C'était aussi l'avis de Croniamantal. Il y songeait quand, tout à coup,

son cheval qu'il tenait par la bride, connaissant l'heure acoutumée

de sa provende, se prit à hennir pour la réclamer. Aussitôt la jeune

fille se retourna et parut surprise de voir un étranger la contempler

par-dessus la haie. Elle rougit et n'en parut que plus charmante. Sa

peau brune attestait le sang sarrazin qui coulait dans ses veines.

Croniamantal lui demanda à boire et à manger. Avec beaucoup de bonne

grâce, cette belle fille le fit entrer dans la métairie et lui servit

un agreste repas. Du laitage, des œufs, du pain noir eurent bientôt

contenté sa soif et sa faim. Pendant ce temps, il questionnait sa

jeune hôtesse, dans l'espoir de trouver une occasion pour lui dire des

galanteries. Il apprit ainsi qu'elle s'appelait Mariette et que ses

parents s'étaient rendus à la ville voisine pour vendre des légumes;

son frère travaillait sur la route. Cette famille vivait heureuse des

produits du verger et de l'étable.

À ce moment, les parents, de beaux paysans, arrivèrent, et voilà

Croniamantal, déjà amoureux de Mariette, tout désappointé. Il profita

de leur retour pour demander à la mère de fixer son écot; puis il

sortit après avoir adressé à Mariette un long regard qu'elle ne lui

rendit point, mais il eut le plaisir de voir qu'elle rougissait en se

détournant.

Il remonta sur son cheval et reprit la route de sa demeure. Étant pour

la première fois triste d'amour, il trouva une mélancolie extrême

aux paysages parcourus auparavant. Le soleil était descendu sur

l'horizon. Les feuilles grises des oliviers lui paraissaient d'une

tristesse pareille à la sienne. Des ombres s'étendaient comme une

onde. La rivière où il avait vu les baigneuses était abandonnée. Le

bruit des petits flots lui fut insupportable comme une moquerie. Il

lança son cheval au galop. Alors ce fut le crépuscule, des lumières

s'allumaient au loin. Puis, la nuit étant venue, il ralentit son cheval

et s'abandonna à une rêverie déréglée. La route en pente était bordée

de cyprès, et c'est ainsi qu'assombri par la nuit et par l'amour,

Croniamantal suivait le chemin mélancolique.

***

Son maître remarqua sans peine, les jours suivants, qu'il n'apportait

plus aucune attention à des études auxquelles il s'appliquait

auparavant. Il devina que ce dégoût venait de l'amour.

Ce qui se mêlait de mépris à son respect avait pour cause que Mariette

n'était qu'une simple paysanne.

On était arrivé à la fin de septembre et l'ayant amené avec lui le

lendemain sous les oliviers pleins de fruits, M. Janssen blâma la

passion de son disciple qui, tout rouge, écoutait ces reproches. Les

premiers vents d'automne se plaignaient et Croniamantal, très triste et

très honteux, perdit à jamais l'envie de revoir sa jolie Mariette pour

ne garder d'elle que le souvenir.

***

C'est ainsi que Croniamantal atteignit sa majorité.

Une maladie de cœur qu'on lui découvrit le fit réformer par l'autorité

militaire. Bientôt après, son maître mourut subitement, lui laissant

par testament le peu qu'il possédait. Et après avoir vendu la maison

appelée le Château, Croniamantal vint à Paris pour s'y livrer

paisiblement à son goût pour la littérature, car depuis quelque temps

déjà, et en cachette, il composait des poèmes qu'il accumulait dans une

vieille boîte à cigares.

X

Poésie

Dans les premiers jours de l'année 1911, un jeune homme mal habillé

montait la rue Houdon en courant. Son visage extrêmement mobile

paraissait tour à tour plein de joie ou d'inquiétude. Ses yeux

dévoraient tout ce qu'ils regardaient et quand ses paupières se

rapprochaient rapidement comme des mâchoires, elles engloutissaient

l'univers qui se renouvelait sans cesse par l'opération de celui qui

courait en imaginant les moindres détails des mondes énormes dont il

se repaissait. Les clameurs et les tonnerres de Paris éclataient au

loin et autour du jeune homme qui s'arrêta tout essoufflé, tel un

cambrioleur trop longtemps poursuivi et prêt à se rendre. Ces clameurs,

ce bruit, indiquaient bien que des ennemis étaient sur le point de le

traquer, comme un voleur. Sa bouche et son regard exprimèrent la ruse

et marchant maintenant avec lenteur, il se réfugia dans sa mémoire, et

allait de l'avant, tandis que toutes les forces de sa destinée et de sa

conscience écartaient le temps pour qu'apparût la vérité de ce qui est,

de ce qui fut et de ce qui sera.

Le jeune homme entra dans une maison sans étage. Sur la porte ouverte,

une pancarte portait:

_Entrée des Ateliers_

Il suivit un couloir où il faisait si sombre et si froid qu'il eut

l'impression de mourir et de toute sa volonté, serrant les dents et les

poings, il mit l'éternité en miettes. Puis soudain il eut de nouveau

la notion du temps dont les secondes martelées par une horloge qu'il

entendit alors tombaient comme des morceaux de verre et la vie le

reprit tandis que de nouveau le temps passait. Mais au moment où il se

disposait à toquer contre une porte, son cœur battit plus fort, crainte

de ne trouver personne.

Il toquait à la porte et criait:

«C'est moi, Croniamantal.»

Et derrière la porte les pas lourds d'un homme fatigué, ou qui porte un

faix très pesant, vinrent avec lenteur et quand la porte s'ouvrit ce

fut dans la brusque lumière la création de deux êtres et leur mariage

immédiat.

Dans l'atelier, semblable à une étable, un innombrable troupeau gisait

éparpillé, c'étaient les tableaux endormis et le pâtre qui les gardait

souriait à son ami.

Sur une étagère, des livres jaunes empilés simulaient des mottes de

beurre. Et repoussant la porte mal jointe, le vent amenait là des êtres

inconnus qui se plaignaient à tout petits cris, au nom de toutes les

douleurs. Toutes les louves de la détresse hurlaient alors derrière la

porte, prêtes à dévorer le troupeau, le pâtre et son ami, pour préparer

à la même place la fondation de la Ville nouvelle. Mais dans l'atelier

il y avait des joies de toutes les couleurs. Une grande fenêtre tenait

tout le côté du nord et l'on ne voyait que le bleu du ciel pareil à

un chant de femme. Croniamantal ôta son pardessus qui tomba par terre

comme le cadavre d'un noyé et s'asseyant sur un divan, il regarda

longtemps sans rien dire la nouvelle toile posée sur le chevalet. Vêtu

de toile bleue et les pieds nus, le peintre regardait aussi le tableau

où dans la brume glaciale deux femmes se souvenaient.

Il y avait encore dans l'atelier une chose fatale, ce grand morceau

de miroir brisé, retenu au mur par des clous à crochet. C'était une

insondable mer morte, verticale et au fond de laquelle une fausse

vie animait ce qui n'existe pas. Ainsi, en face de l'Art, il y a son

apparence, dont les hommes ne se défient point et qui les abaisse

lorsque l'Art les avait élevés. Croniamantal se courba en restant assis

et appuyant les avant-bras sur les genoux, il détourna les yeux de la

peinture pour les porter sur une pancarte jetée à terre et sur laquelle

était tracé au pinceau l'avertissement suivant:

JE SUIS CHEZ LE BISTROT

_L'oiseau du Bénin_

Il lut et relut cette phrase tandis que l'oiseau du Bénin regardait son

tableau en remuant la tête, en se reculant, en se rapprochant. Ensuite

il se tourna vers Croniamantal et lui dit:

--J'ai vu ta femme hier soir.

--Qui est-ce? demanda Croniamantal.

--Je ne sais pas, je l'ai vue mais je ne la connais pas, c'est une

vraie jeune fille, comme tu les aimes. Elle a le visage sombre et

enfantin de celles qui sont destinées à faire souffrir. Et parmi sa

grâce aux mains qui se redressent pour repousser, elle manque de

cette noblesse que les poètes ne pourraient pas aimer car elle les

empêcherait de pâtir. J'ai vu ta femme, te dis-je. Elle est la laideur

et la beauté; elle est comme tout ce que nous aimons aujourd'hui. Et

elle doit avoir la saveur de la feuille du laurier.

Mais Croniamantal qui ne l'écoutait point, l'interrompit pour dire:

«J'ai fait hier mon dernier poème en vers réguliers:

Luth Zut!

et mon dernier poème en vers irréguliers.

(Prends garde que dans la deuxième strophe le mot fille est pris en

mauvaise part:)

PROSPECTUS POUR UN NOUVEAU MÉDICAMENT

Pourquoi revint-il Hjalmar

Les hanaps d'argent coupelle restèrent vides

Les étoiles du soir

Devinrent les étoiles du matin

Et réciproquement

La sorcière de la forêt de Hrûlœ

Prépara son repas

Elle était hippophage

Mais lui ne l'était pas

Maï Maï ramaho nia nia

Puis les étoiles du matin

Redevinrent les étoiles du soir

Et réciproquement

Il s'écria--Au nom de Marœ

Et de son gypaète préféré

Fille d'Arnammœr

Prépare la boisson des héros

--Parfaitement noble guerrier

Maï Maï ramaho nia nia

Elle prit le soleil

Et le plonga dans la mer

Ainsi les ménagères

Font tremper un jambon dans la saumure

Mais malheur! les saumons voraces

Ont dévoré le soleil noyé

Et se sont fait des perruques

Avec les rayons

Maï Maï ramaho nia nia

Elle prit la lune et l'entoura de bandelettes

Comme on fait aux mortes illustres

Et aux petits enfants

Et puis à la clarté des seules étoiles

Les éternelles

Elle fit une décoction de selage

D'euphorbe de goudron de Norvège

Et de morve des Alfes

Pour donner à boire au héros

Maï Maï ramaho nia nia

Il mourut comme le soleil

Et la sorcière grimpée au haut d'un sapin

Écouta jusqu'au soir

La rumeur des grands vents engouffrés dans la fiole

Et les scaldes menteurs en donnent leur parole

Maï Maï ramaho nia nia

***

Croniamantal se tut un instant puis il ajouta:

--Je n'écrirai plus qu'une poésie libre de toute entrave serait-ce

celle du langage:

Écoute, mon vieux!

MAHÉVIDANOMI RENANOCALIPNODITOC

EXTARTINAP + v. s.

A. Z.

Tel.: 33-122 Pan : Pan

_OeaoiiiioKTin_

iiiiiiiiiiii

--Ton dernier vers, mon pauvre Croniamantal, dit l'oiseau du Bénin, est

un simple plagiat de Fr.nc.s J.mm.s.

--Ce n'est pas vrai, dit Croniamantal. Mais je ne composerai plus de

poésie pure. Voilà où j'en suis par ta faute. Je veux faire du théâtre.

--Tu ferais mieux d'aller voir la jeune fille dont je t'ai parlé.

Elle te connaît et semble folle de toi. Tu la trouveras au bois de

Meudon jeudi prochain à l'endroit que je te dirai. Tu la reconnaîtras

à la corde à jouer qu'elle tiendra à la main, elle se nomme Tristouse

Ballerinette.

--Bien, dit Croniamantal, j'irai voir Ballerinette et coucherai avec

elle, mais avant tout je veux aller chez les Théâtres pour y porter ma

pièce _Iéximal Jélimite_ que j'ai écrite dans ton atelier l'an dernier

en mangeant des citrons.

--Fais ce que tu veux, mon ami, dit l'oiseau du Bénin, mais n'oublie

pas Tristouse Ballerinette, ta femme à venir.

--Bien parlé, dit Croniamanlal, mais je veux rugir une fois encore le

sujet d'_léximal Jélimite._ Écoute:

Un homme achète un journal au bord de la mer. D'une maison située côté

jardin sort un soldat dont les mains sont des ampoules électriques.

D'un arbre descend un géant ayant trois mètres de haut. Il secoue la

marchande de journaux qui est de plâtre et qui en tombant se brise. À

ce moment survient un juge. À coups de rasoir il tue tout le monde,

tandis qu'une jambe qui passe en sautillant assomme le juge d'un coup

de pied sous le nez, et chante une jolie chansonnette.

--Quelle merveille! dît l'oiseau du Bénin, je brosserai les décors, tu

me l'as promis.

--Cela va sans dire, répondit Croniamantal.

XI

Dramaturgie

Le lendemain Croniamantal alla chez les Théâtres, ils étaient réunis

chez M. Pingu, le financier. Croniamantal parvint à se faire introduire

en graissant la patte au padalobre et au pompier de service. Il entra

sans timidité dans la salle où les Théâtres, leurs acolytes, leurs

sicaires et leurs suppôts s'étaient réunis.

CRONIAMANTAL

Messieurs les Théâtres, je suis venu pour vous lire ma pièce _Iéximal

Jélimite._

LES THÉÂTRES

De grâce, attendez un peu, monsieur, que l'on vous ait mis au courant

de nos usages. Vous voici parmi nous, parmi nos acteurs, nos auteurs,

nos critiques et nos spectateurs. Écoutez attentivement et ne parlez

presque pas.

CRONIAMANTAL

Messieurs, je vous remercie de l'accueil cordial que vous me faites et

je profiterai, j'en suis certain, de tout ce que j'entendrai.

L'ACTEUR

Mes rôles ont duré ce que durent les roses Mais ma mère j'aime mes

métempsychoses Ô phoques de Protée et ses métamorphoses

UN VIEUX RÉGISSEUR

Vous en souvenez-vous, madame! Un soir de neige en 1832, un inconnu

égaré frappa à la porte d'une villa située sur la route qui mène de

Chanteboun à Sorrente...

LE CRITIQUE

Aujourd'hui, pour qu'une pièce réussisse, il est important qu'elle ne

soit pas signée par son auteur.

LE MENEUR À SON OURS

Roule-toi dans les petits pois Fais le mort... Donne à téter... Danse

la polka... la masourke maintenant...

CHOEUR DES BUVEURS

Jus de la treille

Liqueur vermeille

Buvons buvons

Si nous pouvons

CHOEUR DES MANGEURS

Tas de goulus

Il n'y a plus

Une miette

Dans l'assiette

BUVEURS

Trognes vermeilles

Buvons buvons

Le jus des treilles

R.D..RD K.PL. NG, L'ACTEUR, L'ACTRICE, LES AUTEURS

_Aux spectateurs_

Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye! Paye!

LE PRÉDICATEUR

Le Théâtre, mes chers frères, est une école de scandale, c'est un

lieu de perdition pour les âmes et pour les corps. Au témoignage

des machinistes tout est truqué dans un théâtre. Des sorcières plus

vieilles que Morgane y arrivent à se faire passer pour des fillettes de

quinze ans.

Que de sang versé dans un mélodrame! Je le dis en vérité, bien qu'il

soit postiche, ce sang retombera par tiers sur la tête des enfants

des auteurs, des acteurs, des directeurs, des spectateurs, jusqu'à la

septième génération. _Ne mater suam_, disaient autrefois les jeunes

filles à leurs mères. Aujourd'hui elles demandent: «Irons-nous au

théâtre ce soir?»

Je vous le dis en vérité, mes frères. Peu de spectacles ne mettent pas

les âmes en danger. Outre le spectacle de la nature, je ne sache que

la baraque du pétomane où l'on puisse aller sans crainte. Ce dernier

spectacle, mes chers frères, est gaulois et sain. Le bruit dilate la

rate, il chasse Satan des lombes où il gîte et c'est ainsi que les

Pères du désert arrivaient à s'exorciser en eux-mêmes.

UNE MÈRE D'ACTRICE

Tu p..., Charlotte?

L'ACTRICE

Non, maman, je rote

M. MAURICE BOISSARD

Les voilà bien aujourd'hui les entrailles d'une mère!

UN AUTEUR QUI A UNE PIÈCE REÇUE À LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Mon ami, vous n'avez pas l'air très dégourdi. Je vais vous enseigner

le sens de quelques mots du vocabulaire théâtral. Écoutez-les

attentivement et retenez-les si vous pouvez.

_Achéron_ (ch dur ou chuintant _ad libitum_).--Fleuve des Enfers et non

de l'enfer.

_Artistes_ (deux genres).--Ne s'emploie qu'en parlant d'un comédien ou

d'une comédienne.

_Frère._--Éviter de joindre à ce substantif le qualificatif «petit».

L'adjectif «jeune» convient mieux.

NOTA BENE.--Cette remarque ne s'applique pas à l'opérette.

_High-life._--Cette expression bien française se traduit en anglais par

_fashionable people._

_Liaisons._--Elles sont toujours dangereuses au théâtre.

_Papa._--Deux négations valent une affirmation.

_Pommes cuites_ (ne s'emploie pas au singulier).--Crudité préjudiciable

à l'estomac.

_Zut._--Ce mot déjà vieilli remplaçait avantageusement, il y a vingt

ans, le mot de Cambronne.

Voulez-vous aussi quelques titres? Ils sont importants quand on veut

réussir. En voici d'infaillibles:

LE CONTOUR; _Le Pourtour_; LA TOUR; _Autour avec Alentour_; LES

VAUTOURS; _Louison, ta chemise n'est pas propre_; HÂTE-MOI LENTEMENT;

_Le Bar tentaculaire_; CINTIÈME À GAUCHE; _La Magicienne_; LA GUELFE;

_J'te vas tuer_; MON PRINCE; _L'Artichaut_; L'ÉCOLE DES NOTAIRES; _La

Torchère._

Au revoir, monsieur, ne me remerciez pas.

UN GRAND CRITIQUE

Messieurs, je viens vous soumettre le compte rendu du triomphe d'hier

soir. Y êtes-vous? Je commence:

_LA POIGNE ET LE POIGNON_

_Pièce en trois actes, par MM. Julien Tandis, Jean de la Fente, Prosper

Mordus et Mmes Nathalie de l'Angoumois, Jane Fontaine et la comtesse

M. des Étangs. Décors de MM. Alfred Mone, Léon Minie, Al. de Lemère.

Costumes de chez Jeannette, chapeaux de chez Wilhelmine, mobilier de

la maison Mac Tead, phonographes de la maison Hernstein, serviettes

hygiéniques de la maison Van Feuler et Cie._

On se souvient du captif qui osa p... devant Sésostris. Je ne

connaissais pas de situation plus poignante avant d'avoir vu la pièce

de MM. etc. et Mmes etc. Je veux parler de la scène qui fît tant

d'effet à la première représentation et dans laquelle le financier

Prominoff rouspète devant le juge d'instruction.

La pièce, qui est bonne, n'a pas, d'ailleurs, donné tout ce qu'on

attendait. L'épouse courtisane qui fait ses choux gras de la verte

vieillesse d'un bouilleur de cru, reste pourtant une figure inoubliable

qui laisse loin derrière elle Cléopâtre et Mme de Pompadour. M. Layol

est un bon comique, il s'est affirmé père de famille dans toute

l'acception de l'expression. Mlle Jeannine Letrou, une jeune étoile de

demain, a de bien jolies jambes. Mais la révélation fut Mme Perdreau

dont nous savions le cœur sensible. Elle a mimé avec le naturel le plus

émouvant la scène de la réconciliation. Une belle soirée en somme et un

dîner de centième en perspective.

LES THÉÂTRES

Jeune homme, nous allons vous dire quelques sujets de pièces. S'ils

étaient signés de noms connus, nous les jouerions, mais ce sont là des

chefs-d'œuvre d'inconnus qui nous ont été confiés et dont, sur votre

bonne mine, nous vous faisons largesse.

PIÈCE À THÈSE.--Le prince de San Meco trouve un pou sur la tête de sa

femme, il lui fait une scène. La princesse n'a couché depuis six mois

qu'avec le vicomte de Dendelope. Les époux font une scène au vicomte

qui, n'ayant couché qu'avec la princesse et Mme Lafoulue, femme d'un

secrétaire d'État, fait tomber le ministère et accable Mme Lafoulue de

son mépris.

Mme Lafoulue fait une scène à son mari. Tout s'explique lorsque arrive

M. Bibier, député. Il se gratte la tête. On le dépouille. Il accuse ses

électeurs d'être des pouilleux. Finalement tout rentre dans l'ordre.

Titre: _Le Parlementarisme._

COMÉDIE DE CARACTÈRE.--Isabelle Lefaucheux promet à son mari de lui

être fidèle. Elle se souvient alors d'avoir promis la même chose à

Jules, garçon de la boutique. Elle souffre de ne pouvoir accorder sa

foi et son amour.

Cependant, Lefaucheux met Jules à la porte. Cet événement détermine le

triomphe de l'amour et nous retrouvons Isabelle caissière dans un grand

magasin où Jules est commis. Titre: _Isabelle Lefaucheux._

PIÈCE HISTORIQUE.--Le fameux romancier Stendhal est l'âme d'un

complot bonapartiste qui se termine par la mort héroïque d'une jeune

cantatrice pendant une représentation de Don Juan à la Scala de Milan.

Comme Stendhal s'est dissimulé sous un pseudonyme, il s'en tire

admirablement. Grands défilés, personnages historiques.

OPÉRA.--L'âne de Buridan hésite à satisfaire sa soif et sa faim.

L'ânesse de Balaam prophétise que l'âne mourra. L'âne d'or vient,

mange et boit. Peau-d'Ane montre sa nudité à ce troupeau asinin. En

passant par là, l'âne de Sancho pensa qu'il prouverait sa robustesse

en enlevant l'infante, mais le traître Mélo avertit le génie de la

Fontaine. Il proclame sa jalousie et bâte l'âne d'or. Métamorphoses. Le

Prince et l'Infante font leur entrée à cheval. Le roi abdique en leur

faveur.

PIÈCE PATRIOTIQUE.--Le gouvernement suédois intente à la France un

procès en contrefaçon des allumettes suédoises. Au dernier acte, on

exhume les restes d'un alchimiste du XIVe siècle qui inventa ces

allumettes à La Ferté-Gaucher.

COMÉDIE-VAUDEVILLE.--

Le bel automédon

Criait à sa voisine:

Si tu me fais voir ton salon.

Je te ferai voir ma cuisine.

Voilà de quoi alimenter toute une vie de dramaturge, monsieur.

M. LACOUFF, ÉRUDIT

Jeune homme, il importe aussi de connaître des anecdotes théâtrales,

elles alimentent agréablement la conversation d'un jeune auteur

dramatique; en voici quelques-unes:

Le grand Frédéric avait l'habitude de faire fouetter les actrices. Il

pensait que la flagellation communique à leur peau une teinte rose qui

n'est pas sans agrément.

À la cour du grand Turc, on représente le _Bourgeois gentilhomme_, mais

accommodé au goût de l'endroit et le mamamouchi y devient un chevalier

de l'ordre de la Jarretière.

Cécile Vestris, un jour qu'elle se rendait à Mayence, vit sa voiture

arrêtée par le fameux brigand rhénan Schinderhannes. Elle fit contre

mauvaise fortune bon cœur et dansa pour Schinderhannes dans une salle

d'auberge.

Ibsen couchait une fois avec une jeune Espagnole qui s'écriait au bon

moment:

«Tiens!... tiens!... Auteur dramatique!»

Un acteur érudit m'a affirmé qu'il ne goûtait qu'une seule statue: _le

scribe accroupi_, sculpté par un Égyptien, bien avant Jésus-Christ et

qui se trouve au Louvre... Mais on commence à parler un peu moins de M.

Scribe. Et cependant il règne encore sur le théâtre.

LES THÉÂTRES

N'oubliez pas la scène à faire, ni le mot de la fin, ni que plus on

a de fours plus on brille, ni qu'un nombre cité doit se terminer par

un 7 ou un 3 pour être vraisemblable, ni de ne pas prêter d'argent

à qui dit: «J'ai cinq actes à l'Odéon», ou «J'ai trois actes à la

Comédie-Française», ni de dire négligemment: «Si vous voulez des

billets de faveur. J'en ai tellement que je suis obligé d'en donner à

ma concierge», cela n'engage à rien.

Un jeune homme ne manqua point à ce moment de venir chanter avec des

gestes équivoques des chansons singulières sur des airs lascifs,

bébêtes et entraînants.

M. PINGU

Quel jus, monsieur, quel jus!

M. LACOUFF

Du jus de chapeau?

M. PINGU

Nenni! je me trompe, quel fluide!

Il se trémousse comme la panse d'un archevêque.

M. LACOUFF

Employez le mot propre, il ne s'agit pas de la panse.

M. PINGU

Quel jeu, monsieur, quel jeu! il attendrirait un crocodile et a de quoi

plaire à un érudit aussi bien qu'à un financier.

CRONIAMANTAL

Au revoir, messieurs, je suis votre serviteur. Et si vous le permettez,

je reviendrai dans quelques jours. J'ai idée que ma pièce n'est pas

encore au point.

XII

Amour

Ce matin de printemps, Croniamantal, suivant les instructions de

l'oiseau du Bénin, arriva dans le bois de Meudon et s'étendit à l'ombre

d'un arbre aux branches très basses.

CRONIAMANTAL

Dieu! je suis las, non de marcher, mais d'être seul. J'ai soif non de

vin, d'hydromel ou de cervoise, mais d'eau, d'eau fraîche dans ce joli

bois où l'herbe et les arbres ont la rosée à chaque aube, mais où mille

source n'arrête le voyageur altéré. La promenade m'a creusé, j'ai faim

non de chair, ni de fruits, mais de pain, de bon pain pétri et gonflé

comme les mamelles, le pain rond comme la lune et doré comme elle.

Il se leva alors. Puis il s'enfonça dans le bois et arriva dans la

clairière, où il devait rencontrer Tristouse Ballerinette. La donzelle

n'était pas encore arrivée et Croniamantal ayant souhaité une source,

sa volonté ou plutôt un talent de sourcier qu'il ne se connaissait

point, fit jaillir une eau limpide qui s'écoula parmi les herbes.

Croniamantal se jeta à genoux et but avidement tandis qu'une voix de

femme chantait au loin:

Dondidondaine

C'est la bergère aimée du roi

Qui est allée à la fontaine

Dondidondaine

Par les près mouillés qui verdoient

À la fontaine

Viendra-t-il ne viendra-t-il pas

Voici venir Croquemitaine

À la fontaine

Et tioupdistouc n'avancez pas

CRONIAMANTAL

Penses-tu déjà à celle qui chante? Tu ris médiocrement de cette

clairière. Crois-tu qu'elle ait été arrondie comme une table ronde pour

l'égalité des hommes et des semaines? Non! Croniamantal. Tu le sais,

les jours ne se ressemblent pas.

Autour de la table ronde, les braves ne sont pas égaux, l'un a le

soleil en face qui l'éblouit et qui le quitte bientôt pour éblouir son

voisin, un autre a son ombre devant soi. Tous sont braves et brave tu

l'es toi-même, ils ne sont pas plus égaux que le jour et la nuit.

LA VOIX

Croquemitaine

Porte la rose et le lilas

Le roi s'en vient--Bonjour Germaine

--Croquemitaine

Tu reviendras une autre fois

CRONIAMANTAL

Les voix de femmes sont toujours ironiques.

Est-ce que le temps est toujours aussi beau? Quelqu'un

est déjà damné à ma place. Il fait beau dans

le bois profond. N'écoute pas la voix de femme.

Demande! Demande!

LA VOIX

--Bonjour Germaine

Je viens aimer entre tes bras

--Ah! Sire notre vache est pleine

--Vraiment Germaine

--Votre servante aussi je crois

CRONIAMANTAL

Celle qui chante pour m'attirer sera ignorante comme moi-même et

dansante avec des lassitudes.

LA VOIX

La vache est pleine

Quand vint l'automne elle vêla

Adieu mon roi Dondidondaine

La vache est pleine

Et mon cœur est vide sans toi

Croniamantal se dressa sur la pointe des pieds pour voir s'il

n'apercevrait pas entre les branches la tant désirée qui venait.

LA VOIX

Dondidondaine

À la fontaine il fait bien froid

Mais quand viendra Croquemitaine

Dondidondaine

Après l'hiver j'aurai moins froid.

Dans la clairière parut une jeune fille, svelte et brune. Son visage

était sombre et s'étoilait d'yeux remueurs comme des oiseaux au plumage

brillant. Les cheveux épars, mais courts, lui laissaient le cou nu, ils

étaient touffus et noirs comme une forêt nocturne et à la corde à jouer

qu'elle tenait, Croniamantal reconnut Tristouse Ballerinette.

CRONIAMANTAL

Le poète assassiné · 第 2 / 11 段