1848). Elle était venue s'installer chez madame Mohl pour être à
portée de son ami mourant. «Chaque fois, dit madame Le Normant, que
madame Récamier, suffoquée de douleur, quittait la chambre, il la
suivait des yeux sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait
l'effroi de ne plus la revoir.» Le 10 juillet 1848, J.-J. Ampère
écrivait à Bacante: «Vous pouvez juger dans quel état se trouvait
madame Récamier, brisée corps et âme: depuis quelque temps,
rien n'était plus douloureux que les soins rendus par elle avec un
inaltérable dévouement à son illustre ami. Il ne parlait presque pas
et il voyait à peine si on était près de lui; elle en était doublement
séparée. Cet état d'anxiété perpétuelle et pareille à celle qu'on
éprouve loin de ce qu'on aime, elle le ressentait à ses côtés. Elle
était là quand il a cessé de vivre. _Elle ne l'a pas vu mourir._»
Le 2 juillet, il avait reçu le viatique. Le 3 juillet, il avait dicté
ces lignes à son neveu: «Je déclare devant Dieu rétracter tout ce
qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs,
et généralement aux principes conservateurs du bien.» Les années
précédentes, il observait autant qu'il pouvait les lois de l'Église
sur l'abstinence et le jeûne. En 1842 et 1843 tout au moins, il avait un
confesseur: l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice.
Sismondi, qui rencontra Chateaubriand chez madame de Duras en 1813,
rapporte dans son journal: «... Il observait la décadence universelle
des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptômes de
dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien... Il en concluait
la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles
professent. J'ai été étonné de lui trouver l'esprit si libre.»--«25
mars 1813. Chateaubriand a parlé de religion chez madame de Duras; il la
ramène sans cesse, et ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de
vue sous lequel il la considère: il en croit une nécessaire au soutien
de l'État... Il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire;
il s'en fait une loi, et il n'obéit pas.» (Il était donc revenu, peu
s'en faut, à l'esprit de l'_Essai sur les révolutions_.) Une trentaine
d'années plus tard, vers 1840, un peu avant l'abbé Seguin, chez madame
Récamier, Chateaubriand, d'après Sainte-Beuve, dit ceci: «Je crois en
Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence; je crois au christianisme,
comme grande vérité toujours, comme religion divine tant que je puis.
J'y crois vingt-quatre heures; puis le diable vient qui me replonge dans
un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller.»
Néanmoins, il semble bien que, dans ses dernières années, sa foi
devint plus continue et plus paisible. Dans une lettre du 10 octobre 1848
adressée à madame de Marigny, Louis de Chateaubriand, neveu du grand
écrivain, dit que son oncle avait été «fidèle toute sa vie (?) à la
confession annuelle et presque toujours à la communion pascale» et qu'il
avait même, «dans ses dernières années, communié assez fréquemment
aux époques de certaines fêtes». Et Chateaubriand, vieux, nous dit
lui-même: «Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes
autres convictions; il n'est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus
incrédule que moi.»
Oui, telle devait être sa foi, fondée sur son nihilisme même. Mais
assurément, il mourut dans la foi. La foi est, au fond, acte de volonté.
Et, outre la volonté de croire, il avait celle de bien composer sa vie.
Il l'a si bien composée, que nous en connaissons seulement l'image qu'il
a voulu nous en donner: mais il est vrai aussi que, d'avoir passé sa
vie à en composer l'image, cela même est ce qui nous fait le mieux
connaître cet être d'orgueil, de tristesse et de désir sans fin.
Après sa vie, il compose son attitude d'«outre-tombe». Au cours
de plusieurs années, il négocie avec le maire de Saint-Malo et le
ministère la cession d'un rocher pour y placer son tombeau: une simple
dalle, avec une croix, sans un nom, parmi les flots. Cette affectation
de n'y pas mettre son nom est admirable! Ah! le pauvre être préoccupé
d'étonner, même quand il ne le saura plus. Il est si facile pourtant
d'être détaché de soi après la mort! Lui non. Il a même le squelette
vaniteux. Cela couronne cette vie splendide et vaine, vaine au jugement du
chrétien qu'il croyait être, si ce «restaurateur du christianisme» ne
nous a légué que des nuances nouvelles de mélancolie et de volupté, en
somme, de quoi être un peu plus païens.
Louis Veuillot écrit rudement (_Çà et là_, II):
Chateaubriand a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est
pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni
l'écrivain tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres
tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours
affairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui
phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle
jamais sans phrase... Il est de ceux qui ne savent écarter aucune
pensée capable de revêtir une belle couleur et de rendre un beau
son.
_Atala_ est ridicule, _René_ odieux; le _Génie du christianisme_
manque de foi; les écrits politiques manquent de sincérité; les
_Mémoires_ sont écrits pour faire admirer le personnage; mais
ce _moi_, toujours vain et parfois haïssable, jette une ombre
fâcheuse sur la beauté littéraire, souvent éclatante...
J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand sur un rocher
qui apparaît de loin. L'emphase de ce tombeau peint l'homme et
ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité
sa mort comme un talent, il a pris dans son tombeau une dernière
pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase; une phrase qui
se pût entendre au milieu de la mer; une pose qui se pût voir
encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera
trompé. N'ayant toute sa vie songé qu'à lui-même et rien fait
que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire,
placée en viager, est venue s'éteindre dans cette mer, dont il
a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement
éternel.
Un catholique comme Veuillot pouvait parler ainsi. Mais nous hésitons
beaucoup à nous approprier de si dures conclusions.
Une chose qu'il ne faut pas oublier, c'est sa candeur, ce «fonds
d'enfance et d'innocence» que signale Joubert dans l'admirable lettre
à Molé. «Il ne parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge
jamais.» C'est, par suite, l'incapacité de se sentir et de se concevoir
ridicule. Cela est (avec leur génie, bien entendu) une très grande force
chez beaucoup d'hommes de génie.
Il y a de la candeur dans son excessive et constante préoccupation de la
gloire et de l'immortalité. Car quelle chose incertaine et courte,
même en mettant tout au mieux, doit être la gloire pour un écrivain
d'aujourd'hui, même très grand! Il y a de la candeur dans son goût
pour l'emphase. Même sa correspondance étonne souvent par le manque de
simplicité. Presque jamais elle n'est familière, pas même avec madame
Récamier vieillie. Il y a de la candeur dans son respect superstitieux
pour certaines formes particulièrement solennelles de la littérature,
dans le sentiment qui lui fait écrire deux épopées en prose, et
finalement une tragédie sacrée.
Car, après l'_Itinéraire_, en pleine maturité de son talent, ce
rénovateur de notre prose s'avise de composer une tragédie en vers:
_Moïse_, par où il renoue, non pas précisément avec Racine, mais bien
avec Coras et Duché. Et ce ne fut point un caprice ou un divertissement
d'un jour. Il y apporte une extrême conviction et une extrême
ténacité. Il écrit pour la préface de l'édition de 1836: «Cette
tragédie en cinq actes, avec des chœurs, m'a coûté un long travail;
je n'ai cessé de la revoir et de la corriger depuis une vingtaine
d'années.» Il dit encore que Talma lui avait donné d'excellents
conseils. _Moïse_, lu au comité du Théâtre-Français, en 1821, fut
reçu à l'unanimité. Heureusement pour lui, ses amis s'alarmèrent.
«Les uns avaient la bonté de me croire un trop grand personnage pour
m'exposer aux sifflets; les autres pensaient que j'allais gâter ma vie
politique, et interrompre en même temps la carrière de tous les hommes
qui marchaient avec moi.» Comment? je ne le vois pas bien; mais enfin il
retira sa pièce.
Il fit bien. (Cependant _Moïse_ fut joué cinq fois en 1834 au théâtre
de Versailles, dans des conditions assez misérables, à ce qu'il semble.
L'auteur n'assistait pas à la représentation.--Voir _Chateaubriand
poète_, par M. Charles Comte.) Mais pourquoi un _Moïse_? Toujours la
tyrannie du rôle. L'auteur du _Génie du christianisme_, s'il écrivait
une tragédie, ne pouvait écrire qu'une tragédie sacrée. «Le
sujet, dit-il, est la première idolâtrie des Hébreux; idolâtrie qui
compromettait les destinées de ce peuple et du monde.» Pendant que
Moïse s'entretient avec Dieu sur le Sinaï, son neveu Nadab s'est épris
d'une captive amalécite, Arzane. Le bruit ayant couru que Moïse est
mort, Nadab se déclare à la belle captive, lui propose de l'épouser
et de la couronner reine d'Amalec: Arzane, qui hait Israël, exige qu'en
outre il adore Baal, Moloch et Phogor. Mais _Moïse_ redescend de la
montagne avec les tables de la loi. Nadab résiste à ses anathèmes;
il résiste aux larmes de son père Aaron; il suit la séductrice, il
s'apprête à sacrifier à Baal... Sur quoi _Moïse_ fait lapider Arzane
par les lévites et le peuple, pendant que Nadab est frappé de la foudre.
Dans les deux ou trois dernières années de sa vie, le vieux Bossuet, ne
pouvant plus rien faire, faisait des vers, parce que cela lui paraissait
plus facile qu'autre chose. Il en faisait chaque jour par centaines. Il
mettait en vers le _Cantique des cantiques_, parce que la méditation du
_Cantique des cantiques_, c'est la volupté permise aux saints. Il mettait
en vers l'histoire des _Trois amantes_, qui sont la pécheresse de saint
Luc, Marie, sœur de Lazare, et Marie-Madeleine. Il mettait leur histoire
en vers, parce qu'une pécheresse, c'est une femme. Et ces vers ne sont
pas précisément mauvais; mais ils sont d'une facilité effroyable.
Il est étrange que de la même main soient partis une prose de tant de
muscles et des vers de tant de lymphe.
(Je crois que les meilleurs vers de Bossuet sont ces deux-ci, adressés à
la pécheresse à propos de Jésus:
Jamais une plus belle proie
Ne fut prise dans tes cheveux.)
Les vers de Chateaubriand ne sont pas mauvais non plus. Seulement, autant
sa prose est colorée et hardie, autant ses vers sont timides et pâles.
Et quand il veut y mettre de la couleur, je crois que c'est pire:
Pour appui du dattier empruntant un rameau,
Le jour j'aurais guidé ton paisible chameau.
On sent qu'il est à la gêne. C'est Jéhovah, Moïse et Aaron, qui
devaient avoir le beau rôle et dire les choses les plus belles; et il
ne les a pas trouvées. Dans le fond, le trouble et la passion de Nadab,
l'impureté et la perfidie d'Arzane, et le culte voluptueux d'Adonis
font bien mieux son affaire. Son imagination est donc avec Amalec et
l'idolâtrie. Or, cela ne lui sert de rien. Nadab essaye bien de rappeler
les fureurs du René des _Natchez_:
Laisse-moi m'enchanter d'innocence et de crime,
Connaître mes devoirs sans te manquer de foi,
Apercevoir l'abîme et m'y jeter pour toi!
Et encore:
Ma souffrance est ma joie, et je veux à jamais
Conserver la douceur du mal que tu me fais.
Mais que le «Chant de la Courtisane» est peu enivrant!
Viens que je sois ta bien-aimée,
J'ai suspendu ma couche en souvenir de toi;
D'aloës je l'ai parfumée;
Sur un riche tapis je recevrai mon roi;
Dans l'albâtre éclatant la lampe est allumée;
Un bain voluptueux est préparé pour moi.
Dire que ces vers sont de la même plume, et peut-être de la même
époque que l'invocation à Cynthie dans la quatrième partie des
_Mémoires_!
Au deuxième acte, Nadab prend congé d'Arzane en ces termes:
De Moïse en ces lieux je viendrai vous apprendre
Le destin. _Quel parti qu'alors_ vous vouliez prendre,
Contre tout ennemi prompt à vous secourir,
Arzane, je saurai vous sauver ou mourir.
C'est horrible, et c'est déconcertant. Car celui qui a eu la candeur
d'écrire ces choses entre 1815 et 1835 et de les publier en 1836 est le
même qui a su tirer de notre langue des effets dont la hardiesse ou
la langueur n'a pas été dépassée et le même enfin qui, à
soixante-quinze ans, écrivit la _Vie de Rancé_ (parue en 1844).
C'était son directeur, l'abbé Seguin, qui lui avait conseillé d'écrire
cette histoire, et Chateaubriand s'y mit très volontiers: car, dans la
vie de ce Rancé qui eut une jeunesse orgueilleuse et déréglée, puis
qui se convertit rudement et tragiquement, et dont la pénitence, comme
les erreurs, eut l'allure excessive et héroïque, Chateaubriand (quoique
beaucoup plus tempéré dans sa conversion) trouvait quelque chose de
lui-même, croyait-il, et des tableaux où se complaire. Ce roman de la
pénitence farouche prêtait au mépris des hommes et de la vie; et les
péchés de Rancé étaient de ceux qu'il y a plaisir à rappeler et
déplorer.
Le livre est d'ailleurs un bric-à-brac inouï; l'auteur accueille tout ce
qui lui remonte à la mémoire ou au cœur et tout ce qui lui passe par la
tête. Il nous entretient de lui-même autant que de Rancé; et ce sont de
continuelles digressions. À propos des amours de Rancé et de la duchesse
de Montbazon, il nous parle abondamment de l'Hôtel de Rambouillet. Il
nous parle de Ninon, que pourtant Rancé ne connut pas; parce que Rancé
alla à Chambord, il nous parle de Chambord, puis de Paul-Louis Courier,
de François Ier, de Londres et de Henri V, du duc de Guise et de la belle
Marcelle de Castellane, de Retz, de Mazarin, etc... C'est ainsi tout le
temps. La biographie de Rancé n'occupe pas le quart de l'ouvrage. Nul
souci de composition; souvent, nul lien saisissable entre les phrases
d'un même paragraphe; des impressions juxtaposées; des raccourcis
surprenants, surtout des images, des images quand même, des images à
tout prix.
Déjà il les forçait volontiers dans les _Mémoires_. (Exemple: «Le
maréchal Lannes fut blessé mortellement; Bonaparte lui dit un mot et
puis l'oublia; l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le
boulet qui les frappe.» Ou bien: «Les chimères sont comme la torture;
ça fait toujours passer une heure ou deux. J'ai souvent mené en main,
avec une bride d'or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient
se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes
espérances.») Mais, dans la _Vie de Rancé_, cela est constant. Il lui
faut plus d'images, pour se divertir ou se consoler, à mesure que la
force du sang décline en lui, et que ses sensations ne sont plus que des
souvenirs. Une imagination torturée, outrée, difficile et brusque, est
la dernière muse de ce vieillard.
«Que fais-je dans le monde? Il n'est pas bon d'y demeurer lorsque les
cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent
des yeux.»--«Dans l'année 1648, s'ouvrit la Fronde, tranchée dans
laquelle sauta la France pour escalader la liberté.» Sur Corneille
influencé par le goût d'outre-monts: «Mais son génie résista:
dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tête
chauve qui plane au-dessus de tout.» Ceci, très beau: «Ninon, dévorée
du temps, n'avait plus que quelques os entrelacés.» Sur le vieux duc de
Montbazon qui, devenu amoureux d'une joueuse de luth, se prit de querelle
avec elle et la voulut jeter par la fenêtre: «La force manqua à sa
vengeance: il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put
soulever ni son bras ni sa conscience.» Sur Henri V: «Il se cachait
derrière moi, comme le soleil derrière les ruines.» Sur le château de
Chambord: «De loin, l'édifice est une arabesque; il se présente comme
une femme, dont le vent aurait soufflé en l'air la chevelure; de près,
cette femme s'incorpore dans la maçonnerie et se change en tours; c'est
alors Clorinde appuyée sur des ruines.»--«Dom Bernard fut administré.
À peine eut-il reçu le corps de Notre-Seigneur qu'il eut un pressant
besoin de cracher: il se retint et mourut étouffé par le pain des
anges.»--«... Cette plainte, qui sort du cœur de Rancé, comme ces
boîtes harmonieuses faites dans les montagnes qui répètent le même
son.» Le cœur de Rancé, une boîte à musique? Mon Dieu, oui! Il lui
faut des images. Beaucoup des images de la _Vie de Rancé_ sont d'un goût
inquiétant, ou même d'un mauvais goût délicieux: c'est donc le comble
de la volupté littéraire. Et puis, ce rythme, cette harmonie; et,
d'autres fois, ce mystérieux, cet inachevé... À propos d'Abélard:
«Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours...»
Et quand Rancé entre dans la ville des saints apôtres: «Ô Rome, te
voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? Malheur à l'âge pour
qui la nature a perdu ses félicités! Des pays enchantés où rien ne
nous attend plus sont arides: quelles aimables ombres verrai-je dans les
temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur une tête blanchie!» À
propos de _Lélia_ (car il parle de George Sand dans la _Vie de Rancé_):
«L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est
vrai: mais madame Sand fait descendre sur l'abîme son talent, comme
j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte.» Dans la _Vie de Rancé_,
Chateaubriand dépasse sa manière; il est son propre décadent; il
devance même ses ultimes disciples.
C'est l'image à tout prix. Et, presque toujours, c'est l'image
voluptueuse. «Chateaubriand, dit Maurras, communique au langage, aux
mots, une couleur de sensualité, un goût de chair.» Maurras analyse
et justifie très fortement et subtilement cette impression. Il ajoute:
«Chateaubriand tient moins à ce qu'il dit qu'à l'enveloppe émouvante,
sonore et pittoresque de ce qu'il dit.» Je vous renvoie à ces pages
(_Trois Idées politiques_), et vous prie de lire aussi vingt pages fort
belles de Pierre Lasserre sur la sensibilité de Chateaubriand. (_Le
Romantisme français_.)
* * * * *
Mais vous sentez bien que je retarde le plus possible le moment de
conclure. Car, que vous dirais-je que vous ne sachiez?
Vous rappellerai-je son influence sur tout le dix-neuvième siècle? Sans
doute il a lui-même profité de tout le dix-huitième; même en amour,
dans sa façon d'aimer et dans sa préoccupation de l'effet qu'il produit,
il a souvent été comme un Valmont sublime; il a subi profondément
l'influence de Rousseau (et je crois, celle de la poésie anglaise, dans
une mesure qu'il m'est difficile de déterminer): mais presque toute la
littérature du dix-neuvième siècle a subi l'influence de Chateaubriand.
Faguet, vous vous en souvenez, dit qu'il a renouvelé notre imagination.
Gautier l'appelait le sachem du romantisme. Tout dernièrement, M. Victor
Giraud, dans l'Introduction aux _Pages choisies_ de Chateaubriand, a
montré, avec une brièveté précise, et qui, je crois, n'oublie rien
d'essentiel, ce que lui doivent Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Sand,
Balzac, Thierry, Michelet, Lamennais, Montalembert, Lacordaire, même
Villemain et Cousin, même Auguste Comte (quand il développe le génie
social du catholicisme), et aussi Baudelaire, Leconte de Lisle, même
Taine, même Renan, qui ne l'aime point. J'indique encore Vogüé, et
m'arrête là, ne voulant pas nommer les vivants.
J'ajoute ceci: Chateaubriand, mort en 1848, a connu une très grande
partie des œuvres de Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Sainte-Beuve, et
les six premiers volumes de l'_Histoire de France_ de Michelet (1833-43).
Évidemment s'il a tant agi sur les romantiques, quelques romantiques ont
réagi sur lui, et peut-être (à mon avis) particulièrement Michelet.
La prose de Chateaubriand est plus hardie de tours, plus surprenante de
raccourcis, d'images ramassées et soudaines à mesure qu'on avance dans
les _Mémoires d'outre-tombe_. Tout le romantisme, qui paraît né de lui,
a ajouté, par répercussion, à sa virtuosité d'écrivain. Il a
voulu n'être vaincu, en sortilège verbal, par aucun de ses fils ou
petits-fils.
Il doit être content dans son immortalité, puisqu'il a sur toutes choses
aimé la gloire.
Il a eu l'une des plus belles vies, et des plus pleines, et des plus
variées, et des plus émouvantes qu'on puisse avoir. Autant que Tamerlan
ou que Napoléon, il a considéré et traité l'univers comme une proie.
Il a eu «une joie d'oiseau sauvage à se saisir de tout pour s'évader
de tout» (Lasserre). Ce qu'il n'a pas eu, la grande action politique (et
encore a-t-il cru qu'il l'avait), n'ajouterait rien à sa renommée. Il a
été aimé de beaucoup de femmes, et des plus distinguées de son temps,
et des plus belles. Sa vie a été noble; il a eu quelques gestes vraiment
beaux et qui ont été connus. Il a vu tout un siècle de littérature
commencer à sortir de lui, et qui l'avouait. Il a eu à peu près autant
de gloire qu'un homme en peut avoir, et il l'a savourée très longtemps.
Et il a eu, en outre, l'illusion d'être supérieur à sa gloire et de
croire qu'il la méprisait; car personne n'a été ni plus vaniteux, ni
plus persuadé de la vanité des choses: double jouissance.
Oui, il doit être content. Il a dû avoir, toutefois, quelques
déceptions posthumes.
Il a écrit incroyablement. Il a écrit très jeune, il a écrit très
vieux; il a écrit presque autant que Bossuet; il a écrit beaucoup de
choses dont je n'ai pu vous parler: des _Études historiques_, des lettres
de voyage, une histoire de la littérature anglaise, et combien d'articles
politiques et de brochures, et combien de vastes dépêches diplomatiques!
Il a eu la rage d'écrire, ce qui ne l'empêche ni d'avoir été un
éternel voyageur, ni d'avoir été dévoré du désir d'être un grand
politique; car, c'est bien simple, toute sa vie il a voulu être tout et
posséder tout. Mais enfin sa fureur dominante a été celle d'écrire, et
il a été surtout un étonnant homme de lettres, et au point de dépasser
d'avance en immodestie tous les hommes de lettres du dix-neuvième
siècle, qui pourtant... Et, de toutes les œuvres qu'il a publiées
de son vivant, on ne lit presque rien. On ne lit réellement que ses
_Mémoires_, qui sont un roman splendide à cent actes divers, et qui ont
toutes les beautés, excepté le charme déchirant et le tragique intime
des _Confessions_ de Jean-Jacques.
Ces _Mémoires_ même nous révèlent trop ce qu'il n'aurait probablement
pas voulu que nous sachions: le désaccord entre son rôle et sa nature,
entre son rôle de défenseur de la religion et de la royauté et
son tempérament de révolté et d'homme de désir, de nihiliste par
impossibilité d'être assouvi. Dans ces _Mémoires_, qui sont des
confessions autrement qu'il ne croyait, pour y avoir trop «composé» sa
vie, et trop visiblement, et pour y avoir étalé l'adoration de soi aussi
naïvement qu'un enfant ou une femme, cet homme d'un si grand génie nous
donne à tous, si peu de chose que nous soyons, le droit de sourire;
et, s'il le sait, c'est son châtiment, ou du moins une part de son
purgatoire.
Mais il est aimable. S'il était ici, nous l'adorerions. Je l'aime surtout
vieillissant, comme j'ai aimé Racine et Fénelon, comme j'ai fini par
aimer le pauvre Jean-Jacques,--parce que, à force de vivre avec les gens,
on les comprend mieux, ou bien on s'habitue à leurs défauts, et aussi
parce que, si dévorante et si illusionnée qu'ait été l'âme d'un
homme, elle devient forcément, dans la vieillesse, un peu plus sincère
et un peu plus détachée.
Que dire encore?
Le _Génie_ et les _Martyrs_ ne sont plus guère que d'illustres dates.
Mais Chateaubriand a laissé plus et moins que de grands livres. Outre que
nous lui devons, ou que nous pouvons nourrir en lui certains sentiments
allégeants, tels que la piété sans beaucoup de foi, la fantaisie de
juger les choses vraies dans la mesure où elles sont belles, et une
sorte de mélancolie qui est une défense enchantée contre la douleur:
sentiments peu sociaux, dont il ne faut pas vivre, mais qu'il est bon de
connaître; outre tout cela, Chateaubriand est, depuis les écrivains du
seizième et du dix-septième siècle, l'homme qui a le plus agi sur la
langue et sur le style; il est l'homme qui a su y introduire le plus de
musique, le plus d'images, le plus de parfums, le plus de contacts suaves,
si j'ose dire, et le plus de délices, et qui a écrit les plus enivrantes
phrases sur la volupté et sur la mort. Et cela est inestimable.
Je disais en commençant: