cessait de tomber, mais le temps était tiède, bien que l'on fût au cœur
de l'hiver.
Je tins à visiter Schœnbrunn, et, plein d'émotion, parcourus le parc
mouillé et mélancolique où erra ce tragique roi de Home tombé au rang
de duc de Reichstadt.
Du haut de la Gloriette, dont le nom--diminutif ironique--devait le
faire songer à la gloire de son père et de la France, je contemplai
longtemps la capitale des Habsbourg et, la nuit venue, lorsque les
lumières s'allumèrent, je me mis en route pour revenir à mon hôtel,
situé au centre de la ville.
***
Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai
dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et,
quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y
entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée
par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était
petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules.
Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès
qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de
face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle
recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.
***
Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant
attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête
d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux
me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand,
des paroles dont voici le sens:
«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très
malheureux.»
Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier,
desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une
nuance de mépris:
«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait
davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car,
je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»
***
À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres
gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres.
Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient
étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en
livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à
pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et
portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel
pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du
côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la
silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait,
les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre
compte du danger qui le menaçait.
Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement
émouvante.
Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec
profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle
héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige
glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je
n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs
qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais
leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.
***
Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes
plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour
échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la
lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle
traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au
point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.
Voici ce que signifiait son cri suprême:
--Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...
***
Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et
interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient
ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant.
Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce
fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés,
je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui
s'éloignaient...
***
Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée
chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y
avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et
d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me
dit:
«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende
bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop
manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de
sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et
c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un
mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de
notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été
élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage,
héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque
dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait
mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances
particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les
détails...»
Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête
mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui
m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le
signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.
_À Blaise Cendrars_
ARTHUR ROI PASSÉ ROI FUTUR
Le 4 janvier 2105, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux
Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent:
«Quelle est cette mascarade?» et les femmes de toutes classes qui le
virent frissonnèrent jusqu'à la racine des cheveux en chuchotant: «Le
beau Baladin!» car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.
Le bel inconnu se dirigea vers Buckingham Palace. À la grille, les
gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d'un
seul regard qu'il leur jeta, leur en imposa, et ils le laissèrent.
À la porte du palais, on demanda:
«Qui êtes-vous?»
Il répondit:
--Le Chevalier du Papegaut.
--Que demandez-vous?
--L'Aventure de ce Château.
***
À ce moment, la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du
Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du
paladin. La suivante dut soutenir sa maîtresse et lui taper dans les
mains, et en se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier
d'Airain, sans pouvoir en croire ses yeux. Tout à coup elle s'échappa,
mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi. Georges IX,
dit en Angleterre le _Sonneux_, parce que son visage était couvert
de taches de rousseur comme si on l'avait trempé dans un sac de son,
et appelé dans les pays de langue française le _Breneux_, par suite
d'un détestable jeu de mots sur _bran_, qui signifie _son_ en anglais,
fut mis par sa fille au courant de l'arrivée du Merveilleux Chevalier
d'Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit, en disant que c'était
sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au
château et qu'il n'avait pas à s'en occuper personnellement. Mais la
princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier.
Pour contenter sa fille, Georges IX céda. Il sonna et ordonna qu'on
amenât le bouffon.
***
Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi, qui était assis
dans un bon vieux fauteuil, les jambes croisées. À sa vue, Georges IX,
ébloui, se leva et demanda:
«N'êtes-vous pas le bouffon?»
Le Chevalier du Papegaut, l'air froissé, répondit:
«Je suis votre roi.»
Georges IX se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s'avança,
cambrée, un poing sur la hanche, vers le Chevalier en disant:
«Et moi je serai la reine.»
Georges cria:
«À l'anarchiste!»
Et de toutes parts, à cet appel, les offciers, les chambellans, les
pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut
aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu
autant de romans de chevalerie que Don Quichotte; ce vieillard, en
apercevant le Chevalier, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Est-ce Arthur?
«Roi passé.
«Roi futur.»
Et celui-ci dit gravement, tandis qu'il pressait chastement la
princesse sur sa poitrine:
«Je suis Arthur, votre roi, fils d'Igerne, frère d'Uter Pandragon, et
je tins cour jadis à Camalot. Je suis ressuscité, et depuis quelques
jours je suis venu à pied jusqu'ici, ne me montrant qu'à des paysans,
qui me prirent pour une apparition et desquels, en ce peu de temps,
grâce à mes dons naturels, j'ai appris à m'exprimer en votre langage.»
Si Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, c'est d'abord parce
qu'il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les
bras. Et puis aussi parce que cette reine l'avait fait cocu.
***
Georges appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit
diligence. Quelques moments après, un médecin et un orfèvre furent
introduits dans la salle. Georges IX les prit à part et leur parla fort
bas. Le médecin, qui ressemblait à M. J.cqu.s C.p... dans le rôle de
Thomas Pollock Nageoire, et l'orfèvre, dont la figure rappelait celle
de M. F.l.x F.n..n, s'approchèrent ensuite du Chevalier d'Airain et le
saluèrent. Le paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin
étudier curieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis
que l'orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient. Le
premier, le médecin se tourna vers Georges IX et lui dit, après avoir
épuisé les formules d'usage:
«Sire, ce gentilhomme est certainement d'une origine plus ancienne
qu'il n'est possible d'imaginer. Je ne serais même pas étonné s'il
m'assurait avoir vu le jour avant Sésostris. Sa chair est plus antique
que la plus vieille carne d'éléphant plusieurs fois centenaire; c'est à
peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du
nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces
fesses miraculeuses.»
Et, disant cela, il tapotait le derrière du Chevalier.
L'orfèvre fut moins explicite:
«Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l'époque, mais je dois
ajouter que j'en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement
exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant, si ce gentilhomme est
aussi vieux que le prétend le médecin, il n'y a point de raison pour
que les armes ne soient point antiques elles-mêmes.»
Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait
lancé, selon l'ordre de Georges IX. Celui-ci, après avoir lu le
télégramme à voix basse, prononça ces paroles:
«Ce télégramme lève tous mes doutes. En voici la teneur:--_Tombeau
Arthur vide._»
Il mit un genou à terre et dit:
--Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal
de vos sujets. Vous me comblez d'honneur en faisant de ma fille la
reine.
--À ce propos, dit Arthur en relevant le roi détrôné, je vais commencer
par me marier.
Et tandis que les assistants criaient: «Hourah! longue vie au roi
Arthur! longue vie à la reine!» des hérauts couraient dans Londres
annoncer la nouvelle au peuple.
L'abdication de Georges IX fut bientôt connue dans le monde entier.
Pendant ce temps, Arthur se mariait, il passa une nuit de noces
délicieuse.
Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles,
Arthur fît venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements
modernes. Comme on pense, il n'y eut pas de couronnement à Westminster,
Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les
églises catholiques du royaume des services funèbres comme il convenait
pour l'âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils
du roi Arthur qui l'engendra de la belle demoiselle Lisanoz, avant
qu'il n'épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il
avait tenté l'aventure du château de la Douloureuse-Garde et échoua
comme firent beaucoup d'autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot
et mourut d'une maladie prise dans les prisons du château.
Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les
historiens du royaume, qui firent un récit succinct de ce qui s'était
passé depuis sa mort, et la vie reprit son cours ordinaire cette
année même 1914, à la date du 1er avril, où j'écris cette chronique,
Georges V régnant en Angleterre, et M. Raymond Poincaré, présidant à
la troisième République Française, cependant que Paul Fort, prince des
poètes, visite ses peuples des régions les plus reculées de la Scythie,
et qu'étendu sur un divan du salon où je me tiens, mon ami André Billy
ronfle avec art.
_À José Théry_
L'AMI MÉRITARTE
L'ami Méritarte, qui voyait dans l'homme un animal artistique,
s'efforçait de créer un art culinaire qui satisfit non seulement
l'appétit et la gourmandise, mais s'adressât encore à l'intelligence
comme font les autres arts.
Il y a près de deux ans que, dans sa petite salle à manger donnant
sur la cour, au cinquième, rue Nollet, nous savourâmes à quatre le
spectacle émouvant du premier drame comestible.
***
Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs
saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout
en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui
parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon
dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de
théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les
sanglants lambeaux, que les convives _dévorants se disputaient entre
eux_, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après
une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus
jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air
déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de
bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y
eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café
tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à
décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne
disparaîtra jamais de nos mémoires.
***
Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous
convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène
à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de
rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des
_criadillas_ qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle
autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que
nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien
saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots
de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des
ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le
petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.
***
Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous
servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une
salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous
déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami
Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai
qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art
atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une
bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ
les poèmes d'Homère.
***
Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se
livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir
ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais
à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des
fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on
servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer
la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser
pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes,
des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève
ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la
sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.
On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une
sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas
mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à
l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière,
qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle
Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se
mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci
sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un
grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.
***
Nous étions là une dizaine de personnes outre Méritarte et sa femme,
Le repas fut aussi dramatique que possible: potage funèbre, viandes
saignantes, etc. On servit des champignons, dont, je ne sais par
quel hasard, je m'abstins de manger. Le plat était copieux et tout
le monde s'en régala, sauf moi qui les laissai sur mon assiette. Et
bien m'en prit, car, dès la fin du repas, les convives, y compris
l'ami Méritarte, pâlirent, se plaignirent de douleurs épouvantables et
moururent dans la nuit, empoisonnés par les champignons vénéneux.
***
Ainsi, la satire de l'ami Méritarte atteignit véritablement son but et
tua ceux qui en étaient l'objet, y compris lui-même qui était las de la
vie et qui croyait avoir épuisé toutes les ressources de son art.
***
Pour ma part, j'ai souvent tenté d'initier des cuisiniers à ce sublime
culinaire qu'avait découvert l'ami Méritarte, mais ils ne m'ont point
compris. De longtemps encore, pensé-je, les tentatives artistiques
de cet homme de génie ne seront pas reprises. Cependant, tous les
domaines de cet art nouveau n'ont pas été explorés et, pour ma part,
j'ai toujours été étonné en pensant que l'ami Méritarte n'eût rien
tenté dans le genre historique. Il est vrai que ce n'était nullement un
érudit ni un savant, mais avant tout un homme d'imagination, un poète
tout particulièrement doué pour le genre satirique.
_À la mémoire d'André Dupont_
CAS DU BRIGADIER MASQUÉ
c'est-à-dire
LE POÈTE RESSUSCITÉ
Le nouveau Lazare se secoua comme un chien mouillé et quitta le
cimetière. C'était trois heures de l'après-midi et partout on collait
les affiches relatives à la mobilisation.
VOICI
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Il réclama un duplicata de son livret militaire à la gendarmerie et
étant dans l'auxiliaire se fit verser dans le service armé.
Il vivait depuis trois mois environ au dépôt du NNe Régiment
d'Artillerie de campagne à N.m.s.
Un soir, vers six heures, il lisait mélancoliquement cette curieuse
annonce qui décore un pan de mur dans une petite rue proche des Arènes,
LA
MAISON PLATON
N'A PAS DE SUCCURSALE
quand devant lui se dressa un singulier brigadier qui faisait partie de
son régiment et dont le visage était couvert d'un masque aveugle.
--Suivez-moi, lui dit le masque étrange. Et attention au pastisse!...
Aviss!
--Je vous suis, brigadier, dit le nouveau Lazare, mais, dites-moi,
êtes-vous blessé?
--J'ai un masque, canonnier, dit le brigadier mystérieux, et ce masque
cache tout ce que vous voudriez savoir, tout ce que vous voudriez voir,
il occulte la réponse à toutes vos questions depuis que vous vous êtes
revenu à la vie, il rend muettes toutes les prophéties et grâce à lui,
il ne vous est plus possible de connaître la vérité.
***
Et le canonnier ressuscité suivit le brigadier masqué, ils arrivèrent à
l'église des Carmes et prirent le chemin d'Uzès qui menait aux casernes.
Ils entrèrent, traversèrent la cour d'honneur, allèrent derrière les
bâtiments jusqu'au parc où s'étant appuyé contre la roue gauche d'un
75, le brigadier se démasqua soudain et le poète ressuscité vit devant
lui tout ce qu'il voulait savoir, tout ce qu'il voulait voir.
Dans de grands paysages de neige et de sang il vit la dure vie des
fronts; la splendeur des obus éclatés; le regard éveillé des guetteurs
épuisés de fatigue; l'infirmier donnant à boire au blessé; le maréchal
des logis d'artillerie agent de liaison d'un colonel d'infanterie
attendant avec impatience la lettre de son amie; le chef de section
prenant le quart dans la nuit couverte de neige; le Roi-Lune flottait
au-dessus des tranchées et criait non pas en allemand, mais en langue
française:
«C'est à moi de lui enlever la couronne que j'ai donnée à son
grand-père.»
En même temps, il jetait de petites bombes pleines d'angoisse et de
folie sur ses régiments bavarois; dans le corps des Garibaldiens,
Giovanni Moroni recevait une balle dans le ventre et mourait en pensant
à sa mère Attilia; à Paris, David Bakar tricotait des passe-montagnes
pour les soldats et lisait l'_Écho de Paris_; Viersélin Tigoboth, à
cheval sur le porteur d'arrière, conduisait une voiture-canon belge
vers Ypres; Mme Muscade soignait les blessés dans un hôpital de Cannes;
le fopoîte Paponat était sergent fourrier dans un dépôt d'infanterie
à Lisieux; René Dalize commandait à une compagnie de mitrailleuses;
l'oiseau du Bénin camouflait des pièces d'artillerie lourde; à Szepeny,
en Hongrie, un petit vieillard élégant se suicidait devant l'autel où
repose la châsse de sainte Adorata; À Vienne, le comte Polaski, dont le
château est aux environs de Cracovie, marchandait chez un brocanteur un
singulier masque en forme de bec d'aigle; le feldwebel Hannés Irlbeck
ordonnait à ses recrues de massacrer un vieux prêtre ardennais et
quatre jeunes filles sans défense; le vieux ventriloque comique Chislam
Borrow allait donner des séances dans les hôpitaux de Londres pour
distraire les blessés. Et les obus éclataient en gerbes merveilleuses.
Puis le poète ressuscité vit les mers profondes, les mines flottantes,
les sous-marins, les flottes redoutables. Il vit les champs de bataille
de la Prusse orientale, de la Pologne, le calme d'une petite ville
sibérienne, des combats en Afrique, Anzac et Sédul-Bar, Salonique,
l'élégance dépouillée et infiniment terrible de la mer des tranchées
dans la Champagne Pouilleuse, le sous-lieutenant blessé que l'on porte
à l'ambulance, des joueurs de base-bail dans le Connecticut et des
batailles, des batailles; mais au moment où il allait voir la fin de
tout cela et ce qu'il avait surtout le désir de connaître, le brigadier
remit son masque aveugle et dit avant de s'en aller:
«Canonnier, vous avez manqué l'appel. Vous êtes porté manquant.»
Et à ce moment le trompette sonna la tendre, la mélancolique sonnerie
de l'extinction des feux.
Levant la tète avant de regagner sa chambrée, le poète ressuscité
vit qu'au ciel les étoiles s'étaient groupées, qui sans se ternir
s'effeuillaient en pétales odoriférants, et points d'impact de millions
de cris poussés par la terre et le ciel, formaient cette inscription
éclatante:
VIVE LA FRANCE!
***
IL DORT DANS SON
PETIT LIT DE SOL
DAT MON POÈTE R
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Puis il partit comme les autres avec un détachement...
***
Et le front s'illuminait, les hexaèdres roulaient, les fleurs d'acier
s'épanouissaient, les fils de fer barbelés maigrissaient de désirs
sanglants, les tranchées s'ouvraient comme des femelles devant les
mâles.
Tandis que le poète écoutait les obus miauler au-dessus des hypogées
que creusent les soldats, une Dame merveilleuse caressait son collier
d'hommes attentifs, ce collier sans égal, rivière panethnique qui
ruisselle de feux sans nombre.
Et les chevaux de frise écumaient sous la pluie.
Ô glauque jour où va le régiment de sites.
Ô tranchées, sœurs profondes des murailles.