UNE ALERTE SUR LE RIGI.---DU SANG-FROID! DU SANG-FROID!--LE COR DES
ALPES.---CE QUE TARTARIN TROUVE A SA GLACE EN SE
RÉVEILLANT.---PERPLEXITÉ.---ON DEMANDE UN GUIDE PAR LE TÉLÉPHONE.
«_Quès aco_?... Qui vive?...» fit le Tarasconnais l'oreille tendue,
les yeux écarquillés dans les ténèbres.
Des pas couraient par tout l'hôtel, avec des claquements de portes,
des souffles haletants, des cris: «Dépêchez-vous!» tandis qu'au dehors
sonnaient comme des appels de trompe et que de brusques montées de
flammes illuminaient vitres et rideaux.
Le feu!...
D'un bond il fut hors du lit, chaussé, vêtu, dégringolant l'escalier
où le gaz brûlait encore et que descendait tout un essaim bruissant de
_misses_ coiffées à la hâte, serrées dans des châles verts, des fichus
de laine rouge, tout ce qui leur était tombé sous la main en se
levant.
Tartarin, pour se réconforter lui-même et rassurer ces demoiselles,
criait en se précipitant et bousculant tout le monde: «Du sang-froid!
du sang-froid!» avec une voix de goéland, blanche, éperdue, une de ces
voix comme on en a dans les rêves, à donner la chair de poule aux plus
braves. Et comprenez-vous ces petites _misses_ qui riaient en le
regardant, semblaient le trouver très drôle. On n'a aucune notion du
danger, à cet âge!
Heureusement, le vieux diplomate venait derrière elles, très
sommairement vêtu d'un pardessus que dépassaient des caleçons blancs
et des bouts de cordonnets.
Enfin, voilà un homme!...
Tartarin courut à lui en agitant les bras: «Ah! monsieur le baron,
quel malheur!... Savez-vous quelque chose?... Où est-ce?... Comment
a-t-il pris?
--Qui? Quoi?...» bégayait le baron ahuri, sans comprendre.
«Mais, le feu...
--Quel feu?...
Le pauvre homme avait une mine si extraordinairement déprimée et
stupide que Tartarin l'abandonna et s'élança dehors brusquement pour
«organiser les secours!...
«Des secours!» répétait le baronet, après lui, cinq ou six garçons de
salle qui dormaient debout dans l'antichambre et s'entre-regardèrent,
absolument égarés... «Des secours!...
Au premier pas dehors, Tartarin s'aperçut de son erreur. Pas le
moindre incendie. Un froid de loup, la nuit profonde à peine
éclaircie des torches de résine qu'on agitait ça et là et qui
faisaient sur la neige de grandes traces sanglantes.
Au bas du perron, un joueur de cor des Alpes mugissait sa plainte
modulée, un monotone ranz des vaches à trois notes avec lequel il est
d'usage, au Rigi-Kulm, de réveiller les adorateurs du soleil et de
leur annoncer la prochaine apparition de l'astre.
On prétend qu'il se montre parfois à son premier réveil à la pointe
extrême de la montagne, derrière l'hôtel. Pour s'orienter, Tartarin
n'eut qu'à suivre le long éclat de rire des misses qui passaient près
de lui. Mais il allait plus lentement encore plein de sommeil et les
jambes lourdes de ses six heures d'ascension.
«C'est vous, Manilof?... dit tout à coup dans l'ombre une voix
claire, une voix de femme... Aidez-moi donc... J'ai perdu mon
soulier.
Il reconnut le gazouillis étranger de sa petite voisine de table, dont
il cherchait la fine silhouette dans le pâle reflet blanc montant du
sol.
«Ce n'est pas Manilof, mademoiselle, mais si je puis vous être
utile...
Elle eut un petit cri de surprise et de peur, un geste de recul que
Tartarin n'aperçut pas, déjà penché, tâtant l'herbe rase et craquante
autour de lui.
«Té, pardi! le voilà...» s'écria-t-il joyeusement. Il secoua la fine
chaussure que la neige poudrait à frimas, mit un genou à terre, dans
le froid et l'humide, de la façon la plus galante, et demanda pour
récompense l'honneur de chausser Cendrillon.
Celle-ci, plus farouche que dans le conte, répondit par un «non» très
sec, et sautillait, essayant de réintégrer son bas de soie dans le
soulier mordoré; mais elle n'y serait jamais parvenue sans l'aide du
héros, tout ému de sentir une minute cette main mignonne effleurer son
épaule.
«Vous avez de bons yeux... ajouta-t-elle en manière de remerciement,
pendant qu'ils marchaient à tâtons, côte à côte.
--L'habitude de l'affût, mademoiselle.
--Ah! vous êtes chasseur?
Elle dit cela avec un accent railleur, incrédule. Tartarin n'aurait
eu qu'à se nommer pour la convaincre, mais, comme tous les porteurs de
noms illustres, il gardait une discrétion, une coquetterie; et,
voulant graduer la surprise:
«Je suis chasseur, _effétivemain_...
Elle continua sur le même ton d'ironie:
«Et quel gibier chassez-vous donc, de préférence?
--Les grands carnassiers, les grands fauves... fit Tartarin, croyant
l'éblouir.
--En trouvez-vous beaucoup sur le Rigi?
Toujours galant et à la riposte, le Tarasconnais allait répondre que,
sur le Rigi, il n'avait rencontré que des gazelles, quand sa réplique
fut coupée par l'approche de deux ombres qui appelaient.
«Sonia... Sonia...
--J'y vais...» dit-elle; et se tournant vers Tartarin dont les yeux,
faits à l'obscurité, distinguaient sa pâle et jolie figure sous une
mantille en manola, elle ajouta, sérieuse cette fois:
«Vous faites un chasse dangereuse, mon bonhomme... prenez garde d'y
laisser vos os...
Et, tout de suite, elle disparut dans le noir avec ses compagnons.
Plus tard l'intonation menaçante qui soulignait ces paroles devait
troubler l'imagination du méridional; mais, ici, il fut seulement vex
de ce mot de «bonhomme» jeté à son embonpoint grisonnant et du brusque
départ de la jeune fille juste au moment où il allait se nommer, jouir
de sa stupéfaction.
Il fit quelques pas dans la direction où le groupe s'éloignait,
entendit une rumeur confuse, les toux, les éternuements des touristes
attroupés qui attendaient avec impatience le lever du soleil,
quelques-uns des plus braves grimpés sur un petit belvédère dont les
montants, ouatés de neige, se distinguaient en blanc dans la nuit
finissante.
Une lueur commençait à éclaircir l'Orient, saluée d'un nouvel appel de
cor des Alpes et de ce «ah!» soulagé que provoque au théâtre le
troisième coup pour lever le rideau. Mince comme la fente d'un
couvercle, elle s'étendait, cette lueur, élargissait l'horizon; mais
en même temps montait de la vallée un brouillard opaque et jaune, une
buée plus pénétrante et plus épaisse à mesure que le jour venait.
C'était comme un voile entre la scène et les spectateurs.
Il fallait renoncer aux gigantesques effets annoncés sur les Guides.
En revanche, les tournures hétéroclites des danseurs de la veille
arrachés au sommeil se découpaient en ombres chinoises, falotes et
cocasses; des châles, des couvertures, jusqu'à des courtines de lit
les recouvraient. Sous des coiffures variées, bonnets de soie ou de
coton, capelines, toques, casquettes à oreilles, c'étaient des faces
effarées, bouffies, des têtes de naufragés perdus sur un îlot en
pleine mer et guettant une voile au large de tous leurs yeux
écarquillés.
Et rien, toujours rien!
Pourtant certains s'évertuaient à distinguer des cimes dans un élan de
bonne volonté et, tout en haut du belvédère, on entendait les
gloussements de la famille péruvienne serrée autour d'un grand diable,
vêtu jusqu'aux pieds de son ulster à carreaux, qui détaillait
imperturbablement l'invisible panorama des Alpes bernoises, nommant et
désignant à voix haute les sommets perdus dans la brume:
«Vous voyez à gauche le Finsteraarhorn, quatre mille deux cent
soixante-quinze mètres... le Schreckhorn, le Wetterhorn, le Moine, la
Jungfrau, dont je signale à ces demoiselles les proportions
élégantes...
--Bé! vrai! on voilà un qui ne manque pas de toupet!...» se dit le
Tarasconnais, puis à la réflexion: «Je connais cette voix, pas
_mouain_.
Il reconnaissait surtout l'accent, cet _assent_ du Midi qui se
distingue de loin comme l'odeur de l'ail; mais tout préoccupé de
retrouver sa jeune inconnue, il ne s'arrêta pas, continua d'inspecter
les groupes sans succès. Elle avait dû rentrer à l'hôtel, comme ils
faisaient tous, fatigués de rester à grelotter, à battre la semelle.
Des dos ronds, des tartans dont les franges balayaient la neige
s'éloignaient, disparaissaient dans le brouillard de plus en plus
épaissi. Bientôt il ne resta plus, sur le plateau froid et désol
d'une aube grise, que Tartarin et le joueur de cor des Alpes qui
continuait à souffler mélancoliquement dans l'énorme bouquin, comme un
chien qui aboie à la lune.
C'était un petit vieux à longue barbe, coiffé d'un chapeau tyrolien
orné de glands verts lui tombant dans le dos, et portant, comme toutes
les casquettes de service de l'hôtel, le _Regina montium_ en lettres
dorées. Tartarin s'approcha pour lui donner son pourboire, ainsi
qu'il l'avait vu faire aux autres touristes.
«Allons nous coucher, mon vieux,» dit-il; et, lui tapant sur l'épaule
avec sa familiarité tarasconnaise: «Une fière blague, _qué!_ le soleil
du Rigi.
Le vieux continua de souffler dans sa corne, achevant sa ritournelle
trois notes avec un rire muet qui plissait le coin de ses yeux et
secouait les glands verts de sa coiffure.
Tartarin, malgré tout, ne regrettait pas sa nuit. La rencontre de la
jolie blonde le dédommageait du sommeil interrompu; car, tout près de
la cinquantaine, il avait encore le coeur chaud, l'imagination
romanesque, un ardent foyer de vie. Remonté chez lui, les yeux fermés
pour se rendormir, il croyait sentir dans sa main le petit soulier
menu si léger, entendre les petits cris sautillants de la jeune fille:
«Est-ce vous, Manilof?...
Sonia... quel joli nom!... Elle était Russe certainement; et ces
jeunes gens voyageant avec elle, des amis de son frère, sans doute...
Puis tout se brouilla, le joli minois frisé en or alla rejoindre
d'autres visions flottantes et assoupies, pentes du Rigi, cascades en
panaches; et bientôt le souffle héroïque du grand homme, sonore et
rythmé, emplit la petite chambre et une bonne partie du corridor...
Au moment de descendre, sur le premier coup du déjeuner, Tartarin
s'assurait que sa barbe était bien brossée et qu'il n'avait pas trop
mauvaise mine dans son costume d'alpiniste, quand tout à coup il
tressaillit. Devant lui, grande ouverte et collée à la glace par deux
pains à cacheter, une lettre anonyme étalait les menaces suivantes:
«_Français du diable, ta défroque te cache mal. On te fait grâce
encore ce coup-ci, mais si tu te retrouves sur notre passage, prends
garde._
Ébloui, il relut deux ou trois fois sans comprendre. A qui, à quoi
prendre garde? Comment cette lettre était-elle venue là? Évidemment
pendant son sommeil, car il ne l'avait pas aperçue au retour de sa
promenade aurorale. Il sonna la fille de service, une grosse face
blafarde et plate, trouée de petite vérole, un vrai pain de gruyère,
dont il ne put rien tirer d'intelligible sinon qu'elle était de «pon
famille» et n'entrait jamais dans les chambres pendant que les
messieurs ils y étaient.
«Quelle drôle de chose, pas moins!» disait Tartarin tournant et
retournant sa lettre, très impressionné. Un moment le nom de
Costecalde lui traversa l'esprit: Costecalde instruit de ses projets
d'ascension et essayant de l'en détourner par des manoeuvres, des
menaces. A la réflexion, cela lui parut invraisemblable, il finit par
se persuader que cette lettre était une farce... peut-être les
petites misses qui lui riaient au nez de si bon coeur... elles sont
si libres, ces jeunes filles anglaises et américaines!
Le second coup sonnait. Il cacha la lettre anonyme dans sa poche:
«Après tout, nous verrons bien...» Et la moue formidable dont il
accompagnait cette réflexion indiquait l'héroïsme de son âme.
Nouvelle surprise en se mettant à table. Au lieu de sa jolie voisine
«qu'amour frise en or», il aperçut le cou de vautour d'une vieille
dame anglaise dont les grands repentirs époussetaient la nape. On
disait tout près de lui que la jeune demoiselle et sa société étaient
parties par un des premiers trains du matin.
«Cré nom! je suis floué...» fit, tout haut, le ténor italien qui, la
veille, signifiait si brusquement à Tartarin qu'il ne comprenait pas
le français. Il l'avait donc appris pendant la nuit! Le ténor se
leva, jeta sa serviette et s'enfuit, laissant le méridional
complètement anéanti.
Des convives de la veille, il ne restait plus que lui. C'est toujours
ainsi, au Rigi-Kulm, où lon ne séjourne guère que vingt-quatre
heures. D'ailleurs le décor était invariable, les compotiers en files
séparant les factions. Mais ce matin, les Riz triomphaient en grand
nombre, renforcés d'illustres personnages, et les Pruneaux, comme on
dit, n'en menaient pas large.
Tartarin, sans prendre parti pour les uns ni pour les autres, monta
dans sa chambre avant les manifestations du dessert, boucla son sac et
demanda sa note; il en avait assez du Regina montium et de sa table
d'hôte de sourds-muets.
Brusquement repris de sa folie alpestre au contact du piolet, des
crampons et des cordes dont il s'était réaffublé, il brûlait
d'attaquer une vraie montagne, au sommet dépourvu d'ascenseur et de
photographie en plein vent. Il hésitait encore entre le
Finsteraarhorn plus élevé et la Jungfrau plus célèbre, dont le joli
nom de virginale blancheur le ferait penser plus d'une fois à la
petite Russe.
En ruminant ces alternatives, pendant qu'on préparait sa note, il
s'amusait à regarder, dans l'immense hall lugubre et silencieux de
l'hôtel, les grandes photographies coloriées accrochées aux murailles,
représentant des glaciers, des pentes neigeuses, des passages fameux
et dangereux de la montagne: ici, des ascensionnistes à la file, comme
des fourmis en quête, sur une arête de glace tranchante et bleue; plus
loin une énorme crevasse aux parois glauques en travers de laquelle on
a jeté une échelle que franchit une dame sur les genoux, puis un abb
relevant sa soutane.
L'alpiniste de Tarascon, les deux mains sur son piolet, n'avait jamais
eu l'idée de difficultés pareilles; il faudrait passer là, pas
moins!... Tout à coup, il pâlit affreusement.
Dans un cadre noir, une gravure, d'après le dessin fameux de Gustave
Doré, reproduisait la catastrophe du mont Cervin: Quatre corps humains
à plat ventre ou sur le dos, dégringolant la pente presque à pic d'un
névé, les bras jetés, les mains qui tâtent, se cramponnent, cherchent
la corde rompue qui tenait ce collier de vies et ne sert qu'à les
entraîner mieux vers la mort, vers le gouffre où le tas va tomber
pêle-mêle avec les cordes, les piolets, les voiles verts, tout le
joyeux attirail d'ascension devenu soudainement tragique.
«Mâtin!» fit le Tarasconnais parlant tout haut dans son épouvante.
Un maître d'hôtel fort poli entendit son exclamation et crut devoir le
rassurer. Les accidents de ce genre devenaient de plus en plus rares;
l'essentiel était de ne pas faire d'imprudence et, surtout, de se
procurer un bon guide.
Tartarin demanda si on pourrait lui en indiquer un, là, de
confiance... Ce n'est pas qu'il eût peur, mais cela vaut toujours
mieux d'avoir quelqu'un de sûr.
Le garçon réfléchit, l'air important, tortillant ses favoris: «De
confiance... Ah! si monsieur m'avait dit ça plus tôt, nous avions ce
matin un homme qui aurait bien été l'affaire... le courrier d'une
famille péruvienne...
--Il connaît la montagne? fit Tartarin d'un air entendu.
--Oh! monsieur, toutes les montagnes... de Suisse, de Savoie, du
Tyrol, de l'Inde, du monde entier, il les a toutes faites, il les sait
par coeur et vous les raconte, c'est quelque chose!... Je crois qu'on
le déciderait facilement... Avec un homme comme celui-là, un enfant
irait partout sans danger.
--Où est-il? où pourrais-je le trouver?
--Au Kaltbad, monsieur, où il prépare les chambres de ses voyageurs...
Nous allons téléphoner.
Un téléphone, au Rigi!
Ça, c'était le comble. Mais Tartarin ne s'étonnait plus.
Cinq minutes après, le garçon revint, rapportant la réponse.
Le courrier des Péruviens venait de partir pour la Tellsplatte, où il
passerait certainement la nuit.
Cette Tellsplatte est une chapelle commémorative, un de ces
pèlerinages en l'honneur de Guillaume Tell comme on en trouve
plusieurs en Suisse. On s'y rendait beaucoup pour voir les peintures
murales qu'un fameux peintre bâlois achevait d'exécuter dans la
chapelle...
Par le bateau, il ne fallait guère plus d'une heure, une heure et
demie, Tartarin n'hésita pas. Cela lui ferait perdre un jour, mais il
se devait de rendre cet hommage à Guillaume Tell, pour lequel il avait
une prédilection singulière, et puis, quelle chance s'il pouvait
saisir ce guide merveilleux, le décider à faire la Jungfrau avec lui.
En route, zou!...
Il paya vite sa note où le coucher et le lever du soleil étaient
comptés à part ainsi que la bougie et le service, et, toujours précéd
de ce terrible bruit de ferraille qui semait la surprise et l'effroi
sur son passage, il se rendit à la gare, car redescendre le Rigi
pied, comme il l'avait monté, c'était du temps perdu et, vraiment,
faire trop d'honneur à cette montagne artificielle.