SUR LE BATEAU.---IL PLEUT.---LE HÉROS TARASCONNAIS SALUE DES
MANES.---LA VÉRITÉ SUR GUILLAUME TELL.---DÉSILLUSION.--TARTARIN DE
TARASCON N'A JAMAIS EXISTÉ.---«TÉ! BOMPARD.
Il avait laissé la neige au Rigi-Kulm; en bas, sur le lac, il retrouva
la pluie, fine, serrée, indistincte, une vapeur d'eau à travers
laquelle les montagnes s'estompaient, graduées et lointaines, en forme
de nuages.
Le «Foehn» soufflait, faisait moutonner le lac où les mouettes volant
bas semblaient portées par la vague; on aurait pu se croire en pleine
mer.
Et Tartarin se rappelait sa sortie de Marseille, quinze ans
auparavant, lorsqu'il partit pour la chasse au lion, ce ciel sans
tache, ébloui de lumière blonde, cette mer bleue, mais bleue comme une
eau de teinture, rebroussée par le mistral avec de blancs
étincellements de salines, et les clairons des forts, tous les
clochers en branle, ivresse, joie, soleil, féerie du premier voyage!
Quel contraste avec ce pont noir de mouillure, presque désert, sur
lequel se distinguaient dans la brume, comme derrière un papier huilé,
quelques passagers vêtus d'ulsters, de caoutchoucs informes, et
l'homme de la barre immobile à l'arrière, tout encapuchonné dans son
caban, l'air grave et sybillin au-dessus de cette pancarte en trois
langues:
«Défense de parler au timonier.
Recommandation bien inutile, car personne ne parlait à bord du
Winkelried, pas plus sur le pont que dans les salons de première et de
seconde, bondés de voyageurs aux mines lugubres, dormant, lisant,
bâillant, pêle-mêle avec leurs menus bagages semés sur les banquettes.
C'est ainsi qu'on se figure un convoi de déportés au lendemain d'un
coup d'État.
De temps en temps, le beuglement rauque de la vapeur annonçait
l'approche d'une station. Un bruit de pas, de bagages remués traînait
sur le pont. Le rivage sortait de la brume, s'avançait, montrant des
pentes d'un vert sombre, des villas grelottant parmi des massifs
inondés, des peupliers en file au bord de routes boueuses le long
desquelles de somptueux hôtels s'alignaient avec des lettres d'or sur
leurs façades, hôtels Meyer, Müller, du Lac, et des têtes ennuyées
apparaissant aux vitres ruisselantes.
On abordait le ponton de débarquement, des gens descendaient,
montaient, également crottés, trempés et silencieux. C'était sur le
petit port un va-et-vient de parapluies, d'omnibus vite évanouis.
Puis le grand battement des roues faisait mousser l'eau sous leurs
palettes et le rivage fuyait, rentrait dans le vague paysage avec les
pensions Meyer, Müller, du Lac, dont les fenêtres, un instant
ouvertes, laissaient voir à tous les étages des mouchoirs agités, des
bras tendus qui semblaient dire: «Grâce, pitié, emmenez-nous... si
vous saviez...!
Parfois, le _Winkelried_ croisait au passage un autre vapeur avec son
nom en lettres noires sur le tambour blanc: _Germania_..., _Guillaume
Tell_.... C'était le même pont lugubre, les mêmes caoutchoucs
miroitants, la même traversée lamentable, que le vaisseau fantôme
allât dans ce sens-ci ou dans celui-là, les mêmes regards navrés,
échangés d'un bord a l'autre.
Et dire que tous ces gens voyageaient pour leur plaisir, et qu'ils
étaient aussi captifs pour leur plaisir, les pensionnaires des hôtels
du Lac, Meyer et Müller!
Ici, comme au Rigi-Kulm, ce qui suffoquait surtout Tartarin, ce qui le
navrait, le gelait encore plus que la pluie froide et le ciel sans
lumière, c'était de ne pouvoir parler. En bas, il avait bien retrouv
des figures de connaissance, le membre du Jockey avec sa nièce (hum!
hum!...), l'académicien Astier-Réhu et le professeur Schwanthaler, ces
deux implacables ennemis condamnés à vivre côte à côte, pendant un
mois, rivés au même itinéraire d'un voyage circulaire Cook, d'autres
encore; mais aucun de ces illustres Pruneaux ne voulait reconnaître le
Tarasconnais, que son passe-montagne, ses outils de fer, ses cordes en
sautoir distinguaient cependant, poinçonnaient d'une façon toute
particulière. Tous semblaient honteux du bal de la veille, de
l'entraînement inexplicable où les avait jetés la fougue de ce gros
homme.
Seule, Mme Schwanthaler était venue vers son danseur, avec sa mine
toute rose et riante de petite fée boulotte, et, prenant sa jupe
deux doigts comme pour esquisser un pas de menuet: «Ballir...
dantsir... très choli...» disait la bonne dame. Était-ce un souvenir
qu'elle évoquait, ou la tentation de tourner encore en mesure? C'est
qu'elle ne le lâchait pas, et Tartarin, pour échapper à son
insistance, remontait sur le pont, aimant mieux se tremper jusqu'aux
os que d'être ridicule.
Et il en tombait, et le ciel était sale! Pour achever de l'assombrir,
toute une bande de «l'Armée du Salut» qu'on venait de prendre
Beckenried, une dizaine de grosses filles à l'air hébété, en robe bleu
marine et chapeaux Greenaway, se groupait sous trois énormes
parapluies rouges et chantait des versets, accompagnés sur l'accordéon
par un homme, une espèce de David-la-Gamme, long, décharné, les yeux
fous.
Ces voix aiguës, molles, discordantes comme des cris de mouettes,
roulaient, se traînaient à travers la pluie, la fumée noire de la
machine que le vent rabattait. Jamais Tartarin n'avait entendu rien
de si lamentable.
A Brunnen, la troupe descendit, laissant les poches des voyageurs
gonflées de petites brochures pieuses; et presque aussitôt que
l'accordéon et les chants de ces pauvres larves eurent cessé, le ciel
se débrouilla, laissa voir quelques morceaux de bleu.
Maintenant, on entrait dans le lac d'Uri assombri et resserré entre de
hautes montagnes sauvages et, sur la droite, au pied du Seelisberg,
les touristes se montraient le champ de Grütli, où Melchtal, Fürst et
Stauffacher firent le serment de délivrer leur patrie.
Tartarin, très ému, se découvrit religieusement sans prendre garde
la stupeur environnante, agita même sa casquette en l'air par trois
fois, pour rendre hommage au mânes des héros. Quelques passagers s'y
trompèrent, et, poliment, lui rendirent son salut.
Enfin la machine poussa un mugissement enroué, répercuté d'un écho
l'autre de l'étroit espace. L'écriteau qu'on accrochait sur le pont
chaque station nouvelle, comme on fait dans les bals publics pour
varier les contredanses, annonça Tellsplatte.
On arrivait.
La chapelle est située à cinq minutes du débarcadère, tout au bord du
lac, sur la roche même où Guillaume Tell sauta, pendant la tempête, de
la barque de Gessler. Et c'était pour Tartarin une émotion
délicieuse, pendant qu'il suivait le long du lac les voyageurs du
circulaire Cook, de fouler ce sol historique, de se rappeler, de
revivre les principaux épisodes du grand drame qu'il connaissait comme
sa propre histoire.
De tout temps, Guillaume Tell avait été un type. Quand, à la
pharmacie Bézuquet, on jouait aux préférences et que chacun écrivait
sous pli cacheté le poète, l'arbre, l'odeur, le héros, la femme qu'il
préférait un de ces papiers portait invariablement ceci:
«L'arbre préféré?--le baobab.
«L'odeur?--de la poudre.
«L'écrivain?--Fenimore Cooper.
«Ce que j'aurais voulu être?--Guillaume Tell...
Et dans la pharmacie, il n'y avait qu'une voix pour s'écrier: «C'est
Tartarin!
Pensez s'il était heureux et si le coeur lui battait d'arriver devant
la chapelle commémorative élevée par la reconnaissance de tout un
peuple, il lui semblait que Guillaume Tell, en personne, allait lui
ouvrir la porte, encore trempé de l'eau du lac, son arbalète et ses
flèches à la main.
«On n'entre pas... Je travaille... Ce n'est pas le jour...» cria de
lintérieur une voix forte doublée par la sonorité des voûtes.
«Monsieur Astier-Réhu, de l'Académie Française!...
--Herr Doctor Professor Schwanthaler!...
--Tartarin de Tarascon!...
Dans l'ogive au-dessus du portail, le peintre, grimpé sur un
échafaudage, parut presque à mi-corps, en blouse de travail, la
palette à la main.
«Mon _famulus_ descend vous ouvrir, messieurs, dit-il avec une
intonation respectueuse.
--J'en étais sûr, pardi! pensa Tartarin... Je n'avais qu'à me
nommer.
Toutefois il eut le bon goût de se ranger et, modestement, n'entra
qu'après tout le monde.
Le peintre, gaillard superbe, la tête rutilante et dorée d'un artiste
de la Renaissance, reçut ses visiteurs sur l'escalier de bois qui
menait à l'étage provisoire installé pour les peintures du haut de la
chapelle. Les fresques représentant les principaux épisodes de la vie
de Guillaume Tell, étaient terminées, moins une, la scène de la pomme
sur la place d'Altorf. Il y travaillait en ce moment, et son jeune
_famoulous_,--comme il disait,--les cheveux à l'archange, les jambes
et les pieds nus sous son sarrau moyen âge, lui posait l'enfant de
Guillaume Tell.
Tous ces personnages archaïques, rouges, verts, jaunes, bleus, empilés
plus hauts que nature dans d'étroites rues, sous des poternes du
temps, et faits pour être vus à distance, impressionnaient les
spectateurs un peu tristement, mais on était là pour admirer et l'on
admira. D'ailleurs, personne n'y connaissait rien.
«Je trouve cela d'un grand caractère!» dit le pontifiant Astier-Réhu,
son sac de nuit à la main.
Et Schwanthaler, un pliant sous le bras, ne voulant pas être en reste,
cita deux vers de Schiller, dont la moitié resta dans sa barbe de
fleuve. Puis les dames s'exclamèrent et, pendant un moment, on
n'entendit que des:
«Schön!... oh! schön...
--Yes... lovely...
--Exquis, délicieux...
On se serait cru chez le pâtisser.
Brusquement une voix éclata, déchira d'une sonnerie de trompette le
silence recueilli:
«Mal épaulé, je vous dis... Cette arbalète n'est pas en place...
On se figure la stupeur du peintre en face de l'exorbitant alpiniste
qui, le pic en main, le piolet sur l'épaule, risquant d'assommer
quelqu'un à chacune de ses voltes nombreuses, lui démontrait par A + B
que le mouvement de son Guillaume Tell n'était pas juste.
«Et je m'y connais, au _mouains_... Je vous prie de le croire...
--Vous êtes?
--Comment! qui je suis?...» fit le Tarasconnais tout à fait vexé. Ce
n'était donc pas devant lui que la porte avait cédé; et redressant sa
taille: «Allez demander mon nom aux panthères du Zaccar, aux lions de
l'Atlas, ils vous répondront peut-être.
Il y eut une reculade, un effarement général.
«Mais, enfin, demanda le peintre, en quoi mon mouvement n'est-il pas
juste?
--Regardez-moi, té!
Tombant en arrêt d'un double coup de talon qui fit fumer les planches,
Tartarin, épaulant son piolet en arbalète, se campa.
«Superbe! Il a raison... Ne bougez plus...
Puis au famulus: «Vite, un carton, du fusain.
Le fait est que le Tarasconnais était à peindre, trapu, le dos rond,
la tête inclinée dans le passe-montagne en mentonnière de casque et
son petit oeil flamboyant qui visait le famulus épouvanté.
Imagination, ô magie! Il se croyait sur la place d'Altorf, en face de
son enfant, lui qui n'en avait jamais eu; une flèche dans le goulot de
son arbalète, une autre à sa ceinture pour percer le coeur du tyran.
Et sa conviction devenait si forte qu'elle se communiquait autour de
lui.
«C'est Guillaume Tell!...» disait le peintre, accroupi sur un
escabeau, poussant son croquis d'une main fiévreuse: «Ah! monsieur,
que ne vous ai-je connu plus tôt! vous m'auriez servi de modèle...
--Vraiment! vous trouvez quelque ressemblance?...» fit Tartarin
flatté, sans déranger la pose.
Oui, c'est bien ainsi que l'artiste se représentait son héros.
«La tête aussi?
--Oh! la tête peu importe...» Le peintre s'écartait, regardait son
croquis: «Un masque viril, énergique, c'est tout ce qu'il faut,
puisqu'on ne sait rien de Guillaume Tell et que probablement il n'a
jamais existé.
De stupeur, Tartarin laissa tomber son arbalète.
«Outre!...[*] Jamais existé!... Que me dites-vous là?
[*] «Outre» et «boufre» sont des jurons tarasconnais d'étymologie
mystérieuse. Les dames elles-mêmes s'en servent parfois, mais en y
ajoutant une atténuation. «Outre!... que vous me feriez dire.
--Demandez à ces messieurs...
Astier-Réhu solennel, ses trois mentons sur sa cravate blanche: «C'est
une légende danoise.
--Isländische...? affirma Schwanthaler non moins majestueux.
--Saxo Grammaticus raconte qu'un vaillant archer appelé Tobe ou
Paltanoke...
--Es ist in der Vilkinasaga geschrieben...
Ensemble:
fut condamné par le roi de | dass der Isländische König
Danemark, Harold aux dents | Necding...
bleues...» |
L'oeil fixe, le bras tendu, sans se regarder ni se comprendre ils
parlaient à la fois, comme en chaire, de ce ton doctoral, despotique,
du professeur sûr de n'être jamais contesté, ils s'échauffaient,
criant des noms, des dates: Justinger de Berne! Jean de
Winterthur!...
Et peu à peu, la discussion devint générale, agitée, furieuse, parmi
les visiteurs. On brandissait des pliants, des parapluies, des
valises, et le malheureux artiste allait de l'un à l'autre prêchant la
concorde, tremblant pour la solidité de son échafaudage. Quand la
tempête fut apaisée, il voulut reprendre son croquis et chercher le
mystérieux alpiniste, celui dont les panthères du Zaccar et les lions
de l'Atlas seuls auraient pu dire le nom; l'Alpiniste avait disparu.
Il grimpait maintenant à grands pas furieux un petit chemin à travers
des bouleaux et des hêtres vers l'hôtel de la Tellsplatte où le
courrier des Péruviens devait passer la nuit, et, sous le coup de sa
déception, parlait tout haut, enfonçait rageusement son alpenstock
dans la sente détrempée.
Jamais existé, Guillaume Tell! Guillaume Tell, une légende! Et c'est
le peintre chargé de décorer la Tellsplatte qui lui disait cela
tranquillement. Il lui en voulait comme d'un sacrilège, il en voulait
aux savants, à ce siècle nieur, démolisseur, impie, qui ne respecte
rien, ni gloire ni grandeur, coquin de sort!
Ainsi, dans deux cents, trois cents ans, lorsqu'on parlerait de
Tartarin il se trouverait des Astier-Réhu, des Schwanthaler pour
soutenir que Tartarin n'avait jamais existé, une légende provençale ou
barbaresque! Il s'arrêta suffoqué par l'indignation et la raide
montée, s'assit sur un banc rustique.
On voyait de là le lac entre les branches, les murs blancs de la
chapelle comme un mausolée neuf. Un mugissement de vapeur, avec le
clapotis de l'abordage, annonçait encore l'arrivée de nouveaux
visiteurs. Ils se groupaient au bord de l'eau le Guide en main,
s'avançaient avec des gestes recueillis, des bras tendus qui
racontaient la légende. Et tout à coup, par un brusque revirement
d'idées, le comique de la chose lui apparut.
Il se représentait toute la Suisse historique vivant sur ce héros
imaginaire, élevant des statues, des chapelles en son honneur sur les
placettes des petites villes et dans les musées des grandes,
organisant des fêtes patriotiques où lon accourait, bannières en
tête, de tous les cantons; et des banquets, des toasts, des discours,
des hurrahs, des chants, les larmes gonflant les poitrines, tout cela
pour le grand patriote que tous savaient n'avoir jamais existé.
Vous parlez de Tarascon, en voilà une tarasconnade, et comme jamais,
là-bas, il ne s'en est inventé de pareille!
Remis en belle humeur, Tartarin gagna en quelques solides enjambées la
grand'route de Fluelen aubord de laquelle l'hôtel de la Tellsplatte
étale sa longue façade à volets verts. En attendant la cloche du
dîner, les pensionnaires marchaient de long en large devant une
cascade en rocaille, sur la route ravinée où s'alignaient des
berlines, brancards à terre, parmi les flaques d'eau mirées d'un
couchant couleur de cuivre.
Tartarin s'informa de son homme. On lui apprit qu'il était à table:
«Menez-moi vers lui, zou!» et ce fut dit d'une telle autorité que,
malgré la respectueuse répugnance qu'on témoignait pour déranger un si
important personnage, une servante mena l'Alpiniste par tout l'hôtel,
où son passage souleva quelque stupeur, vers le précieux courrier,
mangeant à part, dans une petite salle sur la cour.
«Monsieur, dit Tartarin en entrant, son piolet sur l'épaule,
excusez-moi si...
Il s'arrêta stupéfait, pendant que le courrier, long, sec, la
serviette au menton dans le nuage odorant d'une assiettée de soupe
chaude, lâchait sa cuillère.
«Vé! Monsieur Tartarin...
--Té Bompard.
C'était Bompard, l'ancien gérant du Cercle, bon garçon, mais afflig
d'une imagination fabuleuse qui l'empêchait de dire un mot de vrai et
l'avait fait surnommer à Tarascon l'Imposteur. Qualifié d'imposteur,
à Tarascon, jugez ce que cela doit être! Et voilà le guide
incomparable, le grimpeur des Alpes, de l'Himalaya, des monts de la
Lune!
«Oh! alors, je comprends...» fit Tartarin un peu déçu mais joyeux
quand même de retrouver une figure du pays et le cher, le délicieux
accent du Cours.
«Différemment, monsieur Tartarin, vous dînez avec moi, qué?
Tartarin s'empressa d'accepter, savourant le plaisir de s'asseoir
une petite table intime, deux couverts face à face, sans le moindre
compotier litigieux, de pouvoir trinquer, parler en mangeant, et en
mangeant d'excellentes choses, soignées et naturelles, car MM. les
courriers sont admirablement traités par les aubergistes, servis
part, des meilleurs vins et de mets d'extra.
Et il y en eut des «au moins, pas moins, différemment!
«Alors, mon bon, c'est vous que j'entendais cette nuit, là-haut, sur
la plate-forme?...
--Et! parfaite_main_... Je faisais admirer à ces demoiselles...
C'est beau, pas vrai, ce soleil levant sur les Alpes?
--Superbe!» fit Tartarin, d'abord sans conviction, pour ne pas le
contrarier, mais emballé au bout d'une minute; et c'était étourdissant
d'entendre les deux Tarasconnais célébrer avec enthousiasme les
splendeurs qu'on découvre du Rigi. On aurait dit Joanne alternant
avec Baedeker.
Puis, à mesure que le repas avançait, la conversation devenait plus
intime, pleine de confidences, d'effusions, de protestations qui
mettaient de bonnes larmes dans leurs yeux de Provence, brillants et
vifs, gardant toujours en leur facile émotion une pointe de farce et
de raillerie. C'est par là seulement que les deux amis se
ressemblaient; l'un aussi sec, mariné, tanné, couturé de ces fronces
spéciales aux grimes de profession, que l'autre était petit, râblé, de
teint lisse et de sang reposé.
Il en avait tant vu ce pauvre Bompard, depuis son départ du Cercle:
cette imagination insatiable qui l'empêchait de tenir en place l'avait
roulé sous tant de soleils, de fortunes diverses! Et il racontait ses
aventures, dénombrait toutes les belles occasions de s'enrichir qui
lui avaient craqué, là, dans la main, comme sa dernière invention
d'économiser au budget de la guerre la dépense des godillots...
«Savez-vous comment?... Oh! mon Dieu, c'est bien simple... en
faisant ferrer les pieds des militaires.
--_Outre!_...» dit Tartarin épouvanté.
Bompard continuait, toujours très calme, avec cet air fou à froid
qu'il avait:
«Une grande idée, n'est-ce pas? Eh! bé, au ministère, ils ne m'ont
seulement pas répondu... Ah! mon pauvre monsieur Tartarin, j'en ai
eu de mauvais moments, j'en ai mangé du pain de misère, avant d'être
entré au service de la Compagnie...
--La Compagnie?
Bompard baissa la voix discrètement.
«Chut! tout à l'heure, pas ici...» Puis reprenant son intonation
naturelle: «Et autrement, vous autres, à Tarascon, qu'est-ce qu'on
fait? Vous ne m'avez toujours pas dit ce qui vous amène dans nos
montagnes...
Ce fut à Tartarin de s'épancher. Sans colère, mais avec cette
mélancolie de déclin, cet ennui dont sont atteints en vieillissant les
grands artistes, les femmes très belles, tous les conquérants de
peuples et de coeurs, il dit la défection de ses compatriotes, le
complot tramé pour lui enlever la présidence, et le parti qu'il avait
pris de faire acte d'héroïsme, une grande ascension, la bannière
tarasconnaise plus haut qu'on ne l'avait jamais plantée, de prouver
enfin aux alpinistes de Tarascon qu'il était toujours
digne... toujours digne... L'émotion l'étreignait, il dut se taire,
puis:
«Vous me connaissez, Gonzague...» Et rien ne saurait rendre ce qu'il
mettait d'effusion, de caresse rapprochante, dans ce prénom
troubadouresque de Bompard. C'était comme une façon de serrer ses
mains, de se le mettre plus près du coeur... «Vous me connaissez, qué!
Vous savez si j'ai boudé quand il s'est agi de marcher au lion; et,
pendant la guerre, quand nous avons organisé ensemble la défense du
Cercle...
Bompard hocha la tête avec une mimique terrible; il croyait y être
encore.
«Eh bien! mon bon, ce que les lions, ce que les canons Krupp
n'avaient pu faire, les Alpes y sont arrivées... J'ai peur.
--Ne dites pas cela, Tartarin!
--Pourquoi? fit le héros avec une grande douceur... Je le dis, parce
que cela est...
Et tranquillement, sans pose, il avoua l'impression que lui avait
faite le dessin de Doré, cette catastrophe du Cervin restée dans ses
yeux. Il craignait des périls pareils; et c'est ainsi qu'entendant
parler d'un guide extraordinaire, capable de les lui éviter, il était
venu se confier à lui.
Du ton le plus naturel, il ajouta:
«Vous n'avez jamais été guide, n'est-ce pas, Gonzague?
--Hé! si, répondit Bompard en souriant... Seulement je n'ai pas fait
tout ce que j'ai raconté...
--Bien entendu!» approuva Tartarin.
Et l'autre entre ses dents:
«Sortons un moment sur la route, nous serons plus libres pour causer.
La nuit venait, un souffle tiède, humide, roulait des flocons noirs
sur le ciel où le couchant avait laissé de vagues poussières grises.
Ils allaient à mi-côte, dans la direction de Fluelen, croisant des
ombres muettes de touristes affamés qui rentraient à l'hôtel, ombres
eux-mêmes, sans parler, jusqu'au long tunnel qui coupe la route,
ouvert de baies en terrasse du côté du lac.
«Arrêtons-nous ici...» entonna la voix creuse de Bompard, qui résonna
sous la voûte comme un coup de canon. Et assis sur le parapet, ils
contemplèrent l'admirable vue du lac, des dégringolades de sapins et
de hêtres, noirs, serrés, en premier plan, derrière, des montagnes
plus hautes, aux sommets en vagues, puis d'autres encore d'une
confusion bleuâtre comme des nuées; au milieu la traînée blanche,
peine visible, d'un glacier figé dans les creux, qui tout à coup
s'illuminait de feux irisés, jaunes, rouges, verts. On éclairait la
montagne de flammes de bengale.
De Fluelen, des fusées montaient, s'égrenaient en étoiles
multicolores, et des lanternes vénitiennes allaient, venaient sur le
lac dont les bateaux restaient invisibles, promenant de la musique et
des gens de fête.
Un vrai décor de féerie dans l'encadrement des murs de granit,
réguliers et froids, du tunnel.
«Quel drôle de pays, pas moins, que cette Suisse...» s'écria Tartarin.
Bompard se mit à rire.
«Ah! _vaï_, la Suisse... D'abord, il n'y en a pas de Suisse!
V