Quelqu'un se tait sous l'aubépine et pourrait nous entendre.
TRISTOUSE
Celui qui est issu de l'œuf comme un Tyndaride. Je me souviens, ma
mère, qui est simple, m'en parle quelquefois par les longues soirées.
Le chercheur d'œufs de serpentes, fils de serpent lui-même. J'ai peur
de ces vieux souvenirs.
CRONIAMANTAL
N'aie aucune crainte, fillette aux bras nus.
Reste avec moi. J'ai des baisers plein les lèvres. Les voici, les
voici. J'en dépose sur ton front, sur tes cheveux. Je mords tes cheveux
au parfum antique. Je mords tes cheveux qui se lovent comme les vers
sur le corps de la mort. Ô mort, ô mort poilue de vers. J'ai des
baisers sur les lèvres. Les voici, les voici, sur tes mains, sur ton
cou, sur tes yeux, sur tes yeux, sur tes yeux. J'ai des baisers plein
les lèvres, les voici, les voici, brûlants comme la fièvre, appuyés
pour t'ensorceler, des baisers, des baisers affolés, sur l'oreille,
sur la tempe, sur la joue. Sens mes étreintes, plie sous l'effort de
mon bras, sois lasse, sois lasse, sois lasse. J'ai des baisers sur les
lèvres, les voici, les voici, affolés, sur ton cou, sur tes cheveux,
sur ton front, sur tes yeux, sur ta bouche. Je voudrais tant t'aimer,
ce jour de printemps où il n'y a plus de fleurs aux feuillards qui se
préparent à fructifier.
TRISTOUSE
Laissez-moi, allez-vous-en, ceux qui s'entr'aiment sont heureux, mais
je ne vous aime pas. Vous m'effrayez. Pourtant ne désespère pas, ô
poète. Écoute, c'est mon meilleur proverbe: Va-t'en!
CRONIAMANTAL
Hélas! hélas! Encore partir, aller jusqu'à l'arrêt océanique à
travers les bruyères, les sapinières, dans les tourbes, les boues,
les poussières, à travers les forêts, les prairies, les vergers, les
jardins bienheureux.
TRISTOUSE
Va-t'en. Va-t'en, loin de l'odeur antique de mes cheveux, ô toi qui
m'appartiens.
Et Croniamantal s'en alla sans détourner la tête; on l'aperçut encore
longtemps entre les branches, puis, lorsqu'il eut disparu, on entendit
longtemps encore sa voix qui allait s'affaiblissant.
CRONIAMANTAL
Voyageur sans bâton, pèlerin sans bourdon et poète sans écritoire, je
suis moins puissant que tout autre homme, je n'ai plus rien et je ne
sais rien...
Et sa voix n'arriva plus jusqu'à Tristouse Ballerinette, qui se mirait
dans la source.
Dans d'autres temps, des moines défrichaient la forêt de Malverne.
MOINES
Le soleil décline lentement, et en te bénissant, Seigneur, nous allons
dormir au monastère, afin que l'aube nous retrouve dans la forêt.
LA FORÊT DE MALVERNE
Chaque jour, chaque jour, des envols éperdus d'oiseaux angoissés
voient leurs nids s'écraser et leurs œufs se briser quand les arbres
s'abattent en secouant leurs branches.
LES OISEAUX
C'est l'instant joyeux du crépuscule où viennent baller sur l'herbe
filles et garçons. Et tous ont des baisers qui veulent tomber comme des
fruits trop mûrs ou comme l'œuf quand il va être pondu. Les voyez-vous,
les voyez-vous danser, muser, hanter, chanter de la brune à l'aube, sa
sœur blanche.
UN MOINE ROUX, _au milieu du Cortège._
J'ai peur de vivre et je voudrais mourir. Déchirements de la terre!
Travail, ô temps perdu...
LES OISEAUX
Gai! Gai! les œufs brisés.
L'omelette toute faite a cuit sur un feu follet.
Ici, ici!
Prends à droite.
Tourne à gauche.
Devant toi.
Derrière ce chêne abattu.
Là et là.
CRONIAMANTAL, _en d'autres temps et près de la forêt de Malverne, peu
avant le passage des Moines._
Les vents s'écartent devant moi, les forêts s'abattent pour devenir une
voie large, avec des charognes de-ci de-là. Les voyageurs rencontrent
trop de charognes depuis quelque temps, des charognes bavardes.
LE MOINE ROUX
Je ne veux plus travailler, je veux rêver et prier.
Il se coucha, la face tournée vers le ciel, dans le chemin bordé de
saules couleur de brume.
La nuit était venue avec le clair de lune. Croniamantal vit les moines
penchés sur le corps non-chalant de leur frère. Il entendit alors un
petit gémissement, un faible cri qui mourut en un dernier soupir. Et
lentement ils passèrent à la queue leu leu devant Croniamantal, caché
derrière un bouquet de saules.
LA FORÊT GLORIDE
J'aimerais égarer cet homme parmi les spectres qui flottent entre les
bouleaux. Mais il fuit vers le temps qui vient et où le voilà revenu.
Un fracas de portes lointaines se changea en un bruit de train en
marche. Une voie large, herbue, barrée de troncs, bordée d'énormes
pierres fittes. La Vie se suicide. Un sentier que des gens parcourent.
Ils ne se sont jamais lassés. Des souterrains où l'air est empuanti.
Des cadavres. Des voix appellent Croniamantal, Il court, il court, il
descend.
***
Dans le joli bois, Tristouse se promenait en méditant.
TRISTOUSE
Mon cœur est triste sans toi, Croniamantal. Je t'aimais sans le savoir.
Tout est vert. Tout est vert au-dessus de ma tête et sous mes pieds.
J'ai perdu celui que j'aimais. Il me faudra chercher de-ci de-là, ici
et là-bas. Et parmi tous et tous il se trouvera bien quelqu'un qui me
plaira.
Revenu des autres temps, Croniamantal s'écria avant d'apercevoir
Tristouse et en revoyant la source:
CRONIAMANTAL
Divinité! quelle es-tu? Où est ta forme éternelle?
TRISTOUSE
Le voilà plus beau qu'auparavant et que tous... Écoute, ô poète, je
t'appartiens désormais.
Sans regarder Tristouse, Croniamantal se pencha vers la source.
CRONIAMANTAL
J'aime les sources, elles sont un beau symbole d'immortalité quand
elles ne tarissent point. Celle-ci n'a jamais tari. Et je cherche une
divinité, mais je veux quelle me paraisse éternelle. Et ma source n'a
jamais tari.
Il se mit à genoux et pria devant la source, tandis que Tristouse,
éplorée, se lamentait.
TRISTOUSE
Ô poète, adores-tu la source? Ô mon Dieu, rendez-moi mon amant! Viens!
je sais de si belles chansons.
CRONIAMANTAL
La source a son murmure.
TRISTOUSE
Eh bien! couche avec ton amante froide, qu'elle te noie! Mais si tu
vis, tu m'appartiens et tu m'obéiras.
Elle s'en alla, et à travers la forêt aux oiseaux gazouilleurs,
la source coulait et murmurait, tandis que s'élevait la voix de
Croniamantal qui pleurait et dont les larmes se mêlaient à l'onde
adorée.
CRONIAMANTAL
Ô source! Toi qui jaillis comme un sang intarissable. Toi qui es
froide comme le marbre, mais vivante, transparente et fluide. Toi,
toujours nouvelle et toujours pareille. Toi qui vivifies tes rives
qui verdoient, je t'adore. Tu es ma divinité non-pareille. Tu me
désaltéreras. Tu me purifieras. Tu me murmureras ton éternelle chanson
et tu m'endormiras le soir.
LA SOURCE
Au fond de mon petit lit plein d'un orient de gemmes, je t'entends avec
agrément, ô poète! que j'ai enchanté. Je me souviens d'un Avallon où
nous aurions pu vivre, toi comme le roi Pêcheur et moi t'attendant sous
les pommiers. Ô îles aux pommiers! Mais je suis heureuse dans mon petit
lit précieux. Ces améthystes sont douces à mon regard. Ce lapis-lazuli
est plus bleu qu'un beau ciel. Cette malachite me figure une prairie.
Sardoine, onyx, agate, cristal de roche, vous scintillerez ce soir. Car
je veux donner une fête en l'honneur de mon amant. J'y viendrai seule,
comme il convient à une vierge. De mon amant le poète la puissance
s'est déjà manifestée et ses présents sont doux à mon cœur. Il m'a
donné ses yeux tout en larmes, deux sources adorables et tributaires de
mon ruisseau.
CRONIAMANTAL
Ô source fécondante, tes eaux semblent ta chevelure. Les fleurs
naissent autour de toi et nous nous aimerons toujours.
On n'entendait que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles,
et parfois les clapotements d'un oiseau jouant dans l'eau.
Un fopoîte parut dans le petit bois: c'était Paponat l'Algérien. Il
s'approcha de la source en dansant.
CRONIAMANTAL
Je te connais. Tu es Paponat, qui étudias en Orient.
PAPONAT
Lui-même. Ô poète d'Occident, je viens te visiter. J'ai appris ta
conversion, mais j'entends qu'il y a encore moyen de converser avec
toi. Quelle humidité! Rien d'étonnant si ta voix est rauque, et tu
aurais besoin d'une calcophane pour la clarifier. Je me suis approché
de toi en dansant. N'y aurait-il pas moyen de te tirer de la situation
où tu t'es mis?
CRONIAMANTAL
Pouah! Mais dis-moi qui t'a appris à danser.
PAPONAT
Les anges eux-mêmes furent mes maîtres de danse.
CRONIAMANTAL
Les bons anges ou les mauvais? Mais n'importe, n'insiste pas. J'en ai
assez de toutes les danses, sauf d'une que je voudrais pouvoir danser
encore, celle que les Grecs appelaient kordax.
PAPONAT
Tu es gai, Croniamantal, nous allons donc pouvoir nous amuser. Je suis
heureux d'être venu ici. J'aime la gaîté. Je suis heureux!
Et Paponat, aux yeux brillants, profonds et tournoyants, se frotta les
mains en riant.
CRONIAMANTAL
Tu me ressembles!
PAPONAT
Pas beaucoup. Je suis heureux de vivre, et toi tu te meurs auprès de la
source.
CRONIAMANTAL
Mais le bonheur que tu proclames, l'oublies-tu? et oublies-tu le mien?
Tu me ressembles! L'homme heureux se frotte les mains, tu l'as fait.
Sens-les. Quelle odeur ont-elles?
PAPONAT
Une odeur de mort.
CRONIAMANTAL
Ha! ha! ha! L'homme heureux a la même odeur que le mort. Frotte tes
mains. Quelle différence de l'homme heureux au cadavre! Je suis heureux
aussi, quoique je ne veuille pas frotter mes mains. Sois heureux,
frotte tes mains! Sois heureux! plus encore. La connais-tu maintenant,
l'odeur du bonheur?
PAPONAT
Adieu; si tu ne fais plus cas des vivants, il n'y a plus moyen de
parler avec toi.
Et tandis que Paponat s'éloignait dans la nuit où brillent les
innombrables yeux des bêtes célestes à la chair impalpable,
Croniamantal se leva tout à coup en pensant:
«En voilà assez de la nature et des souvenirs qu'elle évoque. J'en
sais assez maintenant sur la vie, retournons à Paris et tâchons d'y
retrouver cette exquise Tristouse Ballerinette qui m'aime à la folie.»
XIII
Mode
Le fopoîte Paponat, qui revenait, la nuit, du bois de Meudon, où il
avait été chercher aventure, arriva juste à temps pour prendre le
dernier bateau. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer Tristouse
Ballerinette.
--Comment allez-vous, mademoiselle? lui dit-il. J'ai rencontré dans
le bois de Meudon votre amant, M. Croniamantal, qui est en train de
devenir fou.
--Mon amant? dit Tristouse. Il n'est pas mon amant.
--On le dit cependant depuis hier dans nos milieux littéraires et
artistiques.
--On peut dire ce qu'on veut, dit fermement Tristouse. D'ailleurs je
n'aurais point à rougir d'un tel amant. N'est-il pas beau et n'a-t-il
pas un grand talent?
--Vous avez raison. Mais que vous avez donc un joli chapeau, une jolie
robe! Je m'intéresse beaucoup à la mode.
--Vous êtes toujours très élégant, monsieur Paponat. Donnez-moi donc
l'adresse de votre tailleur, je l'indiquerai à Croniamantal.
--Inutile, il ne s'en servirait point, dit en riant Paponat. Mais
dites-moi donc: que portent les femmes cette année? J'arrive d'Italie
et je ne suis pas au courant. Renseignez-moi, je vous prie.
--Cette année, dit Tristouse, la mode est bizarre et familière, elle
est simple et pleine de fantaisie. Toutes les matières des différents
règnes de la nature peuvent maintenant entrer dans la composition
d'un costume de femme. J'ai vu une robe charmante, faite de bouchons
de liège. Elle valait certainement les charmantes toilettes de soirée
en toile à laver qui font fureur aux premières. Un grand couturier
médite de lancer les costumes tailleur en dos de vieux livres, reliés
en veau. C'est charmant. Toutes les femmes de lettres voudront en
porter, et l'on pourra s'approcher d'elles et leur parler à l'oreille
sous prétexte de lire les titres. Les arêtes de poisson se portent
beaucoup sur les chapeaux. On voit souvent de délicieuses jeunes
filles habillées en pèlerines de Saint-Jacques de Compostelle; leur
costume, comme il sied, est constellé de coquilles Saint-Jacques. La
porcelaine, le grès et la faïence ont brusquement apparu dans l'art
vestimentaire. Ces matières se portent en ceintures, sur les épingles
à chapeaux, etc.; et il m'a été donné de voir un réticule adorable
composé entièrement de ces œils de verre tels qu'on en voit chez les
oculistes. Les plumes décorent maintenant non seulement les chapeaux,
mais les souliers, les gants, et l'an prochain on en mettra sur les
ombrelles. On fait des souliers en verre de Venise et des chapeaux en
cristal de Baccarat. Je ne parle pas des robes peintes à l'huile, des
lainages hauts en couleur, des robes bizarrement tachées d'encre. Pour
le printemps, on portera beaucoup de vêtements en baudruche gonflée,
formes agréables, légèreté et distinction. Nos aviatrices ne porteront
pas autre chose. Pour les courses, il y aura le chapeau _ballon
d'enfant_, composé d'une vingtaine de ballons, effet très luxueux et
parfois détonations bien divertissantes. La coque de moule ne se porte
que sur les bottines. Notez que l'on commence à se vêtir d'animaux
vivants. J'ai rencontré une dame sur le chapeau de laquelle vingt
oiseaux: serins, chardonnerets, rouges-gorges, retenus par un fil à la
patte, chantaient à tue-tête en battant des ailes. La coiffure d'une
ambassadrice était, lors de la dernière fête de Neuilly, composée d'une
trentaine de couleuvres. «Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur
ta tête?» disait avec l'accent dace à la dame un petit attaché roumain
qui passe pour avoir du succès auprès des femmes. J'oubliais de vous
dire que, mercredi dernier, j'ai vu sur les boulevards une rombière
vêtue de petits miroirs appliqués et collés sur un tissu. Au soleil,
l'effet était somptueux. On eût dit une mine d'or en promenade. Plus
tard, il se mit à pleuvoir, et la dame ressembla à une mine d'argent.
Les coquilles de noix font de jolies pampilles, surtout si on les
entremêle de noisettes. La robe brodée de grains de café, de clous de
girofles, de gousses d'ail, d'oignons et de grappes de raisins secs
sera encore bien portée en visite. La mode devient pratique et ne
méprise plus rien, elle ennoblit tout. Elle fait pour les matières ce
que les romantiques firent pour les mots.
--Merci, dit Paponat, vous m'avez renseigné d'une façon charmante.
--Vous êtes trop aimable, répondit Tristouse.
XIV
Rencontres
Six mois passèrent. Depuis cinq mois, Tristouse Ballerinette était
devenue la maîtresse de Croniamantal, qu'elle aima passionnément durant
huit jours. En échange de cet amour, le lyrique garçon l'avait rendue
glorieuse et immortelle à jamais en la célébrant dans des poèmes
merveilleux.
«J'étais inconnue, pensait-elle, et voilà qu'il m'a faite illustre
entre toutes les vivantes.
«On me tenait pour laide en général avec ma maigreur, ma bouche trop
grande, mes vilaines dents, mon visage asymétrique, mon nez de travers.
Me voilà belle à cette heure, et tous les hommes me le disent. On
se moquait de ma démarche virile et saccadée, de mes coudes pointus
qui remuaient dans la marche comme des pattes de poule. On me trouve
maintenant si gracieuse que les autres femmes m'imitent.
«Quels miracles n'enfante pas l'amour d'un poète! Mais qu'il pèse lourd
l'amour des poètes! Quelles tristesses l'accompagnent, quels silences
à subir! Tandis que maintenant le miracle est fait, je suis belle et
glorieuse. Croniamantal est laid, en peu de temps il a mangé son avoir,
il est pauvre et sans élégance, il est sans gaîté, le moindre de ses
gestes lui vaut cent ennemis.
«Je ne l'aime plus, je ne l'aime plus.
«Je n'ai plus besoin de lui, mes adorateurs me suffisent. Je vais me
séparer de lui lentement. Mais ces lenteurs vont m'ennuyer. Il faut que
je m'en aille ou qu'il disparaisse, afin qu'il ne me gêne point, qu'il
ne me reproche rien.»
Et, au bout de huit jours, Tristouse devint la maîtresse de Paponat,
tout en continuant à aller voir Croniamantal, avec lequel elle était
de plus en plus froide. Elle l'allait voir de moins en moins et il se
désespérait de plus en plus, mais de plus en plus il s'attachait à
Tristouse, n'ayant de gaîté que lorsqu'elle était là, et, les jours où
elle ne venait pas, passant des heures devant la maison quelle habitait
dans l'espoir de la voir sortir, et si par hasard elle paraissait, se
sauvant comme un voleur de peur qu'elle ne l'accusât de l'épier.
***
C'est en courant ainsi après Tristouse Ballerinette que Croniamantal
continua son éducation littéraire.
Un jour qu'il cheminait à travers Paris, il se trouva soudain au bord
de la Seine. Il passa un pont et marcha quelque temps encore quand tout
à coup, apercevant devant lui M. François Coppée, Croniamantal regretta
que ce passant fût mort. Mais rien ne s'oppose à ce qu'on parle avec un
mort, et la rencontre était agréable.
«Allons, se dit Croniamantal, pour un passant c'est un passant, et
l'auteur même du _Passant._ C'est un rimeur habile et spirituel, ayant
le sentiment de la réalité. Parlons avec lui de la rime.»
Le poète du _Passant_ fumait une cigarette noire. Il était vêtu de
noir, son visage était noir; il se tenait bizarrement sur une pierre de
taille, et Croniamantal vit bien, à son air pensif, qu'il faisait des
vers. Il l'aborda, et après l'avoir salué lui dit à brûle-pourpoint:
«Cher maître, comme vous voilà sombre.»
Il répondit courtoisement:
--C'est que ma statue est de bronze. Elle m'expose constamment à des
méprises. Ainsi, l'autre jour,
Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea Voyant que j'ai plus noir
que lui s'affligea
Voyez comme ces vers sont adroits. Je suis en train de perfectionner la
rime. Avez-vous remarqué comme le distique que je vous ai déclamé rime
bien pour l'œil.
--En effet, dit Croniamantal, car on prononce _Sam Mac Vi_, comme on
dit _Shekspire._
--Voici quelque chose qui fera mieux votre affaire, continua la statue:
Passant auprès de moi le nègre Sam Mac Vea Sur le socle aussitôt ces
trois noms écrivit
Il y a là un raffinement qui doit vous séduire, c'est la rime riche
pour l'oreille.
--Vous m'éclairez sur la rime, dit Croniamantal. Et je suis bien
heureux, cher maître, de vous avoir rencontré en passant.
--C'est mon premier succès, répondit le poète métallique. Toutefois
je viens de composer un petit poème portant le même titre: c'est un
monsieur qui passe, _le Passant_, à travers un couloir de wagon de
chemin de fer; il distingue une charmante personne avec laquelle, au
lieu d'aller simplement jusqu'à Bruxelles, il s'arrête à la frontière
hollandaise.
Ils passèrent au moins huit jours à Rosendael Il goûtait l'idéal
elle aimait le réel En toutes choses d'elle il était différent Par
conséquent ce fut bien l'amour qu'ils connurent
Je vous signale ces deux derniers vers, bien que rimant richement, ils
contiennent une dissonance qui fait contraster délicatement le son
plein des rimes masculines avec la morbidesse des féminines.
--Cher maître, repris-je plus haut, parlez-moi du vers libre.
--Vive la liberté! cria la statue de bronze.
Et après l'avoir saluée, Croniamantal s'en alla plus loin dans l'espoir
de rencontrer Tristouse.
***
Un autre jour, Croniamantal passait sur les boulevards, Tristouse
n'était pas venue à un rendez-vous, et il espérait la rencontrer dans
un thé à la mode où elle allait parfois avec des amis. Il tournait au
coin de la rue Le Péletier, lorsqu'un monsieur, coiffé d'une cape gris
perle, l'aborda eu disant:
«Monsieur, je vais réformer les lettres. J'ai trouvé un sujet sublime:
il s'agit des sensations éprouvées par un jeune bachelier bien élevé
qui a laissé échapper un bruit inqualifiable dans une assemblée de
dames et de jeunes personnes de qualité.»
Croniamantal, se récriant sur la nouveauté du sujet, comprit aussitôt
combien il prêtait à mettre en valeur la sensibilité de l'auteur.
Croniamantal s'en fut... Une dame lui marcha sur les pieds. Elle était
auteur et ne manqua point d'affirmer que cette rencontre ou collision
lui fournirait un sujet de nouvelle délicate.
Croniamantal prit ses jambes à son cou et arriva auprès du pont des
Saints-Pères où trois personnes qui discutaient un sujet de roman le
prièrent de juger leur cas; il s'agissait d'écrire l'histoire d'un
officier.
--Beau sujet, s'écria Croniamantal.
--Attendez, dit le voisin, un homme barbu, je prétends que le sujet est
encore trop neuf et trop rare pour le public actuel.
Et le troisième expliqua qu'il s'agissait d'un officier de restaurant,
l'homme de l'office, celui qui essuie la vaisselle...
Mais Croniamantal ne leur répondit pas et s'en fut visiter une
ancienne cuisinière qui faisait des vers, chez laquelle il espérait
rencontrer Tristouse, à l'heure du thé. Tristouse n'était pas là, mais
Croniamantal s'entretint avec la maîtresse de maison qui lui déclama
quelques poèmes.
C'était une poésie pleine de profondeur où tous les mots avaient un
sens nouveau. C'est ainsi qu'_archipel_ n'était employé par elle que
dans le sens de _papier buvard._
***
À peu de temps de là, le riche Paponat, fier de pouvoir se dire l'amant
de la célèbre Tristouse, et qui était désireux de ne point la perdre
car elle lui faisait honneur, décida d'emmener sa maîtresse en voyage à
travers l'Europe centrale.
--C'est entendu, dit Tristouse, mais nous ne voyagerons pas comme des
amants, car si vous m'êtes agréable, je ne vous aime point encore ou
du moins je m'efforce de ne point vous aimer. Nous voyagerons donc en
camarades et je m'habillerai en garçon, mes cheveux ne sont pas longs
et l'on m'a souvent dit que j'avais l'air d'un beau jeune homme.
--C'est ça, dit Paponat, et comme vous avez besoin de repos et que
de mon côté je suis assez fatigué, nous irons faire une retraite en
Moravie dans un couvent de Brünn où mon oncle, le prieur du Crépontois,
s'est retiré après l'expulsion des congrégations. C'est un des couvents
les plus riches et les plus agréables du monde. Je vous présenterai
comme un de mes amis et, n'ayez crainte, nous passerons pour amants
tout de même.
--J'en serai contente, dit Tristouse, car j'adore passer pour ce que je
ne suis pas. Nous partirons demain.
XV
Voyage
Croniamantal devint comme fou d'avoir perdu Tristouse. Mais il commença
dès cette heure à devenir célèbre, et tandis que sa réputation de poète
grandissait, se déclarait aussi sa vogue de dramaturge.
Les Théâtres jouaient ses pièces et la foule applaudissait son nom,
mais en même temps les ennemis des poètes et de la poésie grandissaient
en nombre et croissaient en haine audacieuse.
Lui, s'attristait de plus en plus, son âme se raréfiait en son corps
sans forces.
Quand il connut le départ de Tristouse il ne protesta pas, mais demanda
à la concierge si elle connaissait le but de ce voyage.
--Je l'ignore, dit cette femme; tout ce que je sais, c'est qu'elle est
allée dans l'Europe centrale.
--C'est bien, dit Croniamantal.
Et revenu chez lui, il réunit les quelques milliers de francs dont il
disposait et prit à la gare du Nord le train pour l'Allemagne.
***
Et le lendemain, veille de la Noël, à l'heure de l'horaire, le train
s'engouffra dans l'énorme gare de Cologne. Croniamantal, une petite
valise à la main, descendit le dernier de son wagon de troisième.
Sur le quai de la voie parallèle à celle qu'occupait son train,
une casquette rouge de chef de gare, des casques à boules d'agents
de police et des hauts de forme de notables, démontraient qu'on
attendait par le train suivant un personnage d'importance. Et de fait,
Croniamantal entendit d'un petit vieillard aux gestes secs dont la
femme grasse et étonnée bayait à la casquette rouge, les casques à
boule et les hauts de forme;
«Krupp... Essen... Pas de commandes... Italie.»