plein d’ingénuité, pour demander sa
grâce; mais Quinola est gentilhomme.
LA MARQUISE.
Vous vous occupez beaucoup trop de vous...
QUINOLA.
Et pas assez de lui... c’est juste. Le duc nous a pris pour de vils
assassins, nous lui demandions seulement, d’un peu trop bonne heure,
un emprunt hypothéqué sur nos rapières. Le fameux Majoral qui nous
commandait, vivement pressé par le duc, a été forcé de le mettre hors
de combat par une petite botte dont il a le secret.
LA MARQUISE.
Ah! mon Dieu!...
QUINOLA.
Le bonheur vaut bien cela, Madame.
LA MARQUISE, =à part=.
Du calme, cet homme a mon secret.
QUINOLA.
Quand nous avons vu que le duc n’avait pas un maravédis,—quelle
imprudence!—on l’a laissé là. Comme j’étais de tous ces braves gens
le moins compromis, on m’a chargé de le reconduire; en remettant ses
poches à l’endroit, j’ai trouvé le billet que vous lui avez écrit; et,
en m’informant de votre position à la cour, j’ai compris...
LA MARQUISE.
Que ta fortune était faite?
QUINOLA.
Du tout... que ma vie était en danger.
LA MARQUISE.
Eh bien?
QUINOLA.
Vous ne devinez pas? Votre billet est entre les mains d’un homme sûr,
qui, s’il m’arrivait le moindre mal, le remettrait au roi. Est-ce clair
et net?
LA MARQUISE.
Que veux-tu?
QUINOLA.
A qui parlez-vous? à Quinola ou à Lavradi?
LA MARQUISE.
Lavradi aura sa grâce. Que veut Quinola? entrer à mon service?
QUINOLA.
Les enfants trouvés sont gentilshommes: Quinola vous rendra votre
billet sans vous demander un maravédis, sans vous obliger à rien
d’indigne de vous, et il compte que vous vous dispenserez d’en vouloir
à la tête d’un pauvre diable qui porte sous sa besace le cœur du Cid.
LA MARQUISE.
Comme tu vas me coûter cher, drôle?
QUINOLA.
Vous me disiez tout à l’heure: mon ami.
LA MARQUISE.
N’étais-tu pas mon ennemi?
QUINOLA.
Sur cette parole, je me fie à vous, Madame, et vais vous dire tout...
Mais là... ne riez pas... vous le promettez... Je veux...
LA MARQUISE.
Tu veux?
QUINOLA.
Je veux... parler au roi... là, quand il passera pour aller à la
chapelle; rendez-le favorable à ma requête.
LA MARQUISE.
Mais que lui demanderas-tu?
QUINOLA.
La chose la plus simple du monde, une audience pour mon maître.
LA MARQUISE.
Explique-toi, le temps presse.
QUINOLA.
Madame, je suis le valet d’un savant; et, si la marque du génie est la
pauvreté, nous avons beaucoup trop de génie, Madame.
LA MARQUISE.
Au fait.
QUINOLA.