II

TARASCON, CINQ MINUTES D'ARRÊT.--LE CLUB DES ALPINES.--EXPLICATION DU

P.C.A.--LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX.--CECI EST MON

TESTAMENT.--LE SIROP DE CADAVRE.--PREMIÈRE ASCENSION.--TARTARIN TIRE

SES LUNETTES.

Quand ce nom de «Tarascon» sonne en fanfare sur la voie du

Paris-Lyon-Méditerranée, dans le bleu vibrant et limpide du ciel

provençal, des têtes curieuses se montrent à toutes les portières de

l'express, et de wagon en wagon les voyageurs se disent: «Ah! voil

Tarascon... Voyons un peu Tarascon.

Ce qu'on en voit n'a pourtant rien que de fort ordinaire, une petite

ville paisible et proprette, des tours, des toits, un pont sur le

Rhône. Mais le soleil tarasconnais et ses prodigieux effets de

mirage, si féconds en surprises, en inventions, en cocasseries

délirantes; ce joyeux petit peuple, pas plus gros qu'un pois chiche,

qui reflète et résume les instincts de tout le Midi français, vivant,

remuant, bavard, exagéré, comique, impressionnable, c'est là ce que

les gens de l'express guettent au passage et ce qui fait la popularit

de l'endroit.

En des pages mémorables que la modestie l'empêche de rappeler plus

explicitement, l'historiographe de Tarascon a jadis essayé de

dépeindre les jours heureux de la petite ville menant sa vie de

cercle, chantant ses romances--chacun la sienne,--et, faute de gibier,

organisant de curieuses chasses à la casquette[*]. Puis, la guerre

venue, les temps noirs, il a dit Tarascon, et sa défense héroïque,

l'esplanade torpillée, le cercle et le café de la comédie imprenables,

tous les habitants formés en compagnies franches, soutachés de fémurs

croisés et de têtes de mort, toutes les barbes poussées, un tel

déploiement de haches, sabres d'abordage, revolvers américains, que

les malheureux en arrivaient à se faire peur les uns aux autres et

ne plus oser s'aborder dans les rues.

[*] Voici ce qu'il est dit de cette chasse locale dans les Aventures

prodigieuses de Tartarin de Tarascon:

«Après un bon déjeuner en pleine campagne, chacun des chasseurs

prend sa casquette, la jette en l'air de toutes ses forces, et la

tire au vol avec du 5, du 6 ou du 2, selon les conventions. Celui

qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé roi de la

chasse et rentre, le soir, en triomphateur à Tarascon, la casquette

criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements et des

fanfares...

Bien des années ont passé depuis la guerre, bien des almanachs ont ét

mis au feu; mais Tarascon n'a pas oublié, et, renonçant aux futiles

distractions d'autre temps, n'a plus songé qu'à se faire du sang et

des muscles au profit des revanches futures. Des sociétés de tir et

de gymnastique, costumées, équipées, ayant toutes leur musique et leur

bannière; des salles d'armes, boxe, bâton, chausson; des courses

pieds, des luttes à main plate entre personnes du meilleur monde ont

remplacé les chasses à la casquette, les platoniques causeries

cynégétiques chez l'armurier Costecalde.

Enfin le cercle, le vieux cercle lui-même, abjurant bouillotte et

bezigue, s'est transformé en Club Alpin, sur le patron du fameux

«Alpine Club» de Londres qui a porté jusqu'aux Indes la renommée de

ses grimpeurs. Avec cette différence que les Tarasconnais, au lieu de

s'expatrier vers des cimes étrangères à conquérir, se sont contentés

de ce qu'ils avaient sous la main, ou plutôt sous le pied, aux portes

de la ville.

Les Alpes à Tarascon?... Non, mais les Alpines, cette chaîne de

montagnettes parfumées de thym et de lavande, pas bien méchantes ni

très hautes (150 à 200 mètres au-dessus du niveau de la mer), qui font

un horizon de vagues bleues aux routes provençales, et que

l'imagination locale a décorées de noms fabuleux et caractéristiques:

_le Mont-Terrible, le Bout-du-Monde, le Pic-des-Géants,_ etc.

C'est plaisir, les dimanches matin, de voir les Tarasconnais guêtrés,

le pic en main, le sac et la tente sur le dos, partir, clairons en

tête, pour des ascensions dont le Forum, le journal de la localité,

donne le compte rendu avec un luxe descriptif, une exagération

d'épithètes, «abîmes, gouffres, gorges effroyables,» comme s'il

s'agissait de courses sur l'Himalaya. Pensez qu'à ce jeu les

indigènes ont acquis des forces nouvelles, ces «doubles muscles

réservés jadis au seul Tartarin, le bon, le brave, l'héroïque

Tartarin.

Si Tarascon résume le Midi, Tartarin résume Tarascon. Il n'est pas

seulement le premier citoyen de la ville, il en est l'âme, le génie,

il en a toutes les belles fêlures. On connaît ses anciens exploits,

ses triomphes de chanteur (oh! le duo de _Robert le Diable_ à la

pharmacie Bézuquet!) et l'étonnante odyssée de ses chasses au lion

d'où il ramena ce superbe chameau, le dernier de l'Algérie, mort

depuis, chargé d'ans et d'honneurs, conservé en squelette au musée de

la ville, parmi les curiosités tarasconnaises.

Tartarin, lui, n'a pas bronché; toujours bonnes dents, bon oeil,

malgré la cinquantaine, toujours cette imagination extraordinaire qui

rapproche et grossit les objets avec une puissance de télescope. Il

est resté celui dont le brave commandant Bravida disait: «C'est un

lapin...

Deux lapins, plutôt! Car dans Tartarin comme dans tout Tarasconnais,

il y a la race garenne et la race choux très nettement accentuées: le

lapin de garenne coureur, aventureux, casse-cou; le lapin de choux

casanier, tisanier, ayant une peur atroce de la fatigue, des courants

d'air, et de tous les accidents quelconques pouvant amener la mort.

On sait que cette prudence ne l'empêchait pas de se montrer brave et

même héroïque à l'occasion; mais il est permis de se demander ce qu'il

venait faire sur le Rigi (Regina montium) à son âge, alors qu'il avait

si chèrement conquis le droit au repos et au bien-être.

A cela, l'infâme Costecalde aurait pu seul répondre.

Costecalde, armurier de son état, représente un type assez rare

Tarascon. L'envie, la basse et méchante envie, visible à un pli

mauvais de ses lèvres minces et à une espèce de buée jaune qui lui

monte du foie par bouffées, enfume sa large face rasée et régulière,

aux méplats fripés, meurtris comme à coups de marteau, pareille à une

ancienne médaille de Tibère ou de Caracalla. L'envie chez lui est une

maladie qu'il n'essaye pas même de cacher, et, avec ce beau

tempérament tarasconnais qui déborde toujours, il lui arrive de dire

en parlant de son infirmité: «Vous ne savez pas comme ça fait mal...

Naturellement, le bourreau de Costecalde, c'est Tartarin. Tant de

gloire pour un seul homme! Lui partout, toujours lui! Et lentement,

sourdement, comme un termite introduit dans le bois doré de l'idole,

voilà vingt ans qu'il sape en dessous cette renommée triomphante, et

la ronge, et la creuse. Quand le soir, au cercle, Tartarin racontait

ses affûts au lion, ses courses dans le grand Sahara, Costecalde avait

des petits rires muets, des hochements de tête incrédules.

«Mais les peaux, pas moins, Costecalde... ces peaux de lion qu'il

nous a envoyées, qui sont là, dans le salon du cercle?...

--Té! pardi... Et les fourreurs, croyez-vous pas qu'il en manque, en

Algérie?

--Mais les marques des balles, toutes rondes, dans les têtes?

--Et autrem_ain_, est-ce qu'au temps de la chasse aux casquettes, on

ne trouvait pas chez nos chapeliers des casquettes trouées de plomb et

déchiquetées, pour les tireurs maladroits?

Sans doute l'ancienne gloire du Tartarin tueur de fauves restait

au-dessus de ces attaques; mais l'Alpiniste chez lui prêtait à toutes

les critiques, et Costecalde ne s'en privait pas, furieux qu'on eût

nommé président du Club des Alpines un homme que l'âge «enlourdissait

visiblement et que l'habitude, prise en Algérie, des babouches et des

vêtements flottants prédisposait encore à la paresse.

Rarement, en effet, Tartarin prenait part aux ascensions; il se

contentait de les accompagner de ses voeux et de lire en grande

séance, avec, des roulements d'yeux et des intonations à faire pâlir

les dames, les tragiques comptes rendus des expéditions.

Costecalde, au contraire, sec, nerveux, la «Jambe de coq», comme on

l'appelait, grimpait toujours en tête; il avait fait les Alpines une

par une, planté sur les cimes inaccessibles le drapeau du club, la

_Tarasque_ étoilée d'argent. Pourtant, il n'était que vice-président,

V. P. C. A.; mais il travaillait si bien la place qu'aux élections

prochaines, évidemment, Tartarin sauterait.

Averti par ses fidèles, Bézuquet le pharmacien, Excourbaniès, le brave

commandant Bravida, le héros fut pris d'abord d'un noir dégoût, cette

rancoeur révoltée dont l'ingratitude et l'injustice soulèvent les

belles âmes. Il eut l'envie de tout planter là, de s'expatrier, de

passer le pont pour aller vivre à Beaucaire, chez les Volsques; puis

se calma.

Quitter sa petite maison, son jardin, ses chères habitudes, renoncer

son fauteuil de président du Club des Alpines fondé par lui, à ce

majestueux P. C. A. qui ornait et distinguait ses cartes, son papier

à lettres, jusqu'à la coiffe de son chapeau! Ce n'était pas possible,

_vé!_ Et tout à coup lui vint une idée mirobolante.

En définitive, les exploits de Costecalde se bornaient à des courses

dans les Alpines. Pourquoi Tartarin, pendant les trois mois qui le

séparaient des élections, ne tenterait-il pas quelque aventure

grandiose; arborer, par _ézemple_, l'étendard du Club sur une des plus

hautes cimes de l'Europe, la Jungfrau ou le Mont-Blanc?

Quel triomphe au retour, quelle gifle pour Costecalde lorsque le Forum

publierait le récit de l'ascension! Comment, après cela, oser lui

disputer le fauteuil?

Tout de suite il se mit à l'oeuvre, fit venir secrètement de Paris une

foule d'ouvrages spéciaux: les _Escalades_ de Whymper, les _Glaciers_

de Tyndall, le _Mont-Blanc_ de Stéphen d'Arve, des relations du Club

Alpin, anglais et suisse, se farcit la tête d'une foule d'expressions

alpestres, «cheminées, couloirs, moulins, névés, séracs, moraine,

rotures», sans savoir bien précisément ce qu'elles signifiaient.

La nuit, ses rêves s'effrayèrent de glissades interminables, de

brusques chutes dans des crevasses sans fond. Les avalanches le

roulaient, des arêtes de glace embrochaient son corps au passage; et

longtemps après le réveil et le chocolat du matin qu'il avait

l'habitude de prendre au lit, il gardait l'angoisse et l'oppression de

son cauchemar; mais cela ne l'empêchait pas, une fois debout, de

consacrer sa matinée à de laborieux exercices d'entraînement.

Il y a tout autour de Tarascon un cours planté d'arbres qui, dans le

dictionnaire local, s'appelle «le Tour de ville». Chaque dimanche,

l'après-midi, les Tarasconnais, gens de routine malgré leur

imagination, font leur tour de ville, et toujours dans le même sens.

Tartarin s'exerça à le faire huit fois, dix fois dans la matinée, et

souvent même à rebours. Il allait, les mains derrière le dos,

petits pas de montagne, lents et sûrs, et les boutiquiers, effarés de

cette infraction aux habitudes locales, se perdaient en suppositions

de toutes sortes.

Chez lui, dans son jardinet exotique, il s'accoutumait à franchir les

crevasses en sautant par-dessus le bassin où quelques cyprins

nageaient parmi des lentilles d'eau; à deux reprises il tomba et fut

obligé de se changer. Ces déconvenues l'excitaient et, sujet au

vertige, il longeait l'étroite maçonnerie du bord, au grand effroi de

la vieille servante qui ne comprenait rien à toutes ces manigances.

En même temps, il commandait _en_ Avignon, chez un bon serrurier, des

crampons système Whymper pour sa chaussure, un piolet système Kennedy;

il se procurait aussi une lampe à chalumeau, deux couvertures

imperméables et deux cents pieds d'une corde de son invention, tressée

avec du fil de fer.

L'arrivage de ces différents objets, les allées et venus mystérieuses

que leur fabrication nécessita, intriguèrent beaucoup les

Tarasconnais; on disait en ville: «le président prépare un coup.

Mais, quoi? Quelque chose de grand, bien sûr, car selon la belle

parole du brave et sentencieux commandant Bravida, ancien capitaine

d'habillement, lequel ne parlait que par apophtegmes: «L'aigle ne

chasse pas les mouches.

Avec ses plus intimes, Tartarin demeurait impénétrable; seulement, aux

séances du Club, on remarquait le frémissement de sa voix et ses

regards zébrés d'éclairs lorsqu'il adressait la parole à Costecalde,

cause indirecte de cette nouvelle expédition dont s'accentuaient,

mesure qu'elle se faisait plus proche, les dangers et les fatigues.

L'infortuné ne se les dissimulait pas et même les considérait

tellement en noir, qu'il crut indispensable de mettre ordre à ses

affaires, d'écrire ces volontés suprêmes dont l'expression coûte tant

aux Tarasconnais, épris de vie, qu'ils meurent presque tous intestat.

Oh! par un matin de juin rayonnant, un ciel sans nuage, arqué,

splendide, la porte de son cabinet ouverte sur le petit jardin

propret, sablé, où les plantes exotiques découpaient leurs ombres

lilas immobiles, où le jet d'eau tintait sa note claire parmi les cris

joyeux des petits Savoyards jouant à la marelle devant la porte,

voyez-vous Tartarin en babouches, larges vêtements de flanelle,

l'aise, heureux, une bonne pipe, lisant tout haut à mesure qu'il

écrivait:

«Ceci est mon testament.

Allez, on a beau avoir le coeur bien en place, solidement agrafé, ce

sont là de cruelles minutes. Pourtant, ni sa main ni sa voix ne

tremblèrent, pendant qu'il distribuait à ses concitoyens toutes les

richesses ethnographiques entassées dans sa petite maison,

soigneusement époussetées et conservées avec un ordre admirable;

«Au Club des Alpines, le baobab (arbor gigantea), pour figurer sur la

cheminée de la salle des séances;

«A Bravida, ses carabines, revolvers, couteaux de chasse, kriss

malais, tomahawks et autres pièces meurtrières;

«A Excourbaniès, toutes ses pipes, calumets, narghilés, pipettes

fumer le kif et l'opium;

A Costecalde,--oui, Costecalde lui-même avait son legs!--les fameuses

flèches empoisonnées (N'y touchez pas)

Peut-être y avait-il sous ce don le secret espoir que le traître se

blesse et qu'il en meure; mais rien de pareil n'émanait du testament,

fermé sur ces paroles d'une divine mansuétude:

«Je prie mes chers alpinistes de ne pas oublier leur président... je

veux qu'ils pardonnent à mon ennemi comme je lui pardonne, et pourtant

c'est bien lui qui a causé ma mort...

Ici, Tartarin fut obligé de s'arrêter, aveuglé d'un grand flot de

larmes. Pendant une minute, il se vit fracassé, en lambeaux, au pied

d'une haute montagne, ramassé dans une brouette et ses restes informes

rapportés à Tarascon. O puissance de l'imagination provençale! il

assistait à ses propres funérailles, entendait les chants noirs, les

discours sur sa tombe: «Pauvre Tartarin, _péchère!_...» Et, perdu dans

la foule de ses amis, il se pleurait lui-même.

Mais, presque aussitôt, la vue de son cabinet plein de soleil, tout

reluisant d'armes et de pipes alignées, la chanson du petit filet

d'eau au milieu du jardin, le remit dans le vrai des choses.

Différemment, pourquoi mourir? pourquoi partir même? Qui l'y

obligeait, quel sot amour-propre? risquer la vie pour un fauteuil

présidentiel et pour trois lettres!...

Ce ne fut qu'une faiblesse, et qui ne dura pas plus que l'autre. Au

bout de cinq minutes, le testament était fini, paraphé, scellé d'un

énorme cachet noir, et le grand homme faisait ses derniers préparatifs

de départ.

Une fois encore le Tartarin de garenne avait triomphé du Tartarin de

choux. Et l'on pouvait dire du héros tarasconnais ce qu'il a été dit

de Turenne: «Son corps n'était pas toujours prêt à aller à la

bataille, mais sa volonté l'y menait malgré lui.

Le soir de ce même jour, comme le dernier coup de dix heures sonnait

au jacquemart de la maison de ville, les rues déjà désertes,

agrandies, à peine ça et là un heurtoir retardataire, de grosses voix

étranglées de peur se criant dans le noir: «Bonne nuit, au

_mouain_...» avec une brusque retombée de porte, un passant se

glissait dans la ville éteinte où rien n'éclairait plus la façade des

maisons que les réverbères et les bocaux teintés de rosé et de vert de

la pharmacie Bézuquet se projetant sur la placette avec la silhouette

du pharmacien accoudé à son bureau et dormant sur le Codex. Un petit

acompte qu'il prenait ainsi chaque soir, de neuf à dix, afin,

disait-il, d'être plus frais la nuit si l'on avait besoin de ses

services. Entre nous, c'était là une simple tarasconnade, car on ne

le réveillait jamais et, pour dormir plus tranquille, il avait coup

lui-même le cordon de la sonnette de secours.

Subitement, Tartarin entra, chargé de couvertures, un sac de voyage

la main, et si pâle, si décomposé, que le pharmacien, avec cette

fougueuse imagination locale dont l'apothicairerie ne le gardait pas,

crut à quelque aventure effroyable et s'épouvanta: «Malheureux!...

qu'y a-t-il?... vous êtes empoisonné?... Vite, vite, l'ipéca...

Il s'élançait, bousculait ses bocaux. Tartarin, pour l'arrêter fut

obligé de le prendre à bras-le-corps: «Mais écoutez-moi donc, _qué_

diable!» et dans sa voix grinçait le dépit de l'acteur à qui l'on a

fait manquer son entrée. Le pharmacien une fois immobilisé au

comptoir par un poignet de fer, Tartarin lui dit tout bas:

«Sommes-nous seuls, Bézuquet?

--Bé oui... fit l'autre en regardant autour de lui avec un vague

effroi... Pascalon est couché (Pascalon, c'était son élève), la maman

aussi, mais pourquoi?

--Fermez les volets, commanda Tartarin sans répondre... on pourrait

nous voir du dehors.

Bézuquet obéit en tremblant. Vieux garçon, vivant avec sa mère qu'il

n'avait jamais quittée, il était d'une douceur, d'une timidité de

demoiselle, contrastant étrangement avec son teint basané, ses lèvres

lippues, son grand nez en croc sur une moustache éployée, une tête de

forban algérien d'avant la conquête. Ces antithèses sont fréquentes

Tarascon où les têtes ont trop de caractère, romaines, sarrazines,

têtes d'expression des modèles de dessin, déplacées en des métiers

bourgeois et des moeurs ultra-pacifiques de petite ville.

C'est ainsi qu'Excourbaniès, qui a l'air d'un conquistador compagnon

de Pizarre, vend de la mercerie, roule des yeux flamboyants pour

débiter deux sous de fil, et que Bézuquet, étiquetant la réglisse

sanguinède et le _sirupus gummi_, ressemble à un vieil écumeur des

côtes barbaresques.

Quand les volets furent mis, assurés de boulons de fer et de barres

transversales: «Écoutez, Ferdinand...» dit Tartarin, qui appelait

volontiers les gens par leur prénom; et il se déborda, vida son coeur

gros de rancunes contre l'ingratitude de ses compatriotes, raconta les

basses manoeuvres de la «Jambe de coq», le tour qu'on voulait lui

jouer aux prochaines élections, et la façon dont il comptait parer la

botte. Avant tout, il fallait tenir la chose très secrète, ne la

révéler qu'au moment précis où elle déciderait peut-être du succès,

moins qu'un accident toujours à prévoir, une de ces affreuses

catastrophes... «Eh! coquin de sort, Bézuquet, ne sifflez donc pas

comme ça pendant qu'on parle.

C'était un des tics du pharmacien. Peu bavard de sa nature, ce qui ne

se rencontre guère à Tarascon et lui valait la confidence du

président, ses grosses lèvres toujours en O gardaient l'habitude d'un

perpétuel sifflotement qui semblait rire au nez du monde, même dans

l'entretien le plus grave.

Et pendant que le héros faisait allusion à sa mort possible, disait en

posant sur le comptoir un large pli cacheté: «Mes dernières volontés

sont là, Bézuquet, c'est vous que j'ai choisi pour exécuteur

testamentaire...

--Hu... hu... hu...» sifflotait le pharmacien emporté par sa manie,

mais, au fond, très ému et comprenant la grandeur de son rôle.

Puis, l'heure du départ étant proche, il voulut boire à l'entreprise

«quelque chose de bon, _qué?_... un verre d'élixir de Garus.

Plusieurs armoires ouvertes et visitées, il se souvint que la maman

avait les clefs du Garus. Il aurait fallu la réveiller, dire qui

était là. On remplaça l'élixir par un verre de _sirop de Calabre_,

boisson d'été, modeste et inoffensive, dont Bézuquet est l'inventeur

et qu'il annonce dans le _Forum_ sous cette rubrique: «_Sirop de

Calabre, dix sols la bouteille, verre compris_». «_Sirop de cadavre,

vers compris_», disait l'infernal Costecalde qui bavait sur tous les

succès; du reste, cet affreux jeu de mots n'a fait que servir à la

vente et les Tarasconnais en raffolent, de ce sirop de cadavre.

Les libations faites, quelques derniers mots échangés, ils

s'étreignirent, Bézuquet sifflotant dans sa moustache où roulaient de

grosses larmes.

«Adieu, au _mouain_...» dit Tartarin d'un ton brusque, sentant qu'il

allait pleurer aussi; et comme l'auvent de la porte était mis, le

héros dut sortir de la pharmacie à quatre pattes.

C'étaient les épreuves du voyage qui commençaient.

Trois jours après, il débarquait à Vilznau, au pied du Rigi. Comme

montagne de début, exercice d'entraînement, le Rigi l'avait tent

cause de sa petite altitude (1.800 mètres environ dix fois le

Mont-Terrible, la plus haute des Alpines!) et aussi à cause du

splendide panorama qu'on découvre du sommet, toutes les Alpes

bernoises alignées, blanches et roses, autour des lacs, attendant que

l'ascensionniste fasse son choix, jette son piolet sur l'une d'elles.

Certain d'être reconnu en route, et peut-être suivi, car c'était sa

faiblesse de croire que par toute la France il était aussi célèbre et

populaire qu'à Tarascon, il avait fait un grand détour pour entrer en

Suisse et ne se harnacha qu'après la frontière. Bien lui en prit:

jamais tout son armement n'aurait pu tenir dans un wagon français.

Mais si commodes que soient les compartiments suisses, l'Alpiniste,

empêtré d'ustensiles dont il n'avait pas encore l'habitude, écrasait

des orteils avec la pointe de son alpenstock, harponnait les gens au

passage de ses crampons de fer, et partout où il entrait, dans les

gares, les salons d'hôtel et de paquebot, excitait autant

d'étonnements que de malédictions, de reculs, de regards de colère

qu'il ne s'expliquait pas et dont souffrait sa nature affectueuse et

communicative. Pour l'achever, un ciel toujours gris, moutonneux, et

une pluie battante.

Il pleuvait à Bâle sur les petites maisons blanches lavées et relavées

par la main des servantes et l'eau du ciel; il pleuvait à Lucerne sur

le quai d'embarquement où les malles, les colis semblaient sauvés d'un

naufrage, et quand il arriva à la station de Vitznau, au bord du lac

des Quatre-Cantons, c'était le même déluge sur les pentes vertes du

Rigi, chevauchées de nuées noires, avec des torrents qui dégoulinaient

le long des roches, des cascades en humide poussière, des égouttements

de toutes les pierres, de toutes les aiguilles des sapins. Jamais le

Tarasconnais n'avait vu tant d'eau.

Il entra dans une auberge, se fit servir un café au lait, miel et

beurre, la seule chose vraiment bonne qu'il eût encore savourée dans

le voyage; puis une fois restauré, sa barbe empoissée de miel nettoyée

d'un coin de serviette, il se disposa à tenter sa première ascension.

«Et autrement, demanda-t-il pendant qu'il chargeait son sac, combien

de temps faut-il pour monter au Rigi?

--Une heure, une heure et quart, monsieur; mais dépêchez-vous, le

train part dans cinq minutes.

--Un train pour le Rigi!... vous badinez!

Par la fenêtre à vitraux de plomb de l'auberge, on le lui montra qui

partait. Deux grands wagons couverts, sans vasistas, poussés par une

locomotive à cheminée courte et ventrue en forme de marmite, un

monstrueux insecte agrippé à la montagne et s'essoufflant à grimper

ses pentes vertigineuses.

Les deux Tartarin, garenne et choux, se révoltèrent en même temps

l’idée de monter dans cette hideuse mécanique. L'un trouvait ridicule

cette façon de grimper les Alpes en ascenseur; quant à l'autre, ces

ponts aériens que traversait la voie avec la perspective d'une chute

de mille mètres au moindre déraillement, lui inspiraient toutes sortes

de réflexions lamentables que justifiait la présence du petit

cimetière de Vilznau, dont les tombes blanches se serraient, tout au

bas de la pente, comme du linge étalé dans la cour d'un lavoir.

Évidemment ce cimetière est là par précaution, et pour qu'en cas

d'accident les voyageurs se trouvent tout portés.

«Allons-y de mon pied, se dit le vaillant Tarasconnais, ça

m'exercera... _zou!_

Et le voilà parti, tout préoccupé de la manoeuvre de son alpenstock en

présence du personnel de l'auberge accouru sur la porte et lui criant

pour sa route des indications qu'il n'écoutait pas. Il suivit d'abord

un chemin montant, pavé de gros cailloux inégaux et pointus comme une

ruelle du Midi, et bordé de rigoles en sapin pour l'écoulement des

eaux de pluie.

A droite et à gauche, de grands vergers, des prairies grasses et

humides traversées de ces mêmes canaux d'irrigation en troncs

d'arbres. Cela faisait un long clapotis du haut en bas de la

montagne, et chaque fois que le piolet de l'Alpiniste accrochait au

passage les branches basses d'un chêne ou d'un noyer, sa casquette

crépitait comme sous une pomme d'arrosoir.

«_Diou!_ que d'eau!» soupirait l'homme du Midi. Mais ce fut bien pis

quand, le cailloutis du chemin ayant brusquement cessé, il dut

barboter à même le torrent, sauter d'une pierre à l'autre pour ne pas

tremper ses guêtres. Puis l'ondée s'en mêla, pénétrante, continue,

semblant froidir à mesure qu'il montait. Quand il s'arrêtait pour

reprendre haleine, il n'entendait plus qu'un vaste bruit d'eau où il

était comme noyé, et il voyait en se retournant les nuages rejoindre

le lac en fines et longues baguettes de verre au travers desquelles

les chalets de Vitznau luisaient comme des joujoux frais vernissés.

Des hommes, des enfants passaient près de lui la tête basse, le dos

courbé sous la même hotte en bois blanc contenant des provisions pour

quelque villa ou pension dont les balcons découpés s'apercevaient

mi-côte. «Rigi-Kulm?» demandait Tartarin pour s'assurer qu'il était

bien dans la direction; mais son équipement extraordinaire, surtout le

passe-montagne en tricot qui lui masquait la figure, jetaient l'effroi

sur sa route, et tous, ouvrant des yeux ronds, pressaient le pas sans

lui répondre.

Bientôt ces rencontres devinrent rares; le dernier être humain qu'il

aperçut était une vieille qui lavait son linge dans un tronc d'arbre,

à l'abri d'un énorme parapluie rouge planté en terre.

«Rigi-Kulm?» demanda l'Alpiniste.

La vieille leva vers lui une face idiote et terreuse, avec un goitre

qui lui ballait dans le cou, aussi gros que la sonnaille rustique

d'une vache suisse: puis, après l'avoir longuement regardé, elle fut

prise d'un rire inextinguible qui lui fendait la bouche jusqu'aux

oreilles, bridait de rides ses petits yeux, et chaque fois qu'elle les

rouvrait, la vue de Tartarin planté, devant elle, le piolet sur

l'épaule, semblait redoubler sa joie.

«_Tron de l'air!_ gronda le Tarasconnais, elle a de la chance d'être

femme...» et, tout bouffant de colère, il continua sa route, s'égara

dans une sapinière, où ses bottes glissaient sur la mousse

ruisselante.

Au delà, le paysage avait changé. Plus de sentiers, d'arbres ni de

pâturages. Des pentes mornes dénudées, de grands éboulis de roche

qu'il escaladait sur les genoux de peur de tomber; des fondrières

pleines d'une boue jaune qu'il traversait lentement, tâtant devant lui

avec l'alpenstock, levant le pied comme un rémouleur. A chaque

instant, il regardait la boussole en breloque à son large cordon de

montre; mais, soit l'altitude ou les variations de la température,

l'aiguille semblait affolée. Et nul moyen de s'orienter avec l'épais

brouillard jaune empêchant de voir à dix pas, traversé depuis un

moment d'un verglas fourmillant et glacial qui rendait la montée de

plus en plus difficile.

Tout à coup il s'arrêta, le sol blanchissait vaguement devant lui...

Gare les yeux!...

Il arrivait dans la région des neiges...

Tout de suite il tira ses lunettes de leur étui, les assujettit

solidement. La minute était solennelle. Un peu ému, fier tout de

même, il sembla à Tartarin que, d'un bond, il s'était élevé de 1.000

mètres vers les cimes et les grands dangers.

Il n'avança plus qu'avec précaution, rêvant des crevasses et des

rotures dont lui parlaient ses livres et, dans le fond de son coeur,

maudissant les gens de l'auberge qui lui avaient conseillé de monter

tout droit et sans guides. Au fait, peut-être s'était-il trompé de

montagne! Plus de six heures qu'il marchait, quand le Rigi ne

demandait que trois heures. Le vent soufflait, un vent froid qui

faisait tourbillonner la neige dans la brume crépusculaire.

La nuit allait le surprendre. Où trouver une hutte, seulement

l'avancée d'une roche pour s'abriter? Et tout à coup il aperçut

devant lui, sur le terre-plein sauvage et nu, une espèce de chalet en

bois, bandé d'une pancarte aux lettres énormes qu'il déchiffra

péniblement: «PHO...TO...GRA...PHIE DU RI...GI...KULM». En même

temps, l'immense hôtel aux trois cents fenêtres lui apparaissait un

peu plus loin entre les lampadaires de fête qui s'allumaient dans le

brouillard.

Tartarin sur les Alpes · 第 11 / 26 题