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LE POÈTE ASSASSINÉ
GUILLAUME APOLLINAIRE
PARIS VIe
L'ÉDITION
BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXVI
[Illustration: Le Sous-Lieutenant Guillaume Apollinaire.
Rouveyre, (Mai 1916).
À René Dalize.
Le Poète assassiné
I
Renommée
La gloire de Croniamantal est aujourd'hui universelle. Cent vingt-trois
villes dans sept pays sur quatre continents se disputent l'honneur
d'avoir vu naître ce héros insigne. J'essayerai plus loin d'élucider
cette importante question.
Tous ces peuples ont plus ou moins modifié le nom sonore de
Croniamantal. Les Arabes, les Turcs et autres peuples qui lisent de
droite à gauche n'ont pas manqué de le prononcer Latnamaïnorc, mais
les Turcs l'appellent bizarrement Pata, ce qui signifie oie ou organe
viril, à volonté. Les Russes le surnomment Viperdoc, c'est-à-dire
né d'un pet; on verra plus loin la raison de ce sobriquet. Les
Scandinaves, ou du moins les Dalécarliens, l'appellent volontiers
_quoniam_, en latin, qui signifie _parce que_, mais désigne souvent les
parties nobles dans les récits populaires du moyen âge. On voit que
les Saxons et les Turcs manifestent à l'égard de Croniamantal le même
sentiment en lui appliquant des surnoms identiques, mais dont l'origine
est encore mal expliquée. On suppose que c'est une allusion euphémique
à ce qui se trouvait dans le rapport médical du médecin marseillais
Ratiboul sur la mort de Croniamantal. D'après cette pièce officielle,
tous les organes de Croniamantal étaient sains et le médecin légiste
ajoutait en latin, comme fit l'aide-major Henry pour Napoléon: _partes
viriles exiguitatis insignis, sicut pueri._
Au demeurant, il est des pays où la notion de la virilité
croniamantalesque a complètement disparu. C'est ainsi qu'en Moriane les
nègres le nomment Tsatsa ou Dzadza ou Rsoussour, noms féminins, car ils
ont féminisé Croniamantal comme les Byzantins ont féminisé le vendredi
saint en en faisant sainte Parascève.
II
Procréation
À deux lieues de Spa, sur la route bordée d'arbres tordus et de
buissons, Viersélin Tigoboth, musicien ambulant qui arrivait à pied de
Liège, battait le briquet pour allumer sa pipe. Une voix de femme cria:
«Eh! monsieur!»
Il leva la tête et un rire éperdu éclata:
«Hahaha! Hohoho! Hihihi! tes paupières ont la couleur des lentilles
d'Egypte! Je m'appelle Macarée. Je veux un matou.»
Viersélin Tigoboth aperçut sur le bord de la route une jeune femme
brune, formée de jolis globes. Qu'elle était gracieuse en jupe courte
de cycliste! Et tenant d'une main son vélo, tandis qu'elle cueillait de
l'autre les prunelles âpres, elle fixait ardemment ses grands yeux d'or
sur le musicien wallon.
--Vs'estez one belle bâcelle, dit Viersélin Tigoboth en faisant claquer
sa langue. Mais, nom di Dio, si vous mangez des prunelles vous aurez la
colique, ce soir, paraît.
--Je veux un matou, répéta Macarée, et dégrafant sa chemisette, elle
montra à Viersélin Tigoboth ses seins, pareils aux fesses des anges
et dont l'aréole était de couleur tendre comme les nuages roses du
couchant.
--Oh! oh! dit Viersélin Tigoboth, c'est beau comme les perles de
l'Amblêve, donnez-les-moi. J'irai cueillir pour vous un grand bouquet
de feuilles de fougère et d'iris couleur de lune.
Viersélin Tigoboth s'avança pour saisir cette chair miraculeuse qu'on
lui offrait pour rien, comme à la messe le pain bénit; mais il se
retint.
--V'estez one belle crapeaute di nom di Dio, vs'estez belle comme
l'fôre à Lige. Vs'estez one plus belle jône feie qu'Donnaye,
qu'Tatenne, qu'Victoere, dont j'ons été l'galant et que les mamzelles
du mon Rénier qui sont todis à vinde. Mins, si vous voulez esse
m'binaméïe, nom di Dio, v'arez les morpions.
MACARÉE
Ils sont couleur de lune Et ronds comme la roue de la Fortune.
VIERSÉLIN TIGOBOTH
Si vous n'craignez pas d'attraper des poux, Je veux bien être
aujourd'hui votre époux.
Et Viersélin Tigoboth s'avança des baisers pleins les lèvres:
«J' v'ainme! I fait pahûle! O binaméïe!»
Bientôt il n'y eut plus que des soupirs, des chants d'oiseaux et des
lièvres roux et cornus ainsi que des diablotins passaient, vites comme
les bottes de sept lieues, près de Viersélin Tigoboth et de Macarée,
sous le pouvoir de l'amour, derrière les prunelliers.
Puis, la bécane emporta Macarée.
Et triste jusqu'à la mort, Viersélin Tigoboth maudit l'instrument de la
vitesse qui roulait et s'engloutit derrière la rotondité terraquée, au
moment où le musicien se mettait à pisser en fredonnant une pasquéïe...
III
Gestation
Macarée s'aperçut bientôt qu'elle avait conçu de Viersélin Tigoboth.
«C'est ennuyeux, pensa-t-elle d'abord, mais la médecine a fait beaucoup
de progrès. Je me débarrasserai quand je voudrai. Ah! ce Wallon!
Il aura travaillé en vain. Macarée peut-elle élever le fils d'un
chemineau? Non, non, je condamne à mort cet embryon. Je ne veux même
pas conserver dans l'esprit de vin ce fœtus de mauvaise famille. Et
toi, mon ventre, si tu savais comme je t'aime depuis que je connais ta
bonté. Quoi? tu acceptes de porter les fardeaux que tu trouves sur ta
route? ventre trop innocent, tu es indigne de mon âme égoïste.
«Que dis-je, ô mon ventre? tu es cruel, tu sépares les enfants de
leurs pères. Non! je ne t'aime plus. Tu n'es qu'un sac plein, à cette
heure, ô mon ventre souriant du nombril, ô mon ventre élastique, barbu,
lisse, bombé, douloureux, rond, soyeux, qui anoblis. Car tu anoblis, je
l'oubliais, ô mon ventre plus beau que le soleil. Tu anoblirais aussi
l'enfant du chemineau wallon et tu vaux bien la cuisse de Jupiter. Quel
malheur! un peu plus, j'aurais détruit un enfant de race noble, mon
enfant qui déjà vit dans mon ventre bien-aimé.»
Elle ouvrit brusquement la porte et cria:
«Madame Dehan! Mademoiselle Baba!»
Il y eut un fracas de portes, de serrures, et les propriétaires de
Macarée arrivèrent en courant.
«Je suis enceinte, cria Macarée, je suis enceinte!»
Elle était assise sur son lit, les jambes écartées, sa chair était
douillette. Macarée était étroite de ceinture et large de côté.
--Pauvre petite, dit Mme Dehan, qui était borgne, moustachue, déhanchée
et boiteuse, pauvre petite, vous ne savez pas ce qui vous attend. Après
l'accouchement, les femmes sont comme les dépouilles des hannetons qui
craquent sous les pieds des passants. Après l'accouchement, les femmes
ne sont plus que boîtes à maladies (regardez-moi!), coquilles d'œufs
emplies de sorts, d'incantations et autres féeries. Ah! Ah! vous avez
bien travaillé.
--Sottises! dit Macarée. Le devoir des femmes est d'avoir des enfants
et je sais bien que généralement cela influe très heureusement sur leur
santé autant physique que morale.
--De quel côté êtes-vous malade? demanda Mlle Baba.
--Taisez-vous, paraît! dit Mme Dehan. Allez plutôt chercher mon flacon
d'élixir de Spa et apportez aussi des petits verres.
Mlle Baba apporta l'élixir. On en but.
«Ça va mieux, dit Mme Dehan; après une telle émotion, j'avais besoin de
me remettre.»
Elle se reversa un petit verre d'élixir, le but et en recueillit avec
la langue les dernières gouttelettes.
--Figurez-vous, dit-elle ensuite, figurez-vous, madame Macarée...
Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré au monde, Mlle Baba en
peut témoigner comme moi-même, c'est la première fois qu'il arrive
pareille chose à une de mes locataires. Et il y en a eu, paraît! Louise
Bernier qu'on appelait la Plie, parce qu'elle était plate; Marcelle
la Carabinière (dont l'insolence était épatante!); Josuette, qui est
morte d'une insolation à Christiania, le soleil voulant ainsi se
venger de Josué; Lili de Mercœur, un grand nom, paraît-il (pas le sien
naturellement), et puis assez vilain pour une femme chic, ça s'écrit
Mercœur: «Il faut prononcer Mercure», disait-elle la bouche en cul de
poule. Et vous savez, elle a fini par là, on l'a remplie de mercure
comme un thermomètre. Elle me demandait le matin: «Quel temps fera-t-il
aujourd'hui?» Mais je lui répondais toujours: «Vous devez le savoir
mieux que moi...» Jamais, au grand jamais, elles n'ont été enceintes
chez moi.
--Voyons, c'est pas tout ça, dit Macarée. Je ne l'ai jamais été non
plus. Donnez-moi des conseils, mais qu'ils soient courts.
À ce moment, elle se leva.
«Oh! s'écria Mme Dehan, que vous avez le derrière bien formé!
Quel éclat! quelle blancheur! quel embonpoint! Mademoiselle Baba,
Mme Macarée va mettre une robe de chambre. Servez le café et vous
apporterez aussi la tarte aux myrtilles.»
Macarée mit une chemise et enfila une robe de chambre dont la ceinture
était formée d'une écharpe écossaise.
Mlle Baha revint; elle apportait sur un grand plateau les tasses, la
cafetière, le pot au lait, le pot à miel, les tartines beurrées et la
tarte aux myrtilles.
--Vous voulez un bon conseil, dit Mme Dehan en essuyant du revers de sa
main le café au lait qui coulait sur son menton. Vous ferez baptiser
votre enfant.
--Je n'y manquerai pas, dit Macarée.
--Je pense même, dit Mlle Baba, qu'il serait bon de l'ondoyer le jour
de sa naissance.
--En effet, marmotta Mme Dehan la bouche pleine, on ne sait jamais ce
qui peut arriver. Puis vous le nourrirez vous-même, et si j'étais de
vous, si j'avais de l'argent comme vous, je tâcherais d'aller à Rome
avant d'accoucher et de me faire bénir par le pape. Il ne connaîtra
jamais les caresses, ni les corrections paternelles, votre enfant; il
ne prononcera jamais le doux nom de papa. Au moins que la bénédiction
du pape le suive toute sa vie.
Et Mme Dehan se mit à sangloter comme un pot au feu qui déborde,
Macarée versa des larmes aussi abondantes que celles d'une baleine qui
souffle. Mais que dire de Mlle Baba? Les lèvres bleues de myrtilles,
elle pleura tant et tant que, de la gorge, les sanglots se propagèrent
jusqu'à son pucelage qui manqua s'étrangler.
IV
Noblesse
Après avoir gagné beaucoup d'argent au baccarat, et déjà riche grâce à
l'Amour, Macarée, dont rien ne décelait la grossesse, vint à Paris où,
avant tout, elle courut les couturiers à la mode.
Qu'elle était chic, qu'elle était chic!
***
Un soir qu'elle s'était rendue au Théâtre-Français, ou jouait une pièce
morale. Au premier acte, une jeune femme que la chirurgie avait rendue
stérile soignait la grossesse de son mari hydropique et fort jaloux. Le
médecin s'en allait en disant:
«Un grand miracle et un grand dévouement pourront seuls le sauver.»
Au deuxième acte, la jeune femme disait au jeune médecin:
--Je me dévoue pour mon mari. Je veux devenir hydropique à sa place.
--Aimons-nous, Madame. Si vous n'êtes pas impropre à la maternité,
votre souhait sera rempli. Et quelle douce gloire j'en tirerai!
--Hélas! murmurait la dame, je n'ai plus d'ovaires.
--L'amour, s'écriait alors le docteur, l'amour, madame, est capable de
faire bien des miracles.
Au troisième acte, le mari mince comme un I et la dame enceinte de
huit mois se félicitaient de l'échange qu'ils avaient fait. Le médecin
communiquait à l'Académie de médecine le résultat de ses travaux sur
la fécondation des femmes devenues stériles à la suite d'opérations
chirurgicales.
***
Vers la fin du troisième acte, quelqu'un cria: «Au feu!» dans la salle.
Les spectateurs épouvantés se sauvèrent en hurlant. En fuyant, Macarée
s'accrocha au bras du premier homme qu'elle rencontra. Il était bien
vêtu et beau de figure, et comme Macarée était charmante, il parut
flatté de ce qu'elle l'eût choisi comme défenseur. Ils lièrent ensuite
connaissance au café et de là allèrent souper à Montmartre. Mais il se
trouva que François des Ygrées avait par négligence oublié sa bourse.
Macarée paya volontiers l'addition. Et François des Ygrées poussa la
galanterie jusqu'à ne pas vouloir laisser dormir seule Macarée, que
l'incident de l'incendie avait rendue nerveuse.
***
François, baron des Ygrées (baronnie postiche, au demeurant), se disait
le dernier rejeton d'une noble maison de Provence et professait le
blason au sixième étage d'un immeuble de la rue Charles-V.
«Mais, disait-il, les révolutions et les démagogues ont tant fait que
le blason n'est plus étudié que par des archéologues roturiers, tandis
que les nobles ne sont plus endoctrinés dans cet art.»
Le baron des Ygrées, dont l'écu était d'_azur à trois pairles d'argent
posés en pal_, sut inspirer assez de sympathie à Macarée pour qu'en
reconnaissance de la nuit du Théâtre-Français, elle voulût prendre des
leçons de blason.
Macarée se montra, il est vrai, peu encline à retenir les termes du
blason, et l'on peut affirmer qu'elle ne s'intéressa sérieusement
qu'aux armes des Pignatelli, qui ont fourni des papes à l'Église et
dont l'écu est meublé de marmites.
Néanmoins, ces leçons ne furent une perte de temps ni pour Macarée
ni pour François des Ygrées, car ils finirent par s'épouser. Macarée
apporta en dot son argent, sa beauté et sa grossesse. François des
Ygrées offrit à Macarée un grand nom et sa noble prestance.
Ils n'avaient à se plaindre du marché ni l'un ni l'autre et se
trouvèrent heureux.
«Macarée, ma chère épouse, dit François des Ygrées peu de jours après
son mariage, pourquoi donc avez-vous commandé tant de toilettes? Il me
semble qu'il ne se passe point de jour sans que les couturiers n'en
apportent de nouvelles. Elles font, il est vrai, honneur à votre bon
goût et à leur habileté.»
Macarée hésita un instant, puis répondit:
--C'est en vue de notre voyage de noces, François!
--Notre voyage de noces, j'y avais songé. Mais où comptez-vous aller?
--À Rome, dit Macarée.
--À Rome, comme les cloches de Pâques?
--Je veux voir le pape, dit Macarée.
--Fort bien, mais dans quel but?
--Afin qu'il bénisse l'enfant qui tressaille dans mon ventre, dit
Macarée.
--Tubleu! Morbleu!
--Ce sera votre fils, dit Macarée.
--Vous avez raison, Macarée. Nous irons à Rome, comme les cloches de
Pâques. Vous commanderez une nouvelle robe de velours noir; et que
devant, au bas de la jupe, le couturier ne néglige pas de faire broder
nos armes parlantes: _d'azur à trois pairles d'argent posés en pal._
V
Papauté
«Per caritá, madame la _baronesse_ (on vous dirait volontiers
mademoiselle!) Ah! Ah! Ah! Mais le _monsieur le baron_ votre mari, il
protesterait, ah! ah! ah! c'est que c'est vrai, vous avez un petit
ventre qui commence à devenir arrogant. On travaille bien, je vois, en
France. Ah! si ce beau pays voulait redevenir religieux, aussitôt la
population décimée par l'anticléricalisme, (oui, _baronesse_, c'est
prouvé), la population croîtrait considérablement. Ah! Jésus saint!
comme elle écoute bien, l'arrogantine, quand on parle sérieusement,
oui, _baronesse_, vous avez l'air d'une arrogantine. Ah! ah! ah! alors,
ou veut voir le pape. Ah! ah! la bénédiction d'un simple cardinal comme
moi ne suffit pas. Ah! ah! taisez-vous, je comprends bien. Ah! ah! je
tâcherai d'obtenir l'audience. Oh! ne me remerciez pas, laissez donc ma
main tranquille. Comme elle embrasse bien, l'arrogantine, hein! oui!
Venez encore ici, je veux que vous emportiez un souvenir de moi.
«Là! une chaîne, avec la médaille de la sainte maison de Lorette.
Allons, que je vous la passe autour du cou, je veux dire... Ah!
c'est du français, nous pouvons pas le prononcer. Vous ne savez pas
l'italien. Nous disons toujours _ou_, en français vous dites _u_, c'est
très fatigant... Maintenant que vous avez la médaille, vous allez me
promettre de ne jamais la quitter. Bien, bien, bien! Venez que je vous
baise au front. Là! allons! est-ce qu'elle a peur de moi l'arrogantine?
C'est fait! Dites-moi ce qui vous fait rire?... Rien! Et alors! Un
conseil! Quand vous irez au Vatican, je vous recommande de ne pas
mettre tant da puanteur, je veux dire tant d'odeur sur vous. Au revoir,
arrogantine. Revenez me voir. Mes compliments au _monsieur baron._»
***
C'est ainsi que, grâce au cardinal Ricottino qui avait été nonce à
Paris, Macarée obtint une audience du pape.
Elle se rendit au Vatican, vêtue de sa belle robe armoriée. Le baron
des Ygrées, en redingote, l'accompagnait. Il admira beaucoup la tenue
des gardes-nobles, et les Suisses mercenaires, enclins aux soûleries et
aux mutineries, lui parurent de beaux diables. Il trouva l'occasion de
parler à l'oreille de sa femme d'un de ses aïeux cardinal sous Louis
XIII...
***
Les deux époux rentrèrent à l'hôtel fort émus et comme confits par la
bénédiction papale. Ils se déshabillèrent chastement, et dans le lit,
ils parlèrent longtemps du pontife, tête blanchie de la vieille Église,
neige que les catholiques pensent éternelle, lys en serre.
--Ma femme, dit pour finir François des Ygrées, je vous estime en vous
adorant et j'aimerai de tout mon cœur l'enfant que le pape a béni.
Qu'il vienne donc l'enfant bénit, mais je désire qu'il naisse en France.
--François, dit Macarée, je ne connais pas encore Monté-Carle,
allons-y! Il ne faut pas que je perde la boule. Nous ne sommes pas
millionnaires. Je suis certaine que j'aurai du succès à Monte-Carlo.
--Tubleu! Morbleu! Têtebleu! sacra François, Macarée vous me faites
voir rouge.
--Aïe, cria Macarée, tu m'as donné un coup de pied, maq...
--Je vois avec plaisir Macarée, dit spirituellement François des
Ygrées, qui se ressaisissait vite, que vous n'oubliez pas que je suis
votre mari.
--Allons, mon petit Zozo, on part pour Monaco.
--Oui, mais tu accoucheras en France, car Monaco est un état
indépendant.
--C'est entendu, dit Macarée.
Le lendemain le baron des Ygrées et la baronne, tout bouffis de piqûres
de moustiques, prirent à la gare des billets pour Monaco. Dans le wagon
ils faisaient des projets charmants.
VI
Gambrinus
Le baron et la baronne des Ygrées, en prenant des billets pour Monaco,
pensaient arriver à cette station qui est la cinquième quand on va
d'Italie en France et la seconde de la petite principauté monégasque.
Le nom de Monaco est proprement le nom italien de cette Principauté,
bien qu'on l'emploie aujourd'hui en français, les désignations
françaises, Mourgues et Monéghe, étant tombées en désuétude.
Or, la langue italienne appelle Monaco, non seulement la principauté
de ce nom, mais encore la capitale de la Bavière que les Français
nomment Munich. L'employé avait délivré au baron des billets pour
Monaco-Munich au lieu de ceux pour Monaco-Principauté. Lorsque le baron
et la baronne s'aperçurent de l'erreur, ils étaient à la frontière de
la Suisse et après s'être remis de leur étonnement, ils décidèrent
d'achever le voyage de Munich afin de voir de près tout ce que l'esprit
anti-artistique de l'Allemagne moderne a pu concevoir de laid en fait
d'architecture, de statuaire, de peinture et d'art décoratif...
***
Un froid mois de mars laissa grelotter le couple dans l'Athènes de
carton pierre...
«La bière, avait dit le baron des Ygrées, est excellente pour les
femmes enceintes.»
Il emmena sa femme à la brasserie royale du Pschorr, à
l'Augustinerbraü, au Munchnerkindl et dans d'autres brasseries.
Ils gravirent le Nockerberg où est situé un grand jardin. On y boit,
tant qu'elle dure, la bière de mars la plus fameuse, la _Salvator_, et
elle ne dure pas longtemps, car les Munichois sont des ivrognes.
***
Lorsque le baron entra dans le jardin avec sa femme, ils le trouvèrent
envahi par la foule des buveurs déjà saouls qui chantaient à tue-tête,
dansaient en branle et brisaient les chopes vides.
Des marchands vendaient les volailles rôties, les harengs grillés,
les bretzels, les petits pains, la charcuterie, les sucreries, les
bibelots-souvenirs, les cartes postales. Il y avait aussi Hannès
Irlbeck, le roi des buveurs. Depuis Perkeo, le nain ivrogne du grand
tonneau d'Heidelberg, on n'avait vu pareil boit-sans-soif. Au temps de
la bière de mars, puis en mai, au moment du Bock, Hannès Irlbeck buvait
ses quarante litres de bière. En temps ordinaire, il lui arrivait de
n'en boire que vingt-cinq.
Au moment où le gracieux couple des Ygrées arriva près de lui,
Hannès posa ses fesses kolossales sur un banc qui, supportant déjà
une vingtaine d'hommes et de femmes énormes, craqua incontinent. Les
buveurs tombèrent les jambes en l'air. On aperçut quelques cuisses
nues, car les bas des Munichoises ne montent pas plus haut que le
genou. Les rires éclatèrent partout. Hannès Irlbeck qui s'était écroulé
aussi, mais sans lâcher sa chope, en versa le contenu sur le ventre
d'une fille qui avait roulé près de lui, et la bière moussant sous elle
ressemblait à ce qu'elle fit sitôt debout, en avalant un litre d'un
seul trait afin de se remettre de son émotion.
Mais le gérant du jardin criait:
«Donnerkeil! sacrés cochons... un banc de cassé.»
Et il se précipita sa serviette sous le bras en appelant les garçons:
--Franz! Jacob! Ludwig! Martin! pendant que les consommateurs
appelaient le gérant:
--Ober! Ober!
Cependant, l'Oberkellner et les garçons ne revenaient pas. Les buveurs
se pressaient aux comptoirs où l'on prend sa chope soi-même, mais
les tonneaux ne se vidaient plus, on n'entendait plus de minute en
minute les coups sonores annonçant la mise en perce d'un nouveau fût.
Les chants s'étaient arrêtés, des buveurs en colère proféraient des
injures contre les brasseurs et contre la bière de mars même. D'autres
profitaient de l'entr'acte et vomissaient avec de violents efforts, les
yeux hors de la tête; leurs voisins les encourageaient avec un sérieux
imperturbable. Hannès Irlbeck qui s'était relevé non sans peine,
renifla en murmurant:
«Il n'y a plus de bière à Munich!»
Et il répéta, avec l'accent de sa ville natale: «Minchen! Minchen!
Minchen!»
Après avoir levé les yeux au ciel, il se précipita vers un marchand de
volailles et lui ayant commandé de rôtir une oie, se mit à formuler des
souhaits:
«Plus de bière à Munich... s'il y avait seulement des radis blancs!»
Et il répéta longtemps le terme munichois
«Raadi, raadi, raadi...»
Tout à coup, il s'interrompit. La foule des buveurs altérés poussa un
cri de satisfaction. Les quatre garçons venaient d'apparaître à la
porte de la brasserie. Ils portaient dignement une sorte de baldaquin
sous lequel l'Oberkellner marchait raide et fier comme un roi nègre
détrôné. Ils précédaient de nouveaux tonneaux de bière qui furent mis
en perce au son de la cloche, et tandis qu'éclataient les rires, les
cris et les chansons sur cette butte grouillante, dure et agitée comme
la pomme d'Adam de Gambrinus même, quand burlesquement vêtu en moine,
le radis blanc d'une main, il vide de l'autre la cruche qui lui réjouit
le gosier.
Et l'enfant à venir se trouva fort secoué par les rires de Macarée qui
s'amusait au spectacle de cette énorme godaillerie et qui ne laissa
point de boire jusqu'à plus soif en compagnie de son mari.
Or l'allégresse de la mère eut une heureuse influence sur le caractère
du rejeton qui en acquit beaucoup de bon sens, dès avant sa naissance,
et du véritable bon sens, s'entend, celui des grands poètes.
VII
Accouchement
Le baron François des Ygrées quitta Munich au moment où la baronne
Macarée connut que s'avançait l'heure de la délivrance. M. des Ygrées
ne voulait pas d'un enfant né en Bavière; il assurait que ce pays
prédispose à la syphilis.
Ils arrivèrent, avec le printemps, au petit port de la Napoule, que
dans un calembour lyrique du plus bel effet, le baron baptisa pour
l'éternité:
_La Napoule aux deux d'or._
C'est là que s'accomplit la délivrance de Macarée.
***
«Ah! Ah! Aïe! Aïe! Aïe! Ouil! Ouil! Ouilles!»
Les trois sage-femmes du pays se mirent à deviser agréablement:
PREMIÈRE SAGE-FEMME
Je songe à la guerre.
Ô mes amies, les étoiles, les belles étoiles, les avez-vous comptées?
Ô mes amies, vous souvenez-vous seulement des titres de tous les livres
que vous avez lus et du nom des auteurs?
Ô mes amies, avez-vous songé aux pauvres hommes qui firent les grandes
routes?
Les pâtres de l'âge d'or laissaient paître leurs troupeaux sans
craindre l'abigeat, ils ne redoutaient que les fauves.
Ô mes amies, que pensez-vous de tous ces canons?
DEUXIÈME SAGE-FEMME
Ce que je pense de ces canons? Ce sont de vigoureux priapes.
Ô mes belles nuits! Je suis heureuse d'une corneille sinistre qui
m'enchanta hier soir, c'est de bon augure. Mes cheveux sont parfumés à
l'abelmosch.
Ô! les beaux et raides priapes que sont ces canons. Si les femmes
avaient dû faire le service militaire, elles auraient servi dans
l'artillerie. La vue des canons doit être étrange pendant la bataille.
Les lumières naissent sur la mer au loin.
Réponds, ô Zélotide, réponds de ta voix douce.
TROISIÈME SAGE-FEMME
J'aime ses yeux dans la nuit, il connaît bien mes cheveux et leur
odeur. Dans les rues de Marseille un officier m'a longtemps suivie.
Il était bien vêtu et de belles couleurs, il y avait de l'or sur
ses habits et sa bouche me tentait, mais j'ai fui ses baisers en me
réfugiant dans mon ou ma bed-room du ou de la family-house où j'étais
descendue.
PREMIÈRE SAGE-FEMME
Ô Zélotide, épargne les tristes hommes comme tu épargnas ce mirliflor.
Zélotide, que penses-tu des canons?
DEUXIÈME SAGE-FEMME
Hélas! Hélas! je voudrais être aimée.
TROISIÈME SAGE-FEMME
Ils sont les instruments de l'ignoble amour des peuples. Ô Sodome!
Sodome! Ô le stérile amour!
PREMIÈRE SAGE-FEMME
Mais nous sommes femmes, et que dis-tu de Sodome?
TROISIÈME SAGE-FEMME
Le feu du ciel l'a dévorée.
L'ACCOUCHÉE
Quand vous aurez fini vos simagrées, si cela vous agrée, n'oubliez pas
de vous occuper de la baronne des Ygrées.
***
Le baron dormait dans un coin de la chambre, sur quelques couvertures
de voyage. Il fit un pet qui fit rire aux larmes sa moitié. Macarée
pleurait, criait, riait, et quelques instants après mettait au monde
un enfant bien constitué du sexe masculin. Alors, épuisée par tous ces
efforts, elle rendit l'âme, en poussant un hurlement semblable à cet
ululement que pousse l'éternelle première femme d'Adam, lorsqu'elle
traverse la mer Rouge.
En rapportant ce qui précède, je crois avoir élucidé l'importante
question du lieu natal de Croniamantal. Laissons les 123 villes[1]
dans 7 pays sur 4 continents se disputer l'honneur de lui avoir donné
naissance.
Nous savons maintenant, et les registres de l'état civil sont là pour
un coup, qu'il est né du pet paternel, à _La Napoale aux cieux d'or_,
le 25 août 1889, mais fut déclaré à la mairie seulement le lendemain
matin.
C'était l'année de l'Exposition Universelle, et la tour Eiffel, qui
venait de naître, saluait d'une belle érection la naissance héroïque de
Croniamantal.
Le baron des Ygrées refit un pet qui le réveilla auprès du lit macabre
où se carrait le machabée de Macarée. L'enfant criait, les sages-femmes
gloussaient, le père sanglotait, en criant:
«Ah! la Napoule aux cieux d'or, j'ai tué ma poule aux yeux d'or!»
Puis il ondoya le nouveau-né l'appelant d'un nom qu'il inventa aussitôt
et qui n'appartient à aucun saint du Paradis: CRONIAMANTAL. Il partit
le jour suivant, après avoir réglé les funérailles de son épouse,
écrit les lettres nécessaires pour recueillir sa succession et déclaré
l'enfant sous les noms de Gaëtan-Francis-Étienne-Jack-Amélie-Alonso Des
Ygrées. Avec ce nourrisson dont il était le père putatif, il prit le
train pour la Principauté de Monaco.
[1]Parmi ces villes, citons Naples, Andrinople, Constantinople,
Néauphle-le-Château, Grenoble, Pultava, Pouilly-en-Auxois,
Pouilly-les-Feurs, Nauplie, Séoul, Melbourne, Oran, Nazareth,
Ermenonville, Nogent-sur-Marne, etc.
VIII
Mammon
Veuf, François des Ygrées s'établit près de la Principauté; sur le
territoire de Roquebrune, il prit pension dans une famille, dont
faisait partie une jolie brune qu'on appelait Mia. Là, il nourrissait
lui-même au biberon l'héritier de son nom.
Souvent, il allait dès l'aurore se promener au bord de la mer. La
route était bordée d'agaves qu'involontairement, chaque fois qu'il les
voyait, il comparait à des paquets de morue sèche. Parfois, à cause du
vent contraire, il se tournait pour allumer une cigarette égyptienne
dont la fumée s'élevait en spirales semblables aux montagnes bleuâtres
qui s'estompaient au loin en Italie.
***
La famille au sein de laquelle il s'était installé se composait du
père, de la mère et de Mia. M. Cecchi, un Corse, était croupier au
casino. Il avait été autrefois croupier à Baden-Baden et y avait épousé
une Allemande. De cette union était née Mia, dont la carnation et les
cheveux noirs attestaient surtout le sang corse. Elle était toujours
vêtue de couleurs voyantes. Sa démarche était balancée, sa taille
était cambrée; elle avait moins de poitrine que de croupe, et un peu
de strabisme donnait à ses yeux noirs un regard un peu égaré qui ne la
rendait que plus désirable.
Son parler était lâche, mou, grasseyant, mais agréable cependant.
C'est l'accent des Monégasques, dont Mia suivait la syntaxe. Après
avoir quelquefois vu la jeune fille cueillir des roses, François des
Ygrées commença à s'occuper d'elle et s'amusa de cette syntaxe dont
il lui plut de rechercher quelques règles. Il en remarqua d'abord les
italianismes et surtout celui qui consiste à conjuguer le verbe être
avec lui-même pour auxiliaire, au lieu d'employer le verbe avoir.
Ainsi, Mia disait: «Je suis été_e_», au lieu de: «J'ai été». Il nota
cette règle bizarre qui consiste à répéter le verbe de la proposition
principale après cette proposition: «Je suis été aux Moulins, pendant
que vous alliez à Menton, je suis été», ou bien: «Cette année je veux
aller à Nice, à la foire aux _cogourdes_, je veux».
***
Une fois, avant le lever du soleil, François des Ygrées descendit
au jardin. Il s'y abandonna à une douce rêverie pendant laquelle il
s'enrhuma. Tout à coup il se mit à éternuer sans répit une vingtaine de
fois, atchi, atchou, atchi.
Ces éternuements le dégourdirent. Il vit que le ciel blanchissait
et l'horizon marin s'éclairait le premier à cette aube. Puis un
commencement d'aurore enflamma le ciel du côté de l'Italie. En face
s'étendait la mer encore triste, et à l'horizon, comme un petit
nuage au ras de la mer, se courbaient les sommets de la Corse, qui
disparaissent après le lever du soleil. Le baron des Ygrées frissonna,
puis il bâilla en s'étirant. Alors il regarda encore la mer à l'orient,
où l'on eût dit que flambait une flotte royale en vue d'une ville
marine aux maisons blanches, Bordighère, qui fournit les palmes pour
les fêtes du Vatican. Il se tourna vers le gardien immobile du jardin:
ce grand cyprès enguirlandé d'un rosier fleuri qui lui grimpait
jusqu'à la cime. François des Ygrées respira les roses somptueuses aux
fragrances nonpareilles et dont les pétales encore serrés étaient de
chair.
C'est alors que Mia l'appela pour qu'il prît son déjeuner.
Sa natte dans le dos, elle venait de cueillir des figues et en laissait
couler des gouttes laiteuses dans une jatte de lait. Elle sourit à
Croniamantal en disant: «Voulez-vous goûter le lait caillé?» Il dit que
non, car il ne l'aimait pas.
--Avez-vous bien reposé? demanda-t-elle.
--Non, il y a trop de moustiques.
--Vous savez, quand on a été piqué, on n'a qu'à se frotter avec du
citron et pour ne pas l'être on se met de la vaseline sur le visage
avant de se coucher. Moi, elles ne me piquent pas.
--Ça serait dommage. Car vous êtes très jolie et on a dû vous le dire
souvent.
--Il y en a qui le disent et d'autres qui le pensent sans le dire, il
y en a. Pour ceux qui me le disent, ça ne me fait ni froid, ni chaud,
pour les autres c'est tant pis pour eux, c'est...
Et François des Ygrées imagina aussitôt une fable pour les timides:
_Fable de l'huître et du hareng_
Une huître vivait belle et sage, sur une roche. Elle ne rêvait pas
d'amour, mais pendant les beaux jours bayait au soleil béatement. Un
hareng la vit et ce fut le coup de foudre. Il s'en amouracha éperdument
sans oser le lui avouer.
Un jour d'été, heureuse et coite, l'huître bâillait. Tapi derrière un
rocher, le hareng la contemplait, mais tout à coup le désir de donner
un baiser à sa bien aimée devint si fort qu'il ne put le réfréner.
Il se jette alors entre les écailles ouvertes de l'huître et, surprise,
elle les referme soudain, décapitant le misérable dont le corps flotte
sans tête, à l'aventure, sur l'océan.
--C'était tant pis pour le hareng, dit Mia en riant, il était par trop
bête. Moi, je veux bien qu'on me dise que je suis jolie, mais pas pour
rire, pour que nous se fiancions...
Et François des Ygrées remarqua pour la noter cette curieuse
particularité de syntaxe qui fait conjuguer le pluriel des verbes
pronominaux avec le concours unique, à chaque personne, du pronom
réfléchi de la troisième personne: nous se fiançons, vous se fiançez...
Et il pensait encore:
«Elle ne m'aime pas. Macarée morte. Mia indifférente. Allons, je suis
malheureux en amour.»
***
Un jour, il se trouvait dans le vallon des Gaumates, sur un monticule
planté de petits pins maigres. La côte bordée par le blanc-bleu des
flots s'allongeait au loin, devant lui. Le Casino émergeait de la forêt
des arbres rares de ses jardins. François des Ygrées le regardait. Ce
palais ressemblait à un homme accroupi et levant ses bras au ciel. Près
de lui François des Ygrées entendit un Mammon invisible:
«Regarde ce palais, François, il est fait à l'image de l'homme. Il est
sociable comme lui. Il aime ceux qui le visitent et surtout ceux qui
sont malheureux en amour. Vas-y et tu gagneras, car on ne peut pas
perdre au jeu lorsqu'ainsi que toi, l'on est malheureux en amour.»
Comme il était six heures, l'angélus tinta aux différentes églises
des alentours. La voix des cloches prévalut contre la voix du Mammon
invisible qui se tut, tandis que François des Ygrées le cherchait.
***
Le lendemain, François prit le chemin du temple de Mammon. C'était
le dimanche des Rameaux. Les rues étaient encombrées d'enfants, de
jeunes filles, de femmes portant des palmes et des rameaux d'oliviers.
Les palmes étaient soit simples, soit tressées selon un art spécial.
À chaque coin de rue, des tresseurs de palmes travaillaient assis
contre une muraille. Sous leurs doigts experts les fibres des palmes
se courbaient, s'enroulaient bizarrement et gracieusement. Des enfants
jouaient déjà aux œufs durs. Sur une place, une troupe de gamins
rossait un gosse roux que l'on avait surpris se servant d'un œuf de
marbre. C'est de cette façon qu'il cassait les œufs et les gagnait.
De toutes petites filles allaient à la messe, bien vêtues et portant,
comme des cierges, les palmes tressées auxquelles leurs mères avaient
suspendu des friandises.
François des Ygrées pensa:
«La vue des palmes porte bonheur et aujourd'hui Pâques fleuries, je
veux faire sauter la banque.»
***
Dans la salle des jeux, il regarda d'abord la foule disparate qui se
pressait autour des tables...
François des Ygrées s'approcha d'une table et joua. Il perdit. Le
Mammon invisible était revenu et parlait durement chaque fois qu'on
ratissait les mises:
«Tu as perdu!»
Et François ne voyait plus la foule, la tête lui tournait, il plaçait
des louis, des liasses de billets en plein, à cheval, en transversale,
sur la couleur. Il joua longtemps, perdant tout ce qu'il voulait.
Il se tourna enfin et vit la salle illuminée où les joueurs se
pressaient comme auparavant. Avisant un jeune homme dont la figure
maussade indiquait assez qu'il n'avait pas eu de veine, François lui
sourit et demanda s'il avait perdu.
Le jeune homme dit, l'air furieux:
«Vous aussi? Un Russe a gagné plus de deux cent mille francs près de
moi. Ah! si j'avais encore cent francs, j'irais me refaire au trente et
quarante. Et puis non, au fait, j'ai la guigne, la déveine noire, je
suis foutu. Figurez-vous...»
Et, prenant François par le bras, il l'entraînait vers un divan sur
lequel ils s'assirent.
«Figurez-vous, reprit-il, que j'ai tout perdu. Je suis presque un
voleur. L'argent que j'ai perdu ne m'appartenait pas. Je ne suis pas
riche, j'ai une bonne position dans le commerce. Mon patron m'a envoyé
recouvrer des traites à Marseille. J'ai touché. J'ai pris le train pour
venir tenter la chance. J'ai perdu. Que voulez-vous? On m'arrêtera. On
dira que je suis un malhonnête homme et pourtant je n'ai pas profité de
cet argent. J'ai tout perdu. Eussé-je gagné? personne ne m'aurait rien
reproché. Ah! j'ai la guigne! Il ne me reste plus qu'à me tuer.»
Et soudain, se dressant, le jeune homme porta un revolver à sa bouche
et fit feu. On emporta le cadavre. Quelques joueurs tournèrent un peu
la tête, mais aucun ne se dérangea et la plupart ne s'aperçurent même
pas de l'incident qui causa une profonde impression sur l'esprit du
baron des Ygrées. Il avait perdu tout ce qu'avait laissé Macarée et qui
était destiné à son enfant. En s'en allant François sentit l'univers se
resserrer autour de lui comme une cellule, puis comme un cercueil. Il
regagna la villa où il demeurait. À la porte, il s'arrêta devant Mia
qui causait avec un voyageur portant une valise.
«Je suis Hollandais, disait cet homme, mais j'habite la Provence et je
voudrais louer une chambre pour quelques jours; je viens faire ici des
observations mathématiques.»
À ce moment le baron des Ygrées envoya de la main gauche un baiser à
Mia, tandis que, tenant un revolver de la droite, il se faisait sauter
la cervelle et s'abattait dans la poussière.
«Nous ne louons qu'une seule chambre, dit Mia. Mais la voilà libre.»
Et vite elle alla fermer les yeux du baron des Ygrées, poussa des cris
de pie, ameuta le quartier. On alla chercher la police qui enleva le
corps et nul n'en entendit plus jamais parler.
***
Quant au jeune enfant, que son père, dans un élan de ce lyrisme qui
lui était particulier avait nommé une fois pour toutes Croniamantal,
il fut recueilli par le voyageur hollandais qui l'emporta bientôt pour
l'élever comme son propre fils.
Le jour où ils partirent, Mia vendit sa virginité à un champion
millionnaire du tir aux pigeons, et c'était la trente-cinquième fois
qu'elle se livrait à cette petite opération commerciale.
IX
Pédagogie
Le Hollandais qui se nommait Janssen emmena Croniamantal aux environs
d'Aix, dans une maison que les gens du voisinage appelaient le Château.
Le Château n'avait de seigneurial que le nom et n'était qu'une vaste
demeure à laquelle tenaient une laiterie et une écurie.
M. Janssen possédait une modeste aisance et vivait seul dans cette
demeure qu'il avait achetée pour y vivre à l'écart, des fiançailles
brusquement rompues l'ayant rendu un peu hypocondre. Il la consacrait
maintenant à y tenter l'éducation du fils de Macarée et de Viersélin
Tigoboth: Croniamantal, héritier du vieux nom des Ygrées.
***
Le Hollandais Janssen avait beaucoup voyagé. Il parlait toutes les
langues d'Europe, l'Arabe, le Turc sans compter l'Hébreu et les autres
langues mortes. Son langage était clair comme ses yeux bleus. Il avait
vite eu pour amis quelques humanistes d'Aix qu'il allait visiter
parfois et il correspondait avec beaucoup de savants étrangers.
Dès que Croniamantal eut six ans, M. Janssen l'emmena souvent dans la
campagne le matin. Croniamantal aimait ces leçons dans les sentiers
des collines boisées. M. Janssen s'arrêtait parfois et montrant à
Croniamantal des oiseaux voletant l'un près de l'autre ou des papillons
se poursuivant et s'ébattant ensemble sur un églantier, il disait que
l'amour guide toute la nature. Ils sortaient aussi le soir par le clair
de lune et le maître expliquait à l'élève les destins secrets des
astres, leur cours régulier et leurs effets sur les hommes.
Croniamantal n'oublia jamais qu'un soir lunaire de mai, son maître
l'avait mené dans un champ à la lisière d'une forêt; l'herbe ruisselait
de lumière laiteuse. Autour d'eux les lucioles palpitaient; leurs
lueurs phosphorescentes et vagabondes donnaient au site un aspect
étrange. Le maître attira l'attention du disciple sur la douceur de
cette nuit de mai:
«Apprenez», disait-il, car il ne le tutoyait plus, parce que l'enfant
avait grandi; «apprenez tout de la nature et aimez-la. Qu'elle soit
votre nourrice véritable dont les mamelles insignes sont la lune et la
colline.»
Croniamantal avait à cette époque treize ans et son esprit était fort
éveillé. Il écoutait attentivement les paroles de M. Janssen.
--J'ai toujours vécu en elle, mais mal vécu en somme, car on ne doit
pas vivre sans amour humain, sans compagne. N'oubliez pas que tout est
preuve d'amour dans la nature. Moi-même hélas! je suis maudit pour
n'avoir pas suivi cette loi avant laquelle n'existe que sa nécessité
qui est le destin.
--Comment, dit Croniamantal, vous mon maître, qui connaissez tant de
sciences, n'avez-vous pas distingué cette loi puisque les rustres la
connaissent et même les animaux, les végétaux, les matières inertes?
--Heureux enfant qui peut à treize ans faire de telles questions! dit
M. Janssen. J'ai toujours connu cette loi, à laquelle nul être ne
saurait être rebelle. Mais quelques hommes disgraciés ne doivent pas
connaître l'amour. Cela arrive surtout parmi les poètes et les savants.
Les âmes sont vagabondes, j'ai la conscience des vies précédentes de
mon âme. Elle n'a jamais animé que des corps stériles de savants. Il
n'y a rien qui doive vous étonner dans mon affirmation. Des peuples
entiers respectent les animaux et proclament la métempsychose, croyance
honorable, évidente, mais outrée, puisqu'elle ne tient aucun compte
des formes perdues et de l'éparpillement inévitable. Leur respect eût
dû s'étendre aux végétaux et même aux minéraux. Car la poussière des
chemins, qu'est-ce autre chose que la cendre des morts? Il est vrai que
les Anciens ne prêtaient point de vie aux choses inertes. Des rabbins
ont cru que la même âme habita les corps d'Adam, de Moïse et de David.
En effet, le nom d'Adam se compose en Hébreu d'Aleph, Daleth et Mem,
premières lettres des trois noms. La vôtre habita comme la mienne
dans d'autres corps humains, dans d'autres animaux ou fut éparpillée
et continuera ainsi après votre mort puisque tout doit resservir.
Car peut-être il n'y a plus rien de nouveau et la création a cessé
peut-être... J'ajoute que je n'ai pas voulu de l'amour, mais je le
jure, je ne recommencerais pas une vie semblable. J'ai mortifié ma
chair et pratiqué de dures pénitences. Je voudrais que votre vie fût
heureuse.
Le maître de Croniamantal lui fit consacrer la majeure partie de son
temps aux sciences, il le tenait au courant des inventions nouvelles.
Il lui enseignait aussi le latin et le grec. Souvent, ils lisaient les
églogues de Virgile ou traduisaient Théocrite dans un site d'oliviers
pareil aux sites antiques. Croniamantal avait appris un français très
pur, mais c'est en latin que le maître enseignait, il montrait aussi
l'italien et de bonne heure il mit entre les mains de Croniamantal les
rimes de Pétrarque qui devint un de ses poètes favoris. M. Janssen
enseigna encore à Croniamantal l'anglais et le rendit familier avec
Shakespeare. Il lui donna surtout le goût des anciens auteurs français.
Parmi les poètes français il estimait avant tout Villon, Ronsard
et sa pléiade. Racine et La Fontaine. Il lui fit encore lire les
traductions de Cervantes et de Goethe. Sur son conseil, Croniamantal
lut des romans de chevalerie dont plusieurs auraient pu faire partie
de la bibliothèque de Don Quichotte. Ils développèrent en Croniamantal
un goût insurmontable pour les aventures et les amours périlleuses;
il s'appliquait à l'escrime, à l'équitation; dès l'âge de quinze ans
il déclarait à quiconque venait les visiter qu'il était bien décidé
à devenir un chevalier fameux sans maître, et déjà il rêvait d'une
maîtresse.
Croniamantal était, à cette époque, un bel adolescent mince et droit.
Les filles, lorsqu'il les frôlait dans les fêtes villageoises,
étouffaient de petits rires et rougissaient en baissant les yeux sous
son regard. Son esprit habitué aux formes poétiques, concevait l'amour
comme une conquête. Des réminiscences de Boccace, son naturel hardi,
son éducation, tout le disposait à oser.
Un jour de mai, il était allé, à cheval, faire une longue promenade.
C'était le matin, la nature était encore fraîche. La rosée pendait aux
fleurs des buissons et de chaque côté du chemin s'étendaient des champs
d'oliviers dont les feuilles grises s'agitaient doucement aux brises
maritimes et se mariaient agréablement au bleu céleste. Il arriva à
un endroit où l'on travaillait à la route. Les cantonniers, de beaux
garçons en bonnet de belles couleurs, travaillaient paresseusement
en chantant et s'interrompaient parfois pour boire à leur gourde.
Croniamantal pensa que ces beaux gars avaient des calignaires. C'est
ainsi qu'en ce pays on nomme les amants. Les garçons disent «ma
calignaire», les filles «mon calignaire», et de fait ils sont câlins et
elles sont câlines dans cette belle contrée. Le cœur de Croniamantal se
serra et tout son être exalté par le printemps et la chevauchée, cria
vers l'amour.
À un tournant de route, une apparition augmenta sa peine. Il arriva
près d'un petit pont jeté sur une rivière qui coupait le chemin.
L'endroit était solitaire et, à travers les buissons et les troncs de
peupliers, il vit deux belles filles se baigner toutes nues. L'une
était dans l'eau et se retenait à une branche. Il admira ses bras
bruns et des appas potelés que l'onde voilait à peine. L'autre, debout
sur la rive, s'essuyait après le bain et laissait voir des contours
ravissants, des grâces qui enflammèrent Croniamantal; il résolut
d'intervenir auprès de ces filles et de se mêler à leurs ébats.
Par malheur, il aperçut dans les branches d'un arbre voisin deux
jouvenceaux guettant cette proie. Retenant leur haleine et attentifs
aux moindres mouvements des baigneuses, ils ne voyaient pas le cavalier
qui, riant de toutes ses forces, lança son cheval au galop et se mit à
pousser des cris en traversant le petit pont.
***
Le soleil était monté et presque au zénith dardait d'insupportables
rayons. Aux inquiétudes amoureuses de Croniamantal vint s'ajouter
une soif ardente. La vue d'une ferme au bord du chemin lui causa
une joie indicible. Il arriva bientôt devant la métairie derrière
laquelle était un petit verger que des arbres fleuris rendaient
délicieux. C'était un petit bois rose et blanc de cerisiers et de
pêchers. Sur la haie, des linges séchaient et il eut le plaisir de
voir une ravissante paysanne de près de seize ans, en train de laver
des hardes dans une cuve à l'ombre d'un figuier à peine feuillu qui,
poussant dans le terrain voisin, se penchait sur le verger. N'ayant
pas pris garde à son arrivée, elle continuait d'accomplir sa fonction
domestique, qu'il trouva noble; car plein de souvenirs antiques, il
la comparait à Nausicaa. Étant descendu de cheval, il s'approcha de
la haie et, ravi, contempla la jolie fille. Il la voyait de dos. Ses
cottes troussées découvraient un mollet bien fait dans un bas très
blanc. Son corps s'agitait de façon agréablement agaçante à cause de
mouvements occasionnés par la lessive. Ses manches étaient relevées et
il apercevait de beaux bras bruns et potelés qui l'enchantèrent.
***
J'ai toujours aimé particulièrement les beaux bras. Il est des gens
qui attachent une grande importance à la perfection du pied. J'avoue
qu'elle me touche, mais le bras est à mon avis ce que la femme doit
avoir de plus parfait. Il agit toujours, on l'a constamment sous les
yeux. On pourrait dire qu'il est l'organe des grâces et que, par ses
mouvements adroits, il est l'arme véritable de l'Amour, alors que,
recourbé, ce bras délicat imite un arc dont, étendu, il figure la
flèche.
***