les éditeurs avaient été pillés et les recueils de vers brûlés. Dans
chaque ville, des massacres avaient eu lieu. L'admiration universelle
allait pour le moment à cet Horace Tograth qui d'Adélaïde (Australie)
avait déchaîné la tempête et semblait avoir à jamais détruit la
poésie. La science de cet homme, racontait-on, tenait du miracle. Il
dissipait les nuages ou amenait un orage au lieu qu'il voulait. Les
femmes, dès qu'elles le voyaient, étaient prêtes à faire sa volonté.
Au demeurant, il ne dédaignait pas les virginités ou féminines ou
masculines. Dès que Tograth avait su quel enthousiasme il avait éveillé
dans tout l'univers, il avait annoncé qu'il irait dans les principales
villes du globe après que l'Australie aurait été débarrassée de ses
poètes érotiques ou élégiaques. En effet, on apprit à quelque temps
de là le délire des populations de Tokio, de Pékin, de Yakoutsk, de
Calcutta, du Caire, de Buenos-Ayres, de San Francisco, de Chicago,
à l'occasion de la visite de l'infâme Allemand Tograth. Il laissa
partout une impression surnaturelle à cause de ses miracles qu'il
disait scientifiques, de ses guérisons extraordinaires qui portèrent au
sublime sa réputation de savant et même de thaumaturge.
Le 30 mai, Tograth débarqua à Marseille. La population était massée
sur les quais, Tograth arriva du paquebot dans une chaloupe. Dès qu'on
qu'on l'aperçut, les cris, les vivats, les braillements poussés par
des gosiers innombrables se mêlèrent au bruit du vent, des vagues et
des sirènes sur les vaisseaux. Tograth était debout dans la chaloupe,
grand et maigre. À mesure que la chaloupe approchait, on distinguait
mieux les traits du héros. Son visage était glabre et bleuissait à
l'endroit des poils, sa bouche presque sans lèvres blessait d'une
large estafilade le visage sans menton, ce qui faisait qu'on eût dit
d'un requin. Au-dessus, le nez se retroussait et laissait béantes les
narines. Le front montait perpendiculaire, très haut et très large. Le
costume de Tograth était blanc, très collant, ses souliers également
blancs avaient des talons hauts. Il ne portait pas de chapeau.
Lorsqu'il posa le pied sur le sol de Marseille, l'enthousiasme fut tel
qu'après que les quais se furent vidés, trois cents personnes furent
trouvées mortes étouffées, foulées aux pieds, écrasées. Quelques hommes
saisirent le héros et le portèrent ainsi, tandis que l'on chantait,
criait et que des femmes lui jetaient des fleurs jusqu'à l'hôtel où des
appartements lui avaient été préparés, et à la porte s'étaient placés
les directeurs, les interprètes, les pisteurs.
***
Le même matin, Croniamantal, venant de Brünn, était arrivé à Marseille
pour y chercher Tristouse qui s'y trouvait depuis la veille au soir
avec Paponat. Tous trois s'étaient mêlés à la foule qui acclamait
Tograth devant l'hôtel où il devait descendre.
--Heureuse fureur, dit Tristouse. Vous n'êtes pas poète, Paponat, vous
avez appris des choses qui valent infiniment mieux que la poésie.
N'est-ce pas, Paponat, que vous n'êtes nullement poète?
--En effet, ma chère, répondit Paponat, j'ai versifié pour m'amuser,
mais je ne suis pas poète, je suis un homme d'affaires excellent et nul
ne s'y entend mieux que moi pour gérer une fortune.
--Ce soir, vous mettrez à la poste une lettre pour _La Voix_
d'Adélaïde, vous direz tout cela et ainsi vous serez à l'abri.
--Je n'y manquerai pas, dit Paponat. À-t-on jamais vu ça, poète! c'est
bon pour Croniamantal.
--J'espère bien, dit Tristouse, qu'on va le massacrer à Brünn, où il
pensait nous trouver.
--Mais justement le voilà, dit doucement Paponat. Il est dans la foule.
Il se cache, il ne nous a pas vus.
--Je voudrais qu'on le massacrât sans tarder, dit Tristouse avec un
soupir. J'ai idée que cela ne tardera pas.
--Regardez, dit Paponat, voici venir le héros.
***
Le cortège qui amenait Tograth étant arrivé devant l'hôtel, on déposa
l'agronome sur le sol. Tograth se tourna vers la foule et lui parla:
«Marseillais, je pourrais, pour vous remercier, employer des paroles
plus grosses que votre célèbre sardine. Je pourrais faire un long
discours. Mais ces paroles ne seraient jamais proportionnées à la
magnificence de la réception que vous m'aviez réservée. Je sais qu'il y
a parmi vous des maux que je puis soulager grâce à la science, non pas
seulement la mienne, mais celle que les savants ont accumulée depuis
des millénaires. Qu'on amène les malades, je veux les guérir.»
Un homme dont le crâne était chauve comme celui d'un habitant de Mycone
cria:
«Tograth! divinité humaine, savantissime tout-puissant, donne-moi une
chevelure luxuriante.»
Tograth sourit et dit qu'on laissât cet homme s'approcher, ensuite il
toucha le crâne dénudé en disant:
«Ton caillou stérile se recouvrira d'une abondante végétation, mais
souviens-toi de ce bienfait en haïssant à jamais le laurier.»
En même temps que le chauve, une fille s'était approchée. Elle implora
Tograth:
«Bel homme, bel homme, regarde ma bouche, mon amant, à coups de poing,
m'a cassé quelques dents, rends-les-moi.»
Le savant sourit et lui mit un doigt dans la bouche en disant:
«Tu peux mordre maintenant, tu as des dents superbes, Mais, en
reconnaissance, montre ce que tu as dans ton sac.»
La fille rit en ouvrant la bouche où brillèrent de nouvelles dents,
puis elle ouvrit son sac en s'excusant:
«C'est une drôle d'idée, devant tout le monde. Voilà mes clefs, voici
la photographie sur émail de mon amant; il est mieux que ça.»
Mais les yeux de Togralh avaient brillé; il avait avisé, pliées,
quelques chansons parisiennes rimées sur des airs viennois, Il prit ces
papiers et après les avoir regardés:
--Ce ne sont que des chansons, dit-il, n'as-tu pas de poésies?
--J'en ai une bien jolie, dit la fille, c'est le pisteur de l'hôtel
Victoria qui me l'a faite avant de partir pour la Suisse. Mais je ne
l'ai pas montrée à Sossi.
Et elle tendit à Tograth un petit papier rose sur lequel se trouvait ce
lamentable acrostiche:
Mon aimée adorée avant que je m'en aille,
Avant que notre amour, Maria, ne déraille,
MARIA Râle et meure, m'amie, une fois, une fois,
Il faut nous promener tous deux seuls dans les bois,
Alors je m'en irai plein de bonheur je crois.
«Ce n'est pas seulement de la poésie, dit Tograth, elle est, en outre,
idiote.»
Il déchira le papier et le jeta dans le ruisseau, tandis que la fille
claquait des dents et assurait d'un air effrayé:
«Bel homme, bel homme, je ne savais pas que ce fût mal.»
À ce moment, Croniamantal s'avança auprès de Tograth et apostropha la
foule:
«Canailles, assassins!»
Des rires éclatèrent. On cria:
«À l'eau, le couillon!»
Et Tograth, regardant Croniamantal, lui dit:
«Mon ami, que cette affluence ne vous offusque point. Moi, j'aime la
populace, bien que je descende dans des hôtels où elle ne fréquente
point.»
Le poète laissa parler Tograth, puis il reprit, s'adressant à la foule:
«Canaille, ris de moi, tes joies sont comptées, on te les arrachera une
à une. Et sais-tu, populace, quel est ton héros?»
Tograth souriait et la foule était devenue attentive. Le poète
poursuivit:
«Ton héros, populace, c'est l'Ennui apportant le Malheur.»
Un cri d'étonnement sortit de toutes les poitrines. Des femmes firent
le signe de la croix. Tograth voulut parler, mais Croniamantal le
saisit brusquement par le cou, le jeta sur le sol et l'y maintint en
posant un pied sur sa poitrine. En même temps il parla:
«C'est l'Ennui et le Malheur, le monstre ennemi de l'homme, le
Léviathan gluant et immonde, le Béhémoth souillé de stupres, de viols
et par le sang des merveilleux poètes. Il est le vomissement des
Antipodes, ses miracles ne trompent pas plus les clairvoyants que les
miracles de Simon le magicien n'en imposaient aux Apôtres. Marseillais,
Marseillais, pourquoi vous dont les ancêtres s'en sont venus du pays
le plus purement lyrique, vous êtes-vous solidarisés avec les ennemis
des poètes, avec les barbares de toutes les nations? Le plus étrange
miracle de l'Allemand revenu d'Australie, le connaissez-vous? C'est
d'en avoir imposé au monde et d'avoir été un instant plus fort que la
création même, que la poésie éternelle.»
Mais Tograth, qui avait pu se dégager, se dressa, sali de poussière et
ivre de rage, il demanda:
«Qui es-tu?»
Et la foule cria:
«Qui es-tu, qui es-tu?»
Le poète se tourna vers l'orient et parla d'une voix exaltée:
«Je suis Croniamantal, le plus grand des poètes vivants. J'ai souvent
vu Dieu face à face. J'ai supporté l'éclat divin que mes yeux humains
tempéraient. J'ai vécu l'éternité. Mais les temps étant venus, je suis
venu me dresser devant toi.»
Tograth accueillit d'un éclat de rire terrible ces dernières paroles.
Les premiers rangs de la foule ayant vu rire Tograth rirent aussi,
et le rire en éclats, en roulades, en trilles se communiqua bientôt
à la populace tout entière, à Paponat et à Tristouse Ballerinette.
Toutes les bouches ouvertes faisaient face à Croniamantal qui perdait
contenance. On cria parmi les rires:
«À l'eau, le poète!... Au feu, Croniamantal!... Aux chiens, l'amant du
laurier!»
Un homme qui était au premier rang et avait un gros gourdin en appliqua
un coup à Croniamantal, dont la grimace douloureuse fit redoubler les
rires de la foule. Une pierre habilement lancée vint frapper le nez du
poète, dont le sang jaillit. Une marchande de poisson fendit la foule,
puis, se plaçant devant Croniamantal, lui dit:
«Hou! le corbeau. Je te reconnais, Peuchaire! tu es un policier qui
s'est fait poète; tiens, vache, tiens, conteur de bourdes.»
Et elle lui asséna une gifle formidable en lui crachant au visage.
L'homme que Tograth avait guéri de la calvitie s'approcha en disant:
«Regarde mes cheveux, est-ce un faux miracle, ça?»
Et levant sa canne, il la poussa si adroitement qu'elle creva l'œil
droit. Croniamantal tomba à la renverse, des femmes se précipitèrent
sur lui et le frappèrent. Tristouse trépignait de joie, tandis que
Paponat essayait de la calmer. Mais du bout de son parapluie, elle
alla crever l'autre œil de Croniamantal, qui la vit en cet instant et
s'écria:
«Je confesse mon amour pour Tristouse Ballerinette, la poésie divine
qui console mon âme.»
Alors de la foule des hommes crièrent:
«Tais-toi, charogne! attention les madames.»
Les femmes s'écartèrent vite, et un homme qui balançait un grand
couteau posé sur sa main ouverte le lança de telle façon qu'il vint
se planter dans la bouche ouverte de Croniamantal. D'autres hommes
firent de même. Les couteaux se fichèrent dans le ventre, la poitrine,
et bientôt il n'y eut plus sur le sol qu'un cadavre hérissé comme une
bogue de châtaigne marine.
XVIII
Apothéose
Croniamantal mort, Paponat avait ramené à l'hôtel Tristouse
Ballerinette qui, aussitôt qu'elle y fut, se livra à une crise de
nerfs dans les règles. On était dans un vieil immeuble et, par hasard,
dans un placard, Paponat découvrit une bouteille d'eau de la reine
de Hongrie qui remontait au XVIIe siècle. Ce remède agit rapidement.
Tristouse reprit ses sens et alla sans plus tarder à l'hôpital réclamer
le corps de Croniamantal, qu'on lui remit sans difficulté.
Elle lui fit des funérailles décentes et plaça sur sa tombe une pierre
sur laquelle on grava, comme épitaphe:
Marchez sur la pointe des pieds
Pour ne pas troubler le bon sommeil
Ensuite elle revint à Paris avec Paponat qui l'abandonna quelques jours
après pour un mannequin des Champs-Élysées.
Tristouse ne le regretta pas longtemps. Elle prit le deuil de
Croniamantal et monta à Montmartre, chez l'oiseau du Bénin, qui
commença par lui faire la cour, et après qu'il en eût eu ce qu'il
voulait, ils se mirent à parler de Croniamantal.
--Il faut que je lui fasse une statue, dit l'oiseau du Bénin. Car je ne
suis pas seulement peintre, mais aussi sculpteur.
--C'est ça, dit Tristouse, il faut lui élever une statue.
--Où ça? demanda l'oiseau du Bénin; le gouvernement ne nous accordera
pas d'emplacement. Les temps sont mauvais pour les poètes.
--On le dit, répliqua Tristouse, mais ce n'est peut-être pas vrai. Que
pensez-vous du bois de Meudon, monsieur l'oiseau du Bénin?
--J'y avais bien pensé, mais je n'osais le dire. Va pour le bois de
Meudon.
--Une statue en quoi? demanda Tristouse. En marbre? En bronze?
--Non, c'est trop vieux, répondit l'oiseau du Bénin, il faut que je lui
sculpte une profonde statue en rien, comme la poésie et comme la gloire.
--Bravo! Bravo! dit Tristouse en battant des mains, une statue en rien,
en vide, c'est magnifique, et quand la sculpterez-vous?
--Demain, si vous voulez; nous allons dîner, nous passerons la
nuit ensemble, et dès le matin nous irons au bois de Meudon, où je
sculpterai cette profonde statue.
***
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ils allèrent dîner avec l'élite
montmartroise, rentrèrent se coucher vers minuit et le lendemain matin,
à neuf heures, après s'être munis d'une pioche, d'une bêche, d'une
pelle et d'ébauchoirs, ils prirent le chemin du joli bois de Meudon, où
ils rencontrèrent, en compagnie de sa mie, le prince des poètes, tout
heureux des bonnes journées qu'il avait passées à la Conciergerie.
Dans la clairière, l'oiseau du Bénin se mit à l'ouvrage. En quelques
heures, il creusa un trou ayant environ un demi-mètre de largeur et
deux mètres de profondeur.
Ensuite, on déjeuna sur l'herbe.
L'après-midi fut consacré par l'oiseau du Bénin à sculpter l'intérieur
du monument à la semblance de Croniamantal.
Le lendemain, le sculpteur revint avec des ouvriers qui habillèrent le
puits d'un mur en ciment armé large de huit centimètres, sauf le fond
qui eut trente-huit centimètres, si bien que le vide avait la forme de
Croniamantal, que le trou était plein de son fantôme.
***
Le surlendemain, l'oiseau du Bénin, Tristouse, le prince des poètes
et sa mie revinrent au monument qui fut comblé avec la terre qu'on
en avait tirée et là, la nuit tombée, on planta un beau laurier des
poètes, tandis que Tristouse Ballerinette dansait en chantant:
Toutes ne t'aiment pas tu mens
Palantila mila miman
Quand il fut l'amant de la reine
Il est le roi puisqu'elle est reine
C'est vrai c'est vrai je l'aime
Croniamantal au fond du puits
Est-ce lui
Cueillons la marjolaine
La nuit
_À René Berthier_
Le Roi-Lune
I
Le 23 février 1912, je parcourais à pied cette partie du Tyrol qui
commence presque aux portes de Munich. Il gelait, le soleil avait
brillé durant tout le jour et j'avais laissé loin derrière moi une
région où des châteaux fabuleux se reflétaient dans des lacs roses au
crépuscule. La nuit était tombée, la pleine lune l'illuminait, bloc
flottant dans le firmament où scintillaient de froides étoiles. Il
pouvait être cinq heures. Je me hâtais, voulant arriver pour le dîner
au grand hôtel de Werp, village bien connu des alpinistes et qui,
d'après la carte que j'avais en poche, ne devait plus être éloigné
que de trois ou quatre kilomètres. Le chemin était devenu mauvais.
J'arrivai à un carrefour où aboutissaient quatre sentiers; je voulus
consulter ma carte, mais je m'aperçus que je l'avais perdue en route.
D'autre part le lieu où je me trouvais ne répondait à aucun point
de l'itinéraire que je m'étais tracé avant le départ et dont je me
souvenais nettement: j'étais égaré. Le temps me pressait et je ne
tenais pas à coucher à la belle étoile. Je pris par le sentier qui
me parut orienté dans la direction de Werp. Au bout d'une demi-heure
de marche je m'arrêtai en un endroit où le sentier finissait devant
une muraille de rochers haute de cinquante mètres environ et derrière
laquelle des montagnes s'élevaient en masses chaotiques, blanches de
neige. Autour de moi de grands sapins agitaient leurs formes sombres et
retombantes, car le vent s'était levé et leurs cimes s'entrechoquant,
ce bruit lugubre ajoutait encore à l'horreur du désert où le hasard
m'avait entraîné. Je compris qu'il serait impossible de trouver Werp
avant le jour et je cherchai quelque grotte, quelque anfractuosité de
rocher où m'abriter du vent jusqu'à l'aube. Comme j'examinais fort
soigneusement cette sorte de falaise qui se dressait devant moi, il
me sembla apercevoir une ouverture vers laquelle je me dirigeai. Je
reconnus une caverne très spacieuse et m'y aventurai. Au dehors, le
vent faisait rage et la plainte des sapins avait quelque chose de
poignant, comme si des milliers de voyageurs égarés avaient crié leur
désespoir. Au bout de quelques minutes, m'étant habitué à la caverne,
je perçus un bruit lointain de musique. Je crus d'abord m'être trompé,
mais bientôt, je ne doutai plus, des ondes sonores et harmonieuses
parvenaient jusqu'à mes oreilles et provenaient des entrailles de la
montagne. Quel étonnement et quelle terreur! je voulus fuir. Puis la
curiosité l'emporta et, tâtonnant le long de la paroi, je m'acheminai
dans le but d'explorer la caverne de sorcellerie. J'avançai ainsi
pendant plus d'un quart d'heure et les harmonies de l'orchestre
souterrain se précisaient; puis la paroi fit un angle brusque. Je
tournai changeant de direction et j'aperçus, à une distance que je ne
pouvais évaluer, un peu de lumière filtrant, paraissait-il, autour d'un
vantail. Je hâtai le pas et arrivai bientôt devant une porte.
La musique avait cessé. J'entendais une rumeur de voix éloignées. Me
disant alors que les mélomanes souterrains ne devaient pas être, après
tout, des gens dangereux et, d'autre part, comme malgré les apparences
je ne pouvais me résoudre à admettre que mon aventure eût une origine
surnaturelle, je frappai deux fois à la porte, mais personne ne vint.
Enfin, ma main ayant rencontré un loquet, je le tou ruai et n'éprouvant
aucune résistance, je pénétrai dans une vaste salle dont les parois
étaient revêtues de marbres de couleur, de coquillages et où régnait
une demi-lumière, tandis que de l'eau ruisselait dans des vasques ou
nageaient des poissons multicolores.
II
Ce n'est qu'après avoir longtemps regardé autour de moi que je vis au
fond de la grotte une porte entr'ouverte par laquelle je me hasardai à
jeter un coup d'œil dans la salle suivante qui était très spacieuse et
très haute de plafond. C'était une sorte de salle à manger meublée au
centre d'une table ronde, assez vaste, pour donner place à plus de cent
convives. Pour l'instant, il s'en trouvait là une cinquantaine environ
qui tous, jeunes gens de quinze à vingt-cinq ans, bavardaient avec
animation.
De la porte où je me tenais, et où on ne me voyait point, je remarquai
que la table n'avait point de pieds. Elle était suspendue au plafond
par quatre crochets portant des poulies sur lesquelles s'enroulaient
des câbles métalliques; de ces poulies les câbles filaient en sens
différents le long du plafond et après avoir passé dans des anneaux
fixés à la corniche descendaient le long des murailles, où l'on pouvait
les baisser, les remonter et les arrêter à volonté. Il en était de même
des sièges de cette singulière salle à manger: ils avaient tous l'air
d'escarpolettes. Des lampes électriques brillaient dans des ampoules de
teintes différentes. Je remarquai qu'il y avait toutes les couleurs du
prisme et ces ampoules suspendues du bout de leur fil étaient disposées
comme à plaisir et au hasard dans toute la salle et à des hauteurs
différentes, il y en avait même qui semblaient sortir de la plinthe
près du plancher. Ces lumières aux teintes versicolores étaient si bien
distribuées qu'on eût dit qu'il régnait dans la salle la lumière même
du soleil.
Je ne vis point de domestiques, mais au bout d'un instant, les convives
ayant assez mangé des mets qui leur avaient été servis, les valets
entrèrent par les portes du fond pour emporter le premier service et
d'autres serviteurs arrivèrent poussant devant eux un petit chariot
où était étendu, sur un lit de bois sec, un bœuf tout vivant qu'on y
avait solidement attaché. Lorsque le chariot, dont le fond pouvait
dégager une chaleur électrique suffisante à cuire un rôti, fut auprès
de la table, tout s'alluma et il y eut bientôt, sous le bœuf que l'on
retournait vivant, un brasier instantané et aromatique. À ce moment
quatre écuyers tranchants s'avancèrent de cet air satisfait et fatigué
de mon ami René Berthier lorsque avant de quitter le domaine de la
science pour celui de la poésie ou inversement, au moyen d'une lime
à ongles il tente l'ouverture de sa boîte d'ananas quotidienne. Les
convives, qui devisaient fort agréablement, s'interrompirent aussitôt
pour choisir le morceau de leur goût, comme font les journalistes
d'affaires après une nouvelle conquête coloniale. Le bœuf vivant était
découpé à l'endroit désigné, et telle était l'habileté du boucher que
le morceau était détaché et rôti sans qu'aucun des organes essentiels
ne fût touché. Bientôt il ne resta que la peau et le squelette que l'on
emporta comme un contribuable dévoré par les collecteurs d'impôts.
Alors, entrèrent vingt oiseleurs, l'appeau en bouche et qui portaient
chacun deux grandes cages pleines de canards plumés vivants que l'on
étouffa devant chaque convive. Les sommeliers, qui se présentèrent
spontanément, versèrent des rasades de vin de Hongrie et vingt
trompettes, qui entrèrent par quatre portes à la fois, se mirent à
sonner dans leurs instruments pavoisés.
***
Ce repas d'aliments vivants m'avait paru si singulier que je fus un peu
inquiet sur le sort qui m'attendait en compagnie de gens aussi avides
de sang, mais ils se levèrent alors, et tandis qu ils allumaient qui
des cigarettes, qui des cigares, les valets débarrassèrent la table et
la hissèrent en un clin d'œil jusqu'au plafond, ainsi que les sièges.
La salle demeura vide de meubles, et les trompettes s'en étant allés
furent remplacés par quatre violonistes aveugles qui jouaient des airs
à la mode, ce qui engagea aussitôt ces jeunes gens à danser. Mais cet
exercice ne dura pas plus d'un quart d'heure, après quoi ils s'en
allèrent dans une autre salle.
***
La porte étant restée ouverte, je m'avançai à pas de loup: je les
vis qui devisaient entre eux, tandis qu'autour d'eux de singuliers
meubles semblaient danser de la façon la plus bizarre et sans musique.
Ces meubles se haussaient petit à petit comme un poète de salon et
se dandinaient en se haussant et grandissaient par saccades; bientôt
ils prirent l'apparence de meubles confortables, fauteuils et divans
de cuir; une table avait l'apparence d'un champignon, elle était
recouverte de cuir comme le reste du mobilier.
Aussitôt que les meubles eurent pris cette apparence honnête et cessé
de haleter, les inconnus s'assirent dans les fauteuils et continuèrent
de fumer; quatre d'entre eux s'installèrent autour de la table et
entamèrent une partie de bridge qui provoqua aussitôt les discussions
les plus désagréables, à ce point que l'un d'eux ayant posé sur la
table son cigare allumé et tandis qu'il discutait, rouge de colère, un
coup de son adversaire, la table éclata soudain comme un dirigeable
allemand, jetant quelque perturbation dans la partie de cartes et
dans l'assistance. Un nègre accourut aussitôt pour enlever la table
pneumatique qui avait éclaté au contact du cigare et qui gisait à
terre comme un éléphant mort; il proposa d'apporter une autre de ces
tables de caoutchouc recouvert de cuir, car il s'agissait d'un nouveau
mobilier gonflable et dégonflable à volonté, et partant peu encombrant,
même en voyage. Mais ces messieurs déclarèrent qu'ils n'avaient plus
envie de jouer, et le nègre n'eut qu'à dégonfler le mobilier, qui
s'affaissa en sifflant comme un serviteur russe sibilant devant son
maître. Tout le monde quitta ensuite ce fumoir démeublé et le nègre
éteignit l'électricité.
III
M'étant trouvé soudain dans l'obscurité, je gagnai la muraille et me
dirigeai dans le sens où les voix s'éloignaient. En tâtonnant, je
gagnai un escalier au bas duquel s'ouvrit une porte qui donnait sur un
couloir étroit creusé dans le rocher et sur les parois duquel je vis,
ou gravés ou écrits au crayon ou au fusain, les plus extraordinaires
des grafïitti obscènes. Je cite ceux dont je me souviens, mais en
voilant la crudité de quelques-uns des termes qui étaient employés.
Un double phalle monstrueux fleuronnait l'M initiale de l'inscription
suivante:
MICHEL-ANGE A CAUSÉ UN VIF PLAISIR
A HANNS VON JAGOW
C'était écrit au crayon.
Plus loin, d'un cœur percé d'une flèche entourée d'un aspic sortait une
banderole avec cette devise:
À CLÉOPÂTRE POUR LA VIE
Un érudit avait formulé en caractères gothiques un souhait qui m'emplit
de stupéfaction et qui se rapportait à Hrotswitha, la dramaturge:
JE VOUDRAIS FAIRE L'AMOUR
AVEC
L'ABBESSE DE GANDERSHEIM
L'histoire de France avait inspiré à un anonyme, admirateur du xviii'
siècle, l'exclamation la plus délirante:
IL ME FAUT
MADAME DE POMPADOUR
Ces inscriptions étaient gravées avec une pointe métallique dans la
paroi.
En voici une, tracée à la craie et accompagnée de trois ctéïs ailés et
d'ampleur différente: