Ce n'est point, en effet, par la pensée qu'il est éminent et rare. Ce

n'est pas non plus par le don de créer et de faire agir des personnages

différents de lui, à la façon des grands dramaturges et des grands

romanciers. Dans les _Natchez_, dans le _Génie_, dans les _Martyrs_, ce

qu'il y a de plus vivant, ce sont les descriptions et les souvenirs de

sensations personnelles,--et c'est (avec Atala, Amélie et Velléda, qui

sont des sœurs de sa sœur Lucile),--Chactas, René et Eudore, qui ne

sont que des images de lui-même. Or, dans les _Mémoires_, il n'aura

qu'à se peindre directement, sans nulle fiction interposée entre lui

et nous, dans ses rapports avec les choses et les hommes et dans les

impressions qu'il en reçoit. Il écrira librement l'histoire de sa

sensibilité. Lorsque, à tout bout de champ, il nous énumère les

personnages de ses romans, qu'il appelle ses fils et ses filles, nous

sommes tentés de les juger assez pâles et convenus: mais les êtres

réels, les hommes de son temps, ceux qu'il a rencontrés dans la vie,

il les peindra de la façon la plus âpre, la plus passionnée, la plus

brutale ou la plus aiguë; et ce médiocre «créateur d'âmes» (à

mon avis) fera d'étonnants portraits de ses contemporains. C'est que

ceux-là, il les a vus, il a souffert par eux, ou par eux il s'est amusé;

il a pu les aimer ou les haïr. En les peignant, il exprime encore une

disposition de son esprit. Et, à côté des portraits, il y a les récits

des événements auxquels il a assisté, qu'il a vus de ses yeux, qu'il

croit souvent avoir dirigés. Il y a ses impressions de voyage. Il y a ses

rêveries, ses visions, ses colères, ses rancunes. Lui, toujours lui. Il

est clair que, pour exprimer tout cela, son génie propre excelle, et son

génie propre suffit. Il a le don des images et la sensibilité la plus

voluptueuse et la plus absorbante: et c'est tout justement ce qu'il faut

ici. Les _Mémoires_ sont précisément le genre où il pouvait avoir

tout son génie, et en jouir, et nous en faire jouir nous-mêmes. Et les

_Mémoires_ sont, en effet, un grand chef-d'œuvre, le plus divertissant

et le plus éclatant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses

et poignantes les _Confessions_, l'autre chef-d'œuvre.

Et ces _Mémoires_, Chateaubriand les a conçus, sentis, écrits avec

tant de plaisir! Un plaisir qui a duré la moitié de sa vie. Il dit dans

l'_Avant-propos_ de 1846, deux ans avant de mourir: «Ces _Mémoires_ ont

été l'objet de ma prédilection. Saint Bonaventure obtint du ciel la

permission de continuer les siens après sa mort; je n'espère pas une

telle faveur, mais je désirerais ressusciter à l'heure des fantômes

pour corriger au moins les épreuves.»

Même quand il était obligé d'en interrompre la rédaction, il y pensait

toujours. Ils étaient son délice, sa consolation, son refuge, sa gloire,

sa vengeance. Il y façonnait sa propre figure, telle qu'il voulait

qu'elle apparût à la postérité. Il ne s'y donnait que des défauts

avantageux et fiers. S'il avait eu dans sa vie des déceptions, il les

tournait en victoires, ou il les expliquait par sa grandeur d'âme. Si les

événements lui donnaient tort, il n'était pas embarrassé de prouver

qu'il avait eu raison. Comme la rédaction de ses _Mémoires_, et les

corrections, et les retouches, ont duré en réalité une quarantaine

d'années, et qu'il racontait sa participation à tel événement dix,

vingt, trente ans après l'événement lui-même, il pouvait composer

d'après l'intérêt du présent son attitude du passé, et se donner

aussi l'air d'avoir tout compris, tout deviné, tout prévu. Sa carrière

politique et diplomatique a été, en somme, incomplète et d'un éclat

secondaire: un court ministère et trois courtes ambassades, c'est à peu

près tout. Mais comme cela s'amplifiera dans ses _Mémoires_! Là, il

sera le grand homme d'État qu'il a rêvé d'être; et ce que sa carrière

a eu de borné s'expliquera par sa supériorité même, par ses dédains,

par l'ombrage que donnait son génie. S'il méprisait l'argent (et il le

méprisait); s'il a été généreux (et il l'a été); s'il a eu de beaux

mouvements désintéressés (et il en a eu), il est sûr au moins qu'on le

saura, car il le rappellera plutôt dix fois qu'une. Imperceptiblement il

s'accommodera aux goûts et aux idées des générations nouvelles, et il

s'arrangera pour qu'on croie qu'il les a devancées, alors que souvent

il les suit. Il tiendra beaucoup à ce qu'on sache qu'il a joué, par

magnanimité pure, un rôle de fidélité monarchique; qu'il a l'esprit le

plus libre; qu'il n'eut jamais d'illusion ni sur les Bourbons, ni sur leur

avenir; et il prendra délicieusement, dans ses _Mémoires_, sa revanche

de sa fidélité. Il aura le plaisir de se montrer encore supérieur à

sa destinée et, en même temps, de paraître détaché de lui-même par

l'idée de la mort et d'étaler partout une sublime tristesse. Il aura

le plaisir de dire continuellement qu'il méprise les hommes et qu'il ne

croit à rien, «la religion exceptée», et goûtera ainsi, tout en se

disant chrétien, les délices antichrétiennes de l'orgueil et du plus

voluptueux pessimisme. Et, comme sa gloire augmente avec son âge, et que

l'on sait qu'il écrit ses souvenirs, et qu'en 1836 une société lui

en offre 250.000 francs, lui paye ses dettes, et lui garantit une rente

viagère de 12.000 francs, et qu'en 1844 Émile de Girardin lui paye

96.000 francs le droit de publier ses _Mémoires_ après sa mort dans le

journal _La Presse_, il en résulte cette situation unique, que le plus

grand plaisir qu'il puisse goûter, le plaisir de se peindre lui-même

selon son gré et pour sa plus grande gloire, ce plaisir, littéralement,

le fait vivre, le nourrit et l'habille; qu'il est payé d'avance pour

écrire son propre panégyrique en autant de volumes qu'il voudra et comme

il le voudra, et que la France s'y intéresse, et l'attend. Oh! oui, il a

dû jouir de ces _Mémoires d'outre-tombe_!

Les _Mémoires d'outre-tombe_! Ce titre à effet est assez singulier

quand on y songe. Littéralement, cela voudrait dire: mémoires des choses

arrivées par delà la tombe, ce qui serait absurde. Et, en réalité,

cela signifie: mémoires des choses qui, publiées après la mort,

nous parviennent à travers le tombeau. Mais cette expression impropre

présente une image vague et magnifique. Et les Mémoires de Chateaubriand

ne pouvaient pas s'appeler simplement _Mémoires_. _Mémoires

d'outre-tombe_, ce titre les agrandit en y mêlant l'idée de la mort,

leur donne quelque chose de mystérieux et de solennel.

Qu'un écrivain soit vaniteux, cela est la règle. Mais il apparaît dès

le titre, et dès la _Préface testamentaire_, et dès l'_Avant-propos_,

et dès les premières pages, et ensuite à chaque page, ou peu s'en

faut, que Chateaubriand, comme il est, je crois, le plus grand trouveur

d'images, est l'écrivain le plus vaniteux de la littérature française,

et probablement de toutes les littératures. Il est impossible de n'en

être pas agacé, et finalement chagriné. Et il est peut-être impossible

de ne pas compatir à une si énorme et naïve faiblesse.

La vanité de Chateaubriand est unique et par le degré, et par le besoin

continuel de l'exprimer. Rabelais, Montaigne, ont trop d'esprit et de

philosophie pour être vaniteux. Ronsard n'est qu'orgueilleux, et ne

l'est que par accès. Le bonhomme Corneille pareillement. Si bonne opinion

qu'ils aient d'eux-mêmes, les grands écrivains du dix-septième siècle

sont sauvés, sinon de la vanité, au moins du ridicule de l'étaler

publiquement, soit par le sentiment chrétien, soit par le «goût»,

soit par leurs habitudes d'honnêtes gens. Molière, Boileau (sauf deux

ou trois exceptions), Racine, La Bruyère, ne se louent eux-mêmes

qu'indirectement et par leur façon de critiquer et de railler les autres.

Montesquieu donne pour épigraphe à l'_Esprit des lois_: _Prolem sine

matre creatam_. Mais c'est ce qu'il se permet de plus fort contre la

modestie, et encore est-ce en latin. Certes, ni Montesquieu, ni Buffon,

ni Diderot, ni surtout Voltaire n'étaient modestes, mais ils étaient

contenus par la politesse du temps. Puis, comme ils étaient les

combattants d'une cause, qu'ils tenaient beaucoup à faire triompher

leurs idées, cela les détournait sans doute de la contemplation et de

l'admiration d'eux-mêmes. Il y a bien le cas de J.-J. Rousseau. Celui-là

ne manque ni d'orgueil délirant, ni de vanité, et il ne se fait pas

faute de les manifester. Mais non pas continuement, il s'en faut.

Même, dans ses dernières années, il lui arrive de montrer presque

de l'humilité. On se souvient surtout de son cri: «Être éternel,

rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils

écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils

rougissent de mes misères... Puis, qu'un seul te dise, s'il l'ose: je

fus _meilleur_ que cet homme-là.» Mais cela est une bravade; puis cela

revient à dire, en somme, que les autres ne valent pas mieux que lui. Et

enfin, je ne sais pourquoi, c'est une vanité moins choquante de se vanter

de son cœur que de se vanter de son intelligence, et de dire: je suis

bon, que de dire: j'ai du génie.

Mais Chateaubriand ne cesse de nous rappeler, à propos de tout et sous

toutes les formes, qu'il a du génie; qu'il a renouvelé la littérature;

qu'il a inventé une langue politique; qu'il a été plus fort que Canning

et Metternich; qu'il a fait de grandes choses, qu'il en eût fait de plus

grandes encore si on ne l'en eût empêché; qu'il a créé des figures

immortelles et inoubliables; que tout le monde l'a imité; qu'il a, à

lui seul, restauré la religion; qu'il a eu une vie extraordinaire et

inimaginable; qu'il a foulé les quatre continents et visité l'univers;

qu'il a rempli de grandes places et qu'il a été ministre et ambassadeur;

que tout ce qui lui arrive n'arrive qu'à lui; qu'il a senti ce que

personne n'avait jamais senti, pensé ce que personne n'avait jamais

pensé; qu'il a été partout sublime de dédain, de générosité, de

désintéressement; que, pouvant tout posséder, il a tout méprisé;

qu'il a toujours été fort au-dessus des croyances qu'il paraissait

avoir et qu'il défendait; qu'il est vraiment unique de son espèce, comme

Napoléon; qu'avec tout cela rien n'est important à ses yeux, et qu'il

n'aspire qu'à la mort, et que, jusqu'à quatre-vingts ans, il n'a

pas fait autre chose... Et cela est souvent de l'orgueil, si l'orgueil

consiste à se glorifier des choses qui en valent la peine: mais c'est

bien souvent aussi vanité, et qu'on n'ose pas qualifier comme elle le

mériterait.

Plus encore que J.-J. Rousseau, il a la manie de s'ébahir de sa propre

destinée. Il est assez naturel, n'est-ce pas? qu'un jeune gentilhomme

breton ait navigué, qu'il ait émigré, qu'il ait, pendant la

Révolution, connu des jours de détresse... Il est assez naturel qu'ayant

un grand talent, il ait écrit des livres qui ont eu du succès, et que,

après la Restauration, il ait occupé quelques grandes places. À cela

se réduit, en effet, la destinée de Chateaubriand. Il y a des vies

bien autrement pleines d'imprévu, vies d'aventuriers ou de matelots,

ou simplement vies de pauvres diables... Or, qu'il ait été pauvre, à

Londres, dans sa jeunesse, et qu'il y retourne, dans son âge mûr, comme

ambassadeur, Chateaubriand n'en revient pas. Écoutez ce début du livre

VI de la première partie:

Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant,

pour l'Amérique, je m'embarquai pour Londres avec un passe-port

conçu en ces termes: «Laissez passer Sa Seigneurie le vicomte

de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près de Sa

Majesté Britannique, etc...» Point de signalement; ma grandeur

devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à

vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres.

En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis

salué par le canon du port. Un officier vient, de la part

du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu à

Shipwright-Inn, le maître et les garçons de l'auberge me

reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m'invite

à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M.

Billing, attaché à mon ambassade, m'attendait. Un dîner

d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure

Monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui n'était

pas du tout fatigué..., etc.

Et encore:

Ma place politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il

n'y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère

l'ambassadeur de Louis XVIII à l'auteur du _Génie du

christianisme_. Je verrai comment la chose tournera après ma

mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes

auprès de Georges IV, succession aussi bizarre que le reste de ma

vie.

(Mais non, mais non, pas tant que cela.) Puis il se rappelle le temps où

il errait dans les faubourgs de Londres... et, alors, vient ce morceau:

Quand je rentrai en 1822, au lieu d'être reçu par un ami

tremblant de froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me

tutoyant... qui se couche sur son grabat auprès du mien, en se

recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de

lune,--je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de

laquais qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires.

J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: _Monseigneur,

mylord, Votre Excellence, monsieur l'ambassadeur_, à un salon

tapissé d'or et de soie.--Je vous en supplie, messieurs,

laissez-moi! Trêve de ces _mylords_! Que voulez-vous que je fasse

de vous? Allez rire à la chancellerie comme si je n'étais pas

là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mascarade?

Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de

nature parce que j'ai changé d'habit?

Non; mais qu'il éprouve le besoin de le dire, c'est cela qui est

fâcheux. (C'est tout à fait Jean-Jacques à Montmorency: «J'interpelle,

dit Jean-Jacques, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se

sont jamais aperçus que cet état m'ait un instant ébloui,... s'ils

m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières»,

etc...) Chateaubriand continue intrépidement:

Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous; le duc de

Wellington m'a demandé; M. Canning me cherche; lady Jersey

m'attend à dîner avec M. Brougham; lady Gwydir m'espère, à

dix heures, dans sa loge à l'Opéra; lady Mansfield à minuit,

à Almack's. Miséricorde! où me fourrer? Qui m'arrachera à ces

persécutions?...

Et ce ton se poursuit durant plusieurs pages, et c'est tout à fait

affligeant. Car, est-ce que je me trompe? Est-ce qu'il n'y a pas, au fond

de cela, une véritable niaiserie? (Disons: une surprenante candeur.)

Jamais bourgeois n'a été à ce point ébloui d'être ambassadeur ou

ministre. Et pourtant ce n'était pas une si grande affaire, même en ce

temps-là. Beaucoup le sont ou l'ont été, et nous voyons tous les jours

qu'on peut l'être sans génie. Mais Chateaubriand est au moins aussi fier

de l'avoir été que d'avoir écrit _Atala_. Une de ses plus grandes joies

est d'être appelé _Votre Excellence_.

Pareillement, une de ses plaies, c'est que, étant grand poète, on ne

consent pas qu'il puisse être en même temps grand politique ou

grand diplomate. Les nombreux passages où il se révolte contre cette

prévention ne sont pas sans quelque inconsciente bouffonnerie. Notez

que, pour ma part, j'admets sans hésiter que Chateaubriand fut aussi

intelligent, même des choses de la diplomatie, qu'un Talleyrand, un

Metternich ou un Canning; qu'il fut même capable de vues plus profondes

et plus étendues, et qu'il écrivit de plus belles dépêches. Ce qui

a pu lui manquer pour être un grand diplomate ou un grand politique

autrement que par ses vues, ce sont peut-être, ce sont sûrement des

qualités dont lui-même faisait peu de cas: la souplesse, l'art

de feindre et de tromper, de se servir des vices des autres, l'art

d'attendre, la faculté de s'attacher très longtemps à un même dessein

et de ne se laisser rebuter ni par les insuccès ni par les avanies. C'est

par là (et par les occasions), non par l'intelligence, qu'un Talleyrand

a pu l'emporter, comme diplomate, sur l'auteur d'_Atala_. Chateaubriand

devrait donc s'en consoler: mais il ne s'en console pas, parce qu'il

voudrait avoir été tout et qu'il désire toutes les formes de la gloire.

Cette vanité monstrueuse semble bien marquer, chez un homme qui a tant

rêvé, un manque étrange de vie intérieure, de réflexion sur soi.

C'est que la rêverie n'est point la réflexion ni la méditation.

Chateaubriand est un grand inventeur de sensations et d'images; mais aussi

il est en proie aux images et aux sensations. Il est à remarquer que ceux

qui ont trouvé beaucoup d'images s'en savent meilleur gré, cèdent plus

facilement à la vanité, que ceux qui ont trouvé beaucoup de pensées.

Ceux-ci (les hommes du type de Descartes, si vous voulez) ou sont assez

aisément modestes, ou bien ont l'orgueil farouchement silencieux.

Ceux-là, au contraire, ne concevant la gloire que présente, tangible,

concrète, sont séduits par elle comme par une image plus belle que les

autres, et à laquelle ils s'attachent violemment. C'est un grand écueil

pour la modestie et pour le bon sens que d'être celui qui a le don de

faire plus de métaphores que ses contemporains.

C'est égal, il est vraiment désobligeant de voir un homme d'un si grand

génie si constamment préoccupé de ce qu'il paraît aux yeux des autres

hommes, si entêté d'être toujours le plus beau, le plus original, le

plus fort, le plus élu par le destin. Certes, on l'aime quand même:

mais, sans cette vanité qui ne se repose jamais, on l'aimerait mieux; les

_Mémoires_ feraient encore plus de plaisir; on n'aurait point contre lui

de mauvaises humeurs; il serait plus grand, à quoi il aurait dû songer

quand sa vanité le démangeait. De si nombreuses marques de faiblesse

d'esprit nous font pour lui un vrai chagrin. Nous plaignons ce grand homme

d'être, à certains égards, plus naïf et plus dupe que nous, de nous

donner avantage sur lui, de nous prodiguer les occasions de le considérer

avec un sourire. C'est un scandale dont nous rougissons nous-mêmes. Et

alors nous nous demandons si cette vanité incoercible, qui lui fait à

chaque minute emplir l'univers de son moi, n'est pas quelque chose de

proprement morbide chez ce fils et frère de neurasthéniques. (Des

médecins ont cru démontrer récemment l'hystérie et la demi-folie de

Chateaubriand. Quand les médecins s'y mettent...) Et enfin parmi tout

cela, nous sentons en lui une sorte d'innocence, et nous osons prendre en

pitié ce grand homme de n'avoir pas su ménager sa gloire au lieu de

la dévorer ainsi; nous nous souvenons que la vanité contient une

souffrance; et nous ne voulons plus nous rappeler que la magie de sa

phrase.

Si je me suis étendu sur ce cas de Chateaubriand, c'est que je crois

bien qu'il reste unique. Car sans doute il a légué aux romantiques son

immodestie, mais non point une immodestie égale. La principale vanité de

Lamartine consiste à dire, comme Mascarille, que tout ce qu'il fait lui

vient naturellement, qu'il improvise tout et que les vers ne sont pour lui

qu'un divertissement. Je ne pense pas que Victor Hugo, dans son fond,

ait été plus modeste que Chateaubriand: mais, en somme, il a plus

de politesse. Il ne manque jamais d'employer les anciennes formules de

modestie des hommes bien élevés (ce que Chateaubriand fait d'ailleurs

aussi _quelquefois_). Dans ses préfaces, Hugo paraît plutôt orgueilleux

que vaniteux; il ne dit pas: «je», mais «on», «nous», «l'auteur»,

«le poète». Il est surtout solennel et sibyllin. Sa principale vanité,

c'est de se donner l'air d'un profond penseur; c'est de dire, par exemple,

dans la préface de la _Légende des siècles_: «... L'auteur, du reste,

pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à

faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une

sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème

unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini;

le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois

chants: la _Légende des siècles_, la _Fin de Satan_, _Dieu_.» Voyez

aussi les préfaces lourdement insensées de presque tous ses drames. Et

nous savons bien que lui aussi est plein et débordant de lui-même: mais

il se tient encore assez convenablement. Dans l'expression de son orgueil

ou de sa vanité, Hugo reste plus «vieille France» que Chateaubriand.

La vanité de Chateaubriand a souvent pour complice son imagination de

Celte... Je n'irai pas si loin que le Celte Charles Le Goffic, qui (dans

la deuxième série de l'_Âme bretonne_), comparant le mirage armoricain

au mirage méridional, dit que, du moins, les Méridionaux «mesurent le

mirage»; ce que les Celtes ne font pas, «parce que la pluie et la brume

n'offrent point les mêmes facilités de vérification que le soleil et

ne sauraient servir comme lui à contrôler l'illusion qu'elles ont

créée». Il assure que les Celtes croient aisément à leurs inventions,

que «l'auto-suggestion est fréquente chez eux». Mais ici il faut

distinguer. Chateaubriand sait très bien s'il a vu, ou non, Washington et

s'il a bu, ou non, de l'eau du Mississipi (il n'y a même que lui qui le

sache). Là, je ne crois pas du tout à l'auto-suggestion. Mais, sur le

détail des événements, oui, il peut lui arriver de s'abuser lui-même.

Ayant oublié le vrai à force d'y rêver, et parce que ce qu'il raconte

est souvent très loin dans le temps, il nous donne, à la place, ce qui

lui paraît le plus beau ou le plus avantageux. Il ne travestit pas la

vérité avec préméditation: mais, comme il ne la sait plus très bien,

il la reconstitue, il comble les lacunes de sa mémoire par le travail

de son imagination, toujours subordonné au désir de paraître tel qu'il

voudrait avoir été. C'est là, chez lui, je crois, la part du mirage

celtique. La vérité lui est moins chère que la beauté. Très souvent,

il compose ses _Mémoires_ comme un poème.

Avec tout cela, les _Mémoires d'outre-tombe_ sont un des monuments les

plus éclatants et les plus vastes de notre littérature. C'est fait

d'autobiographie, de souvenirs personnels, de confessions, d'anecdotes,

de portraits, de lettres, de morceaux d'histoire, de descriptions,

d'impressions de voyage, de rêveries. La composition en est large et

libre, mais cependant attentive et savante. Il a eu tout le loisir de

la surveiller. Il commence ses _Mémoires_, dit-il, en octobre 1811, au

lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, à quarante-trois ans.

De 1811 à 1814, il écrit les premiers livres, son enfance, sa jeunesse,

jusqu'au départ pour l'Amérique. Il est interrompu par son rôle

politique sous la Restauration. Mais, en 1821 et 1822, à Berlin et à

Londres, il raconte les commencements de la Révolution, le voyage en

Amérique, l'armée des princes, l'exil à Londres, la rentrée en France.

Il reprend la plume en 1828, écrit son ambassade de Rome, la fin du

règne de Charles X, la Révolution de Juillet, le voyage à Prague et à

Venise. Et enfin, de 1836 à 1839, revenant en arrière, il dit ce qu'il

a fait et ce qu'il a vu de 1800 à 1828, c'est-à-dire presque toute sa

carrière littéraire et presque toute sa carrière politique.

Ces dates de la composition des _Mémoires_ ont leur intérêt et

expliquent diverses choses. Il est jeune encore (quarante-trois ans)

quand il raconte son enfance et sa jeunesse. Il a passé la soixantaine

lorsqu'il nous raconte ses derniers voyages avec un charme si puissant de

mélancolie. Et il est tout à fait vieux (de soixante-huit à soixante

et onze ans) lorsqu'il nous raconte sa vie politique et l'histoire de

l'Empereur, qu'il voit déjà avec un notable recul. Il ne faut pas

oublier que chaque époque de sa vie (sauf la dernière) est remémorée

et, si l'on peut dire, _ressentie_ par lui vingt, trente, quarante ans

après, et par conséquent enrichie et transformée. Cela nous promet peu

d'exactitude, je ne dis pas quant aux souvenirs des faits (car il a des

notes abondantes), mais quant au souvenir des sentiments éprouvés

jadis. En revanche, c'est une condition excellente pour la poésie. Il l'a

lui-même merveilleusement expliqué dans sa _Préface testamentaire_:

Chateaubriand · 第 16 / 20 段