J'AI EU LE MÊME SOIR LA MÊME

JOLIE TYROLIENNE DU XVIIe SIÈCLE

À SES AGES DE 16, 21 ET 33

ANS J'AURAIS PU ENCORE L'AVOIR

À SON AGE DE 70 ANS MAIS

J'AI PASSÉ LA MAIN À NICOLAS

L'anglomanie battait son plein dans cette déclaration catégorique au

crayon bleu:

L'ANGLAISE INCONNUE

DU TEMPS DE CROMWELL

AVALE TOUT

_Signé_WILLY HORN

Une inscription largement tracée au fusain et presque effacée par

endroits semblait un éclat de rire sarcastique qui me parut presque

inconvenant dans cet inimaginable cimetière graphique:

J'AI EU HIER LA COMTESSE TERNISKA

À L'AGE DE 17 ANS ELLE QUI

EN A 45 BIEN SONNÉS

H. VON M.

Enfin je ne me crus pas trop audacieux en rapportant, eu égard

aux graffitti précédents et malgré toute l'invraisemblance de la

supposition, au mignon du roi Henri II cet aveu passionné et plein de

franchise:

J'AIME QUÉLUS À LA FOLIE

Ces inscriptions équivoques et énigmatiques me remplirent de

stupéfaction. Des cœurs percés, des cœurs enflammés, des cœurs doubles,

d'autres emblèmes encore: ctéïs ailés ou non, imberbes ou toisonnés;

phalles orgueilleux ou humiliés, pattus ou prenant leur vol, solitaires

ou accompagnés de leurs témoins, ornaient la paroi de tout un blason

indécent et capricieux.

J'avançai délibérément dans le couloir où, par une porte sans battant

et que fermait à demi un rideau de lourde tapisserie, je vis ce

qui se passait à l'intérieur d'une salle dont le plancher était

matelassé et recouvert de tapis, de coussins, de plateaux chargés

de rafraîchissements. Aux murs et assez bas, quelques vasques que

surmontait un robinet avançaient en forme de proue et pouvaient servir

de bidet ou de cuvette. La jeune brigade dont j'avais jusqu'alors suivi

les déplacements s'était réfugiée dans cette pièce. Ces jeunes gens

s'étaient couchés là. Sur le matelas qui couvrait le sol, on voyait

encore quelques boîtes de bois. Chacun de ces messieurs en avait une

près de lui, d'autres étaient inoccupées; l'une d'elles, placée près de

la porte, se trouvait à ma portée.

Ils furent avant tout attentifs à regarder quelques albums, dont il y

avait une profusion; il me parut de loin que c'étaient des albums de

photographies nues: modèles d'académies, hommes, femmes et enfants.

L'effet qu'on attendait de ces nudités s'étant produit, ces jeunes

gens prirent les attitudes les plus débraillées possibles. Ils firent

étalage de leur vigueur et, ouvrant les boîtes, ils déclanchèrent les

appareils, qui se mirent à tourner lentement, assez semblablement

aux cylindres des phonographes. Les opérateurs ceignirent encore une

sorte de ceinture qui par un bout tenait à l'appareil, et il me parut

qu'ils devaient tous ressembler à Ixion lorsqu'il caressait le Fantôme

de Nuées, l'invisible Junon. Les mains de ces jeunes gens s'égaraient

devant eux comme s'ils palpaient des corps souples et adorés, leur

bouche donnait à l'air des baisers enamourés. Bientôt ils devinrent

plus lascifs et, pétulants, se marièrent avec le vide. J'étais

déconcerté, comme si j'avais assisté aux jeux inquiétants d'un collège

de fous priapiques; des sons sortaient de leur bouche, des phrases

d'amour, des hoquets voluptueux, des noms si anciens où je reconnus

ceux de la très sage Héloïs, de Lola Montés, d'une certaine octoronne

qui devait provenir de je ne sais quelle plantation de la Louisiane au

XVIIIe siècle; quelqu'un parlait d'un «page, mon beau page».

Cette orgie anachronique me rappela soudain les inscriptions du

couloir. J'écoutai avec plus d'attention les termes lascifs et

j'assistai à l'accomplissement de tous les désirs de ces libertins, qui

trouvaient la volupté dans les bras de la mort.

«Les boîtes, me dis-je, sont des cimetières, où ces nécrophiles

déterrent des cadavres amoureux.»

Cette pensée me transporta, je me trouvai à l'unisson de ces débauchés

et, tendant la main, je saisis près de la porte sans que personne

s'en aperçût, la boîte qui s'y trouvait; je l'ouvris, puis déclenchai

le mouvement comme je l'avais vu faire aux jeunes gens, ceignis la

courroie autour de mes reins et aussitôt il se forma sous mes yeux

ravis un corps nu qui me souriait voluptueusement.

***

Peu au fait de la mécanique il me serait difficile de m'étendre sur

les caractéristiques de l'appareil et sur les données théoriques qui

avaient présidé à sa construction. Toutefois, comme son apparence

n'avait rien de surnaturel, j'essayai de me figurer l'opération à

laquelle il présidait.

Cette machine avait pour fonction: d'une part, d'abstraire du temps

une certaine portion de l'espace et de s'y fixer à un certain moment

et pour quelques minutes seulement, car l'appareil n'était pas très

puissant; d'autre part, de rendre visible et tangible à qui ceignait la

courroie la portion du temps ressuscitée.

C'est ainsi que je pouvais regarder, palper, besogner en un mot (non

sans quelque difficulté) le corps qui se trouvait à ma portée, tandis

que ce corps n'avait aucune idée de ma présence, n'ayant lui-même

aucune réalité actuelle.

Les appareils qui se trouvaient là avaient dû être fixés à grands

frais, car la patience seule pouvait faire rencontrer dans le passé, à

l'inventeur, ces personnages voluptueux en plein pouvoir de volupté,

et bien des tâtonnements devaient être nécessaires, bien des cylindres

n'avaient dû rencontrer que des personnages peu importants dans de

toute autre action que celle de faire l'amour.

J'imagine que l'étude approfondie de l'histoire, surtout de la

chronologie, devait être indispensable aux constructeurs. Ils fixaient

leur appareil sur l'emplacement où ils savaient qu'à telle date tel

personnage féminin avait couché et mettant la mécanique en marche lui

faisaient atteindre la date et l'heure exacte où ils pensaient pouvoir

rencontrer le sujet dans l'attitude convenable.

Des appareils plus puissants et construits dans un but plus en rapport

avec la morale courante pourraient servir à reconstituer des scènes

historiques. Nul doute qu'une combinaison avec un appareil phonétique

ne permette à l'inventeur s'il veut livrer son secret au public, au

lieu de le faire servir uniquement à l'amusement de quelques débauchés

souterrains, ne permette, dis-je, de donner l'apparence complète

du passé en ses fragments découverts et qu'il n'y ait bientôt des

explorateurs des temps révolus comme il y a encore et pour peu de

temps, des explorateurs de terres inconnues. Tel de ces explorateurs

s'acharnera à reconstituer, rouleau par rouleau, la vie de Napoléon.

Des journaux publieront des informations comme celle-ci: «M. X...,

explorateur du temps, vient, par un heureux hasard, de découvrir le

poète Villon dont la vie est encore si mal connue, et cylindre à

cylindre il ne le lâche pas d'une semelle.»

***

Mais n'anticipons point. Tout cela est encore du domaine de l'utopie,

tandis que le corps que je pressais dans mes bras me paraissait si fort

à mon goût que j'en usais largement sans qu'il s'en doutât.

C'était une femme brune et voluptueuse, à peau blanche où des veines

délicates paraissaient en si grand nombre qu'elle semblait bleue, de

l'adorable bleu marin où se condensa l'écume que fut le corps divin

d'Aphrodite. Et comme de ses deux mains rapprochées devant elle à la

hauteur des seins, elle semblait repousser quelque chose, j'imaginais

que c'était le corps flexible et blanc du cygne qui ne chantera point

et qu elle était Léda, mère des Dioscures. Elle disparut bientôt quand

l'appareil s'arrêta et je me retirai à pas lents, tout bouleversé de ma

bonne fortune.

IV

Dans le couloir, les graffitti sotadiques et les noms illustres me

remplirent de dégoût, mais l'orgueil d'être désormais l'allié de

l'horrible maison des Tyndarides m'emplit alors et je ne pus me retenir

d'écrire au crayon:

J'AI COCUFIÉ LE CYGNE

Après quoi, plein d'inquiétude et ne pouvant plus supporter

l'atmosphère de cette maison souterraine, où rien n'était surnaturel

certes, mais où tout était si nouveau pour moi, je voulus retrouver

la sortie sans que personne m'eût rencontré. Mais je m'égarai, car

au lieu de revenir dans les appartements que j'avais traversés je me

trouvai bientôt et tout tremblant dans une grande salle où sur une

estrade à trois marches se trouvait un siège aux pieds brisés, sorte

de trône démantibulé derrière lequel pendait une tapisserie figurant

un écu fuselé d'argent et d'azur. Au mur où s'ouvrait la porte par où

j'entrai, des tableaux étaient pendus qui représentaient la vie en

zones colorées, en lumières éclatantes.

Dans le fond un orgue emplissait la muraille et côte à côte comme des

chevaliers en armure veillaient les tuyaux polis. Sur l'orgue une

partition fermée portait sur le plat visible de sa riche reliure:

PARTITION ORIGINALE DE «L'OR DU RHIN»

La salle était dallée de serpentine, de portor, de cuivre; il y avait

aussi des dalles de verre transparent dont il montait des lumières,

soit rouges, soit violettes. Ces lumières n'éclairaient point la salle

qui était illuminée par de grandes fenêtres postiches d'où la lumière

artificielle venait comme celle du jour même. À certaines places de

ce dallage je vis des flaques de sang et dans un coin une pile de

couronnes de théâtre en cuivre doré et en verroterie.

***

C'est ici que se place l'épisode le plus émouvant de mon voyage, car

voulant sortir de ce lieu et n'osant revenir sur mes pas, j'ouvris au

hasard et sans faire aucun bruit une petite porte près de l'orgue. Il

était huit heures du soir environ. Je jetai un coup d'œil dans une

grande salle qui n'était pas moins éclairée que celle où je me tenais

et qui était toute parfumée à l'essence de roses.

Un homme au visage jeune (il avait cependant alors environ

soixante-cinq ans) s'y tenait vêtu comme un grand seigneur français du

règne de Louis XVI. Ses cheveux nattés à la Panurge étaient surchargés

de poudre et de pommade. Comme je pus m'en rendre compte par la suite,

des scènes de _Richard Cœur de Lion_ étaient brodées sur son gilet et

des boutons de deux pouces de diamètre contenaient sous verre douze

miniatures, portraits des douze Césars.

Autour de la salle, de grands pavillons de cuivre sortaient de la

muraille.

Le curieux personnage, dont l'aspect anachronique contrastait si fort

avec la modernité métallique de cette salle, était assis devant un

clavier sur une touche duquel il appuya d'un air las et elle resta

enfoncée, tandis qu'il sortait d'un des pavillons une rumeur étrange et

continue dont je ne distinguai d'abord pas le sens.

L'inconnu écouta un moment avec attention ces rumeurs. Tout à coup il

se leva et, faisant un geste à la fois efféminé et théâtral, la main

droite étendue, la gauche sur son cœur, tandis que des sites oraux

s'avançait le cortège, il s'écria:

«Royaume ermite! ô pays du Matin Calme! l'aube pointe à peine sur

ton territoire et déjà de tes couvents montent les prières dont cet

appareil précis m'apporte le murmure. J'entends le bruissement des

vestes en papier huilé des gens du peuple, l'orage des aumônes pleuvant

parmi les bousculades des pauvres gens. Je t'entends aussi, cloche de

bronze de Séoul. Dans ta voix on distingue la plainte d'un enfant.

J'entends aussi un cortège, il suit son beau seigneur, l'Yang Ban

magnifique sur sa selle. Si un jour je porte encore la pourpre pâle qui

ne convient qu'à moi, le Roi-Lune, j'irai visiter ton décor et jouir de

ton climat que l'on dit délicieux.»

Et tandis que s'élevaient les paroles de celui que je reconnus aussitôt

pour être le roi Louis II de Bavière, je vis que l'opinion populaire

des Bavarois, qui pensent que leur roi malheureux et fou n'est point

mort dans les eaux sombres du Starnbergersee, était juste. Mais les

rumeurs lointaines qui provenaient du triste royaume des ermitages

me sollicitaient trop pour que je ne me laissasse point aller au

charme qui m'arrivait de la terre des vêtements blancs et, écoutant

attentivement les murmures de l'aube, il me sembla entendre le bruit

des lavandières battant perpétuellement les linges et les costumes

virginaux et les chocs incessants des bâtons remplaçant le fer à

repasser, comme si c'était l'aube blanche elle-même qu'on lavait et

qu'on repassait.

Puis l'auguste noyé postiche du lac de Starnberg appuya sur une autre

touche et aux paroles murmurées par le roi je compris que les bruits

qui provenaient jusqu'à nous évoquaient l'atmosphère heureuse du Japon

au moment de l'aurore.

Les microphones perfectionnés que le roi avait à sa disposition,

étaient réglés de façon à apporter dans ce souterrain les bruits

les plus lointains de la vie terrestre. Chaque touche actionnait un

microphone réglé pour telle ou telle distance. Maintenant c'étaieut

les rumeurs d'un paysage japonais. Le vent souillait dans les arbres,

un village devait être là, car j'entendais les rires des servantes, le

rabot d'un menuisier et le jet glacial des cascades.

Puis, une autre touche abaissée, nous fûmes transportés en pleine

matinée, le roi salua le labeur socialiste de la Nouvelle-Zélande,

j'entendis le sifflement des geysers au jaillissement d'eaux chaudes.

Ensuite, ce beau matin se continua dans la molle Taïti. Nous voilà

au marché de Papeete, les lascives vahinés de la Nouvelle-Cythère y

erraient, on entendait leur beau langage guttural et presque semblable

au grec antique; on entendait aussi la voix des Chinois qui vendent le

thé, le café, le beurre et les gâteaux; le son des accordéons et des

guimbardes...

Nous voici en Amérique, la prairie est immense, une ville sans doute a

surgi, autour de cette station d'où repart le pullman dont, de concert

avec le roi, j'entends le sifflement.

Bruits terribles de la rue, tramways, usines, il paraît que nous sommes

à Chicago, à l'heure de midi.

Nous voici à New-York, où chantent les vaisseaux sur l'Hudson.

Des prières violentes s'élèvent devant un christ à Mexico.

Il est quatre heures. À Rio-de-Janeiro passe une cavalcade

carnavalesque. Les balles de caoutchouc, lancées par des mains sûres,

s'aplatissent avec bruit sur les visages et répandent les eaux de

senteur comme les alcancies moresques d'autrefois, plie, ploc, rires,

ah! ah!

C'est six heures sur Saint-Pierre-de-la-Martinique, les masques se

rendent en chantant dans les bals décorés de grosses fleurs rouges de

balisier. On entend chanter:

Ça qui pas connaîte

Bélo chabin ché,

Ça qui pas connaîte

Robelo chabin.

Sept heures, Paris, je reconnus la voix aigre de M. Ern.st L. J..n.ss.,

car le microphone, comme par hasard, aboutissait dans un café des

grands boulevards.

L'angélus sonne au Munster de Bonn, un bateau chargé d'un double chœur

chantant passe sur le Rhin, se rendant à Coblence.

Puis ce fut l'Italie, près de Naples. Les voiturins jouaient à la

mourre par la nuit étoilée.

Alors vint la Tripolitaine où, autour d'un feu de bivouac, M.r.n.tt.

s'exerçait à parler petit nègre, tandis que les troupes de la

maison de Savoie l'entouraient martialement, prêtes à le défendre

en cas d'agression improbable et tiraient quelques feux de salve

onomatopéiques, cependant que de poste en poste à travers le camp se

répondaient les sonneries des clairons.

«C'est la voix d'Ispahan qui arrive jusqu'à moi, issue d'une nuit noire

comme le sang des pavots.»

Et tandis qu'il y songe, c'est l'odeur des jasmins que j'imagine.

Minuit! un pauvre pâtre crie dans un désert glacé: c'est l'Asie

nocturne d'où le mal s'étend sur le monde.

Des éléphants barrissent. Une heure du matin! C'est l'Inde!

Puis le Thibet. On entend sonner les cloches sacerdotales.

Trois heures: le bruit des milliers de barques s'entrechoquant avec

douceur sur les bords du fleuve à Saïgon.

Doum, doum, boum, doum, doum, boum, doum, doum, boum, c'est Pékin,

les gongs et les tambours des rondes, les chiens innombrables qui

glapissent ou aboient mêlant leurs voix au lugubre bruit des rondes. Un

chant de coq éclate, annonçant l'aube qui, livide, abandonne déjà la

blanche Corée.

Les doigts du roi coururent sur les touches, au hasard, faisant

s'élever, simultanément en quelque sorte, toutes les rumeurs de ce

monde dont nous venions, immobiles, de faire le tour auriculaire.

Tandis que je m'émerveillai, le roi leva soudain la tête. Et, tout

d'abord, ma présence ne parut pas l'étonner:

«Apportez-moi, me dit-il, la partition originale de l'_Or du Rhin_, je

veux la parcourir après avoir écouté la symphonie du monde et avant

d'aller entendre l'orchestre mouvant de M. Oswald von Hartfeld... Mais,

figure de criminel, où est ton masque? je ne veux devant moi personne

sans masque.»

Et, le visage brusquement empreint de férocité, le roi s'avança

les poings fermés; il était de stature herculéenne, il me secoua

brutalement, me battit à coups de poing, à coups de pied, me cracha à

la figure, criant:

«Qu'on lui coupe les testicules! Frankenstein, Eulenbourg, Jacob Ernst,

Durkheim, qu'on lui coupe les testicules!»

Je n'attendis aucun de ces messieurs, et voyant que le roi s'inquiétait

de ce que j'étais démasqué plutôt que de ma présence insolite, je me

dis que si je savais retrouver la porte par laquelle j'étais entré dans

le souterrain je ne serais recherché par personne, le roi ne pensant

avoir eu affaire qu'à un des familiers de sa maison: serviteurs,

subalternes, pages, seigneurs ou bateliers.

Et tandis que je me sauvais, je l'entendais qui criait:

«La partition de l'_Or du Rhin_, le masque sur la figure de criminel ou

l'on te coupera les testicules!»

V

Je me remis à errer dans ce somptueux souterrain où vivait ce vieux

noyé qui avait été un roi fou. Pendant deux heures au moins je

m'avançai prudemment dans l'obscurité, ouvrant des portes, tâtonnant la

muraille et ne trouvant point d'issue.

D'abord j'entendis des éclats de voix au loin, puis tout se tut.

Enfin je me retrouvai dans la grotte qui servait de vestibule à cette

étonnante demeure.

Dehors éclataient des fanfares qui se turent bientôt. Je n'eus qu'à

ouvrir la porte par laquelle j'avais pénétré dans l'hypogée pour me

retrouver parmi les sapins.

Mais la forêt s'était illuminée; les mille lumières qui y étaient

nées couraient, se haussaient, se baissaient, s'éloignaient,

se rapprochaient, se groupaient, se tassaient, dégringolaient,

s'étreignaient, se rallumaient, se rapetissaient, grandissaient,

changeaient de couleurs, unifiaient leurs teintes, les diversifiaient,

les unissaient en formes géométriques, les séparaient en lueurs,

en flammes, en étincelles, les solidifiaient pour ainsi dire en

d'incandescentes formes géométriques, en lettres de l'alphabet,

en chiffres, en figures animées d'hommes et de bêtes, en de

hautes colonnes ardentes, en lacs roulant des flots enflammés, en

phosphorescences livides, en gerbes de fusées, en girandes, en lumière

sans foyer visible, en rayons, en éclairs.

À certains moments, j'apercevais tout un peuple réuni au loin. En me

rapprochant prudemment et me dissimulant derrière les troncs d'arbres,

j'arrivai à distinguer ces personnages. Ils étaient masqués, sauf le

vieux roi, dont le visage était découvert. Il avait mis un costume

mi-masculin, mi-féminin, c'est-à-dire que sur son costume XVIIIe siècle

il avait enfilé une robe à paniers, mais ouverte par devant et ornée

d'une ceinture de gymnastique comme en ont les pompiers.

À ce moment, la musique reprit. Il y avait des musiciens très éloignés

et d'autres tout proches. Leurs fanfares s'en allaient et revenaient,

éclataient au loin ou tout près. On eût dît que cent orchestres

se fuyaient, se cherchaient, se groupaient, se couraient après,

s'éloignaient ou se rapprochaient, vite ou lentement. Il y avait là des

stridences inconnues, des sonorités d'une force inouïe, des timbres

d'une nouveauté impressionnante. Il venait de la musique de très haut,

comme du ciel. Il en sortait de dessous terre et nous étions noyés,

pour ainsi dire, dans un océan de sons magiques.

Soudain, tous ces personnages se ceignirent d'une ceinture semblable

à celle du roi. Quelques-uns s'étant tournés, je vis que, sur le

ventre, la ceinture était ornée d'un instrument assez semblable à un

réveille-matin.

«Voilà, voilà des couleurs, disait le roi, et cet art est plus grand,

il a plus de ressources que la peinture... Et cette musique mouvante,

est-elle assez vivante? Maintenant, mes amis, allons nous promener.»

***

Le roi Lune s'envola gracieusement. Il alla se percher dans un arbre,

où il continua de parler. Mais je ne compris pas ce qu'il disait et

il me sembla qu'il gazouillait en s'adressant à la lune qui luisait

entre les branches, puis il reprit son vol; toute la compagnie s'envola

avec lui, et ils disparurent dans les airs comme une troupe d'oiseaux

migrateurs.

***

Je parvins à gagner Werp dans la matinée, et durant longtemps je

n'èprouvai le besoin de raconter mon aventure à personne.

_À Serge Jastrebzoff_ _et Edouard Férat_

GIOVANNI MORONI

Il y a maintenant, comme en tous pays, d'ailleurs, tant d'étrangers en

France qu'il n'est pas sans intérêt d'étudier la sensibilité de ceux

d'entre eux qui, étant nés ailleurs, sont cependant venus ici assez

jeunes pour être façonnés par la haute civilisation française. Ils

introduisent dans leur pays d'adoption les impressions de leur enfance,

les plus vives de toutes, et enrichissent le patrimoine spirituel de

leur nouvelle nation comme le chocolat et le café, par exemple, ont

étendu le domaine du goût.

J'ai connu naguère un nommé Giovanni Moroni, personnage sans grande

culture. Il était employé dans un établissement de crédit. Italien

d'origine, il était venu tout jeune en France chez un de ses oncles,

épicier à Montmartre. Giovanni Moroni était un homme d'une trentaine

d'années, râblé, rieur et indécis. Il avait oublié l'italien. Ses

propos ne sortaient généralement point de la banalité courante.

Toutefois je l'entendis un jour parler de ses jeunes années, et ce

récit d'un pérégrin m'a paru assez saisissant et assez savoureux pour

que j'aie tenté de le reproduire.

***

«Ma mère s'appelait Attilia. Mon père, Beppo Moroni, fabriquait des

jouets de bois, livrés pour quelques sous aux grands marchands qui les

revendaient fort cher. Il s'en plaignait souvent. J'avais toutes sortes

de jouets: des chevaux, des polichinelles, des sabres, des quilles, des

pantins, des soldats, des chariots. Tout était en bois, et souvent je

menais un tel bruit, je faisais tant de désordre que ma mère levait les

bras en s'écriant:

«Vierge sainte! quel vaurien! Ah! Giovannino, tu Tas été dès ton

baptême. Pendant que le prêtre versait l'eau sur ton front, tu

mouillais tes langes.»

«Et la bonne Attilia me gratifiait de taloches que j'essayais de parer

en criaillant et sanglotant désespérément.

«Cette époque de mon enfance à Rome m'a laissé des souvenirs très

précis.

«Les plus lointains remontent à l'âge de trois ans.

«Je me revois surveillant la combustion dans une cheminée, sur un feu

de bois, d'une pomme de pin pignon et faisant ensuite sortir de leurs

alvéoles les amandes à enveloppe dure comme un os et y ressemblant.

«Je me souviens des fêtes de l'Épiphanie. J'étais joyeux d'avoir de

nouveaux jouets que je croyais apportés par la Befana, cette sorte de

fée laide et vieille comme Morgane, mais douce aux enfants et de cœur

tendre. Ces fêtes des rois mages, pendant lesquelles je mangeais tant

de dragées fourrées d'écorce d'orange, tant de bonbons à l'anis m'ont

laissé un arrière-goût délicieux!

«Le jour, malgré le froid, je restais avec mon père dans la baraque

qu'il tenait sur la Piazza Navona et où il avait le droit, pendant

cette semaine, d'écouler ses jouets. Beppo me laissait courir d'une

baraque à l'autre, et le soir, Attilia, apportant le repas de son mari

et venant me prendre pour me coucher, devait me chercher longtemps en

se lamentant de ce que des bohémiens m'avaient peut-être enlevé.

«Je me souviens aussi du supplice des cafards, qui revenait chaque

mois. Ma mère les réunissait, je ne sais comment, dans un vieux

tonneau, et j'étais alors admis à assister à leur trépas. Elle versait

de l'eau bouillante sur les malheureuses bêtes. dont les agitations,

les courses, les bonds désordonnés avant la mort m'enchantaient.

***

Le poète assassiné · 第 6 / 11 段