avec elle, tandis que son mari travaillait à la maison.
«C'était une belle brune, encore jeune. Les sergents retroussaient leur
moustache en passant près d'elle. Je l'aimais beaucoup, surtout parce
qu'elle avait pour pendants d'oreilles de grands cercles d'or fort
lourds. Par ce détail, je la jugeais supérieure à mon père, qui, lui,
n'avait aux oreilles que de petits cercles, minces comme du fil.
«Lorsque nous sortions, nous allions dans les églises, au Pincio, au
Corso, voir passer les belles voitures. L'hiver, avant de rentrer, ma
mère m'achetait de bonnes châtaignes chaudes et, l'été, une tranche de
pastèque, froide comme une glace à peine sucrée.
Souvent nous rentrions en retard, et c'étaient alors des disputes qui
parfois devenaient terribles. Ma mère était jetée sur le plancher,
traînée par les cheveux. Je revois nettement mon père piétiner la
poitrine dénudée de ma mère, car pendant la lutte le corsage craquait
ou s'ouvrait et les seins se dressaient, stigmatisés par le talon à
clous.
«Malgré ces misères, assez rares d'ailleurs, mes parents faisaient bon
ménage.
***
«J'avais cinq ans lorsque j'eus ma première frayeur.
«Un jour, ma mère s'habilla soigneusement et me revêtit de ma plus
jolie robe. Nous sortîmes ensuite. Ma mère acheta un bouquet de
violettes. Nous arrivâmes dans un vilain quartier, devant une vieille
maison. Nous gravîmes un escalier dont les marches de pierre étroites
et gauchies étaient devenues glissantes. Une vieille femme nous fit
entrer dans une pièce meublée de quelques chaises neuves; puis un
homme entra. Il était maigre, assez mal vêtu; ses yeux flamboyaient
étrangement et ses paupières sans cils étaient retournées. On voyait
une chair vive, rouge et répugnante autour des yeux. Effrayé, je saisis
les jupes de ma mère, mais elle se jeta à genoux devant l'homme, qui
menaçait et commandait. Je m'évanouis et ne revins à moi que dans la
rue. Ma mère me dit:
«--Que tu es bête! De quoi avais-tu peur?»
«Et moi je criais:
«--Je le dirai à papa, je le dirai à papa.»
«Elle me consola et m'apaisa en m'achetant un peu de pâte de tamarin,
que j'aimais beaucoup.
***
«Une autre fois, ma mère avait mal aux dents. Le soir, comme elle
souffrait, son mari la lutina et plaisanta, disant:
«--C'est le mal d'amour.
«Ce soir-là, on me coucha plus tôt que de coutume. Le lendemain, le mal
persista. Ma mère dut aller chez les capucins.
«Le portier nous fit entrer dans un parloir orné d'un crucifix,
d'images pieuses, de branches d'olivier et de palmes bénites. Autour
de la table, quelques frères rangeaient des paniers de salade menue
et mêlée de petite laitue, de pourpier, de feuilles de radis, de
pimprenelle et de fleurs de capucines que ces religieux ont coutume
d'aller vendre dans la ville. Un vieux capucin entra et me bénit,
tandis que ma mère lui baisait les mains en faisant un signe de croix.
Ma mère s'assit, le capucin entoura un davier avec une serviette, se
plaça derrière la patiente et lui introduisit l'instrument dans la
bouche. L'opérateur fit un effort et une grimace. Ma mère poussa un
hurlement et se mit à courir avec moi, qui m'accrochais à ses jupes.
À la porte du couvent, elle se souvint d'avoir oublié de prendre
la dent arrachée. Elle revint au parloir, et, après des paroles de
remerciement, la redemanda. Le religieux nous bénit en disant que les
dents qu'il arrachait étaient le seul salaire qu'il demandât. Depuis
j'ai pensé que ces dents devenaient probablement et très justement des
reliques révérées.
***
«Ma mère donnait dans la superstition. J'avoue que je ne la dédaigne
pas. Les causes s'enchaînent. La trouvaille d'un trèfle à quatre
feuilles désigne peut-être l'approche d'un bonheur. Il n'y a rien
d'incroyable à cela. À Strasbourg, l'arrivée des cigognes précède le
printemps, l'annonce, et personne n'en voudrait douter.
«Une fois, en été, on avait donné à ma mère l'adresse d'un moine qui
tirait les cartes à bon marché. Il habitait seul un couvent désert
et nous fit entrer dans une bibliothèque dont le plancher même était
encombré de livres. Il y avait aussi des sphères, des instruments de
musique et d'astronomie. Le moine était un beau garçon qui portait
une couronne de cheveux noirs et drus; sa robe était tachée de vin,
de graisse et marquée de petites saletés consistantes et sèches. Il
indiqua une chaise à ma mère, qui s'assit et me prit sur ses genoux.
Lui-même se plaça dans un fauteuil de l'autre côté d'une table
encombrée d'un fiasque à demi vide et d'un autre encore plein, à
travers le goulot duquel luisait comme une topaze l'huile qui remplace
le bouchon de liège. Il y avait aussi, sur cette table, une écritoire,
un verre sale et un jeu de cartes crasseux. L'opération dura une
demi-heure, prenant toute l'attention de ma mère, tandis que je n'étais
occupé que du cartomancien, dont la robe s'était ouverte et le montrait
nu au-dessous. Il eut l'audace, lorsque les cartes furent épuisées, de
se relever ainsi, bestialement impudique, et de refuser les cinquante
centimes que ma mère lui offrait, en faisant semblant de ne rien voir.
«Il semble que la sorcellerie de ce moine était précieuse pour ma mère
puisqu'elle retourna chez lui. Mais il devait l'effrayer, car elle
m'emmena toujours comme sauvegarde.
«Une fois, le moine lui remit un sachet contenant un petit morceau
d'or, un autre d'argent, un petit os de mort et un aimant. Il
recommanda à ma mère de ne point oublier de donner à manger chaque
semaine à l'aimant un peu de mie de pain trempée dans du vin et de ne
pas manquer alors de retirer les déjections de l'aimant.
«Une autre fois le moine avait préparé un triangle de bois sur lequel
étaient fichées de petites chandelles. Il fit ses recommandations à
ma mère qui, le soir, lorsque mon père fut sorti pour prendre l'air,
alluma les chandelles et porta le triangle aux latrines en prononçant
d'étranges paroles qui m'effrayaient. Lorsqu'elle l'eut jeté dans
la fosse, il en sortit une grande fumée et nous nous sauvâmes aussi
épouvantés l'un que l'autre.
«La dernière fois que nous allâmes chez ce moine, il donna à ma mère un
morceau de miroir en disant:
«--Ceci est un morceau de miroir dans lequel s'est miré Torlonia,
l'homme le plus riche de l'Italie. Et sachez que lorsqu'on se mire on
devient comme la personne à qui appartient le miroir. Ainsi, si je
vous avais donné un miroir de prostituée, vous deviendriez comme elle,
impudique.
«Ses yeux brillaient et regardaient ardemment ma mère, qui détourna la
tête en prenant le miroir.
***
«...Comme je n'ai plus revu Rome depuis mon enfance, je n'en ai que
quelques souvenirs vagues et brisés. Je regrette de ne pouvoir mettre
l'aventure suivante dans le cadre exact du carnaval romain. Mais je
n'étais qu'un enfant et n'ai vu, porté dans les bras de mon père, que
les chars d'où tombaient les _confettacci_, des bonbonnières, des
fleurs.
«Un soir de Carnaval, mes parents, quatre amis et moi étions attablés
devant le plat de circonstance: une timbale de macaronis au jus, mêlés
de foies de poulet, à laquelle devait succéder une timbale douce de
macaronis au sucre et à la cannelle.
«Tout à coup, on frappa violemment à la porte dont des voix avinées
réclamaient l'ouverture:
«--Ce sont, dit mon père, de joyeux compagnons de Carnaval qui viennent
faire une farce, boire à nos frais, nous intriguer, puis partir
ailleurs faire de même. C'est Carnaval, il faut qu'on s'amuse.
«Et il alla ouvrir: une troupe de masques envahit l'appartement. L'un
d'eux était porté par quatre de ses compagnons. Il y avait un arlequin,
un paillasse, une _cuisinière française_, deux polichinelles, etc.
Le costume de celui qu'on portait était mi-partie rouge et noir, son
masque était barbu, j'eus peur et me mis à pleurer, tandis que les
masques chantaient et que ma mère cherchait trois fiasques de vin. Car
il n'y en avait pas sur la table, parce qu'on ne boit que de l'eau en
mangeant les macaronis.
«Lorsque le vin fut là, un des porteurs cria:
«--Eh! l'homme saoul. Eh! le dormeur. Eh! l'ivre-mort. Voici du vin.
Tiens-toi debout tout seul.
«Un autre porteur ajouta:
«--Ah! j'en ai assez, on va le poser sur la table. Notre ami ne peut
pas boire un litre sans tomber ivre, ivre-mort...
«Ma mère avait prestement débarrassé la table. On y déposa le masque
endormi. Puis, tous burent bruyamment.
«--À ta santé! dit l'un en s'adressant au dormeur, et dorénavant,
supporte mieux le vin!
«Un autre lui jeta un verre plein en ricanant:
«--Ça te fera du bien, beau garçon.
«Puis, celui qui avait parlé le premier reprit d'un ton péremptoire:
«--Maintenant, veux-tu venir, oui ou non? Je sais bien que tu n'es pas
plus endormi que moi. Tu fais semblant. Viens ou nous nous en irons
sans toi. Je n'ai pas envie de m'éreinter à te porter. Viens! la farce
a trop duré.
«Mais l'homme ne bougeait pas. Un des masques dit alors, tandis que ses
compagnons se dirigeaient vers la porte:
«--Nous ne voulons pas nous embarrasser d'un fainéant. C'est jour de
fête, foin des dormeurs. Il est très bien sur la table. Il ne tardera
pas à se réveiller et retrouvera seul son chemin.
«--Nous ne sommes plus au temps du duc de Borso! s'écria mon père,
farceurs! remportez-le, votre ivrogne!
«Et il s'élança derrière les masques qui, déjà, descendaient en
chantant:
Notre bannière a trois couleurs:
Le vert est celle d'espérance.
Le blanc est pur comme nos cœurs.
Le rouge...
«Mais mon père revint bientôt en disant:
«--Ils n'entendent plus rien. Ils sont saouls. Allons, Attilia,
apporte-nous de l'eau, on va bien le réveiller.
«Mais déjà un des amis de mon père arrachait le masque du dormeur.
Alors, un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines. La face d'un
homme brun et beau était apparue, dont les orbites étaient tachées de
sang. Mon père se précipita et ouvrit le costume de l'homme. Il portait
deux blessures du côté du cœur. Le meurtre devait être récent, car le
sang coulait encore et avait traversé la robe de mascarade. Mais on
l'avait pris jusqu'alors pour des taches de vin ou d'autre boisson.
«Un papier avait été placé sur la poitrine de l'assassiné. Mon père
prit le billet et le lut à haute voix:
«--_Bice t'aimait pour tes yeux bleus. Je les ai vidés comme des coques
de moules._
«Ma mère avait ouvert la fenêtre et appelait à la garde. La police vint
bientôt avec les voisins. Mais on m'emporta et je ne sus pas plus long
de cette affaire.
***
«À cette époque, j'avais sept ans. Mon père essayait de m'apprendre
à épeler. Mais je ne goûtais pas ses leçons et préférais jouer à la
mourre tout seul, ce qui est difficile, mais possible.
«Lorsque je ne jouais pas à la mourre, il m'arrivait de dire la messe.
Une chaise devenait l'autel que je parais de petits candélabres,
ciboires, ostensoirs de plomb que m'avait apportés la Befana. Parfois
je chevauchais un bâton terminé à un bout par une tête de cheval.
Enfin, lorsque j'étais las de tous les jeux, je me réfugiais dans un
coin avec Maldino. Ce personnage tenait une grande place dans ma vie.
C'était un pantin peint en vert, en jaune, en bleu et en rouge. Je
l'aimais plus qu'aucun autre de mes joujoux, parce que je l'avais vu
tailler par mon père nourricier.
«Sa naissance étrange, à laquelle j'avais présidé, puis son bariolage,
tout concourait à en faire pour moi une sorte de génie que j'aimais
croire tutélaire. Je ne sais pourquoi je l'avais appelé Maldino. Je
forgeais des noms pour toutes les choses qui me frappaient. Une fois,
je vis un poisson sur la table de la cuisine, J'y pensai longtemps, me
le désignant du nom de Bionoulour.
«J'étais un jour en train de causer avec Maldino, car je me figurais
que le pantin me répondait, lorsqu'on sonna. C'était la Saint-Joseph.
Mon père était sorti. C'était sa fête et, ce jour, il le vouait
aux soûleries. Ma mère ouvrit et introduisit un monsieur maigre et
grisonnant. Il demanda à parler à mon père.
«--Beppo est sorti, dit ma mère, mais je suis sa femme.
«Le monsieur lui tendit une enveloppe en disant:
«--En ce cas, vous pouvez prendre connaissance de cette lettre.
«Mais Attilia éclata de rire, baissa les yeux et répondit en rougissant:
«--Je ne sais pas lire.
«À ce moment mon père entra, il était légèrement émoustillé et dès
qu'il eut lu la lettre que lui tendait le visiteur, il regarda sa
femme, lui parla à l'oreille. Elle éclata en sanglots.
«Le cœur de mon père était attendri par les libations, il se mit à
pleurer avec ma mère, et voyant leurs larmes je me mis à sangloter plus
fort qu'eux. L'étranger seul semblait de glace, mais respectait ce
désespoir.
«Lorsque mes larmes furent épuisées, je m'endormis et me réveillai dans
un wagon de train en marche. Je ne vis dans le compartiment que mon
père. Heureusement, je sentis dans mes bras mon génie, Maldino. Mon
père regardait par la portière. Je fis de même. Des paysages à chaque
instant interrompus par des poteaux télégraphiques défilaient sous mes
yeux. Les portées formées par les fils télégraphiques s'abaissaient,
puis remontaient brusquement pour mon étonnement. Le train faisait une
musique de fer massif qui me berçait: bourouboum boum boum, bourouboum
boum boum. Je me rendormis et me réveillai lorsque le train s'arrêta.
Je frottai mes yeux. Mon père me dit doucement:
«--Giovannino, regarde.
«Je regardai et vis derrière la gare une tour penchée.
«C'était Pise. J'en fus émerveillé et élevai Maldino afin qu'il vît
cette tour qui était sur le point de tomber. Lorsque le train fut de
nouveau en marche, je pris la main de mon père et lui demandai:
«--Où est maman?
«--Elle est à la maison, dit mon père, tu lui écriras quand tu sauras
écrire et tu reviendras quand tu seras grand.
«--Mais, ce soir, ne la reverrai-je plus?
«--Non, répondit mon père avec tristesse, ce soir, tu ne la verras
point.
«Je me mis à pleurer et à le battre en criant:
«--Méchant menteur.
«Mais il me calma en disant:
«--Giovannino, sois sage. Ce soir nous serons à Turin et je te mènerai
voir Giandouia, qui ressemble en plus grand à ton pantin préféré.
«Je regardai Maldino avec tendresse, et, à l'idée que j'allais le voir
en plus grand, je me consolai.
«La nuit, nous arrivâmes à Turin. Nous couchâmes à l'auberge. Je
tombais de fatigue, mais tandis que mon père me déshabillait, je
demandai:
«--Et Giandouia?...
«--Ce sera pour demain soir, dit mon père, tandis qu'il bordait mon
lit, ce soir il est aussi fatigué que toi.
«Pour la première fois, je m'endormis sans avoir dit ma prière du soir.
«Le lendemain, mon père me mena voir Giandouia. Je n'avais encore
jamais été au théâtre. Je fus aux anges pendant toute la représentation
et ne perdis aucun des gestes des nombreuses marionnettes de grandeur
naturelle qui s'agitaient sur la scène; mais je ne compris rien à
l'intrigue de la pièce qui, autant que je me souvienne, devait en
partie se passer en Orient. Lorsque tout fut fini, je ne pouvais pas le
croire. Mon père me dit:
«--Les marionnettes ne reviendront plus.
«--Où sont-elles allées? demandai-je en m'assurant que Maldino était
toujours dans mes bras.
«Mais mon père ne me répondit rien...
«Ensuite, je partis pour Paris avec mon oncle Je n'ai jamais revu mes
parents, qui moururent peu d'années après mon départ.»
***
Ayant achevé son récit, Giovanni Moroni resta longtemps rêveur,
J'essayai à plusieurs reprises de connaître ses souvenirs, ses
impressions sur les années qui s'étaient écoulées depuis sa première
enfance. Mais il me fut impossible de rien tirer de lui sur ce sujet.
Au demeurant, je crois qu'il n'avait rien à dire...
_À Joseph Bachès_
LA FAVORITE
C'était à Beausoleil, près de la frontière monégasque, dans cette
partie du Carnier appelée le Tonkin et presque entièrement habitée par
des Piémontais.
Un bourreau invisible ensanglantait l'après-midi. Deux hommes suaient
et soufflaient en portant une civière. Ils se tournaient parfois vers
le cou tranché du soleil et l'injuriaient, les yeux presque fermés.
Ces hommes et cette civière allaient péniblement comme un scorpion qui
fuit le danger, et lorsqu'ils s'arrêtèrent près d'une bicoque basse
et infecte, celui qui venait le dernier s'étant penché, le scorpion
eut l'air d'être sur le point de se suicider avec la queue. Le porteur
d'arrière écarta la couverture et découvrit la tête blessée d'un mort.
***
Par la porte ouverte d'une maison pleine d'hommes venait une voix
monotone qui appelait les numéros sortis au _lotto._ Accroupie sur le
seuil, une fille de treize ou quatorze ans, en haillons, les cheveux
courts rongés par la pelade, répétait sans cesse, en les chantonnant,
ces mots d'affamé: _La polenta molla, la polenta molla.._» Les porteurs
frappèrent à la porte et à l'unique fenêtre de la bicoque en appelant:
«Cichina. Eh! la Cichina!»
Aussitôt, un ouvrier débraillé bouscula la fille qui chantait et sortit
de la maison que les numéros du _lotto_ traversaient au hasard:
«Qu'y a-t-il?»
Les porteurs répondirent en s'épongeant le front:
«Le roc qu'il minait s'est détaché; il est tombé de cent mètres sur la
route en se déchirant aux cactus.»
***
La porte de la bicoque s'ouvrit et la Cichina, c'est-à-dire Françoise,
parut, propre, avec un tablier rose, empesé et festonné.
Elle était brune, encore belle et bien faite; elle souriait, l'air
faux, en minaudant et sa peau sèche et mate comme la paille de maïs
attestait seule l'approche de la cinquantaine. Sur le cou et sur la
face couraient les ombres de ses années. Et sur ses yeux encore humides
comme le velours d'une loutre nageant à la surface de l'eau, les
durs frissons du regret et d'une fin d'espoir mettaient parfois les
miroitements bleus et froids de l'acier.
Les passions impétueuses de cette femme du peuple ne se traduisaient
chez elle par aucune émotion. Elle le sentait, et s'efforçait, par
la mobilité de la bouche, des yeux, par des gestes dramatiques, de
montrer la violence de ses sentiments auxquels elle n'obéissait pas
naturellement.
Ses attitudes étaient nobles, mais étudiées.
Elle dit: «Il est mort!» et avec un grand cri cacha sa figure dans son
tablier et il n'y eut rien dans sa douleur qui ne parût feint. Vite,
elle abaissa son tablier et s'adressa à cet homme qui se tenait devant
la maison du _lotto_:
«C'est aujourd'hui le 3, Costantzing!... Il est mort le 3! Joue sur le
3, Costantzing, joue sur le 3!»
***
On commençait à se rasse,bler autour de la civière. Il y avait de
petits gamins qui parlaient fort avec des voix d'hommes. Il y avait
des gamines qui portaient des bébés dans les bras. Il y avait quelques
ouvriers qui s'étaient mis à jouer à la _morra_ en face du mort.
Un monsieur bien habillé s'arrêta près de la civière.
La Cichina le regarda en minaudant et en pleurnichant:
«Il était si brave, si brave! Je lui ferai faire une belle couronne.»
***
Les porteurs reprirent la civière et la portèrent dans la bicoque de la
Cichina. Le mort entra non-chalamment comme un souverain oriental. On
le déposa au centre de l'unique chambre qui sentait l'encens, la pâte
aigre et la puanteur de la morue sèche qui dessalait dans l'eau d'une
cuvette de terre vernissée, posée sur le sol. Au fond de la pièce était
le lit; au-dessus, un rosaire suspendu à la muraille, sous une palme
tressée, encadrait une lithographie qui représentait Victor-Emmanuel
entre Garibaldi et Cavour.
***
Le monsieur bien vêtu s'était approché; il examinait, apitoyé,
l'intérieur misérable de la maison mortuaire. La Cichina le regarda
encore en minaudant:
«_Mouchu_, disait-elle, en corrompant le mot monsieur, il est mortl il
est mort!... Je n'ai pas de chance... Mais je vois bien qu'un galant
homme comme vous ne me prend pas pour une femme de rien: la misère,
_mouchu_, me force à vivre parmi les malheurs et les malheureux... Et
qui sait? Nous allons peut-être gagner de l'argent. Il est mort le 3 et
Costantzing a pris ce numéro au _lotto._ Ah! oui, j'en ai eu aussi de
la chance... Quand on est belle!... Il n'y avait pas de plus belle que
moi à _Pinéreul._»
Et elle éclata en sanglots, parlant de Pignerol, hoquetant des phrases
entrecoupées et magnifiques où _il re galantuomo_, ce Victor-Emmanuel,
qui est le Vert Galant de l'Italie, revivait brusquement avec ses
grosses moustaches conquérantes, ses goûts populaires et ses favorites
d'un jour.
«_Vittorio Émmanuele!_... Oui, _mouchu._ Pendant un voyage à
_Pinéreul..._ Il était le premier, je vous le jure... J'ai eu quatre
_marenghi_, oui, _mouchu_, quatre pièces d'or... Il était si beau et il
était le roi... Quatre _marenghi..._»
Et elle pleurait, cette favorite, ne s'observant plus, laissant
brusquement toutes ses années lui froisser le visage. Son souvenir les
avait toutes rappelées, ses années à elle et de plus anciennes encore
qui la vieillissant davantage évoquaient les aventures galantes des
prisonniers de jadis à Pignerol. C'était Lauzun, vieille ombre frivole
qui revenait pour courtiser cette femme, et, avec le surintendant
Fouquet et le Masque de Fer, formait une cour merveilleuse et séculaire
à cet ouvrier mort à qui le hasard avait donné pour compagne la
favorite d'un roi.
***
Mais Costantzing, qui avait perdu son argent au _lotto_, chassa ces
ombres lorsqu'il revint. Il s'avança, les poings fermés:
«Vous savez, la Cichina m'appartient! Ce n'est pas parce que vous
êtes habillé en monsieur que vous pouvez vous mêler de ce qui ne vous
regarde pas... Foutez le camp et _tchaû!_»
Et il répéta plusieurs fois le dur adieu piémontais «_Tchaû!...
Tchaû!..._» Mais la Cichina mit les mains sur les hanches:
«À la couche, Costantzing, à la couche! Tu n'es pas jaloux de celui-là?»
Elle montrait la lithographie qui représentait Victor-Emmanuel.
«Ni de celui-là?»
Elle désignait le mort au milieu de la pièce.
«Alors, tu n'as pas besoin d'être jaloux du _mouchu_ qui s'intéresse
à moi. Je fais ce que je veux, tu m'entends, _plandrong_, ce que je
veux!... J'ai eu un roi quand j'ai voulu et des maçons quand il m'a plu
et des messieurs, si ça me faisait plaisir...»
Et Costantzing était un _botcha_, c'est-à-dire un manœuvre, roux et
vigoureux, ayant à peine vingt ans et plus orgueilleux de sa Cichina
qu'elle n'était fière de sa propre destinée. La jalousie sortit de lui
comme l'écume sort d'une vague brisée contre un rocher.
Il se jeta sur sa maîtresse qui, butant contre la civière, la renversa
et tomba sur le mort.
Sauvagement, ce rival d'un roi piétinait la favorite par-dessus le
cadavre, en fixant d'un air de défi le portrait souverain suspendu à la
muraille.
_À Mademoiselle Segré_
LE DÉPART DE L'OMBRE
«C'était il y a plus de dix ans, et tout cela n'est point passé,
puisque je revois, quand je le veux, les choses et les gens de ce
temps-là. Je sens leur consistance et j'entends les bruits et les voix.
Ces souvenirs m'importunent, comme des mouches que l'on chasse et qui,
aussitôt, se posent de nouveau sur la face ou sur les mains.
«Quand Louise Ancelette mourut, je ne l'aimais plus. Sa tendresse,
depuis un an déjà, glissait sur moi comme l'eau de pluie sur
l'imperméable. Mon désamour, que je ne voulais pas montrer, brillait
soudain, en éclair labial, devant nos amis, à qui mes inquiétudes
mentales donnaient, j'en étais sûr, un sujet de conversation que je
devinais sans les entendre, comme, sans le voir, on devine le cadavre
d'une jeune fille lorsqu'on passe devant une maison mortuaire à la
porte ornée de tentures blanches.
«On me l'a dit depuis. Près d'un mois avant le trépas de Louise,
je disais qu'elle allait mourir, qu'elle n'en avait plus que pour
trois semaines, pour quinze jours, qu'elle périrait le mercredi
prochain, qu'elle mourrait le lendemain. On avait pris cela pour des
plaisanteries, car Louise était bien portante, pleine de jeunesse et de
gaieté.
«Mais le boucher peut dire le jour où telle génisse sera abattue. Ma
haine était savante, je connaissais bien le jour de la mort de Louise
et elle mourut à la date que j'avais indiquée.
«Elle mourut brusquement et sa mort ne fut point une énigme pour les
médecins. Mais je ne pus empêcher que mes amis me soupçonnassent d'un
crime. Leurs questions m'enlaçaient comme des serpents sibilants que je
ne savais pas charmer.
«Tourments de jadis, je vous ressens encore...
***