qu'il est devenu. Les autorités. non sans raison, supposèrent qu'il
s'était noyé, mais son corps bizarre à membres uniques n'a pas été
retrouvé. Ses parents, voisins et ceux qui l'avaient rencontré ne
croient pas à la mort de l'_Éternel_ et n'y croiront jamais.
_À Ferdinand Molina_
SAINTE ADORATA
Je visitai, un jour, la petite église de Szepeny, en Hongrie, et l'on
m'y montra une châsse très vénérée.
«Elle contient, me dit le guide, le corps de sainte Adorata. Voilà près
de soixante ans qu'on découvrit son tombeau tout près d'ici. Sans doute
fut-elle martyrisée aux premiers temps du christianisme, à l'époque de
l'occupation romaine, où la région de Szepeny fut évangélisée par le
diacre Marcellin, qui avait assisté à la crucifixion de saint Pierre.
«Selon toute vraisemblance, sainte Adorata se convertit à la voix du
diacre, et après le martyre des prêtres romains enterrèrent le corps de
la bienheureuse. On suppose qu'Adorata n'est que la traduction latine
d'un nom païen qui était le sien, car on ne pense pas qu'elle ait reçu
d'autre baptême que celui du sang. Un tel nom n'éveille point d'idées
chrétiennes; cependant la bonne conservation du corps, qui fut retrouvé
intact après tant de siècles où il avait été sous terre, montrait assez
qu'il s'agissait d'une des élues qui, mêlées à la troupe des vierges,
chantent, dans le paradis, la gloire divine. Et voici dix ans que
sainte Adorata a été canonisée à Rome.»
J'écoutai distraitement ces explications. Sainte Adorata ne
m'intéressait pas outre mesure et j'allais sortir de l'église quand
mon attention fut attirée par un profond soupir qui se mourait auprès
de moi. Celui qui l'avait exhalé était un petit vieillard coquettement
habillé qui s'appuyait sur une canne à pommeau de corail en regardant
fixement la châsse.
***
Je quittai l'église et le petit vieillard sortit derrière moi. Je me
retournai pour apercevoir encore une fois sa silhouette élégante et
surannée. Il me sourit. Je le saluai.
--Croyez-vous, monsieur, aux explications que vous a fournies le
sacristain? me demanda-t-il enfin en un français où les R roulaient à
la hongroise.
«Mon Dieu! lui répondis-je, je n'ai aucune opinion sur ces questions
dévotes.»
Il reprit:
«Vous n'êtes que de passage parmi nous, monsieur, et je désire depuis
si longtemps révéler la vérité de tout cela à quelqu'un que je veux
vous la dire, sous condition que vous n'en parlerez à personne dans ce
pays.»
Ma curiosité s'était éveillée et je promis tout ce qu'il voulut.
«Eh bien! monsieur, me dit le petit vieillard, sainte Adorata a été ma
maîtresse.»
***
Je me reculai, pensant avoir affaire à un insensé. Mon étonnement le
fit sourire, tandis qu'il me disait d'une voix un peu tremblante:
«Je ne suis pas fou, monsieur, et je vous ai dit la vérité. Sainte
Adorata a été ma maîtresse!
«Que dis-je? Si elle l'avait voulu, je l'aurais épousée!...
«J'avais dix-neuf ans quand je la connus. J'en ai aujourd'hui plus de
quatre-vingts et je n'ai jamais aimé d'autre femme qu'elle.
«J'étais le fils d'un riche châtelain des environs de Szepeny.
J'étudiais la médecine. Et un labeur acharné m'avait épuisé à un tel
point que les médecins m'engagèrent à me reposer et à voyager pour
changer d'air.
«J'allai en Italie. C'est à Pise que je rencontrai celle à qui aussitôt
je donnai ma vie. Elle me suivit à Rome, à Naples. Ce fut un voyage où
l'amour embellissait les sites... Nous remontâmes jusqu'à Gênes et je
pensais à l'emmener ici, en Hongrie, pour la présenter à mes parents et
l'épouser, lorsqu'un matin je la trouvai morte auprès de moi...»
***
Le vieillard interrompit un instant son récit. Lorsqu'il le reprit, sa
voix chevrotait plus qu'auparavant et on l'entendait à peine.
***
«...Je parvins à cacher le décès de ma maîtresse aux gens de l'hôtel,
mais je n'y parvins qu'en employant des ruses d'assassin. Et quand je
pense à tout cela, je frissonne encore. On ne me soupçonnait d'aucun
crime et l'on crut que ma compagne était partie le matin de très bonne
heure.
«Je ne vous donne point le détail des heures affreuses passées auprès
du corps, que j'avais enfermé dans une malle. Bref, je fus si habile
que l'opération de l'embaumement passa inaperçue. Le va-et-vient, le
nombre important des voyageurs dans un grand hôtel leur laisse une
liberté relative, une impersonnalité qui me furent très utiles dans la
circonstance.
«Ensuite ce fut le voyage et les difficultés suscitées par la douane,
que je pus, grâce au Ciel, franchir sans encombre. C'est une histoire
miraculeuse, monsieur!... Et quand je fus de retour chez moi, j'étais
devenu maigre, pâle, méconnaissable.
«En passant à Vienne, j'avais acheté, chez un antiquaire, un sarcophage
de pierre qui provenait de je ne sais plus quelle collection célèbre.
Chez moi, on me laissait faire ce que je voulais, sans s'inquiéter de
mes desseins, et personne ne s'étonna ni du poids, ni de la quantité
des bagages que j'avais rapportés d'Italie.
«Je gravai moi-même l'inscription ADORATA et une croix sur le
sarcophage où j'enfermai, entouré de bandelettes, le corps de
l'adorée...
«Une nuit, par un effort insensé, je transportai mon amour dans un
champ voisin, de façon à retrouver l'emplacement que j'étais seul à
connaître. Et, seul, je venais chaque jour prier à cet endroit.
***
«Un an s'écoula... Un jour, je dus partir pour Budapest... Et quel
ne fut point mon désespoir quand je revins, au bout de deux ans, de
voir qu'une usine s'était élevée à la place même où j'avais enterré le
trésor que j'aimais plus que ma vie!...
«Je devins à peu près fou et je songeais à me tuer lorsque, le soir,
le curé, étant venu nous visiter, me raconta comment, pendant qu'on
creusait le champ voisin pour y établir les fondations de l'usine,
on avait trouvé le sarcophage d'une martyre chrétienne de l'époque
romaine, nommée Adorata, et que l'on avait transporté cette châsse
précieuse dans la modeste église du village.
«D'abord je fus sur le point de révéler au curé sa méprise. Mais je me
ravisai, pensant que, dans l'église, j'aurais mon trésor sous les yeux
quand je voudrais.
«Mon amour me disait que l'adorée n'était pas indigne des honneurs
dévots qu'on lui rendait. Et, encore aujourd'hui, je l'en crois digne,
à cause de sa grande beauté, de sa grâce unique et de l'amour profond
qui l'a peut-être fait mourir. Au demeurant, elle était bonne, douce et
pieuse, et si elle n'était pas morte je l'aurais épousée.
«Je laissai les événements suivre leur cours et mon amour se changea en
dévotion.
«Celle que j'avais tant aimée fut déclarée vénérable. Ensuite on la
béatifia et, cinquante ans après la découverte de son corps, elle fut
canonisée. Je me rendis moi-même à Rome pour assister à la cérémonie,
qui est le plus beau spectacle qu'il m'ait été donné de contempler.
«Par cette canonisation, mon amour entrait au ciel. J'étais heureux
comme un ange du paradis et vite je m'en revins ici, plein du bonheur
le plus sublime et le plus étrange qui soit au monde, prier devant
l'autel de sainte Adorata...»
...Les larmes aux yeux, le petit vieillard coquettement vêtu s'éloigna,
frappant le sol de sa canne à pommeau de corail et répétant encore:
«sainte Adorata!... sainte Adorata!»
_À Maurice Raynal_
LES SOUVENIRS BAVARDS
Lorsque je fus à Londres, je pris pension dans un _boarding-house_ qui
m'avait été recommandé et l'on me donna une chambre confortable où je
dormis très bien.
***
Le lendemain, je fus réveillé de bonne heure par le bruit d'une
conversation qui avait lieu dans la chambre voisine.
Je comprenais bien ce qui s'y disait, en anglais d'Amérique prononcé
avec le mol accent de l'Ouest. Le dialogue avait lieu entre un homme et
une femme qui parlaient passionnément.
--Olly, pourquoi être partie sans me prévenir: pourquoi, pourquoi?
--Pourquoi, Chislam? Parce que mon amour pour vous eût entravé ma
liberté et qu'elle m'est plus chère que l'amour.
--Ainsi, blonde Olly, vous m'aimiez et cet amour est cause que je vous
ai perdue?
--Oui, Chislam, j'eusse fini par céder à vos instances et je vous eusse
épousé. Mais en le faisant, c'est à mon art que j'aurais renoncé.
--Sauvage Olly, je vous attendrai toujours.
Et le dialogue continuait sur ce ton: l'indépendante Olly se refusant à
accepter les propositions matrimoniales de l'amoureux Chislam.
Ce que je savais de la pruderie anglo-saxonne me força d'abord à
m'étonner que dans la pension l'on tolérât des visites de femme chez
mon voisin; puis je n'y pensai plus.
***
Mon étonnement augmenta lorsque le matin suivant je fus réveillé par
une nouvelle conversation qui s'échangeait cette fois en français, mais
avec l'accent particulier des Américains de l'Ouest.
Chislam parlait encore avec une femme.
--Vous ne m'aimez plus, monsieur Chislam! Vous êtes toujours autour
d'Olly, la petite dresseuse de chiens, qui est maigre comme un manche
à balai. Il y a un mois encore, vous tombiez en extase pendant que je
chantais ma romance et c'est bien l'amour qui vous poussait à cela, car
je n'ai pas la voix très juste.
--J'ai fini par m'en apercevoir, mademoiselle Criquette. En outre, vous
ne m'aimez pas. Vous vous jouez de moi par coquetterie.
--Ainsi, vous avez oublié la promesse de mariage que vous me fîtes et
cette maison de campagne dans un village au bord de la Loire où nous
devions passer notre lune de miel?
--Mademoiselle Criquette, j'ai décidé que si je me mariais, je me
retirerais dans le Maine, mais le Maine des États-Unis d'Amérique.
--Et puis vous avez raison, allez, monsieur Chislam, car je ne vous
aurais pas épousé avec votre bobine, votre bobine, votre bobine!...
Suivaient d'autres répliques, et en m'habillant je pensais: «Cette
Française a un drôle d'accent. Elle a dû séjourner longtemps en
Californie... Dieu! quelle prédilection elle marque pour le mot de
bobine et que ce Chislam est inconstant! Mais ce _boarding house_, en
somme, est une pension peu recommandable.»
***
Le jour qui suivit, je fus brusquement éveillé comme je l'avais été la
veille. Cette fois, la conversation s'échangeait en Italien et toujours
avec le déplorable accent des Yankees de l'Ouest.
--Belle Locatelli, cédez à mon amour. Marions-nous! Nous renoncerons
aux voyages et irons cacher notre bonheur dans une villa que
j'achèterai en Californie, à San-Diégo. Je veux une vue sur la baie qui
est admirable et nous cultiverons des orangers.
--C'est impossible, signor Chislam, je suis fiancée à un de mes
compatriotes qui est officier à Bologne. Il n'a que sa solde et nous
attendons, pour nous marier, que j'aie réuni la dot réglementaire.
--Ainsi, adieu, signorina Locatelli; un pauvre pitre comme moi n'espère
point l'emporter dans votre cœur sur un brillant officier. Adieu,
signorina. Et pour que vous soyez heureuse le plus tôt possible,
permettez-moi de compléter la dot dont vous me parlez.
Je pensai:
«Ce singulier Lovelace est un brave homme; toutefois, sa manie du
mariage quotidien est fort incommode: elle m'éveille en sursaut et bien
avant l'heure où j'ai coutume de me lever.»
***
Mais la nuit suivante je ne pus fermer l'œil. M. Ghislam s'entretenait
avec un homme, en nouvel anglais des États-Unis et avec l'accent de
l'Ouest.
--Oui, Chislam, vous n'êtes qu'un malheureux qui mourrez seul, sans
famille, sans amour.
--Vous avez raison, Chislam, et il faut bien que je me résigne. J'ai
amusé dans ma vie des millions d'êtres dans les cinq parties du monde
et je n'ai pas trouvé une épouse.
--Chislam, vous avez été la joie universelle, le rire même du monde
tout entier. C'était trop pour une femme. Ce qui est pour tous peut
bien, par l'énormité, effrayer un seul.
--Ainsi, Chislam, moi qui me croyais le plus comique des hommes, j'en
suis le plus navré!
--Hélas! Chislam, je pense comme vous! Votre fantaisie qui déchaînait
une allégresse inouïe jusqu'alors chez tous les peuples n'a pas suffi
pour qu'une simple fille vous trouvât aimable. Perdue dans le public,
elle pouvait rire avec lui; mais si, en tête à tête, vous parliez
d'amour, vous n'inspiriez plus qu'une infinie tristesse.
--C'est donc ainsi que va le monde, Chislam?
--Chislam, ainsi va le monde!
--Et je n'ai plus personne pour me consoler, Chislam, sinon moi-même.
--Personne, sinon vous-même, Chislam.
Ce dialogue mélancolique entre les mystérieux Chislam aurait
vraisemblablement duré longtemps encore, si, impatienté, je n'avais
frappé très fort contre la cloison qui me séparait de mon voisin, en
criant:
--Gentlemen, il se fait tôt! il est temps de dormir.
Les deux Chislam se turent aussitôt et je tombai bientôt dans un
profond sommeil.
***
Mais, vers huit heures, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque,
réveillé en sursaut, j'entendis que mon voisin avait repris son
marivaudage matrimonial avec l'indépendante Olly, celle qui avait été
la première dont j'eusse entendu la voix.
Je m'habillai le plus vite qu'il me fut possible et allai trouver la
respectable hôtesse du _boarding house_:
--Il m'est impossible de dormir dans la chambre que vous m'avez
donnée. Dès l'aube, mon voisin parle avec des visiteuses et la nuit il
s'entretient avec des visiteurs.
--Vous avez le sommeil léger, monsieur. On vous donnera une autre
chambre à un autre étage que celui où vous êtes logé.
«Votre voisin est un homme estimable.
«C'est le fameux comique Chislam Borrow. Il est né en Californie et
ses tours, ses grimaces, les scènes que sa ventriloquie et sa hâte
à changer de déguisement lui permettaient de jouer seul l'avaient
rendu célèbre sur toute la terre. Il est très instruit et il connaît
plusieurs langues.
«Puis, l'âge est venu avec la fortune. Chislam Borrow est maintenant un
vieux célibataire. Il n'a ni parents ni amis. Il a pris pension ici,
voici déjà trois ans, et ne parle à personne sinon avec lui-même. Sa
ventriloquie lui fournit le moyen d'avoir de la compagnie quand il lui
plaît.
«Il lui arrive souvent de converser avec une de celles qu'il aurait
voulu épouser; parfois encore, il parle avec lui-même et ce sont ses
dialogues les plus tristes.
«Chislam Borrow est bien à plaindre, monsieur, car vous le pensez
comme moi, ces souvenirs bavards ne valent point, malgré leur variété,
le simple langage d'une épouse dont les cheveux auraient blanchi en
même temps que ceux de l'ancien comique, si désolé--et qui consolerait
maintenant sa vieille vie...»
Quelque temps après je quittai Londres, sans avoir vu Chislam Borrow.
_Au docteur Chapeyron_
LA RENCONTRE AU CERCLE MIXTE
Après avoir gagné dans les mines de la Colombie une assez grosse
fortune, l'ingénieur hollandais Van der Vissen s'embarqua pour
Paris qu'il avait visité dans sa jeunesse. Il voulait s'y amuser à
quarante-cinq ans, dont plus de vingt s'étaient écoulés en Amérique.
Van der Vissen était un homme de grande taille, blond, fort,
querelleur, joueur et dépourvu de scrupules. Son établissement à Paris
avait été le but de sa vie. Il pensait que les plaisirs que l'on y
trouve sont supérieurs à ceux qui s'offrent aux voluptueux sur les
autres points du globe.
***
Le lendemain de son arrivée, l'ingénieur hollandais rencontra sur
le boulevard un ancien ouvrier de Panama qui, vêtu en gentleman,
paraissait fort cossu. Et, s'il n'avait pas fait fortune, il
fréquentait où elle se défait, car il était devenu rabatteur d'un grand
tripot, un cercle mixte qui fonctionnait toutes les nuits, non loin du
Trocadéro. Décider Van der Vissen à s'y faire présenter fut une chose
aisée. Attiré par la passion du jeu et celle des femmes, le Hollandais,
qui avait dans son portefeuille, en billets de banque, tout ce qu'il
possédait, vint, un soir, au cercle.
Les formalités ayant été facilitées par l'administration du tripot,
Van der Vissen pénétra dans la salle de jeu où la partie battait son
plein. Il se mit à jouer et, le hasard secondant son audace, il gagna
d'abord avec une veine insolente. Ensuite, il prit la banque et, la
chance tournant soudain, il connut la déveine la plus noire. Quand il
céda la place, la malchance le poursuivit, et plus il perdait plus
il s'entêtait à jouer gros jeu. Les billets de banque lui fondaient
dans les doigts comme s'ils avaient été de neige. Puis, lorsqu'il fut
décavé, il s'efforçait de ne point le montrer, et c'est en souriant
qu'il essuyait la sueur de son visage.
***
Près de lui, grande et souple, se tenait une jeune femme brune, aus
yeux cernés, minaudière à souhait, élégante et couverte de bijoux.
Van der Vissen l'observa. Elle jouait furieusement et gagnait tout ce
qu'elle voulait.
La beauté de la femme et sa veine extraordinaire firent une vive
impression sur l'esprit du Hollandais. Comme il s'était montré joueur
et qu'il la fixait avec obstination, la belle joueuse lui sourit.
Van der Vissen la désira de toutes ses forces, elle, ses bijoux et le
gain qu'elle emporterait. Ses instincts d'aventurier se réveillèrent.
Il ressentait maintenant pour cette femme, son or et ses joyaux une
passion folle qu'il fallait assouvir.
La vie d'aventures prolonge la jeunesse et Van der Vissen n'avait rien
d'un vieillard. Avec une galanterie de sauvage, pleine de gaucherie,
avec des phrases emphatiques, il attira la jeune femme et proposa de
l'accompagner là où elle demeurait.
Elle répondait d'une voix langoureuse dont les inflexions enflammèrent
davantage la passion du Hollandais.
Et mêlant les louanges aux promesses, il fit tant qu'à la fin ils
partirent ensemble.
***
Elle habitait, rue de la Pompe, un appartement élégant où, dès qu'ils
y furent entrés et que la pièce dans laquelle ils pénétrèrent fut
éclairée, Van der Vissen se renseigna sur la domesticité; mais la bonne
était couchée dans son sixième.
***
Ils se trouvaient maintenant dans un boudoir meublé de divans larges et
bas, de poufs où l'on avait posé, pêle-mêle, des gants, des lettres,
des boîtes de cigarettes égyptiennes, des livres de vers modernes.
Comme un joueur affolé qui, pour la première fois, se décide à tricher,
Van der Vissen hésita un moment sur ce qu'il allait faire.
Puis, tandis que les bras levés devant la glace, la jeune femme
enlevait son chapeau, il se jeta sur elle et tenta de la saisir au cou.
Mais elle se retourna vivement et il reçut en pleine figure un coup
de poing vraiment viril. En même temps, d'une voix mâle, n'ayant plus
rien de commun avec celle qu'on avait affectée jusqu'alors, on injuria
crûment l'ingénieur dans les termes les plus grossiers, les plus
ignobles.
Il avait affaire à un jeune homme solidement musclé, qui pouvait,
en faisant le chichi convenable à son infâme condition, singer la
délicatesse d'une femmelette, mais qui, au moment de la lutte, était un
peu là.
Et Van der Vissen désira encore cet être, quel qu'il fût.
Désespérément, puisqu'il n'avait plus rien à perdre, et qu'il avait
dévoilé ses desseins, désespérément, il voulait au moins avoir le
dernier mot dans cette aventure. Et une volupté épouvantable s'empara
de lui tandis qu'ils se battaient sauvagement...
***
Il y eut des cris, on entendit des coups de revolver. Et, le lendemain,
on trouva ces étranges ennemis morts l'un près de l'autre, comme si le
trépas seul pouvait être l'enfant criminel d'une passion si brutale,
d'un aussi stérile amour.
_À Jean Mollet_
PETITES RECETTES DE MAGIE MODERNE
_Le manuscrit suivant a été trouvé devant le bureau d'omnibus de la
place Pereire, le 10 juillet de celle année._
_Je le tiens à la disposition de son propriétaire s'il peut m'en faire
la description exacte._
_Je n'ai pas idée de la valeur réelle des recettes que l'on va lire.
Mais elles m'ont paru suffisamment singulières pour exciter la
curiosité._
L'industrie du magicien qui de nos jours s'élève aux proportions de
l'un des arts les plus agréables, je dirais presque les plus utiles
au monde élégant, la magie, a dû subir de nombreuses transformations
pour sortir de l'ornière que le charlatanisme et la routine lui avaient
tracée. L'abus que dans le dernier siècle on avait vu faire des tables
tournantes, des médiums de toutes sortes, de l'hypnotisme, des cartes,
de la chiromancie impromptue, du marc de café souvent nuisible à la
santé comme en Turquie par exemple, avait fait naître des préventions
fâcheuses et souvent exagérées. Le magicien avait été remplacé par la
tireuse de cartes, quand ce n'était pas par la voyante.
Mais depuis que le magicien, dédaignant de rivaliser avec ces
concurrents ridicules, demande à la science et aux beaux-arts des
combinaisons surprenantes, se préoccupe avant tout de l'hygiène, étudie
les matières premières, les coordonne d'une manière rationnelle,
depuis enfin que la magie a revêtu des formes nouvelles en parfaite
harmonie avec le bon goût et la raison, ces préventions ont beaucoup
diminué. Elles disparaîtront complètement quand on voudra distinguer
les créations à l'usage des théâtres et des fêtes travesties de celles
destinées à la bonne compagnie. À ceux-là, les recettes à résultat
immédiat, mais trop violent pour être durable. Aux salons, les
combinaisons simples et suaves, les méthodes sérieuses qui, sans qu'il
y paraisse, domptent le destin, qui, en un mot, confèrent la puissance
et le talent.
L'art du magicien considéré à ce double point de vue, mérite l'estime
et l'intérêt des gens sensés. J'espère en apporter une preuve dans ces
recettes choisies à l'usage des gens du monde.
POMMADE POUR ÉVITER LES PANNES EN AUTOMOBILE
Elle est très facile à faire. On prend plusieurs écorces de melon,
il n'est pas besoin d'acheter de chapeaux neufs, les vieux étant
excellents pour cet usage; ces melons doivent être très mûrs en effet.
Évitez le plus possible que les écorces ne s'imprègnent de votre
odeur en les épluchant et pour cela trempez au préalable vos mains
dans de la farine. Coupez les écorces par morceaux et mettez-les dans
une corbeille au four. Quand elles auront perdu toute leur humidité,
pilez-les dans un mortier et passez la poussière dans un tamis très
fin. Mélangez enfin à une solution de graisse de cheval. Vous m'en
direz des nouvelles.
SANTONINE DES POÈTES
Il arrive parfois que tel ou tel jeune homme--presque un
enfant--obtient un grand succès dans les salons avec ses vers ou ceux
des autres, et l'on voudrait en faire autant.
Prenez un peu de santonine et vous ferez des vers; si la recette ne
vous réussit point, allez à l'Institut Pasteur où l'on a étudié très
sérieusement les helminthes et, en général, tout ce qui se rapporte à
la versification.
AUTRE RECETTE POUR LA POÉSIE
On doit toujours porter avec soi un parapluie que l'on n'ouvrira point.
Cette recette dévoilée par M. André B. lui aurait été confiée par notre
cher M. P. F., prince des poètes.
N. B.--Cette recette des plus efficaces ne s'utilise pas facilement.
VINAIGRE POUR TROUVER LES PIÈCES DE CENT SOUS
Vous prendrez trois livres de glace en branches fraîchement cueillies.
Vous les éplucherez et les étalerez pour les faire un peu sécher,
ayant soin de les remuer de temps à autre de crainte qu'elles ne
s'échauffent. Vous les mettrez ensuite infuser dans douze litres de bon
vinaigre d'Orléans. Puis vous distillerez au bain-marie, feu modéré en
commençant. Vous tirerez aisément huit litres de cette opération et les
pièces de cent sous afflueront à merveille.
POUDRE ANTIHYGIÉNIQUE
POUR AVOIR BEAUCOUP D'ENFANTS
Haricots de l'année en poudre 3 kg.
Sucre tamisé 1 kg
Magnésie 11 cg.
Parfumez le tout avec des pétales de roses sèches. Saupoudrez les draps
de votre lit et ne vous levez point avant d'avoir réussi.
<b>EAU-DE-VIE POUR BIEN PARLER</b>
Cresson de Para (spilanthus oleiacenus) fleuri et
émondé de sa tige 125 gr.
Alcool à 33 degrés 500 gr.
Macaroni 10 gr.
Agiter avant de s'en servir, puis s'en bien laver les pieds.
CONJURATION POUR GAGNER À LA BOURSE
Mangerez chaque matin un hareng saur en prononçant quarante fois avant
et après l'opération: «Pèse et chique, trinque et bois.» Et au bout du
dixième jour le diable sortira de la Bourse.
RECETTE POUR LA GLOIRE
Portez sur vous quatre stylographes, buvez eau claire, ayez le miroir
d'un grand homme et regardez-vous souvent dedans sans sourire.
REMÈDE POUR LES ARTHRITIQUES
Buvez gin à l'eau et en verrez l'effet avant deux mois.
FIN DE LA PETITE MÉTHODE
***
Il est juste d'ajouter que des personnes dignes de foi, parmi
lesquelles M. René Dalize, ont fait usage de quelques-unes de ces
recettes et en ont reconnu la parfaite efficacité.
_À Paul Lombard_
LA CHASSE À L'AIGLE