Joubert avait le goût à la fois très fin et hardi. Les nouveautés de

Chateaubriand ne l'étonnèrent point. Il lui fut un très clairvoyant

conseiller. Au moment où Chateaubriand, écrivant le _Génie du

Christianisme_, s'appliquait à y mettre de l'érudition, Joubert

écrivait à madame de Beaumont: «Dites-lui qu'il en fait trop; que

le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses

pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est

curieux; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on

cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine,

en pourra faire la fortune.» Ceci n'est point timide, et Joubert

ajoutait: «Qu'il fasse son métier; qu'il nous enchante. Il rompt trop

souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui

n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et

à mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler.» Joubert

avait pour Chateaubriand une admiration amusée et une indulgence presque

paternelle malgré le peu de différence des âges (treize ans). Il

connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait

lui-même; et, tout en le jugeant et sans être jamais sa dupe, il

l'aimait avec une vraie tendresse. Et Chateaubriand aimait Joubert, parce

qu'il se savait totalement compris de ce pénétrant ami, et qu'il le

sentait plus purement intelligent que lui-même, mais, au reste, simple

amateur très élégant et qui ne pouvait lui porter ombrage; et enfin

parce que Joubert était une singulière et délicieuse créature.

L'autre grand ami, c'est Fontanes. Chateaubriand l'avait connu à Paris,

puis retrouvé à Londres dans l'exil, quand ils étaient jeunes tous

deux. La constance de leur amitié fut belle. Chateaubriand lui pardonna

d'être très tôt rallié à l'Empire, président du Conseil législatif

en 1804, grand maître de l'Université en 1808, et sénateur en 1810. Il

l'aimait assez pour lui demander continuellement des services (dès 1799),

et il consentit toujours à être son obligé, parce que c'était lui.

Deux traits me font assez goûter Fontanes. Ce parfait fonctionnaire, cet

orateur officiel de l'Empire était un homme d'un tempérament dru, d'une

conversation aussi riche et déchaînée que ses écrits étaient polis

et mesurés; il avait dans l'intimité «quelque chose de brusque,

d'impétueux et d'athlétique» (Sainte-Beuve) qui l'avait fait comparer

par ses amis, dans leurs promenades au jardin des Tuileries, au sanglier

d'Érymanthe («goinfre et gouailleur», l'appelle Peltier). Cet homme si

habile se revanchait ainsi de ses prudences et souplesses publiques.

Et, pareillement, ce poète un peu timide, ce prosateur tempéré,

«classique», eut l'esprit d'applaudir, tout de suite et sans aucune

hésitation, aux nouveautés des _Natchez_ et qu'il connut manuscrits.

Puis il y a Chênedollé. Chênedollé mérite un souvenir: 1° parce que

son nom est charmant; 2° pour les belles _interviews_ (comme nous dirions

aujourd'hui) qu'il prit à Rivarol; 3° pour avoir été mélancolique

à ce point que ses amis l'appelaient le Corbeau; 4° pour avoir

profondément aimé Lucile et pour avoir voulu l'épouser; 5° parce

que ses vers paraissaient «d'argent» à Joubert et «lui donnaient la

sensation d'un clair de lune»; 6° parce qu'il a été le plus distingué

des poètes qui ont failli être Lamartine avant Lamartine.

Il y a le _rêveur_ Ballanche. L'épithète ne convient à personne aussi

totalement qu'à ce Lyonnais qui fit des mélanges à la fois surprenants

et pâles de christianisme, d'humanitarisme et d'hellénisme. Et il y en a

beaucoup d'autres...

Et puis, il y a les amies. Elles sont assez nombreuses. Mais il est vrai

qu'il vécut quatre-vingts ans. Quelques personnes ont affecté de croire

au platonisme de ces amours: M. l'abbé Pailhès par bonté, d'autres par

malice... On lit dans les _Mémoires_ de Philarète Chasles cette phrase

sur Chateaubriand: «... Pauvre sans avilissement, riche sans qu'il y

parût, tout puissant sans influence, chef de secte littéraire sans

doctrine sérieuse, _amoureux sans danger pour la vertu_, en lui tout

était magnificence extérieure.» «Amoureux sans danger pour la

vertu...» j'allais dire: Ceci est une calomnie. Il est à remarquer que

les hommes les plus célèbres par leurs succès auprès des femmes sont

facilement accusés par leurs contemporains d'être incapables de leur

faire le moindre mal.

Je ne rappellerai que les principales amies. Il y a madame de Beaumont, la

plus touchante, dont nous avons déjà parlé. Il y a madame de Custine,

qui paraît avoir été la plus passionnée. Elle succéda à Pauline de

Beaumont, et même du vivant de celle-ci. Cette échappée des massacres

de septembre et qui avait vu guillotiner son mari, son beau-père,

son amant, était d'une éclatante beauté. Boufflers lui disait en la

quittant: «Adieu, reine des roses.» Chateaubriand dit: «La marquise de

Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence...»

Elle était fort jalouse. Peut-être est-elle celle qui a le plus aimé

Chateaubriand. Ses lettres à Chênedollé sont navrantes. Presque toutes

sont sur ce thème: «Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus

que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire.» Un jour,

faisant visiter à un ami son château de Fervacques: «Voilà, dit-elle,

le cabinet où je le recevais.--C'est ici, dit l'ami, qu'il était à vos

genoux?--C'était peut-être moi qui étais aux siens.» répondit-elle

avec simplicité.

Il y a madame de Duras, qui fut pour Chateaubriand la plus serviable des

amies. Chateaubriand dit qu'elle ressemblait un peu à madame de

Staël, en quoi elle avait tort. C'est sans doute à cause de cela qu'il

l'appelait «ma sœur». Dans son âge mûr, elle écrivit des petits

romans: _Ourika_, _Édouard_. Ourika est une jolie petite négresse qui,

élevée à Paris dans une noble famille, y devient amoureuse du fils de

la maison et se réfugie au couvent, où elle meurt. Édouard est un jeune

bourgeois qui aime une jeune veuve d'un très grand nom, qui est aimé

d'elle, mais qui, ne voulant ni la compromettre, ni la diminuer en

devenant son mari, va se faire tuer dans la guerre d'Amérique. Ce sont

des romans très délicats, très purs, et surtout d'un parfait et même

d'un terrible «bon ton», avec un fond d'idées libérales. Il ne paraît

pas que Chateaubriand ait beaucoup déteint littérairement sur son

amie, si ce n'est que la négresse Ourika a pu être suggérée par

la Peau-Rouge Atala, et que l'enfance d'Édouard ressemble un peu à

l'enfance de René.

Il y a madame de Noailles, «la belle Nathalie». C'est elle qui attendit

Chateaubriand en Espagne après son voyage en Palestine. Quand il la

retrouva, il eut à la consoler. Car, comme l'explique madame de Boigne

(I, 303) «pendant l'absence de Chateaubriand, elle avait laissé tromper

ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L... Tandis qu'elle

attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du

colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, préparant des

excuses pour son retard et des hymnes pour l'exactitude de sa bien-aimée,

il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême

désespoir la mort d'un rival heureux en son absence.» Madame de Boigne,

un peu plus loin, prête à madame de Noailles cette confession: «Je suis

bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre

qui me plaît davantage.» Madame de Noailles était un peu chouanne et

conspiratrice. Ce fut elle (d'après M. Albert Cassagne) qui attisa, chez

Chateaubriand, les sentiments d'où sortit le fameux article du _Mercure_.

Elle devint madame de Mouchy (en 1816, par la mort de son beau-père).

Elle eut la raison égarée pendant les dernières années de sa vie.

Madame de Duras, écrivant à madame Swetchine, semble mettre un peu la

démence de madame de Mouchy sur le compte de Chateaubriand: «Je vous ai

montré des lettres de ma pauvre amie; vous avez admiré avec moi... cette

délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa

vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir

mieux que sa conduite... Il faut joindre à cela des sentiments blessés

ou point compris... Tout l'ensemble de cette situation a produit ce que

cela devait produire: sa tête s'est égarée...» Madame de Duras parle

ailleurs des «chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas».

Enfin, on n'en meurt pas. Et on n'en devient pas nécessairement fou.

Chateaubriand ne saurait être responsable de toutes les souffrances de

ses amies. D'abord, elles étaient trop. Et puis elles savaient d'avance

ce qu'il était, ce qu'il ne pouvait pas ne pas être.

Enfin, il y a madame Récamier. La liaison de Juliette et de Chateaubriand

me paraît un chef-d'œuvre de convenance: il était juste et décent que

la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent,

et fussent épris l'un de l'autre, et que cela durât, et que cela

devînt en quelque sorte officiel et fût, pour ainsi dire, consacré par

l'approbation publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il

fallait, et dans les conditions les plus propres à la sauver de la

banalité, à la préserver de la honte d'être éphémère et à la

rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise

en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis

nettement, et qu'ils se regardèrent vieillir inséparablement, pour

l'histoire.

Elle avait quarante et un ans, il en avait cinquante, quand ils se

connurent au lit de mort de madame de Staël. La destinée avait retardé

leur réunion, pour qu'elle fût plus sérieuse, et pour qu'elle eût

de la mélancolie. Il est vraisemblable (vous verrez pourquoi dans les

_Souvenirs_ de madame Lenormant et dans le livre de M. Herriot) que

Chateaubriand reçut Juliette encore intacte; et il est possible qu'elle

le soit demeurée, mais cela est beaucoup moins vraisemblable, je suis

forcé de l'avouer. Chateaubriand la fit souffrir, parce qu'il ne pouvait

faire autrement. Après trois ou quatre ans d'un bonheur si mélangé

qu'elle l'expiait à mesure, elle s'enfuit, elle se réfugia à Rome.

Quand elle revient, elle n'est plus qu'une amie; et, à partir de là,

elle laisse faire le temps, elle lui abandonne sa beauté. (Mais je vous

ai raconté ces choses il y a trois ans.)

La douceur et la bonté de Juliette deviennent angéliques. Elle est

pieuse maintenant. Son confesseur, le Père Morcel, disait d'elle qu'elle

était sainte à force de tendresse. Elle ne vit plus que pour son ami.

Elle est la servante de son génie, et la servante aussi de ses caprices,

de ses douleurs, de ses infirmités, de sa vieillesse.

Mais de vieillesse, il n'en est pas question encore. Il restait jeune à

soixante ans: toutes ses dents, les cheveux obstinément noirs. Il

aima très tard, aussi tard qu'il put. Sa situation d'idole chez madame

Récamier ne l'empêchait point de prendre des distractions. Sainte-Beuve

a une bien jolie page sur les journées d'arrière-automne de

Chateaubriand:

Tant qu'il put marcher et sortir la badine à la main, la fleur

à sa boutonnière, il allait, il errait mystérieusement. Sa

journée avait ses heures et ses stations marquées comme les

signes où se pose le soleil. De une à deux heures,--de deux à

trois heures,--à tel endroit, chez telle personne;--de trois à

quatre, ailleurs;--puis arrivait l'heure de sa représentation

officielle hors de chez lui; on le rencontrait en lieu connu

et comme dans son cadre avant le dîner. Puis le soir (n'allant

jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame

de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait

dîner avec de vieux royalistes, avec des prédicateurs, des

évêques et des archevêques; il redevenait l'auteur du _Génie

du christianisme_ jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'au

lendemain matin. Le soleil se levait plus beau; il remettait la

fleur à sa boutonnière, sortait par la porte de derrière de son

enclos, et retrouvait joie, liberté, insouciance, coquetterie,

désir de conquête, certitude de vaincre de une heure jusqu'à

six heures du soir. Ainsi, dans les années du déclin, il passait

sa vie, et trompa tant qu'il put la vieillesse.

Une de celles qui l'y aidèrent le mieux fut Hortense Allard (en 1843

madame de Méritens), l'auteur des _Enchantements de Prudence_, où elle

raconte en effet ses «enchantements», qui sont ses amours. La bonne

George Sand y mit en 1873, pour une édition nouvelle, une préface

admirative. C'est qu'Hortense Allard est, comme elle l'écrit elle-même,

une femme qui «suit en liberté son cœur, et qui place dans sa destinée

l'amour et l'indépendance au-dessus de tout.» George Sand la loue de

ceci: «Elle ne s'accuse ni ne se vante d'avoir cédé aux passions.

Elle les regarde comme une inévitable fatalité dont il faut subir

les douleurs et dont on doit apprécier les bienfaits.» Autrement

dit, c'était une femme fort galante. Intelligente d'ailleurs et très

agréable; très écriveuse aussi, et qui avait la rage d'être la

maîtresse ou l'amie des hommes célèbres; idéaliste, humanitaire, et,

vers la fin, saint-simonienne; qui dut être délicieuse tant qu'elle fut

à peu près jeune, et probablement intolérable ensuite. (Lisez sur elle

André Beaunier dans _Trois amies de Chateaubriand_.)

Chateaubriand la connut à Rome, en 1829 (il avait soixante et un ans).

Voici ce qu'elle raconte (et vous en croirez ce que vous voudrez): «Je

lui écrivis un petit mot, auquel il répondit tout de suite, et j'allai

chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant

et charmé.» Quelques jours plus tard: «... Il me rapporta mon manuscrit

en me disant que j'avais du génie, que c'était admirable. Que ne dit-il

point?... Je savais déjà qu'un homme trouve du génie à la femme dont

il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon... Ce fut pourtant

rapide et ridicule. Pouvait-il s'éprendre si vite? Et moi, devais-je le

croire sincère? Pourquoi si peu de réflexion de mon côté?... M. de

Chateaubriand, avec moi, jouait un peu la comédie, et je m'en apercevais

bien. Il avait d'ailleurs un entraînement véritable» (qu'entend-elle

par là?) «car il aimait beaucoup les femmes. Il venait chez moi une

fleur à la boutonnière, très élégamment mis, d'un soin exquis dans sa

personne; son sourire était charmant, ses dents étaient éblouissantes,

il était léger, semblait heureux: déjà on parlait dans Rome de sa

gaieté nouvelle».

Hortense lui reproche sa guerre d'Espagne. Il s'explique gentiment. «Il

avait, dit Hortense, un esprit si vaste, si tolérant... qu'excepté

sur la religion catholique on pouvait toujours s'entendre avec lui.»

Il rentre à Paris, elle l'y rejoint. Il la voit tous les jours.

«Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de

suite; il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques...

Il parlait noblement de son âge, se disait trop imprudent, trop

séduit.» «Un jour il vint chez moi tout chargé de ses ordres et

sortant d'un dîner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais à le voir avec

la Toison d'or et tant de décorations si bien portées.» «René, de

plus en plus épris, me disait qu'il n'avait jamais été aimé d'une

femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacés, d'une

complète ignorance de ce qu'il cherchait, de ce qu'il désirait. Je ne

savais ce qu'il voulait dire.» Cela m'étonne bien.

Ils faisaient tous deux des promenades au Champ de Mars, qui était alors

un grand espace inculte. Ils dînaient ensemble, très souvent, dans un

petit restaurant près du Jardin des Plantes. Il était «heureux comme un

enfant, doux et tendre... Il avait de l'appétit, et tout l'amusait». Il

demandait du champagne, et elle lui chantait des chansons de Béranger:

_Mon âme_, la _Bonne vieille_, le _Dieu des bonnes gens_. «Il écoutait

ravi», et reprenait les refrains. Mais Hortense, de temps en temps,

aimait à élever la conversation. Elle fit connaître à son ami la

_Symbolique_ de Creuzer. Une fois, il dicta à Hortense un passage de ses

_Études historiques_: «La Croix sépare deux mondes...»

La liaison de Chateaubriand avec Hortense Allard, ou du moins leur

correspondance, dura jusqu'en avril 1847, c'est-à-dire bien près de sa

fin. Il lui écrivait en août 1832: «Ma vie n'est qu'un accident; je

sens que je ne devais pas naître. Acceptez de cet accident la passion, la

rapidité et le malheur: _je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre

dans de longues années_.» Une autre fois: «Je suis toujours triste,

parce que je suis vieux... Restez jeune, il n'y a que cela de bon».

Ainsi parlait l'auteur du _Génie du christianisme_. Il parlait comme

l'Ecclésiaste; il parlait comme Anacréon ou Mimnerme; et il pensait et

agissait comme eux. Longtemps il avait cherché dans l'amour, comme dit

Sainte-Beuve, «l'occasion du trouble et du rêve». À la fin, il

n'y cherche plus... oh! mon Dieu, que ce que Sainte-Beuve lui-même y

cherchait au même âge. Est-il triste, ou est-il amusant, de découvrir

ce Chateaubriand de guinguette et d'amours simplifiées derrière le

Chateaubriand officiel, le chantre et le restaurateur de la religion?...

À quoi songeait-il, rentré à l'Infirmerie Sainte-Thérèse ou à

l'Abbaye-au-Bois? Hortense dit drôlement: «Sa vie était ordonnée

d'une façon qui me répondait de lui; son âge et sa dignité naturelle

m'étaient déjà une garantie: mais outre cela, il était tenu chez lui

et dans le monde par des liens tyranniques; deux femmes âgées dont je

n'étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi

seule.»

L'«autre» femme âgée, c'est madame Récamier. C'est elle que

Chateaubriand retrouvait après les promenades et les petits dîners avec

Hortense; mais, sur celle-là du moins, Hortense se trompe: ses «liens»

n'avaient rien de «tyrannique». Et ils devinrent très doux à mesure

que Chateaubriand vieillissait.--Très doux, mais, peu à peu, d'une

douceur si triste!--Le 16 août 1846, en voulant descendre de voiture, le

pied lui manqua et il se cassa la clavicule... Dès lors, il ne put plus

marcher. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et

celui de madame Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au salon de son

amie, ce salon dont il était le dieu immobile et muet. Tous les jours il

écrit à son amie de petits billets désespérés et tendres: «... Voici

mon heure qui approche, et j'irai vous voir à deux heures et demie. À

vous... Combien y a-t-il de temps que mes billets finissent ainsi?»--«Je

vais vous revoir. Mon bonheur va revenir.»--«Je vous en supplie, ne

venez pas, le temps est mauvais, vous attraperiez du mal. Demain, je vous

reporterai ma triste personne.»--«Priez pour moi et me restez toujours

attachée, c'est le moyen de me guérir.»--«Toujours à vous, je ne vous

donne pas grand'chose.»--«Que je vous remercie! Il faut, pour achever

votre générosité, que vous vous portiez bien. Faites-vous le bien que

vous me faites. Tâchez de me lire; vous aurez mon dernier mot, comme ma

dernière parole est à vous. À votre heure, à l'Abbaye... Aimez-moi un

peu pour tout ce que je vous aime.»

Et madame de Chateaubriand? Elle vivait toujours. On peut dire que

celle-là «en avait supporté». Il avait commencé par l'abandonner

pendant douze ans (de 1792 à 1804), et on ne sait ce qu'elle était

devenue pendant ce temps-là (sinon qu'elle fut emprisonnée à Rennes

avec Lucile, à cause de l'émigration de son mari, jusqu'au 9 thermidor,

et qu'elle vécut en Bretagne). Quand il l'a reprise, il reste le moins

possible auprès d'elle. Il va sans elle en Grèce et en Palestine;

il est, sans elle, ambassadeur à Berlin, puis à Londres; il voyage

continuellement sans elle. Il semble qu'il n'ait pas voulu lui donner

d'enfant: «Je n'ai jamais désiré me survivre.» Et encore: «Madame de

Chateaubriand n'a point trouvé dans les joies naturelles le contrepoids

de ses chagrins. Privée d'enfants qu'elle aurait eus peut-être dans une

autre union...» Et enfin: «Après le malheur de naître, je n'en connais

pas de plus grand que de donner le jour à un homme.» Pendant un de ses

voyages, aux Pâquis, près Genève, le 15 septembre 1831, il a cette

effusion de bile:

Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi

que je fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite; source

de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où

tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu

pas procurer?... Quand on n'a point d'argent, on est dans la

dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures

qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté;

eh bien! faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent

là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, à

s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger

l'âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le

sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs

façons naturelles de vivre: la misère les serre l'une contre

l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles

se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. Sans argent,

nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un autre soleil, et,

avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. Heureux

juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la

chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez

du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les

favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous

êtes, ah! si vous vouliez changer de peau avec moi!...

Est-ce clair? Et il a voulu que l'on sût cela après sa mort! Il est

vrai qu'il ne pensait peut-être pas toujours ainsi. Une fois que sa femme

était malade, il la soigna si bien, qu'elle écrivait à madame Joubert:

«Mon mari est un ange; j'ai peur de le voir s'envoler vers le ciel; il

est trop parfait pour cette mauvaise terre.» Mais, d'autre part, elle

était bonapartiste. Puis, Chateaubriand nous dit qu'elle n'avait pas lu

une ligne de ses livres. Et sans doute c'est une façon de parler: mais

cela indique, pour le moins, une certaine indifférence à l'œuvre de

son mari, sinon à sa gloire. Elle l'aimait toutefois, cela ne paraît pas

douteux; elle lui était dévouée; elle l'aida à conserver, parmi ses

gaietés et ses irrégularités secrètes, un _decorum_ extérieur; elle

sut lui ménager un abri honorable et mélancoliquement pittoresque, à

l'ombre de cette Infirmerie Marie-Thérèse qu'elle avait fondée pour y

retirer de vieux prêtres et de pauvres vieilles femmes. Et elle supporta

avec résignation madame Récamier et les stations quotidiennes à

l'Abbaye-au-Bois. Mais j'imagine qu'elle devait le lui faire payer

doucement dans le détail; car elle avait plus d'esprit que son mari.

Même, si j'en crois sa façon d'écrire, à elle, je pense qu'elle avait

plus d'admiration que de goût pour sa façon d'écrire, à lui. Les

dernières années, elle eut sa revanche. Sainte-Beuve écrit en 1847:

«Chateaubriand ne peut plus sortir de sa chambre. Madame Récamier l'y va

voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards

de madame de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante années de

délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de

beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle,

dévote et ironique; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses

défauts.»

Madame de Chateaubriand mourut le 9 février 1847. Il restait seul avec sa

vieille amie, infirmes tous deux. À la fin, il ne pouvait plus parler ni

entendre, et elle ne pouvait plus voir. Et ils étaient là, l'un en face

de l'autre, elle qui avait été la plus grande beauté, lui qui avait

été le plus beau génie, tous deux se souvenant, tous deux se sentant

déjà à demi morts. Cela faisait certes un émouvant tableau; et lui,

le savait, et que la postérité le verrait s'éteignant ainsi, dans des

conditions sublimes de tristesse.

Chateaubriand · 第 18 / 20 段