Je me trouvais à Vienne, en Autriche, depuis huit jours. La pluie ne

cessait de tomber, mais le temps était tiède, bien que l'on fût au cœur

de l'hiver.

Je tins à visiter Schœnbrunn, et, plein d'émotion, parcourus le parc

mouillé et mélancolique où erra ce tragique roi de Home tombé au rang

de duc de Reichstadt.

Du haut de la Gloriette, dont le nom--diminutif ironique--devait le

faire songer à la gloire de son père et de la France, je contemplai

longtemps la capitale des Habsbourg et, la nuit venue, lorsque les

lumières s'allumèrent, je me mis en route pour revenir à mon hôtel,

situé au centre de la ville.

***

Je m'égarai dans les faubourgs, et, après bien des détours, j'arrivai

dans une rue déserte, large et mal éclairée. J'avisai une boutique et,

quoiqu'elle fût très sombre et parût abandonnée, je me préparais à y

entrer afin de demander mon chemin, quand mon attention fut attirée

par un passant qui me dépassa en me bousculant légèrement. Il était

petit de taille et une pèlerine d'officier flottait sur ses épaules.

Je marchai plus vite et je le rattrapai. Il m'apparut de profil et dès

qu'il me fut donné de distinguer ses traits, je reculai. Au lieu de

face humaine, l'être qui se tenait à côté de moi avait un bec d'aigle

recourbé, solide, épouvantable et infiniment majestueux.

***

Surmontant mon effroi, je repris ma marche en avant, en examinant

attentivement l'étrange personnage à corps humain supportant une tête

d'oiseau rapace. Il se tourna aussi de mon côté et, tandis que ses yeux

me fixaient, une voix chevrotante de vieillard prononça, en allemand,

des paroles dont voici le sens:

«Ne craignez rien, monsieur. Je ne suis pas méchant. Je suis très

malheureux.»

Hélas! la réponse me manqua, aucun son ne sortit de mon gosier,

desséché par l'angoisse. La voix reprit, mais impérieuse et avec une

nuance de mépris:

«Mon masque vous fait peur? Ma véritable face vous effrayerait

davantage. Aucun Autrichien ne saurait la contempler sans terreur, car,

je le sais, je ressemble parfaitement à mon grand-père...»

***

À ce moment, une troupe envahit la rue, courant et criant; d'autres

gens sortirent des boutiques et des têtes se penchèrent aux fenêtres.

Je m'arrêtai et regardai derrière moi. Je vis que ceux qui venaient

étaient des soldats, des officiers vêtus de blanc, des laquais en

livrée et un Suisse gigantesque qui brandissait une longue canne à

pommeau argenté. Quelques valets d'écurie couraient autour d'eux et

portaient des torches enflammées. J'étais curieux de savoir quel

pouvait être l'objet de leur poursuite et je portai mon regard du

côté vers lequel ils se dirigeaient. Mais je ne vis devant moi que la

silhouette fantastique de l'homme au masque en bec d'aigle qui fuyait,

les bras écartés et la tête tournée comme s'il avait voulu se rendre

compte du danger qui le menaçait.

Et, à cet instant, j'eus une vision précise et particulièrement

émouvante.

Le fuyard, vu ainsi de dos, les coudes écartant la pèlerine et le bec

profilé au-dessus de l'épaule droite, figurait parfaitement l'aigle

héraldique qui meuble les armoiries de l'Empire Français. Ce prodige

glorieux apparut une seconde à peine; néanmoins je connus que je

n'avais pas été seul la dupe d'une illusion d'optique. Les chasseurs

qui poursuivaient l'Aigle s'arrêtèrent, interdits, à son aspect, mais

leur hésitation ne dura que le temps de l'apparition.

***

Cependant, le pauvre oiseau humain détourna son bec et nous n'eûmes

plus devant nous qu'un malheureux faisant des efforts désespérés pour

échapper à des ennemis implacables. Ils l'eurent bientôt rejoint. À la

lueur des torches, je vis leurs mains sacrilèges s'abattre sur l'Aigle

traqué. Il cria des paroles qui m'affolèrent et me paralysèrent au

point que je n'eus même pas la pensée de me porter à son secours.

Voici ce que signifiait son cri suprême:

--Au secours! Je suis l'héritier des Buonaparte...

***

Mais des coups de poing s'abattirent sur son bec, sur sa tête et

interrompirent sa plainte. Il tomba inanimé, et ceux qui l'avaient

ainsi assommé le ramassèrent promptement et l'emportèrent en courant.

Leur troupe disparut à un tournant. Je tentai de les rattraper, mais ce

fut en vain et longtemps, à l'angle de la rue où ils s'étaient engagés,

je demeurai immobile, regardant les lueurs vacillantes des torches qui

s'éloignaient...

***

Peu de temps après cette rencontre extraordinaire, j'allai en soirée

chez un grand seigneur autrichien que j'avais connu à Paris. Il y

avait là des femmes admirablement belles, beaucoup de diplomates et

d'officiers. Je me trouvai un moment avec le maître de la maison qui me

dit:

«Il court en ce moment à Vienne, avec persistance, une légende

bizarre. Les journaux n'en parlent pas, car elle a un caractère trop

manifestement absurde pour trouver créance auprès de quelqu'un de

sensé. Toutefois, elle est de nature à intéresser les Français, et

c'est pourquoi je veux vous la faire connaître. On prétend qu'un

mariage secret aurait uni le duc de Reichstadt à une demoiselle de

notre grande noblesse et qu'un fils issu de cette union aurait été

élevé à l'insu même des familiers de la cour. Cet illustre personnage,

héritier authentique de Napoléon Bonaparte, aurait ainsi vécu jusque

dans un âge avancé et à en croire les bruits qui circulent, il serait

mort, il y a deux ou trois jours à peine, dans des circonstances

particulièrement tragiques, mais sur lesquelles manquent tous les

détails...»

Je restai muet, ne sachant pas que répondre. Et, dans cette fête

mondaine, j'évoquai la douloureuse apparition du vieil Aigle qui

m'avait parlé et qui, portant sur sa face masquée par raison d'État le

signe superbe d'une race auguste, était peut-être le fils de l'Aiglon.

_À Blaise Cendrars_

ARTHUR ROI PASSÉ ROI FUTUR

Le 4 janvier 2105, on vit dans les rues de Londres un Merveilleux

Chevalier d'Airain Étincelant et Magnifique. Les passants pensèrent:

«Quelle est cette mascarade?» et les femmes de toutes classes qui le

virent frissonnèrent jusqu'à la racine des cheveux en chuchotant: «Le

beau Baladin!» car elles le prenaient pour quelque montreur de tours.

Le bel inconnu se dirigea vers Buckingham Palace. À la grille, les

gardes à cheval voulurent lui interdire le passage, mais le preux, d'un

seul regard qu'il leur jeta, leur en imposa, et ils le laissèrent.

À la porte du palais, on demanda:

«Qui êtes-vous?»

Il répondit:

--Le Chevalier du Papegaut.

--Que demandez-vous?

--L'Aventure de ce Château.

***

À ce moment, la fille du roi, avertie par une suivante de la venue du

Chevalier Merveilleux, vint à la fenêtre et pensa défaillir à la vue du

paladin. La suivante dut soutenir sa maîtresse et lui taper dans les

mains, et en se remettant, la princesse regarda encore le Chevalier

d'Airain, sans pouvoir en croire ses yeux. Tout à coup elle s'échappa,

mince et légère comme une abeille, et fut trouver le roi. Georges IX,

dit en Angleterre le _Sonneux_, parce que son visage était couvert

de taches de rousseur comme si on l'avait trempé dans un sac de son,

et appelé dans les pays de langue française le _Breneux_, par suite

d'un détestable jeu de mots sur _bran_, qui signifie _son_ en anglais,

fut mis par sa fille au courant de l'arrivée du Merveilleux Chevalier

d'Airain Étincelant et Magnifique. Le roi sourit, en disant que c'était

sans doute quelque prestidigitateur qui demandait à faire des tours au

château et qu'il n'avait pas à s'en occuper personnellement. Mais la

princesse insista pour que son père fît monter le Chevalier.

Pour contenter sa fille, Georges IX céda. Il sonna et ordonna qu'on

amenât le bouffon.

***

Le Chevalier du Papegaut fut introduit auprès du roi, qui était assis

dans un bon vieux fauteuil, les jambes croisées. À sa vue, Georges IX,

ébloui, se leva et demanda:

«N'êtes-vous pas le bouffon?»

Le Chevalier du Papegaut, l'air froissé, répondit:

«Je suis votre roi.»

Georges IX se prépara à boxer, mais la princesse sa fille s'avança,

cambrée, un poing sur la hanche, vers le Chevalier en disant:

«Et moi je serai la reine.»

Georges cria:

«À l'anarchiste!»

Et de toutes parts, à cet appel, les offciers, les chambellans, les

pages et la valetaille accoururent. Parmi ceux qui vinrent, il y eut

aussi un vieux valet de chambre qui était fort savant et qui avait lu

autant de romans de chevalerie que Don Quichotte; ce vieillard, en

apercevant le Chevalier, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Est-ce Arthur?

«Roi passé.

«Roi futur.»

Et celui-ci dit gravement, tandis qu'il pressait chastement la

princesse sur sa poitrine:

«Je suis Arthur, votre roi, fils d'Igerne, frère d'Uter Pandragon, et

je tins cour jadis à Camalot. Je suis ressuscité, et depuis quelques

jours je suis venu à pied jusqu'ici, ne me montrant qu'à des paysans,

qui me prirent pour une apparition et desquels, en ce peu de temps,

grâce à mes dons naturels, j'ai appris à m'exprimer en votre langage.»

Si Arthur ne dit pas un mot de son épouse Genièvre, c'est d'abord parce

qu'il en était veuf et se trouvait avoir une nouvelle fiancée dans les

bras. Et puis aussi parce que cette reine l'avait fait cocu.

***

Georges appela un page qui, après avoir écouté son maître, fit

diligence. Quelques moments après, un médecin et un orfèvre furent

introduits dans la salle. Georges IX les prit à part et leur parla fort

bas. Le médecin, qui ressemblait à M. J.cqu.s C.p... dans le rôle de

Thomas Pollock Nageoire, et l'orfèvre, dont la figure rappelait celle

de M. F.l.x F.n..n, s'approchèrent ensuite du Chevalier d'Airain et le

saluèrent. Le paladin sourit, il ôta son armure et laissa le médecin

étudier curieusement différentes parties de son corps vigoureux, tandis

que l'orfèvre examinait le travail des métaux qui le vêtaient. Le

premier, le médecin se tourna vers Georges IX et lui dit, après avoir

épuisé les formules d'usage:

«Sire, ce gentilhomme est certainement d'une origine plus ancienne

qu'il n'est possible d'imaginer. Je ne serais même pas étonné s'il

m'assurait avoir vu le jour avant Sésostris. Sa chair est plus antique

que la plus vieille carne d'éléphant plusieurs fois centenaire; c'est à

peine si un bifteck de mammouth congelé dans les glaces éternelles du

nord de la Sibérie peut se comparer, pour sa saine vieillesse, à ces

fesses miraculeuses.»

Et, disant cela, il tapotait le derrière du Chevalier.

L'orfèvre fut moins explicite:

«Évidemment, disait-il, ces armes paraissent de l'époque, mais je dois

ajouter que j'en ai déjà fabriqué dans ce goût qui sont honorablement

exposées dans plusieurs musées réputés. Pourtant, si ce gentilhomme est

aussi vieux que le prétend le médecin, il n'y a point de raison pour

que les armes ne soient point antiques elles-mêmes.»

Mais à ce moment arriva une réponse à un télégramme que le page avait

lancé, selon l'ordre de Georges IX. Celui-ci, après avoir lu le

télégramme à voix basse, prononça ces paroles:

«Ce télégramme lève tous mes doutes. En voici la teneur:--_Tombeau

Arthur vide._»

Il mit un genou à terre et dit:

--Sire, je vous rends votre royaume et ne veux être que le plus loyal

de vos sujets. Vous me comblez d'honneur en faisant de ma fille la

reine.

--À ce propos, dit Arthur en relevant le roi détrôné, je vais commencer

par me marier.

Et tandis que les assistants criaient: «Hourah! longue vie au roi

Arthur! longue vie à la reine!» des hérauts couraient dans Londres

annoncer la nouvelle au peuple.

L'abdication de Georges IX fut bientôt connue dans le monde entier.

Pendant ce temps, Arthur se mariait, il passa une nuit de noces

délicieuse.

Au réveil, après de nouveaux ébats innombrables et indescriptibles,

Arthur fît venir un tailleur qui lui prit mesure pour des vêtements

modernes. Comme on pense, il n'y eut pas de couronnement à Westminster,

Arthur étant roi depuis des siècles. On célébra seulement dans les

églises catholiques du royaume des services funèbres comme il convenait

pour l'âme de la défunte reine Genièvre et pour celle de Lohok, le fils

du roi Arthur qui l'engendra de la belle demoiselle Lisanoz, avant

qu'il n'épousât la reine. Ce Lohok eut une vie assez malheureuse. Il

avait tenté l'aventure du château de la Douloureuse-Garde et échoua

comme firent beaucoup d'autres chevaliers. Il fut délivré par Lancelot

et mourut d'une maladie prise dans les prisons du château.

Les jours suivants furent employés par le roi Arthur à écouter les

historiens du royaume, qui firent un récit succinct de ce qui s'était

passé depuis sa mort, et la vie reprit son cours ordinaire cette

année même 1914, à la date du 1er avril, où j'écris cette chronique,

Georges V régnant en Angleterre, et M. Raymond Poincaré, présidant à

la troisième République Française, cependant que Paul Fort, prince des

poètes, visite ses peuples des régions les plus reculées de la Scythie,

et qu'étendu sur un divan du salon où je me tiens, mon ami André Billy

ronfle avec art.

_À José Théry_

L'AMI MÉRITARTE

L'ami Méritarte, qui voyait dans l'homme un animal artistique,

s'efforçait de créer un art culinaire qui satisfit non seulement

l'appétit et la gourmandise, mais s'adressât encore à l'intelligence

comme font les autres arts.

Il y a près de deux ans que, dans sa petite salle à manger donnant

sur la cour, au cinquième, rue Nollet, nous savourâmes à quatre le

spectacle émouvant du premier drame comestible.

***

Les hors-d'œuvre, composés d'andouille de Vire et de filets de harengs

saurs, avaient une apparence sinistre qui nous serrait le cœur tout

en éveillant notre appétit, et la funèbre soupe aux lentilles qui

parut ensuite ne laissait point de nous inquiéter touchant la façon

dont se terminerait cette singulière fête. On craignait un coup de

théâtre. Il eut lieu sous forme d'un canard à la rouennaise dont les

sanglants lambeaux, que les convives _dévorants se disputaient entre

eux_, eurent l'effet dramatique qu'on en attendait. Et lorsque après

une lugubre salade Rachel, composée des pommes de terre les plus

jaunes et des truffes les plus noires, l'ami Méritarte eut, d'un air

déterminé, troublé notre âme par les détonations d'un grand nombre de

bouteilles de champagne, l'émotion fut à son comble, et comme il n'y

eut ni fromage ni dessert d'aucune sorte, mais seulement un peu de café

tiède sans sucre, nous partîmes dans un état de malaise difficile à

décrire, et l'impression que nous causa ce premier drame culinaire ne

disparaîtra jamais de nos mémoires.

***

Quelque temps après cette sombre tragédie, l'ami Méritarte nous

convia à un régal de comédie. Il y eut d'abord une soupe madrilène

à la glace qui provoqua des sourires. Mais tout le monde éclata de

rire quand notre hôte nous eut renseignés sur l'origine taurine des

_criadillas_ qui suivirent. Les plaisanteries reprirent de plus belle

autour d'une tête de veau dont la bouffonnerie nous plut au point que

nous ne laissâmes que le persil dont on l'avait parée. Un gigot bien

saignant ne fut pas moins goûté, l'ail qui le parfumait et les haricots

de Soissons sur lesquels il reposait mollement nous ayant paru des

ressorts éminemment comiques. Bref, nous rîmes comme des bossus, et le

petit vin blanc que nous versait Méritarte favorisait notre gaîté.

***

Mais l'ami Méritarte voulait élever son art jusqu'au lyrisme. Il nous

servit, un soir, un potage aux vermicelles, des œufs à la coque, une

salade de laitue aux fleurs de capucines et du fromage à la crème. Nous

déclarâmes que c'était là de la poésie sentimentale et, dépité, l'ami

Méritarte affirma qu'il s'élèverait jusqu'au ton de l'ode. Il est vrai

qu'un mois plus tard il nous servait un cassoulet par lequel son art

atteignait enfin au sublime. Il s'essaya même à l'épopée, avec une

bouillabaisse dont la saveur méditerranéenne nous rappela sur-le-champ

les poèmes d'Homère.

***

Mais que devînmes-nous lorsque l'ami Méritarte nous annonça qu'il se

livrait désormais à la philosophie et qu'il nous invitait à devenir

ses disciples le jeudi suivant. Nous fûmes exacts au rendez-vous, mais

à voir nos mines inquiètes, on eût deviné que la métaphysique des

fourneaux nous inspirait peu de confiance. Nous avions raison, car on

servit un plat d'os de bœuf dont nous eûmes bien de la peine à retirer

la moelle; il y eut encore des têtes de lapin que nous dûmes briser

pour en sucer la cervelle; en fait de dessert, on eut des amandes,

des noix, et, comme c'était le jour des Rois, un gâteau dont la fève

ne servit point à désigner un monarque, mais évoquait simplement la

sagesse pythagoricienne, à la fin de ce banquet philosophique.

On craignait que, désabusé, l'ami Méritarte ne se réfugiât dans une

sorte de dévotion, à la faveur de quoi il nous eût servi des repas

mystiques. Nous nous trompions: Méritarte, qui s'était élevé jusqu'à

l'épopée, descendit jusqu'au roman et finit par épouser sa cuisinière,

qui était une belle fille. Ayant abandonné ses fourneaux, la nouvelle

Mme Méritarte, qui s'accommodait mal de n'avoir plus rien à faire, se

mit à tromper son mari outre mesure. Pendant quelque temps, celui-ci

sembla avoir renoncé à son art. Mais, un jour, il décida de donner un

grand dîner satirique auquel il n'invita que les amants de sa femme.

***

Nous étions là une dizaine de personnes outre Méritarte et sa femme,

Le repas fut aussi dramatique que possible: potage funèbre, viandes

saignantes, etc. On servit des champignons, dont, je ne sais par

quel hasard, je m'abstins de manger. Le plat était copieux et tout

le monde s'en régala, sauf moi qui les laissai sur mon assiette. Et

bien m'en prit, car, dès la fin du repas, les convives, y compris

l'ami Méritarte, pâlirent, se plaignirent de douleurs épouvantables et

moururent dans la nuit, empoisonnés par les champignons vénéneux.

***

Ainsi, la satire de l'ami Méritarte atteignit véritablement son but et

tua ceux qui en étaient l'objet, y compris lui-même qui était las de la

vie et qui croyait avoir épuisé toutes les ressources de son art.

***

Pour ma part, j'ai souvent tenté d'initier des cuisiniers à ce sublime

culinaire qu'avait découvert l'ami Méritarte, mais ils ne m'ont point

compris. De longtemps encore, pensé-je, les tentatives artistiques

de cet homme de génie ne seront pas reprises. Cependant, tous les

domaines de cet art nouveau n'ont pas été explorés et, pour ma part,

j'ai toujours été étonné en pensant que l'ami Méritarte n'eût rien

tenté dans le genre historique. Il est vrai que ce n'était nullement un

érudit ni un savant, mais avant tout un homme d'imagination, un poète

tout particulièrement doué pour le genre satirique.

_À la mémoire d'André Dupont_

CAS DU BRIGADIER MASQUÉ

c'est-à-dire

LE POÈTE RESSUSCITÉ

Le nouveau Lazare se secoua comme un chien mouillé et quitta le

cimetière. C'était trois heures de l'après-midi et partout on collait

les affiches relatives à la mobilisation.

VOICI

LE CE

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L DAN

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O UR R

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Il réclama un duplicata de son livret militaire à la gendarmerie et

étant dans l'auxiliaire se fit verser dans le service armé.

Il vivait depuis trois mois environ au dépôt du NNe Régiment

d'Artillerie de campagne à N.m.s.

Un soir, vers six heures, il lisait mélancoliquement cette curieuse

annonce qui décore un pan de mur dans une petite rue proche des Arènes,

LA

MAISON PLATON

N'A PAS DE SUCCURSALE

quand devant lui se dressa un singulier brigadier qui faisait partie de

son régiment et dont le visage était couvert d'un masque aveugle.

--Suivez-moi, lui dit le masque étrange. Et attention au pastisse!...

Aviss!

--Je vous suis, brigadier, dit le nouveau Lazare, mais, dites-moi,

êtes-vous blessé?

--J'ai un masque, canonnier, dit le brigadier mystérieux, et ce masque

cache tout ce que vous voudriez savoir, tout ce que vous voudriez voir,

il occulte la réponse à toutes vos questions depuis que vous vous êtes

revenu à la vie, il rend muettes toutes les prophéties et grâce à lui,

il ne vous est plus possible de connaître la vérité.

***

Et le canonnier ressuscité suivit le brigadier masqué, ils arrivèrent à

l'église des Carmes et prirent le chemin d'Uzès qui menait aux casernes.

Ils entrèrent, traversèrent la cour d'honneur, allèrent derrière les

bâtiments jusqu'au parc où s'étant appuyé contre la roue gauche d'un

75, le brigadier se démasqua soudain et le poète ressuscité vit devant

lui tout ce qu'il voulait savoir, tout ce qu'il voulait voir.

Dans de grands paysages de neige et de sang il vit la dure vie des

fronts; la splendeur des obus éclatés; le regard éveillé des guetteurs

épuisés de fatigue; l'infirmier donnant à boire au blessé; le maréchal

des logis d'artillerie agent de liaison d'un colonel d'infanterie

attendant avec impatience la lettre de son amie; le chef de section

prenant le quart dans la nuit couverte de neige; le Roi-Lune flottait

au-dessus des tranchées et criait non pas en allemand, mais en langue

française:

«C'est à moi de lui enlever la couronne que j'ai donnée à son

grand-père.»

En même temps, il jetait de petites bombes pleines d'angoisse et de

folie sur ses régiments bavarois; dans le corps des Garibaldiens,

Giovanni Moroni recevait une balle dans le ventre et mourait en pensant

à sa mère Attilia; à Paris, David Bakar tricotait des passe-montagnes

pour les soldats et lisait l'_Écho de Paris_; Viersélin Tigoboth, à

cheval sur le porteur d'arrière, conduisait une voiture-canon belge

vers Ypres; Mme Muscade soignait les blessés dans un hôpital de Cannes;

le fopoîte Paponat était sergent fourrier dans un dépôt d'infanterie

à Lisieux; René Dalize commandait à une compagnie de mitrailleuses;

l'oiseau du Bénin camouflait des pièces d'artillerie lourde; à Szepeny,

en Hongrie, un petit vieillard élégant se suicidait devant l'autel où

repose la châsse de sainte Adorata; À Vienne, le comte Polaski, dont le

château est aux environs de Cracovie, marchandait chez un brocanteur un

singulier masque en forme de bec d'aigle; le feldwebel Hannés Irlbeck

ordonnait à ses recrues de massacrer un vieux prêtre ardennais et

quatre jeunes filles sans défense; le vieux ventriloque comique Chislam

Borrow allait donner des séances dans les hôpitaux de Londres pour

distraire les blessés. Et les obus éclataient en gerbes merveilleuses.

Puis le poète ressuscité vit les mers profondes, les mines flottantes,

les sous-marins, les flottes redoutables. Il vit les champs de bataille

de la Prusse orientale, de la Pologne, le calme d'une petite ville

sibérienne, des combats en Afrique, Anzac et Sédul-Bar, Salonique,

l'élégance dépouillée et infiniment terrible de la mer des tranchées

dans la Champagne Pouilleuse, le sous-lieutenant blessé que l'on porte

à l'ambulance, des joueurs de base-bail dans le Connecticut et des

batailles, des batailles; mais au moment où il allait voir la fin de

tout cela et ce qu'il avait surtout le désir de connaître, le brigadier

remit son masque aveugle et dit avant de s'en aller:

«Canonnier, vous avez manqué l'appel. Vous êtes porté manquant.»

Et à ce moment le trompette sonna la tendre, la mélancolique sonnerie

de l'extinction des feux.

Levant la tète avant de regagner sa chambrée, le poète ressuscité

vit qu'au ciel les étoiles s'étaient groupées, qui sans se ternir

s'effeuillaient en pétales odoriférants, et points d'impact de millions

de cris poussés par la terre et le ciel, formaient cette inscription

éclatante:

VIVE LA FRANCE!

***

IL DORT DANS SON

PETIT LIT DE SOL

DAT MON POÈTE R

E S S

U S

C I

T É

Puis il partit comme les autres avec un détachement...

***

Et le front s'illuminait, les hexaèdres roulaient, les fleurs d'acier

s'épanouissaient, les fils de fer barbelés maigrissaient de désirs

sanglants, les tranchées s'ouvraient comme des femelles devant les

mâles.

Tandis que le poète écoutait les obus miauler au-dessus des hypogées

que creusent les soldats, une Dame merveilleuse caressait son collier

d'hommes attentifs, ce collier sans égal, rivière panethnique qui

ruisselle de feux sans nombre.

Et les chevaux de frise écumaient sous la pluie.

Ô glauque jour où va le régiment de sites.

Ô tranchées, sœurs profondes des murailles.

Le poète assassiné · 第 10 / 11 段