différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent
naturellement des espèces de prologues qui rappellent les
accidents survenus depuis les dernières dates et peignent les
lieux où je reprends le fil de ma narration. Les événements
variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les
uns dans les autres: il arrive que, dans les instants de mes
prospérités, j'ai à parler du temps de mes misères, et que,
dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur.
Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant
dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience
attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis
son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant
comme des reflets épars de mon existence, donnent une sorte
d'unité indéfinissable à mon travail: mon berceau a de ma
tombe, ma tombe a de mon berceau; mes souffrances deviennent
du plaisir, mes plaisirs des douleurs, et l'on ne sait si ces
_Mémoires_ sont l'ouvrage d'une tête brune ou chenue.
Quatre grandes divisions: Première partie: Années de jeunesse; le soldat
et le voyageur (1768-1800).--Deuxième partie: Carrière
littéraire (1800-1814).--Troisième partie: Carrière politique
(1814-1830).--Quatrième partie: Les dernières années.--Et tout cela
forme douze volumes dans l'édition originale et six volumes de cinq à
six cents pages dans l'édition Edmond Biré.
De ces quatre parties, il est difficile de dire quelle est la plus belle.
Il ne me semble pas qu'au cours de ces trois mille pages il y ait des
défaillances sérieuses ni même des moments de sommeil. L'intérêt se
maintient parce que, au fond, l'intérêt qu'il prend aux choses, c'est
toujours l'intérêt qu'il prend à lui-même. Le style, presque tout en
sensations et en images, ne faiblit point. Cette façon d'écrire, qui
est comme une gageure, se soutient jusqu'au bout, ou même, en avançant,
paraît plus surprenante. Peut-être y a-t-il, dans la partie qui a été
la dernière écrite et qui est celle du milieu, plus d'audace et plus de
raccourci dans l'expression et, si vous le voulez, plus de mauvais goût,
mais un mauvais goût plus éclatant. Il n'a achevé ses _Mémoires_, je
vous l'ai dit, qu'à soixante-treize ans (et n'a cessé d'ailleurs de les
retoucher jusqu'à sa mort). Mais il a su prendre, ou contre les atteintes
de la vieillesse, ou pour que ces atteintes ne paraissent pas, une bien
ingénieuse précaution. Il a écrit la quatrième partie, l'histoire de
ses dernières années, avant d'écrire celle de sa carrière littéraire
et politique... Pourquoi? Il pensait que, de cette manière, il y avait
plus de chances que les derniers livres des _Mémoires_, écrits avant
la vieillesse et, à la différence des autres, sur des faits encore
récents, laissassent le lecteur sur une impression de force et de vie.
Si, plus tard, l'âge le trahissait dans la narration de la période
médiane de son existence, cela se sentirait moins dans le courant de
l'immense récit; et, si la mort le venait prendre au milieu de sa
tâche, l'œuvre du moins aurait le beau _finale_ et les conclusions
qu'il voulait. Et, puisqu'il est mort à quatre-vingts ans, il n'avait pas
besoin de faire ces calculs: mais je suis persuadé qu'il les a faits, et
que les _Mémoires_ y ont gagné.
Maintenant, encore que les _Mémoires_ soient presque partout délicieux
ou magnifiques, les premiers livres ont gardé, je crois, un charme
particulier. Ce coin de Bretagne, ces vieilles gens, ces vieilles mœurs,
ce château de Combourg, cette enfance rêveuse et passionnée, il n'y a
rien au-dessus de cela. Ces souvenirs lointains, c'est en même temps ce
que l'auteur a peut-être le plus profondément senti et sans doute
le plus «romancé». Ce Chateaubriand adolescent, le voilà, le vrai
«René», bien supérieur à celui de la Nouvelle. Il n'y a de comparable
à cela que les premiers livres des _Confessions_ de Jean-Jacques.
Jean-Jacques parle déjà comme René: «J'étais inquiet, distrait,
rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je
n'avais pas l'idée, et dont je sentais pourtant la privation.» C'est
le même mal charmant. Seulement la grâce des choses est plus familière
autour du jeune Jean-Jacques qu'autour du jeune René; et, d'autre part,
l'enfant souillé de l'horloger de Genève fait plus de pitié, serre
plus le cœur que le petit gentilhomme de Combourg. Mais les tableaux de
l'adolescence de celui-ci sont d'une poésie somptueuse et sont un
délice pour l'imagination. Et il faut lire tour à tour les récits
de Jean-Jacques et les récits de René, selon qu'on veut être
douloureusement triste, ou triste avec volupté.
Puis, c'est le tableau des commencements de la Révolution. Cela est d'une
couleur intense, quoiqu'il écrive ces pages après 1830, alors qu'autour
de lui on commençait à pallier les crimes de la Révolution et à
transfigurer les criminels. Chateaubriand se souvient avec intégrité.
Il voit la plupart des révolutionnaires comme les verront Taine et
Renan, c'est-à-dire stupides autant que scélérats. C'est le voyage
en Amérique, un nouvel et définitif arrangement de ce voyage où, ne
voulant perdre aucune de ses descriptions, pas même celles des choses
qu'il ne peut avoir vues, il a soin de rester un peu vague sur les dates,
sur les distances et sur les procédés de locomotion. C'est l'armée
des princes, et c'est le séjour à Londres, où je ne dis point qu'il
exagère ses souffrances, mais où l'on sent bien qu'il ne les atténue
pas. C'est le _Génie du christianisme_ et la gloire... et c'est
Napoléon.
Napoléon est l'homme qui l'a le plus hanté; c'est le seul en qui il
reconnaisse un égal. J'ai déjà parlé de l'émulation que la fortune
de Napoléon avait suscitée chez les plus forts de ses contemporains. Ce
sentiment d'émulation, Chateaubriand en Angleterre, inconnu et pauvre,
sans autre bien que la conscience de son génie, ce sentiment d'envie et
de rivalité personnelle, Chateaubriand l'éprouve déjà. Écoutez ces
aveux:
Je comptais mes abattements et mes obscurités à Londres sur
les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses pas se
mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires; son
nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient
les tristes indigences de mes compagnons d'infortunes et les
joyeuses détresses de Peltier. Napoléon était de mon âge:
partis tous les deux du sein de l'armée, il avait gagné
cent batailles que je languissais encore dans l'ombre de ces
émigrations qui furent le piédestal de sa fortune. _Resté
si loin derrière lui, le pouvais-je jamais rejoindre?_ Et,
néanmoins, quand il dictait des lois aux monarques, quand il les
écrasait de ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses
pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts
d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je
donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures oubliées
qui s'écoulaient en Angleterre, dans une petite ville inconnue?
Il est bien clair qu'il l'aurait donnée. Mais écoutez encore:
Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut
quitté l'Égypte; nous revînmes en France presque en même
temps, lui de Memphis, moi de Londres; il avait saisi des
villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes
réalités: je n'avais encore que des chimères.
L'histoire des sentiments de Chateaubriand pour Napoléon est
intéressante. Nous en avons déjà vu quelque chose. Il commence par
être, avec presque toute la France, ardent pour le premier Consul. Il
accepte, nous l'avons vu, d'être secrétaire d'ambassade à Rome, puis
ministre dans le Valais, mais donne sa démission à l'occasion du meurtre
du duc d'Enghien, beaucoup par une très noble indignation, un peu parce
qu'il ne tenait guère à rester petit agent diplomatique de l'homme
dont il s'estimait l'égal (n'était-il pas, lui, par le _Génie du
christianisme_, le vrai restaurateur de la religion?) Pendant l'Empire,
deux fois il libère sa conscience: par l'article du _Mercure_, et par son
discours de réception à l'Académie; manifestations généreuses, mais
sans grand danger: madame de Chateaubriand est impérialiste, l'empereur
le sait; le meilleur ami de Chateaubriand est Fontanes, qui sait le
défendre à l'occasion; plusieurs de ses autres amis, Joubert, Clausel
de Coussergues, Pasquier, Rémusat, Guéneau, sont fonctionnaires de
l'empereur. Au surplus, Napoléon aime la prose de Chateaubriand et ne
déteste point l'homme. Et Chateaubriand admire dans Napoléon le seul
égal qu'il se reconnaisse ici-bas. Mais, vers les dernières années,
l'empereur devient décidément insupportable. En même temps, son étoile
pâlit. Après Moscou, après l'Espagne, après Leipsick, Chateaubriand
entrevoit la possibilité d'une restauration où il croit qu'il serait
tout et connaîtrait à son tour la puissance matérielle et les grandeurs
de chair. Et c'est pourquoi il écrit _De Buonaparte et des Bourbons_,
où il sait bien lui-même qu'il rabaisse l'empereur à l'excès et le
défigure. C'est qu'il lui faut abattre son «rival», et c'est qu'il veut
que la Restauration soit son œuvre. Mais après 1830, Napoléon est mort
depuis dix ans. Sa légende s'est faite. Chateaubriand n'oserait plus
parler de lui comme en 1814. «Le train du jour, écrit-il, est de
magnifier les victoires de Bonaparte.» Il proteste pour sa part: «C'est
que, dit-il, les patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations,
les cris de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la
France épuisée, labourant son sol avec des femmes... On oublie que tout
le monde se lamentait des triomphes... On oublie que le peuple, la cour,
les généraux, les ministres, les proches de Napoléon étaient las de
son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée
et jouée toujours, de cette existence remise en question chaque matin par
l'impossibilité du repos.» Lui, Chateaubriand, s'en souvient sans doute:
mais, depuis que l'autre n'est plus là, il sait qu'il est, lui, le seul
grand homme vivant. Il est, aux yeux de la France, le patriarche des
lettres. Il jouit de sa gloire désencombrée de Napoléon, et cela lui
conseille, à l'égard de son rival mort, la magnanimité.
L'histoire de Napoléon par Chateaubriand est splendide. Et elle est
quelquefois profonde. Sur les commencements de Bonaparte: «Il a
pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os. C'est une chose
déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les
mystères de la nature humaine et le caractère des temps: une partie
de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La
Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses
crimes: une origine innocente est un obstacle.»
Sans doute, il fait de Bonaparte un monstre en morale. Il croit aux
cruautés qu'on lui prête, et par exemple à l'empoisonnement des
pestiférés de Jaffa; il relève les folies et les crimes, mais en même
temps il ne se lasse pas de glorifier, dans le monstre, un prodige
de génie. Il a vu que la faculté dominante de Bonaparte était
l'imagination et comment il subissait l'attrait du gigantesque, et le
rêve de l'Orient et de l'aventure d'Alexandre. Il reconnaît en lui un
frère de rêve qui a mal tourné:
... À peine a-t-il mis l'Italie sous ses pieds qu'il paraît
en Égypte; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle.
Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans
la bibliothèque qu'il emporta se trouvaient: _Ossian_, _Werther_,
la _Nouvelle Héloïse_ et le _Vieux Testament_: indication du
chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives
et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères,
les études sérieuses et les emportements de l'imagination, la
sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle,
il tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit
désordonnée qui l'avait enfanté.
Et encore:
Durant la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants
et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement à
l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enquérait si
les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites
par l'eau ou par le feu, comme s'il eût été chargé de
l'inspection de l'armée céleste.
En somme, Chateaubriand doit à Napoléon ses plus belles phrases et ses
images les plus surprenantes. Et il était si heureux de les trouver, et
de les entasser, et d'en trouver encore, que cela lui devenait égal de
paraître attribuer à son ennemi, tout en le maudissant, une grandeur
surnaturelle. Rien de plus magnifique, ni qui soit d'une plus merveilleuse
virtuosité, que le récit de la campagne de Russie (qu'il n'a pas vue).
Laissez-moi citer un peu, pour le plaisir:
... Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le
monde politique, l'injuste occupation de Rome lui rendit contraire
le monde moral: sans la moindre utilité, il s'aliéna comme à
plaisir les peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les
deux précipices qu'il avait creusés aux deux bords de sa vie, il
alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond
de l'Europe, comme sur ce pont que la mort, aidée du mal, avait
jeté à travers le chaos.
... Il ne restait d'autre ressource que... de rentrer à Smolensk
par les vieux sentiers de nos malheurs: on le pouvait: les oiseaux
du ciel n'avaient pas encore achevé de manger ce que nous avions
semé pour retrouver nos traces.
... De vastes boucheries se présentaient, étalant quarante mille
cadavres diversement consumés. Des files de carcasses alignées
semblaient garder encore la discipline militaire; les squelettes
détachés en avant, sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient
les commandants et dominaient la mêlée des morts.
... L'effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon.
Napoléon ne l'attendit pas.
... Tout disparaît sous la blancheur universelle. Les soldats
sans chaussures sentent leurs pieds mourir; leurs doigts
violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le
toucher les brûle... leurs méchants habits deviennent une
casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment
sur le sol de petits sillons de tombeaux... Des corbeaux et des
meutes de chiens blancs sans maîtres suivent à distance cette
retraite de cadavres.
... Quelques soldats dont il ne restait de vivant que les têtes
finirent par se manger les uns les autres sous des hangars de
branches de pins... Les Russes n'avaient plus le courage de tirer,
dans des régions de glace, sur les ombres gelées que Bonaparte
laissait vagabonder après lui... La bande à la face violette
et dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir ouverts,
marchait en silence sur le pont ou rampait de glaçons en
glaçons jusqu'à la rive polonaise. Arrivés dans des habitations
échauffées par des poêles, les malheureux expirèrent: leur vie
se fondit avec la neige dont ils étaient enveloppés.
Sur Napoléon à Sainte-Hélène:
Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille à celle de
Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute,
autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes
pour lui fournir une épée, les autres une statue; aigle, on
lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil
jusqu'à sa mort, et d'où il était vu de toute la terre.
... Vivant, il a manqué le monde; mort, il le possède.
Sur l'île de Sainte-Hélène:
... Les vagues sont éclairées la nuit de ce qu'on appelle la
lumière de la mer, lumière produite par des myriades d'insectes
dont les amours, électrisées par les tempêtes, allument à
la surface de l'abîme les illuminations d'une noce universelle.
L'ombre de l'île, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine
mobile de diamants.
Quand il a trouvé, sur l'Empereur ou à son occasion, quelques centaines
de phrases comme cela, il ne lui en veut plus guère. Et quand il apprend
que Napoléon à Sainte-Hélène a dit: «Si le duc de Richelieu et
Chateaubriand avaient eu la direction des affaires, la France serait
sortie puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales (1814
et 1815). Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré. Son style
est celui des prophètes», oh! alors, il ne lui en veut plus du tout.
«Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement _chatouille de mon
cœur l'orgueilleuse faiblesse_?» Alors il accorde tout ce qu'on veut;
il reconnaît que Napoléon fut un reconstructeur, et ne lui reproche
plus,--sévèrement, mais sans grande amertume,--que d'avoir peu respecté
la liberté.
Le récit des deux Restaurations, de la stupidité des vieux royalistes,
de la conversion subite et gloutonne des anciens jacobins, ce récit où
il fut aidé par la malice de madame de Chateaubriand (le _Cahier rouge_)
est d'une singulière fureur de style, et de la plus brûlante âcreté
dans les tableaux et dans les portraits. Mais, je l'avoue, j'ai un faible
pour la dernière partie des _Mémoires_, pour les voyages à travers
l'Allemagne et la Bohême. Il y a là, tout à la fois, une immense
lassitude, une immense tristesse, un immense plaisir à vivre; partout
l'idée de l'amour et de la mort et la plus sensuelle poésie; les plus
souples passages de la familiarité au lyrisme; un style qui est aussi,
par lui-même, une volupté...
Oh! le vieux René n'a pas changé; il se demande en passant «ce que le
monde aurait pu devenir» si la carrière de Chateaubriand «n'avait pas
été traversée par une misérable jalousie» (sans doute celle du roi
Louis XVIII), et il se fait rappeler par une hirondelle qu'il a été
ministre des Affaires étrangères. Mais il se détend, semble-t-il, et
s'abandonne, plus qu'il n'a jamais fait, à son naturel. Il rapporte les
compliments qu'on lui fait sur sa jeunesse, et les étonnements sur ses
cheveux noirs, et cela signifie qu'il a soixante-cinq ans, et que cela
l'ennuie bien, et qu'il ne veut pas vieillir. Il dit à un endroit:
«Pardonnez, je parle de moi, je m'en aperçois trop tard», et cela
est d'un effet vraiment comique. D'autant plus que, cinq lignes après,
exactement, il nous dit que le bibliothécaire de la ville de Bamberg le
vint saluer à cause de sa renommée, «la première du monde, selon lui,
_ce qui réjouissait la moelle de mes os_». Bref, il se laisse aller.
Il est troublé par tous les jupons qui passent: la servante saxonne, la
petite vierge de Waldmünchen, la grande fille rousse d'Egra, la voyageuse
de Weissenstadt («Elle avait bien l'air de ce que probablement elle
était: joie, courte fortune d'amour, puis l'hôpital et la fosse
commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes
tréteaux!»), la petite hotteuse («Sa jolie tête échevelée se collait
contre sa hotte... on voyait que, sous ses épaules chargées, son jeune
sein n'avait encore senti que le poids de la dépouille des vergers»),
ailleurs la Louisianaise Célestine, et la jeune Occitanienne (_vulgo_
Languedocienne), la «charmante étrangère de seize ans», à qui il
conseille si tristement de ne pas l'aimer. (Vogüé nous apprend, dans
_«Une Inconnue» de Chateaubriand_, que l'étrangère de seize ans en
avait cinquante et qu'elle s'appelait madame de Vichet); et enfin, dans
trois des pages les plus miraculeuses de la littérature française, il
évoque sa Sylphide, qu'il nomme cette fois Cynthie, et sur la route de
Carlsbad il se rappelle la molle Italie et la campagne romaine sous la
lune. «... Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont tu peux
jouir... Jeune Italienne, le temps fuit. Sur ces tapis de fleurs, tes
compagnes ont déjà passé.» Et Lucile, toujours Lucile: «À la nuit
tombante, j'entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l'air...
Voilà que je retournai à ma première jeunesse: je revis les corneilles
du mail de Combourg... Ô souvenirs, vous traversez le cœur comme un
glaive! Ô ma Lucile, bien des années nous ont séparés! Maintenant la
foule de mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton
visage.»
Ainsi rêve l'harmonieux vieillard, inconsolable, mais toujours consolé.
Et la conclusion des _Mémoires_,--après une dernière glorification
de sa vie et de son œuvre, et un dernier glas sonné sur la France et
l'Europe, c'est un acte de foi glacé dans une sorte de christianisme
social,--et cette phrase: «Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma
fosse; après quoi, je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans
l'éternité.» Et, comme c'est une fort belle manière d'y descendre, il
est très certainement sincère. Et le crucifix le sauvera, sans l'avoir
autrement gêné.
DIXIÈME CONFÉRENCE
DERNIÈRES ANNÉES.--CONCLUSIONS
Tel qu'il était, il fut extrêmement aimé. Il eut des amis fervents et
constants. Il eut des amies amoureuses et dévouées. Il fut aimé, non
seulement à cause de ses livres, à cause de sa gloire, et parce qu'il
avait le plus séduisant des génies, mais parce qu'il était aimable. Sa
vanité nous choque dans ses _Mémoires_, où elle s'étale sans pudeur
et presque sans interruption: mais, dans la réalité, elle admettait des
trêves. La passion de la solitude le prenait de temps en temps, et le
plus grand de ses plaisirs paraît avoir été de voyager seul. Presque
jusqu'à la fin de sa vie, il a couru les routes,--sans madame de
Chateaubriand.--Mais, avec ses amis, surtout chez les Joubert, à
Villeneuve-sur-Yonne, il était tout à fait «bon garçon». (Seulement,
dit Joubert, quand il s'apercevait qu'il était bon garçon, il continuait
en «faisant» le bon garçon.) Volontiers solennel et un peu tendu dans
ses livres, il était facilement, dans la conversation, libre, familier,
et même, à l'occasion, assez vert. Il avait ses vertus, nous le savons:
bonté, désintéressement, mépris de l'argent, sentiment jaloux de
l'honneur. Mais la conscience qu'il avait de ses vertus le rendait fort
indulgent pour lui-même et peu attentif à ses propres sottises.
Son ami Joubert a très bien vu cela dans une lettre célèbre, que j'ai
déjà citée à propos de Jean-Jacques Rousseau, à qui elle s'applique
aussi parfaitement. (Je n'oublie point que Jean-Jacques est une âme
beaucoup plus souillée que Chateaubriand: mais l'illusion définie
par Joubert est bien la même chez l'un et chez l'autre.) «Il y a, dit
Joubert, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui
ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître
et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu'à la conscience
de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours le
sentiment de son essence, qui est fort bonne.» Que cela est admirablement
dit! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou
_René_, mais chez la plupart des hommes!
Ce Joubert fut assurément le plus distingué des amis de Chateaubriand,
qui a fait de lui un portrait amusant et tendre. Cet inspecteur général
de l'Université, grand, sec, avec un nez pointu, était un vieil
«original», plein de tics délicats et de manies angéliques. Il avait
connu d'Alembert, Diderot, les Encyclopédistes, et les avait trouvés
d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à
Villeneuve-sur-Yonne, où il recueillit madame de Beaumont fugitive. Mais
le bruit et le spectacle, quoique lointain, de la Terreur, achevèrent de
détacher Joubert de ce brutal monde des corps.
Il se maria sur le tard. Il épousa par admiration une vieille fille
très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites,
d'ailleurs très intelligente et que Chateaubriand appréciait beaucoup.
Il était grand amateur d'âmes féminines: mesdames de Beaumont, de
Gontaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille... Souvent malade, il aimait
presque à l'être: il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus
subtile. Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les
pages qui l'offensaient, et n'en gardait que les pages innocentes dans
leurs reliures à demi vidées. Il aimait les parfums, les fruits et les
fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion
catholique. «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la
politesse.» Il ne tenait pas à la vérité: il y préférait la beauté;
ou plutôt, il les confondait avec une astuce séraphique. Renan eût
contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. Il n'est
pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots,
pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en
effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est incompatible
avec une trop rigide précision.»