«Un mois avant la mort de Louise, nous étions sortis ensemble; c'était

un samedi. Silencieux, nous errions dans le Marais, et je m'en

souviens, je regardais nos ombres qui nous précédaient en se mêlant.

«Dans la rue des Francs-Bourgeois, nous nous arrêtâmes devant une

boutique sur laquelle on pouvait lire:_ Marchandises provenant du

mont-de-piété._ À travers les vitres, on voyait, étalés, des objets

disparates. Le monde entier et toutes les époques étaient les

fournisseurs de cette boutique où bijoux, robes, tableaux, bronzes,

bibelots, livres voisinaient comme les morts voisinent au cimetière.

Je lisais mélancoliquement le lamentable précis d'histoire civile que

formait toute cette brocante, quand Louise me demanda de lui acheter un

bijou qui lui plaisait. Nous entrâmes. En ouvrant la porte vitrée je

lus le nom qui s'y dessinait en lettres blanches: David Bakar, et je

vis que, brusquement séparées, nos ombres n'entrèrent qu'à notre suite.

***

«David Bakar était assis à son comptoir. Il nous dit de prendre le

bijou dans la vitrine et lorsque après avoir marchandé je voulus payer,

il me dit qu'il n'avait pas de monnaie à me rendre et d'aller en faire

dans le voisinage. Je compris que cet homme ne voulait pas travailler

le jour du sabbat, et quand, de retour, j'eus payé ce que je devais, la

monnaie resta sur le comptoir.

«--Quelle belle journée, nous dit ensuite Bakar. Il est vrai que c'est

aujourd'hui samedi: le soleil brille toujours ce jour-là. Et c'est

le jour où l'on peut le mieux examiner une ombre. Chaque samedi me

rappelle aussi un des détails les plus émouvants de ma longue vie. Le

beau souvenir que d'avoir été le hasard même! Les chrétiens n'ont point

de ces souvenirs d'enfance!

«Je naquis à Rome et ne suis à Paris que depuis l'âge de vingt-cinq ans.

«Vous savez qu'à Rome on tire le lotto chaque samedi, sur la piazza

Ripetta, et que le soin de prendre les numéros au hasard est dévolu à

un enfant juif qu'on choisit, de préférence, gracieux de visage et à

cheveux bouclés.

«Une fois c'est moi qui tirai le lotto. Ma mère, qui était très belle,

me conduisit. Alors, au centre de la place, je devins le hasard. Et

depuis, je n'ai jamais vu tant de regards me considérer anxieusement. À

la fin, il y avait de ces yeux qui flamboyaient de colère et d'autres

de joie. Des hommes me montraient le poing en m'insultant tandis que

quelques-uns jubilaient en m'appelant Jésus, agneau pascal, sauveur, ou

me donnaient d'autres noms chrétiennement flatteurs.

«Et je me souviens très nettement d'un homme en redingote et sans

chapeau qui se tenait au premier rang de la foule. Il paraissait

triste et accablé et tandis qu'elle s'écoulait, je vis, qu'au soleil,

cet homme n'avait point d'ombre. Vite et discrètement, il sortit un

revolver de sa poche et se tira une balle dans la bouche.

«Épouvanté, je regardai un moment les gens emporter le cadavre; ensuite

je cherchai ma mère, mais je ne la retrouvai pas et je retournai seul

au logis où elle ne rentra pas cette nuit-là.

«Le lendemain, quand ma mère fut de retour, mon père lui fit des

reproches que nous trouvâmes très mérités mes sœurs et moi. Mais il se

tut bientôt lorsqu'elle eut prononcé durement quelques paroles que je

ne compris pas.

«Mon oncle Penso, le rabbin, vint le soir, il était irrité contre mes

parents qui m'avaient laissé tenir le lotto.--J'ai vu David, disait-il,

il était pareil au veau d'or que nos maîtres adorèrent en l'absence de

Moïse. J'attendais l'instant où les gagnants organiseraient des danses

autour de David.--Et ces objurgations étaient mêlées de citations de

Maïmonide et du Talmud.»

***

«J'offris à Bakar un cigare qu'il refusa en prétextant le sabbat.

***

«--Oï, dit Bakar, je ne me sens pas très bien. Avant de vous en aller,

prêtez-moi vos ombres... Je voudrais savoir si j'ai longtemps à vivre.

Je connais un peu la sciomancie ou devination par les ombres. Je tiens

les principes de cette science de ce même oncle qui n'aimait pas qu'on

adorât le veau d'or, mais qui, fort riche et fort avare, ne voyageait

qu'en troisième clssse. Un de ses amis lui demandait un jour la raison

de cette lésinerie.--Parce qu'il n'y a pas de quatrième, répondit mon

oncle. Dans la suite, il émigra en Allemagne, où les trains ont des

wagons de quatrième classe.

«Sortons de la boutique et au soleil du sabbat soyons sciomanciens.

«Avez-vous tous votre ombre, au moins?

«Car ne l'ignorez pas, d'après nos croyances certaines, l'ombre quitte

le corps trente jours avant qu'il ne meure.»

***

«Hors de la boutique, nous vîmes avec bonheur que nous possédions

encore notre ombre. Bakar nous plaça de façon à ce que les ombres se

mêlassent à la sienne, puis il examina cette tache trembleuse. Il

disait:

«--Oï, le signe du feu! Oï, le feu, _asch!_ Oï, Adonaï! _Asch_ qui

est le feu en hébreu donne _Aschen_ en allemand. Ce sont les cendres,

les cendres des morts. Oï, et haschisch est de là vraisemblablement.

Ce sera le bon sommeil. Oï! le signe du feu. _Asch, Aschen, haschich_

et assassin que j'oubliais vient de là aussi. Oï, oï! Asch, aschen,

haschich, assassin, oï, Adonaï, Adonaï!»

«Et comme il était sorti sans chapeau et peut-être en confirmation

d'un présage mortel figuré par _asch_, le signe du feu, Bakar éternua

bruyamment:

«--Atchi! Atchi!»

«Fort ému, je lui dis:

«--Dieu vous bénisse!

«Mais Bakar rentra dans sa boutique en disant:

«--J'ai encore longtemps à vivre.»

«Puis, voyant que le soleil allait disparaître, il nous dit:

«--À une autre fois.»

«Car c'était l'heure de la prière, et en nous en allant, nous pûmes le

voir, tandis que, couvert d'un vieux chapeau haut de forme, il lisait,

debout sur le seuil de sa boutique, un livre hébreu qu'il commença

régulièrement par la fin.

***

«Nous marchions sans parler, et lorsque au bout d'un moment je voulus

revoir nos ombres, je vis avec un plaisir singulièrement atroce que

celle de Louise l'avait quittée.»

_À Louis Chadourne_

LA FIANCÉE POSTHUME

Un jeune Russe qui voyageait sur le continent alla passer l'hiver à

Cannes. Il prit pension chez un professeur qui, pendant la saison,

donnait des leçons de français aux étrangers.

Ce professeur, d'une cinquantaine d'années, se nommait Muscade. Il

avait des mœurs simples et aurait passé partout inaperçu s'il n'eût

toujours empesté l'ail.

Mme Muscade était une douce créature qui âgée de trente-huit à quarante

ans n'en accusait pas plus de trente à trente-deux. Elle était blonde,

de chairs épanouies, la taille mince, mais sa poitrine et ses hanches

saillaient. Pourtant rien en elle n'était provocant et elle paraissait

triste.

Le jeune Russe la remarqua et il la trouvait jolie.

Les Muscade habitaient une petite villa située du côté de Suquet, et

d'où l'on avait vue sur la mer, les îles de Lérins et les longues

plages de sable sur lesquelles des troupes d'enfants nus et minces

s'ébattent l'été, avant le crépuscule. La villa avait un jardin planté

de mimosas, d'iris, de roses et de grands eucalyptus.

Le pensionnaire des Muscade passa tout l'hiver à se promener, à fumer

et à lire. Il ne voyait pas les jolies filles dont la ville est pleine,

il ne regardait pas les belles étrangères. Ses yeux ne gardaient que

l'éblouissement du mica qui scintille partout, sur le sable marin, sur

le sol des rues et sur les murs, et sa pensée, tandis qu'il marchait

repoussé par le vent qui vient de la mer, était toute à Mme Muscade.

Mais cet amour était doux, exquis, sans fièvre, et il n'osait en faire

l'aveu.

***

Les eucalyptus tapissèrent le sol de petits cheveux odoriférants.

Il y en avait tant, qu'éteignant l'éclat du mica, ils recouvraient

entièrement les allées des jardins, et le mimosa enflammait toutes ses

fleurs embaumées.

Un soir, dans la pénombre d'une chambre dont la fenêtre était ouverte,

le jeune homme vit Mme Muscade allumer une lampe. Elle avait des gestes

lents; sa silhouette paraissait une vision gracieuse et nonchalante. Il

pensa: «Ne différons plug». Et s'approchant d'elle, il lui dit:

«Quel joli nom, Mme Muscade. C'est presque un petit nom. Il vous sied

ce nom à vous dont les cheveux sont un peu de soleil à l'orient. À

vous qui êtes aromatique comme ces noix muscades les plus parfumées;

celles qu'un pigeon a digérées et rendues intactes. Tout ce qui a bonne

odeur a votre odeur. Et vous devez avoir la saveur de tout ce qui est

délectable. Je vous aime, Madame Muscade!»

***

Mme Muscade ne manifesta aucune émotion de de courroux ni de gaieté, et

après avoir jeté un coup d'œil par la fenêtre, quitta la chambre.

Le jeune homme demeura un instant tout interdit; il eut ensuite envie

de rire, puis alluma une cigarette et sortit.

Vers cinq heures, il revint et vit M. et Mme Muscade appuyés à la

grille de la villa. Dès que ceux-ci l'aperçurent ils sortirent dans la

rue qui était toujours déserte. Mme Muscade ferma la grille de la villa

et vint se placer près de son mari qui parla:

--Monsieur, yai quelque chose à vous dire.

--Dans la rue? fit le jeune homme.

Et il regarda Mme Muscade qui, placide, ne bronchait pas.

--Oui, dans la rue, affirma M. Muscade.

Et il commença:

«Monsieur, soyez assez bon pour écouter mon histoire jusqu'au bout,

notre histoire, puisque c'est aussi celle de Mme Muscade.

«J'ai cinquante-trois ans, monsieur, et Mme Muscade en a quarante. Il y

a vingt-trois ans aujourd'hui que nous nous fiançâmes, ma femme et moi.

Elle était la fille d'un maître de danse; moi j'étais orphelin, mais

mon état me fournissait l'aisance nécessaire à un ménage. Ce fut un

mariage d'amour, monsieur.

«Vous la voyez maintenant jolie et encore désirable. Mais si vous

l'aviez vue alors, monsieur, avec ses cheveux en torsades dont on

ne trouverait la teinte dans aucun tableau! Tout passe, monsieur,

et ses cheveux d'à présent, je vous le jure, ne donnent aucune idée

de ce qu'ils étaient lorsqu'elle avait dix-sept ans. Ces cheveux,

c'était alors du miel. Ou bien encore on eût hésité à dire s'ils se

rapportaient à la lune ou au soleil.

«Je l'adorais, monsieur. Et j'ose affirmer que de son côté elle

m'aimait. Nous nous épousâmes. Ce fut une joie sans limites, une

allégresse de tous nos sens, un bonheur pareil à un rêve, un rêve sans

désillusion. Nos affaires prospéraient et nos amours durèrent.

***

«Au bout de quelques années, monsieur, il plut à Dieu de remplir la

coupe de notre bonheur déjà si pleine. Mme Muscade me rendit père d'une

fillette adorable que nous appelâmes Théodorine, parce que Dieu nous

l'avait donnée. Mme Muscade voulut la nourrir et, le croiriez-vous,

monsieur, je devins encore plus heureux d'aimer cette nourrice adorable

d'un bébé angélique. Ah! quel charmant tableau lorsque, le soir, sous

la lampe, après avoir donné à teter à l'enfantelette, Mme Muscade la

déshabillait! Nos bouches se rencontraient souvent sur le corps doux,

poli, odoriférant de la petite et des baisers joyeux claquaient sur

ses petites fesses, sur ses jambettes, sur ses cuissettes potelées,

partout, partout. Et nous trouvions des mots adorables: petite démone,

pupille de mon œil, belette, hermine, et tant d'autres!

«Puis ce fut le premier pas, la première parole et puis, hélas,

monsieur, elle mourut à l'âge de cinq ans.

«Je la vois encore sur son petit lit, morte et belle comme une petite

martyre. Je revois le petit cercueil. Et on nous l'enleva, monsieur,

et nous avons perdu toute joie, tout notre bonheur, que nous ne

retrouverons qu'au ciel où notre Théodorine continue à vivre.

***

«Du jour de sa mort, nos âmes se sont senties vieilles et nous n'avons

plus rien aimé de la vie. Et pourtant nous ne voulons pas la perdre.

Notre existence est devenue triste, mais elle est si calme qu'elle en

est délicieuse.

«Les années ont passé, atténuant une douleur toujours présente et qui

nous fait pleurer quand nous parlons de notre fille.

«Souvent nous parlions d'elle:

«--Elle aurait maintenant douze ans, ce serait l'année de sa première

communion.»

«Et cette fois-là nous pleurâmes toute la journée sur sa tombe dans

notre cimetière parfumé.

«--Elle aurait aujourd'hui quinze ans et serait déjà peut-être demandée

en mariage.»

***

«C'est moi qui ai dit cela, il y a deux ans; ma femme sourit tristement

et nous eûmes la même idée. Le lendemain, nous mettions une pancarte:

_Chambre à louer pour monsieur seul._ Et nous eûmes plusieurs jeunes

gens comme locataires, des Anglais, un Danois, un Roumain. Et nous

pensions:

«--Elle aurait seize ans. Qui sait? notre pensionnaire lui plairait

peut-être?--»

«Puis vous êtes venu, monsieur, et nous avons souvent pensé:

«--Théodorine aurait dix-sept ans et sûrement si elle n'était pas

encore mariée, son cœur élirait ce jeune homme doux, bien élevé et de

tout point digne d'elle.»

«Vous êtes ému, monsieur, je vois cela. Vous avez bon cœur...

***

«Hélas! je me trompais. Voyez-vous, monsieur, ce que vous avez voulu

faire cet après-midi, c'était presque un crime. Car voilà la vérité,

monsieur, Mme Muscade m'a tout dit. Vous avez désolé le cœur de cette

femme exquise. Vous désolez mon âme, monsieur, et vous comprenez

vous-même qu'après ce qui s'est passé il n'est plus possible que vous

entriez dans ma maison. Voyez, la grille est close et c'est fini:

jamais plus vous ne passerez dans mon jardin. Vous le pensiez un jardin

de délices défendues, monsieur, et cette pensée vous en a chassé. Vous

ne voudriez pas rentrer dans cette maison calme où vous avez contristé

cette femme qui vous aimait déjà, je le sais, comme une mère aime son

fils. Hélas! j'aurais voulu vous voir dans ma maison longtemps encore,

mais, vous le sentez, vous en êtes persuadé, c'est impossible, c'est

fini. Cette nuit vous trouverez à vous loger dans un hôtel et vous me

ferez dire où vous êtes descendu. Je vous enverrai votre bagage. Adieu,

monsieur. Venez, Madame Muscade, la nuit tombe. Adieu, Monsieur, soyez

heureux, adieu!»

_À Louis Dumur_

L'ŒIL BLEU

J'aime entendre les vieilles dames parler du temps où elles étaient

petites filles.

***

«J'avais douze ans et j'étais pensionnaire dans un couvent du Midi de

la France, m'a raconté une de ces respectables dames à bonne mémoire.

Nous vivions là, séparées du monde, et nos parents seuls pouvaient nous

visiter, une fois par mois.

«Nos vacances elles-mêmes se passaient dans ce oouvent qu'entouraient

d'immenses jardins, un verger et des vignes.

«Je puis dire que je ne suis sortie de cette enceinte de calme que pour

me marier, à l'âge de dix-neuf ans, et j'y étais depuis l'âge de huit

ans. Je m'en souviens encore: lorsque j'eus franchi le seuil de la

grande porte qui s'ouvrait sur l'univers, le spectacle de la vie, l'air

que je respirais et qui me semblait si nouveau, le soleil qui me parut

plus lumineux qu'il n'avait jamais été, la liberté enfin me saisit à

la gorge. J'étouffais et je serais tombée éblouie, étourdie, si mon

père, à qui je donnais le bras, ne m'eût retenue et ne m'eût ensuite

menée vers un banc qui se trouvait là et où je m'assis un instant pour

reprendre mes esprits.

***

«À douze ans donc, j'étais une petite fille espiègle et innocente et

toutes mes compagnes étaient comme moi.

«Les études, les récréations, les exercices de dévotion se partageaient

notre temps.

«Cependant c'est vers cette époque que le démon de la coquetterie

pénétra dans la classe où j'étais, et je n'ai pas oublié la ruse dont

il se servit pour nous apprendre que les petites filles que nous étions

deviendraient bientôt des jeunes filles.

«Aucun homme ne pénétrait dans l'enceinte du couvent, sinon le

vénérable aumônier qui disait la messe, prêchait, et auquel nous

disions nos peccadilles. Il y avait encore trois vieux jardiniers, peu

faits pour nous donner une haute idée du sexe fort. Nos pères venaient

nous voir aussi, et celles qui avaient des frères en parlaient comme

d'êtres surnaturels.

«Un soir, à la tombée de la nuit, nous revenions de la chapelle et nous

marchions à la queue leu leu, nous dirigeant vers le dortoir.

«Soudain, au loin, derrière les murs qui entouraient les jardins du

couvent, un son de cor se fit entendre. Je m'en souviens comme si cela

s'était passé hier: la fanfare héroïque et mélancolique éclata dans le

profond silence, au crépuscule, tandis que le cœur de chaque petite

fille battait plus fort qu'auparavant. Et cette fanfare qui, répercutée

par les échos, mourait dans le lointain, évoquait pour nous je ne sais

quel cortège fabuleux...

«C'est d'eux que nous rêvâmes cette nuit-là...

***

«Le lendemain, une petite blonde, qui s'appelait Clémence de Pambré,

étant sortie un instant de la classe, revint toute pâle et chuchota à

sa voisine, Louise de Presséc, que dans le couloir sombre elle avait

rencontré un œil bleu. Et bientôt toute la classe connut l'existence de

l'œil bleu.

«On n'écoutait plus la Mère qui nous enseignait l'histoire. Les élèves

faisaient à présent des réponses saugrenues, et moi-même, qui n'étais

pas très forte en cette branche-là, comme on me demandait à qui avait

succédé François Ier, je dis à tout hasard, mais sans conviction, que

c'était à Charlemagne, et ma voisine, chargée d'éclairer mon ignorance,

fut d'avis qu'il avait succédé à Louis XIV. On avait bien autre chose à

faire que de penser à la chronologie des rois de France: on songeait à

l'œil bleu.

***

«Et en moins d'une semaine, chacune de nous eut l'occasion de le

rencontrer, cet œil bleu.

«Nous avions toutes la berlue, c'est certain, mais nous le vîmes

toutes. Il passait vite, tachant l'ombre dans les couloirs de son bel

azur. Nous en étions épouvantées et aucune de nous n'osait en parler

aux religieuses.

«On se creusait la tête pour savoir à qui cet œil effrayant pouvait

appartenir. Je ne sais plus laquelle de nous émit l'opinion que ce

devait être l'œil d'un des chasseurs qui avaient passé quelques soirs

auparavant au milieu des fanfares de cors, dont les éclats lyriques à

faire pleurer persistaient en nos mémoires. Et il en fut ainsi décidé.

«Nous nous persuadâmes toutes qu'un des chasseurs était caché dans le

couvent et l'œil bleu était son œil. Nous ne songeâmes point que l'œil

unique dénotait un borgne ni que les yeux ne volent point à travers les

corridors des vieux couvents et n'errent point détachés de leurs corps.

«Et cependant nous ne pensions qu'à cet œil bleu et au chasseur qu'il

évoquait.

«C'était fini d'avoir peur de l'œil bleu. On aurait bien voulu qu'il

s'arrêtât pour nous fixer et nous faisions en sorte de sortir souvent

seules dans les couloirs pour rencontrer l'œil merveilleux qui nous

charmait désormais.

***

«Bientôt la coquetterie s'en mêla. Aucune de nous n'aurait voulu être

vue par l'œil bleu tandis qu'elle avait les mains tachées d'encre.

Chacune faisait son possible pour paraître à son avantage en traversant

les couloirs.

«Il n'y avait ni glace ni miroir au couvent, et notre ingéniosité

naturelle y suppléa bientôt. Chaque fois que l'une de nous passait près

d'une porte vitrée qui donnait sur un palier, un pan de tablier noir

plaqué derrière la vitre formait ainsi un miroir improvisé où l'on se

regardait vite, vite, en s'arrangeant la chevelure, en se demandant si

l'on était jolie.

***

«L'histoire de l'œil bleu dura bien deux mois; puis on le rencontra

de moins en moins, et enfin l'on n'y pensa plus que très rarement, et

quand on en parlait encore, de loin en loin, ce n'était jamais sans

frissonner.

«Mais dans ce frisson il entrait de la crainte et aussi quelque chose

qui ressemblait à du plaisir, le plaisir secret de parler d'une chose

défendue.»

***

Vous n'avez jamais vu passer l'œil bleu, ô petites filles d'aujourd'hui!

_Au docteur Palazzoli_

L'INFIRME DIVINISÉ

Par une matinée de printemps, une automobile qui passait sur la route

de Paris à Cherbourg fit explosion dans la commune de Chatou, sur la

limite du Vésinet. Les deux voyageurs qui occupaient le coupé furent

tués. Quant au chauffeur, on le ramassa à moitié mort; il demeura trois

mois sans connaissance, et lorsque, dans une petite voiture poussée

par sa femme, il put enfin quitter l'hôpital, il lui manquait la jambe

gauche, le bras gauche, l'œil gauche et il était devenu sourd de

l'oreille gauche.

Dès lors, il vécut dans une maisonnette qu'il possédait au bord de

la mer, près de Toulon, et grâce à la petite aisance procurée par le

montant de l'assurance qu'il avait touchée. Les cicatrices laissées par

la section de ses membres étant toujours douloureuses, il lui avait été

impossible de supporter une jambe en bois ni un bras postiche, et il

s'était, en peu de semaines, accoutumé à sautiller au lieu de marcher.

***

Les voisins et les passants regardaient curieusement cet infirme qui,

en se promenant, paraissait sauter à la corde, et cette sorte de

danse communiqua à son intelligence une telle vivacité que le renom

de son esprit, de l'à-propos de ses réparties, de la finesse de ses

plaisanteries se répandit très vite. On venait le voir, l'interroger

non seulement de Toulon, mais encore de tous les villages environnants,

et l'on comprit bientôt que cet homme, nommé Justin Couchot et qu'on

ne tarda pas à surnommer l'Éternel, avait, avec ses membres de gauche,

entièrement perdu la notion du temps.

***

Les deux mois qu'il avait passés sans connaissance avaient aboli en

lui tout souvenir de sa vie antérieur à l'accident dont il était

sorti estropié, et s'il avait retrouvé en partie l'usage du langage

qu'il entendait autour de lui, il lui était maintenant impossible de

relier entre eux les divers événements qui remplissaient désormais son

existence. De ses actions saccadées il n'apercevait plus la succession.

À vrai dire, il semble impossible de croire qu'elles lui parussent

simultanées et le seul mot qui, dans la pensée des hommes accoutumés

à l'idée du temps, puisse rendre ce qui se passait dans le cerveau

de Justin Couchot est celui d'éternité. Ses actions, ses gestes, les

impressions qui frappaient son œil, son oreille uniques lui semblaient

éternelles et ses membres solitaires étaient impuissants à créer pour

lui, entre les divers actes de la vie, cette liaison que deux jambes,

deux bras, deux yeux, deux oreilles suscitent dans l'esprit des hommes

normaux et de quoi résulte la notion du temps.

Bizarre infirmité, qui méritait qu'on l'appelât divine!

***

Sa popularité augmentait chaque jour et il prit l'habitude d'exciter

la curiosité publique. Quand le temps était beau, il s'en allait par

bonds, s'élançant vers le firmament, où l'on place Dieu, auquel il

ressemblait mentalement, et retombait sur la terre aussitôt, divinité

sans puissance qu'emprisonnait un corps infirme et faible à faire pitié.

Et si on l'interpellait pour l'interroger, il s'arrêtait et demeurait

des heures entières perché sur sa jambe comme un échassier.

***

On lui demandait:

«Eh! l'Éternel, qu'as-tu fait hier?»

Il répondait:

«Enfants, je crée la vie. Je veux que la lumière soit et l'obscurité

se tient auprès, mais hier n'est pas pour moi, non plus que demain, et

rien n'existe qu'aujourd'hui.»

Et il s'accordait si bien avec la nature qu'elle lui était un effet de

sa volonté, à quoi l'événement répondait sans cesse avant qu'il pût

connaître le regret ou le désir.

Une belle jeune femme minauda un jour:

«L'Éternel, que pensez-vous de moi?»

Il lui dit:

«Million d'êtres que tu es, de toute taille et de tant de visages:

d'enfant, de jeune fille, de femme et de vieille, vous vivez et tu es

morte, vous riez et vous pleurez, vous aimez et vous haïssez et tu n'es

rien et vous êtes tout.»

Un homme politique voulut savoir à quel parti allaient ses sympathies.

«À tous, répondit l'Éternel, et à aucun, car ils sont comme l'ombre et

la lumière et doivent vivre ensemble sans que rien puisse changer.»

Il arriva qu'on lui raconta l'histoire de Napoléon:

«Sacré Bonaparte! s'écria Justin Couchot. Il ne cesse de gagner des

batailles, d'être vaincu et de mourir à Sainte-Hélène.»

Et comme quelqu'un, étonné, le questionnait sur la mort, il s'en alla à

petits sauts, disant:

«Des mots, des mots! Comment voulez-vous mourir? On est, cela suffit;

on est comme le vent, la pluie, la neige, Napoléon, Alexandre, la mer,

les arbres, les villes, les fleuves, les montagnes.»

Le monde entier et toutes les époques étaient ainsi pour lui un

instrument bien accordé que son unique main touchait avec justesse.

***

Le poète assassiné · 第 8 / 11 段