marchait derrière deux filles qui devaient être pédauques, tant leur
démarche ressemblait à celle des oies. Elles cachaient leurs mains sous
des pèlerines courtes; la tête de la première s'ornait d'un chapeau
minuscule et noir sur lequel étaient piqués des bouquets de roses
bleues, tandis que des plumes noires, droites, à tige mince épluchée
sauf à la pointe, tremblaient au-dessus comme de froid. Le chapeau de
la seconde était de feutre lisse, presque brillant, un nœud énorme de
satinette violette l'ombrageait de ridicule. C'étaient probablement
deux bonnes sans place, car elles furent happées au passage, pour ainsi
dire, par un groupe de dames chamarrées et laides qui portaient des
rubans de la Société catholique pour la protection des jeunes filles.
Les dames de la Société protestante ayant le même but se tenaient plus
loin. Croniamantal, placé maintenant derrière un gros homme à la barbe
dure, courte et roussâtre, habillé de vert, descendit l'escalier qui
mène au vestibule de la gare.
Dehors il salua le Dôme solitaire au milieu de la place irrégulière
qu'il emplit de sa masse. La gare tassait sa masse moderne près de la
cathédrale énorme. Des hôtels étalaient des enseignes en langue hybride
et proches du colosse gothique, semblaient cependant se tenir à une
distance respectueuse. Croniamantal renifla longtemps l'odeur de la
ville devant la cathédrale. Il semblait désappointé.
«Elle n'est point ici, se dit-il, mon nez la sentirait, mes nerfs
vibreraient, mes yeux la verraient.»
Il traversa la ville, passa les fortifications à pied comme poussé
par une force inconnue le long de la grand'route, en aval, sur la
rive droite du Rhin. Et de fait, Tristouse et Paponat, arrivés
l'avant-veille à Cologne, avaient acheté une automobile et continuaient
leur voyage; ils avaient pris la rive droite du Rhin dans la direction
de Coblence, et Croniamantal les suivait à la piste.
***
La nuit de Noël arriva. Un vieux rabbin prophétique de Dollendorf,
au moment où il s'engageait sur le pont qui relie Ronn à Beul, fut
repoussé par un violent coup de vent. La rafale de neige faisait rage.
Le bruit de l'ouragan couvrait les chants de Noël, mais les mille
lumières des arbres étincelaient dans chaque maison.
Le vieux juif sacra:
«_Kreuzdonnerwetter..._ je n'arriverai jamais au _Haenchen..._ Hiver,
mon vieil ami, tu ne peux rien sur ma vieille et joyeuse carcasse,
laisse-moi traverser sans encombre ce vieux Rhin qui est ivre comme
trente-six ivrognes. Moi-même je ne me dirige vers la noble taverne
fréquentée par les Borusses qu'afin de m'y soûler en compagnie de ces
bonnets blancs et à leurs dépens comme un bon chrétien, bien que je
sois juif.»
Le bruit de l'ouragan redoubla, des voix étranges se firent entendre.
Le vieux rabbin tressaillit et leva la tête en s'écriant:
«Donnerkeil! Ui jeh! ch, ch, ch. Eh! dites donc, là-haut, vous feriez
bien de retourner à vos affaires au lieu d'embêter les joyeux bougres
que leur sort force à marcher par de pareilles nuits... Eh! les mères,
n'êtes-vous plus sous la domination de Salomon?... Ohé! ohé! Tseilom
Kop! Meicabl! Farwaschen Ponim! Beheime! Vous voulez m'empêcher de
boire d'excellents vins de Moselle avec MM. les étudiants de la
Borussia qui sont trop heureux de trinquer avec moi à cause de ma
science bien connue et de mon lyrisme inimitable, sans compter tous mes
dons de sorcellerie et de prophétie.
«Esprits maudits! sachez que j'aurais bu aussi des vins du Rhin,
sans compter les vins de France. Je n'aurais pas négligé de sabler
le champagne en votre honneur, mes vieilles amies!... À minuit, à
l'heure où l'on fait Christkindchen, j'aurais roulé sous la table et
aurais dormi du moins pendant la soûlerie... Mais vous déchaînez les
vents, vous faites un vacarme infernal pendant cette nuit angélique
qui devrait être paisible. Vous ne l'ignorez pas, nous sommes dans la
période des jours alcyoniens... et, en fait de calme, vous semblez vous
crêper le chignon là-haut, belles dames... Pour amuser Salomon, sans
doute... Herrgottsocra,... qu'entends-je?... Lilith! Naama! Aguereth!
Mahala!... Ah! Salomon, pour ton plaisir, elles vont tuer tous les
poètes sur cette terre.
«Ah! Salomon! Salomon! roi jovial dont les amuseuses sont ces quatre
spectres nocturnes qui se dirigent de l'Orient vers le Nord, tu veux
ma mort, car je suis aussi poète comme tous les prophètes juifs et
prophète comme tous les poètes.
«Adieu la soûlerie de ce soir... Vieux Rhin, il faut que je te tourne
le dos. Je m'en vais me préparer à mourir en dictant mes plus lyriques
et dernières prophéties...»
Un fracas inouï, pareil à un coup de tonnerre éclata. Le vieux prophète
serra les lèvres en hochant la tête et regarda par terre, puis il se
courba et tendit l'oreille, assez près du sol. Lorsqu'il se redressa,
il murmura:
«La Terre même ne veut plus du contact insupportable des poètes.»
Alors, à travers les rues de Beuel, il se mit en route, tournant le dos
au Rhin.
Lorsque le rabbin eut traversé la voie du chemin de fer, il se trouva
devant deux chemins et tandis qu'il hésitait, ne sachant quel était le
bon, leva de nouveau la tête par hasard. Il vit devant lui un jeune
homme tenant une valise à la main et qui venait de Bonn; le vieux
rabbin ne reconnut pas ce personnage et il lui cria:
--Êtes-vous fou de voyager par un temps pareil, monsieur?
--J'ai hâte de rejoindre quelqu'un que j'ai perdu et dont je suis la
trace, répondit l'inconnu.
--Quelle est votre profession? cria le juif.
--Je suis un poète.
Le prophète tapa du pied et tandis que le jeune homme s'éloignait
il l'injuria ignoblement à cause de la pitié qui lui venait, puis
il baissa la tête et sans plus s'occuper du poète alla regarder les
poteaux pour se renseigner au sujet des routes. Il prit tout droit
devant lui en bougonnant.
«Heureusement que le vent est tombé... au moins on peut marcher...
J'avais cru d'abord qu'il arrivait pour me tuer. Mais non, il mourra
peut-être avant moi ce poète qui n'est même pas juif. Enfin, marchons
vite et joyeusement pour nous préparer une mort glorieuse.»
Le vieux rabbin marcha plus vite; avec sa longue houppelande, il
faisait l'effet d'un revenant, et des enfants qui, après l'arbre
de Noël, revenaient de Pützchen, passèrent près de lui en criant
d'épouvante, et longtemps ils jetèrent des pierres dans la direction où
il avait disparu.
***
Croniamantal parcourut ainsi une partie de l'Allemagne et de l'empire
autrichien; la force qui le poussait l'entraîna à travers la Thuringe,
la Saxe, la Bohême, la Moravie, jusqu'à Brünn, où il dut s'arrêter.
***
Le soir même de son arrivée, il parcourut la ville. Dans les rues
bordées de vieux palais, des Suisses énormes, en culotte et bicorne,
se tenaient debout devant les portes. Ils s'appuyaient sur de longues
cannes à pommeau de cristal. Leurs boutons d'or luisaient comme des
yeux de chat.
Croniamantal ne trouvait plus son chemin; il erra pendant quelque
temps et longeait des maisons pauvres où des ombres passaient vivement
derrière les fenêtres éclairées. Des officiers en long manteau bleu
passèrent. Croniamantal se tourna pour les suivre du regard, puis il
sortit de la ville et alla, dans la nuit, contempler la masse sombre
du Spielberg. Tandis qu'il examinait la vieille prison d'État, il y
eut près de Croniamantal un bruit de pas, puis il vit trois moines le
dépasser en gesticulant et parlant haut. Croniamantal courut après eux
et leur demanda son chemin.
«Vous êtes Français, lui dirent-ils; venez avec nous.»
Croniamantal les examina et vit qu'ils portaient sur leurs frocs de
petits manteaux beige fort élégants. Chacun d'eux tenait une badine
et était coiffé d'un chapeau melon. En route, un des moines dit à
Croniamantal:
«Vous vous êtes fort éloigné de votre hôtel, nous vous indiquerons le
chemin si vous voulez. Mais, si cela vous convient, vous pouvez fort
bien venir au couvent: on vous recevra convenablement, puisque vous
êtes étranger, et vous pourrez y passer la nuit.»
Croniamantal accepta joyeusement en disant:
«Je le veux bien, car n'êtes-vous pas mes frères, à moi qui suis poète?»
Ils se mirent à rire. Le plus vieux, qui avait des lorgnons cerclés
d'or et dont le ventre saillait hors du pet-en-l'air à la mode, leva
les bras en s'écriant:
«Poète! Est-ce possible?»
Et les deux autres, plus maigres, s'esclaffèrent en se baissant et en
se tenant le ventre comme s'ils avaient eu la colique.
«Soyons sérieux, dit le moine à lorgnon, nous allons traverser une rue
habitée par des juifs.»
Dans les rues, à chaque pas de porte, de vieilles femmes, debout comme
des sapins dans une forêt, appelaient, faisaient des signes.
--Fuyons cette puterie, dit le gros moine, qui était tchèque de nation,
que ses compagnons appelaient le père Karel.
Croniamantal et les moines finirent par s'arrêter devant un grand
couvent. Au son de la cloche, le portier vint ouvrir. Les deux moines
maigres dirent au revoir à Croniamantal, qui resta seul avec le père
Karel dans un parloir richement meublé.
«Mon enfant, dit le père Karel, vous vous trouvez dans un couvent
unique. Les moines qui l'habitent sont tous des gens comme il faut.
Nous avons d'anciens archiducs et même d'anciens architectes, des
soldats, des savants, des poètes, des inventeurs, quelques moines venus
de France après l'expulsion des congrégations et quelques hôtes laïcs
de bonnes manières. Tous sont des saints. Moi-même, tel que vous me
voyez, avec mes lorgnons et mon gros ventre, je suis un saint. Je vais
vous indiquer votre chambre, vous y resterez jusqu'à neuf heures; alors
vous entendrez la cloche du repas sonner et je viendrai vous chercher.»
Le père Karel guida Croniamantal à travers de longs corridors. Puis ils
montèrent un escalier de marbre blanc et, au deuxième étage, le père
Karel ouvrit une porte en disant:
«Votre chambre.»
Il lui montra le bouton de l'électricité et sortit.
La chambre était ronde, le lit et les meubles étaient ronds; sur la
cheminée, une tête de mort ressemblait à un vieux fromage.
Croniamantal se mit à la fenêtre, sous laquelle s'étendait l'obscurité
touffue d'un grand jardin monacal d'où semblaient monter des rires, des
soupirs, des cris de joie, comme si mille couples s'y étreignaient.
Alors une voix de femme, dans le jardin, chanta une chanson que
Croniamantal avait entendue autrefois:
Croquemitaine
Porte la rose et le lilas
Le roi s'en vient
--Bonjour Germaine
--Croquemitaine
Tu reviendras une autre fois
Et Croniamantal se mit à chanter la suite:
--Bonjour Germaine
Je viens aimer entre tes bras
Puis il attendit que la voix de Tristouse continuât le couplet.
Et des voix d'hommes de-ci de-là chantaient sur des airs graves des
chansons inconnues, tandis qu'une voix cassée de vieillard chevrotait:
Vexilla régis prodeunt...
À ce moment, le père Karel entra dans la chambre, tandis qu'une cloche
sonnait à toute volée.
«Eh bien! mon garçon, on écoutait les rumeurs de notre beau jardin?
Il est plein de souvenirs, ce paradis terrestre. Tychobrahé y fit
l'amour autrefois avec une jolie juive qui lui disait tout le
temps:--Chazer,--ce qui signifie cochon en jargon. Moi, j'y ai vu
l'archiduc un tel s'y amuser avec un joli garçon qui avait le derrière
fait en forme de cœur. Allons dîner, allons dîner.
***
Ils arrivèrent dans un vaste réfectoire encore vide, et le poète put
examiner à son aise les fresques qui couvraient les murailles.
C'était Noé ivre-mort et couché. Son fils Cham découvrait la nudité
de son père, c'est-à-dire un cep de vigne joliment et naïvement peint
dont les branches servaient d'arbre généalogique ou à peu près, car
c'étaient les noms des abbés du couvent que l'on avait peints en
lettres rouges dans les folioles.
Les noces de Cana montraient un Mannekenpis pissant du vin dans les
barriques, tandis que la mariée, enceinte d'au moins huit mois,
présentait son ventre pareil à un baril à quelqu'un qui écrivait
dessus, au charbon: Tokaï.
C'étaient encore les soldats de Gédéon se soulageant de l'affreuse
colique causée par l'eau qu'ils avaient bue.
La longue table qui tenait le milieu de la salle, en longueur, était
mise avec une rare somptuosité. Les verres et les carafes étaient de
cristal taillé de Bohème, du cristal rouge le plus fin, dans lequel
n'entrent que de la fougère, de l'or et des grenats. Des pièces
d'argenterie superbes brillaient sur la blancheur de la nappe semée de
violettes.
Les moines arrivèrent deux par deux, capuchon sur la tête, bras croisés
sur la poitrine. En entrant, ils saluèrent Croniamantal et se placèrent
selon leur habitude. À mesure qu'ils arrivaient, le père Karel
disait à Croniamantal leur nom et leur pays d'origine. La tablée fut
bientôt complète et les convives étaient au nombre de cinquante-six,
Croniamantal compris. L'abbé, un Italien aux yeux bridés, dit le
bénédicité, et le repas commença, mais Croniamantal attendait avec
anxiété l'arrivée de Tristouse.
On servit d'abord un potage au bouillon dans lequel nageaient de
petites cervelles d'oiseaux et des petits pois...
***
«Nos deux hôtes français viennent de partir, dit un moine français qui
avait été le prieur du Crépontois. Je n'ai pu les retenir: le compagnon
de mon neveu chantait tout à l'heure au jardin, de sa jolie voix de
soprano. Il a manqué s'évanouir en entendant quelqu'un chanter, dans ce
couvent, la suite de la chanson. C'est en vain que mon neveu supplia
son gracieux camarade de rester ici; ils sont partis à cette heure et
ont pris le train, car leur automobile n'était pas prête. Nous la leur
enverrons par chemin de fer. Ils ne m'ont pas confié le but de leur
voyage, mais je pense que ces pieux enfants ont affaire à Marseille. Je
crois, au demeurant, les avoir entendus parler de cette ville.»
Croniamantal, pâle comme un linge, se leva alors:
«Excusez-moi, mes pères, leur dit-il, mais j'ai eu tort d'accepter
votre hospitalité. Il faut que je m'en aille, ne m'en demandez pas la
raison. Mais je garderai toujours un bon souvenir de la simplicité, de
la gaîté, de la liberté qui régnent ici. Tout cela m'est cher au plus
haut degré, pourquoi, pourquoi, hélas, n'en puis-je profiter?»
XVI
Persécution
En ce temps-là, on distribuait chaque jour des prix de poésie. Des
milliers de sociétés s'étaient fondées dans ce but et leurs membres
vivaient grassement en faisant, à date fixe, des largesses aux poètes.
Mais le 26 janvier était le jour où les plus grandes sociétés,
compagnies, conseils d'administration, académies, comités, jurys,
etc., etc., du monde entier décernaient celui qu'elles avaient fondé.
On attribuait ce jour-là 8,019 Prix de poésie dont le montant faisait
une somme de 50 millions 3,225 fr. 75. D'autre part, le goût de la
poésie ne s'étant répandu dans aucune classe de la population d'aucun
pays, l'opinion publique était très montée contre les poètes que l'on
appelait paresseux, inutiles, etc. Le 26 janvier de cette année-là se
passa sans incidents, mais le lendemain, le grand journal _La Voix_,
publié à Adélaïde (Australie), en langue française, contenait un
article du savant chimiste-agronome Horace Tograth (un Allemand, né à
Leipzig), dont les découvertes et les inventions avaient paru souvent
tenir du miracle. L'article intitulé _Le Laurier_ contenait une sorte
d'historique de la culture du laurier en Judée, en Grèce, en Italie,
en Afrique et en Provence. L'auteur donnait des conseils à ceux qui
avaient des lauriers dans leurs jardins, il indiquait les usages
multiples du laurier, dans l'alimentation, dans l'art, dans la poésie
et son rôle comme symbole de la gloire poétique. Il en venait à parler
mythologie, faisant des allusions à Apollon et à la fable de Daphné.
À la fin, Horace Tograth changeait brusquement de ton et terminait
ainsi son article: «Et puis, je le dis en vérité, cet arbre inutile est
encore trop commun, et nous avons des symboles moins glorieux auxquels
les peuples attribuent la saveur fameuse du laurier. Les lauriers
tiennent trop de place sur notre terre trop habitée, les lauriers
sont indignes de vivre. Chacun d'eux prend la place de deux hommes au
soleil. Qu'on abatte les lauriers et qu'on craigne leurs feuilles comme
un poison. Naguère encore symbole de poésie et de science littéraire,
elles ne sont aujourd'hui que le symbole de cette morte-gloire qui est
à la gloire ce que la mort est à la vie, ce que la main de gloire est à
la clef.
«La vraie gloire a abandonné la poésie pour la science, la philosophie,
l'acrobatie, la philanthropie, la sociologie, etc... Les poètes ne sont
plus bons aujourd'hui qu'à toucher de l'argent qu'ils ne gagnent point
puisqu'ils ne travaillent guère et que la plupart d'entre eux (sauf les
chansonniers et quelques autres) n'ont aucun talent et par conséquent
aucune excuse. Pour ceux qui ont quelque don, ils sont encore plus
nuisibles, car s'ils ne touchent rien, ni à rien, ils font chacun
plus de bruit qu'un régiment et nous rabattent les oreilles de ce
qu'ils sont maudits. Tous ces gens-là n'ont plus de raison d'être. Les
prix qu'on leur décerne sont volés aux travailleurs, aux inventeurs,
aux savants, aux philosophes, aux acrobates, aux philanthropes, aux
sociologues, etc. Il faut que les poètes disparaissent. Lycurgue les
avait bannis de la République, il faut les bannir de la terre. Sans
quoi les poètes, paresseux fieffés, seront nos princes et, sans rien
faire, vivront de notre travail, nous opprimeront, se moqueront de
nous. En un mot, il faut se débarrasser au plus vite de la tyrannie
poétique.
«Si les républiques et les rois, si les nations n'y prennent garde,
la race des poètes, trop privilégiée, croîtra dans de telles
proportions et si rapidement qu'avant peu de temps personne ne voudra
plus travailler, inventer, apprendre, raisonner, faire des choses
dangereuses, remédier aux malheurs des hommes et améliorer leur sort.
«Sans tarder, donc, il faut aviser et nous guérir de cette plaie
poétique qui ronge l'humanité.»
Un bruit énorme accueillit cet article. Il fut télégraphié ou téléphoné
partout, tous les journaux le reproduisirent. Quelques journaux
littéraires firent suivre la citation de l'article de Tograth de
réflexions moqueuses à l'égard du savant, on avait des doutes sur
l'état de sa mentalité. On riait de cette terreur qu'il manifestait à
l'égard du laurier lyrique. Les journaux d'informations et d'affaires,
au contraire, faisaient grand cas de l'avertissement. On y disait que
l'article de _La Voix_ était génial.
L'article du savant Horace Tograth avait été un prétexte unique,
admirable pour affirmer la haine de la poésie. Et le prétexte était
poétique. L'article du savant d'Adélaïde faisait appel au merveilleux
de l'antiquité dont le souvenir gît dans tout homme bien né et à
l'instinct de conservation que connaissent tous les êtres. C'est
pourquoi presque tous les lecteurs de Tograth furent émerveillés,
effrayés et ne voulurent pas manquer l'occasion de faire du tort aux
poètes qui, à cause du grand nombre de prix dont ils bénéficiaient,
étaient jalousés par toutes les classes de la population. La plupart
des journaux concluaient en demandant que les gouvernements prissent
des mesures pour qu'au moins les prix de poésie fussent supprimés.
Le soir, dans une autre édition de _La Voix_, le chimiste-agronome
Horace Tograth, publiait un nouvel article qui, de même que le premier,
télégraphié ou téléphoné partout, porta l'émotion à son comble dans la
presse, parmi le public et chez les gouvernants. Le savant terminait
ainsi:
«Monde, choisis entre ta vie et la poésie; si l'on ne prend pas de
mesures sérieuses contre elle, c'est fait de la civilisation. Tu
n'hésiteras point. Dès demain commencera l'ère nouvelle. La poésie
n'existera plus, on brisera les lyres trop lourdes pour les vieilles
inspirations. On massacrera les poètes.»
***
Pendant la nuit la vie fut pareille dans toutes les villes du globe.
L'article télégraphié partout avait été reproduit dans des éditions
spéciales des journaux locaux qu'on s'arrachait. Le peuple était
partout de l'avis de Tograth. Les tribuns descendirent dans la rue et
se mêlant à la foule l'excitèrent. La plupart des gouvernements prirent
d'ailleurs cette nuit même des décisions dont le texte affiché au fur
et à mesure provoquait dans les rues un enthousiasme indescriptible. La
France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal décrétèrent les premières
que les poètes établis sur leur territoire seraient emprisonnés au plus
tôt, en attendant qu'on décidât de leur sort. Les poètes étrangers ou
absents qui tenteraient de pénétrer dans ces pays risqueraient d'être
condamnés à mort. On télégraphia que les États-Unis d'Amérique avaient
décidé d'électrocuter tout homme dont la profession de poète serait
notoire. On télégraphia aussi qu'en Allemagne il avait été décrété que
les poètes en vers ou en prose établis sur le territoire de l'empire
resteraient enfermés jusqu'à nouvel ordre dans leurs demeures. À la
vérité, durant cette nuit et la journée qui suivit tous les États
du globe, même ceux qui ne possédaient que de mauvais petits bardes
sans lyrisme, prirent des mesures contre le nom même de poète. Seuls,
deux pays firent exception, c'étaient l'Angleterre et la Russie. Ces
lois improvisées furent mises aussitôt à exécution. Tous les poètes
qui se trouvaient sur les territoires français, italien, espagnol
et portugais furent emprisonnés le lendemain, tandis que quelques
journaux littéraires paraissaient encadrés de noir et se lamentaient
sur la nouvelle terreur. Des dépêches arrivées à midi annoncèrent
qu'Aristénète Sud-Ouest, le grand poète nègre d'Haïti, avait été coupé
en morceaux le matin même et dévoré par une populace de noirs et de
mulâtres ivres de soleil et de carnage. À Cologne, la Rayserglocke
avait tonné toute la nuit, et le matin, le professeur docteur Stimmung,
auteur d'une épopée médiévale en quarante-huit chants, étant sorti pour
prendre le train, car il se rendait à Hanovre, avait été poursuivi par
une troupe de fanatiques qui lui donnait des coups de bâton et criait:
«À mort le poète!»
Il s'était réfugié dans la cathédrale et y demeura enfermé avec
quelques bedeaux par la population déchaînée des Drikkes, des Hannes
et des Marizibill. Ces dernières surtout se montraient acharnées,
invoquaient la Vierge, sainte Ursule et les trois rois Mages en plat
allemand, sans négliger de donner des coups de poing, afin de se frayer
un passage dans la foule. Leurs patenôtres et adjurations pieuses
étaient entrelardées d'insultes admirablement ignobles à l'égard du
professeur-poète, qui devait surtout sa réputation à l'unisexualité
de ses mœurs. Le front contre terre, il se mourait de peur sous le
grand saint Christophe de bois. Il entendit les bruits des maçons qui
muraient toutes les issues de la cathédrale et se prépara à mourir de
faim.
Vers deux heures, on télégraphia qu'un sacristain-poète de Naples avait
vu bouillonner le sang de saint Janvier dans l'ampoule. Le sacristain
était sorti en proclamant le miracle et s'était empressé d'aller au
port jouer à la mourre. Il avait gagné à ce jeu tout ce qu'il avait
voulu et un coup de couteau à la poitrine.
Les télégrammes annonçant les arrestations de poètes se succédèrent
toute la journée. L'électrocution des poètes américains fut connue vers
quatre heures.
À Paris, quelques jeunes poètes de la rive gauche épargnés à cause de
leur manque de notoriété organisèrent une manifestation qui partit de
la Closerie des Lilas vers la Conciergerie, où était enfermé le prince
des poètes.
La troupe arriva pour disperser les manifestants. La cavalerie chargea.
Les poètes sortirent des armes et se défendirent, mais le peuple à
cette vue se mêla à la bagarre. On étrangla les poètes et quiconque se
proclamait leur défenseur.
Ainsi commença la persécution qui s'étendit rapidement dans le monde
entier. En Amérique, après l'électrocution des poètes célèbres, on
lyncha tous les chansonniers nègres et même beaucoup qui de leur vie
n'avaient fait de chansons; ensuite on tomba sur les blancs de la
bohème littéraire. On apprit aussi que Tograth, après avoir dirigé
lui-même la persécution en Australie, s'était embarqué à Melbourne.
XVII
Assassinat