événement politique de ma vie, était une _gigantesque_ entreprise. La
légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le
drapeau blanc... Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol
où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en
six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre
à ce prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait.» Mon Dieu, oui. En
réalité, la Restauration avait justement pour elle, en Espagne, ce
que l'empereur avait eu contre lui: le peuple et les moines. Le succès,
d'ailleurs, semble dû surtout à l'audace ingénieuse de ce Gil-Blas de
financier Ouvrard et à l'habile achat des consciences de presque tous les
principaux chefs de la révolution espagnole...
Je comprends mieux aujourd'hui que je ne l'eusse fait il y a quinze ans
les raisons de Chateaubriand royaliste: «Deux sentiments, dit-il,
nous avaient constamment obsédé depuis la Restauration: l'horreur des
traités de Vienne, le désir de donner aux Bourbons une armée capable de
défendre le trône et d'émanciper la France. L'Espagne, en nous mettant
en danger, à la fois par ses principes et par sa séparation du royaume
de Louis XIV, paraissait être le vrai champ de bataille où nous
pouvions, avec de grands périls il est vrai, mais avec un grand honneur,
restaurer à la fois notre puissance politique et notre force militaire.»
(Congrès de Vérone.) Et encore: «La légitimité se mourait faute de
victoires après les triomphes de Napoléon.» Ou bien: Il s'agissait
de «replacer la France au rang des puissances militaires» et de
«réhabiliter la cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans
danger». (Il parlait tout à l'heure de «grands périls», mais il l'a
oublié.)
D'après Chateaubriand lui-même, la guerre d'Espagne--sauf chez
les royalistes purs et chez les officiers, qui voulaient
«avancer»,--«n'était pas du tout populaire». (J'accorde d'ailleurs
que ce n'était pas une raison pour qu'on ne la fît pas.) Elle avait
contre elle la plupart des bourgeois et tous les anciens soldats de
l'empereur. Presque tous les Français croyaient alors à la bienfaisance
des principes de la Révolution. La Terreur, le Directoire paraissaient de
monstrueux ou vils accidents, mais des accidents. En somme, la Révolution
était récente; on pouvait croire qu'elle n'avait pas eu le temps de
produire ses vrais fruits, les fruits naturels de la démocratie et du
régime de l'élection politique, et que ces fruits seraient excellents.
Maintenant qu'elle les a produits, nous pouvons être moins
crédules. Donc, de braves gens,--oh! mon Dieu, nos grands-pères et
arrière-grands-pères,--voyaient sans faveur une guerre entreprise pour
les moines, croyaient-ils, et pour ce misérable roi Ferdinand VII.
Car ce représentant de la vérité politique était vraiment peu aimable.
Et ce n'était là qu'un détail, mais très voyant. Écoutez comment
Chateaubriand jugeait ce personnage.
Avant la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'était encore rapetissé pour
tenir moins de place dans sa prison (à Valençay)...» «Ferdinand entra
dans Madrid (en 1814) roi _netto_. Le roi _netto_ manqua sur-le-champ
à sa parole. Il condamna les conservateurs de son trône à l'exil, au
cachot, aux présides, etc...» Quand il jure la Constitution de 1812:
«Ainsi fut couronnée la tyrannie par la couardise, le manque de foi par
le parjure...» «Le monarque abandonna, comme de coutume, les militaires
fidèles.» En 1822, après la révolte de l'armée: «Ferdinand et
sa famille se montrent à travers les ténèbres de ce désastre: on
y reconnaît la passion du despote et la fureur des femmes... Un tyran
craintif pousse à la catastrophe et tremble quand elle est venue.»
Après le succès de la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'opposait à
toute mesure raisonnable. Qu'espérer d'un prince qui, jadis captif (à
Valençay), avait sollicité la main d'une femme de la famille de son
geôlier? Il était évident qu'il brûlerait son royaume dans son
cigare... Le règne des Camarillas commença quand celui des Cortès
finit.»
On ne peut pas dire que Chateaubriand nous surfait son héros. Un de
ses goûts les plus marqués est d'exalter certains principes et d'en
détester les représentants, de magnifier la royauté et de mépriser
les rois, pour se donner à la fois le plaisir de la supériorité
intellectuelle et de la supériorité morale. Son instinct et son délice,
c'est de détruire à mesure qu'il construit. Sauf dans ses écrits de la
période 1814-1816, sauf dans ces _Mémoires sur le duc de Berry_ où il
«fait» de la sentimentalité royaliste pour ennuyer Decazes, il ne parle
guère de la personne même des rois et des princes sans les railler ou
les dédaigner, comme s'il se vengeait ainsi des révérences forcées.
«Les rois n'ont pas plus d'attrait pour nous que nous n'en avons pour
eux; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intérêt et sans
illusions. Louis XVIII nous détestait; il avait à notre endroit de la
jalousie littéraire, etc.» Ceci est extrait du _Congrès de Vérone_,
mais les petits morceaux de ce genre sont par centaines dans les
_Mémoires_.
Chateaubriand triompha d'une façon extravagante. Il appelait la guerre
d'Espagne son _René_ en politique. Il dit dans le _Congrès de Vérone_:
la fortune m'avait choisi «pour me charger de la puissante aventure qui,
sous la Restauration, aurait pu renouveler la face du monde». Il dit
ailleurs que le succès de la guerre d'Espagne pouvait donner à la France
les frontières du Rhin. Et même il l'explique. Cette guerre est
_sa_ guerre. Cependant, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a assez
puissamment contribué. Dans les préparatifs de l'entreprise, son rôle
paraît moindre que celui de Mathieu de Montmorency ou que celui du grand
ministre Villèle, qui d'abord marcha malgré lui et qui ensuite emporta
tout.
Mais Chateaubriand était tellement persuadé que c'était lui,
Chateaubriand, qui avait tout fait et il y mettait une telle «vanité
d'auteur» (Sainte-Beuve), qu'il fut ulcéré de n'être pas complimenté
par le roi avant tous les autres, ministres ou généraux. Il ne se
concevait plus que premier ministre ou président du conseil. «On ne peut
gouverner avec lui ni sans lui», disait Villèle. On prit pourtant
le parti de gouverner sans lui. M. de Chateaubriand fut congédié
brusquement et sans égards le 6 juin 1824. (Le prétexte de sa disgrâce
fut, dit-il, de n'avoir pas soutenu une loi sur la réduction des rentes
proposée par le gouvernement.)
Je ne dis pas, notez-le bien, que le roi n'ait pas été brutal et qu'il
n'aurait pas dû ménager davantage un être, après tout, magnifique; je
ne dis pas que, si Chateaubriand avait eu le pouvoir un nombre suffisant
d'années, il n'aurait pas fait de grandes choses. Il avait peut-être
le génie de la politique, comme il le disait. Mais la secrète faiblesse
d'âme qu'implique une vanité comme la sienne, fait qu'on n'en est pas
sûr.
Il ressentit le coup avec une vivacité extrême. Il dit dans le _Congrès
de Vérone_: «Sensible à l'affront, il nous était impossible
d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion»
(simplement) «et l'auteur du _Génie du christianisme_.» Et dans
les _Mémoires_: «... On avait compté sur ma platitude, sur mes
pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement
à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de grue auprès
de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal me connaître.» Il enrage
ouvertement et candidement. Et il rentre dans l'opposition (pour n'en
plus sortir qu'un moment, pendant le ministère Martignac), et dans
l'opposition «systématique»; car, explique-t-il, l'opposition
surnommée «de conscience» est impuissante. Et là-dessus il a raison.
Il dit dans la préface de la _Monarchie selon la Charte_ (édition de
1827): «En me frappant, on n'a frappé qu'un dévoué serviteur du roi,
et l'ingratitude est à l'aise avec la fidélité; toutefois il peut y
avoir tels hommes moins soumis et telles circonstances dont il ne serait
pas bon d'abuser; l'histoire le prouve. Je ne suis ni le prince Eugène,
ni Voltaire, ni Mirabeau, et, quand je possèderais leur puissance,
j'aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. Mais...»
Mais il fait comme eux. Il se venge. Il a les fureurs de Coriolan. Je
pense que, par ses articles des _Débats_, il contribua à la chute de
la Restauration plus qu'il n'avait contribué à la guerre d'Espagne. Il
assiste au sacre de Charles X avec un dur dédain. Lui qui avait écrit
en 1820: «Il s'élève derrière nous une génération impatiente de
tous les jougs, ennemie de tous les rois; elle rêve la république et est
incapable par ses mœurs des vertus républicaines; elle s'avance, elle
nous presse, elle nous pousse...», ce n'est plus qu'à cette génération
qu'il cherche à plaire. Il ne cesse de répéter qu'après tout il ne
tient pas à la monarchie, ni de faire entendre que son salut au roi n'est
qu'un geste généreux, un geste avantageux, un salut de théâtre. Étant
illustre, il devient facilement populaire. Il reçoit des lettres
de compliments qu'il conserve avec soin et qu'il produit dans ses
_Mémoires_. Il y ajoute ce commentaire: «Tous les pusillanimes et les
ambitieux qui m'avaient cru perdu commençaient à me voir sortir radieux
des tourbillons de poussière de la lice: c'était ma seconde guerre
d'Espagne» (il parle de sa campagne aux _Débats_). «Je triomphai de
tous les partis intérieurs comme j'avais triomphé au dehors des ennemis
de la France.»
Après le départ du ministère Villèle, le roi se délivre de
Chateaubriand en l'envoyant à Rome comme ambassadeur. Chateaubriand le
comprend très bien: «Il se peut qu'il fût utile à mon pays d'être
débarrassé de moi: par le poids dont je me suis, je devine le fardeau
que je dois être pour les autres.» À Rome, il a le plaisir d'assister
à la mort de Léon XII et au conclave qui élit Pie VIII. Il écrit des
phrases comme celle-ci: «Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle
et qui se placerait à la tête des générations éclairées pourrait
rajeunir la papauté: mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les
vieilles têtes du sacré Collège.»
Au moment du ministère Polignac, il donne sans hésiter sa démission
d'ambassadeur. C'est une chose qu'il fait très bien. C'est, en politique,
celle qu'il fait le mieux. Il y a parfois du mérite. Il nous l'explique
lui-même: «Les chutes me sont des ruines, car je ne possède que des
dettes, dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas
assez de temps pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me
retire, je suis réduit à travailler aux gages d'un libraire.» Et voici
ce qui augmente son mérite. Il écrit de madame de Chateaubriand: «Elle
avait la tête tournée d'être ambassadrice à Rome... Elle aime la
représentation, les titres et la fortune; elle déteste la pauvreté
et le ménage chétif; elle méprise ces susceptibilités, ces excès de
fidélité et d'immolation, qu'elle regarde comme de vraies duperies dont
personne ne vous sait gré; elle n'aurait jamais crié vive le roi quand
même; mais, quand il s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit
ferme mes disgrâces, en les maudissant.» Cela veut dire que, lorsqu'il
se démettait d'une place lucrative, sa femme lui faisait une vie d'enfer.
Lui-même était furieux d'être héroïque, mais il était héroïque.
Oui, sa plus grande gloire, après ses livres, c'est d'avoir su donner
magnifiquement sa démission.
À ce moment, la politique extérieure est brillante et prospère. Le roi
et M. de Polignac se croient assez forts pour faire les «Ordonnances».
Qu'est-ce que les ordonnances? Chateaubriand dit dans les _Mémoires_:
«... Sans doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer
la royauté et les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers
jours de la Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans
égard aux intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition
d'Alger, développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances
d'un non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit
l'ennemi de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux,
indiqué jusqu'au point de débarquement...» Et il ajoute: «Tout cela
est vrai et odieux; mais le remède?»--Le remède radical, c'était sans
doute la suppression de la liberté de la presse. Et en effet la première
ordonnance opérait cette suppression. Une autre dissolvait la Chambre
récemment élue. Une autre refaisait la loi d'élection dans un sens
restrictif. Tout cela en vertu de l'article 14 de la Charte, entendu,
il est vrai, un peu pharisaïquement: «Le roi est le chef suprême de
l'État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait
les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les
emplois d'administration publique, _et fait les règlements et ordonnances
nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État_.»
Je n'ai pas à juger ici les ordonnances. Pendant trente ans de ma vie
elles m'ont fait horreur. Maintenant je ne sais plus... Mais en tout cas
il fallait prévoir, il fallait pouvoir, il fallait réussir... Et ce
Polignac ne paraît pas avoir été de force.
Chateaubriand, devenu personnage populaire, chef de la jeunesse, s'indigna
des ordonnances: «Dans le cas où elles eussent triomphé, j'étais
résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à parler contre ces mesures
inconstitutionnelles.» (Il n'avait pas toujours eu de ces délicatesses.
À la Chambre de 1815, il avait, par exemple, demandé la suspension des
juges pour une année, «afin de voir qui était royaliste en jugeant et
qui ne l'était pas»). Pour la troisième fois la royauté ne sut pas, ne
voulut pas se défendre. Chateaubriand se promène dans les rues pour
se faire acclamer et porter sur les épaules des jeunes gens et des
étudiants. À la Chambre des pairs, il exalte les insurgés; il qualifie
le coup d'État des ordonnances de «conspiration de la bêtise et de
l'hypocrisie» et y voit «une terreur de château organisée par
des eunuques». Toutefois, il ne croit pas encore tout à fait à la
République, et soit qu'il ait un bon mouvement, soit qu'il veuille (à
quoi il tenait extrêmement) maintenir une apparence d'unité à sa vie
politique, il refuse de se rallier au roi électif Louis-Philippe, et
reste fidèle au petit duc de Bordeaux, en faveur de qui le roi et le
dauphin ont abdiqué. Mais il n'en écrit pas moins des phrases comme
celles-ci, qui sont assez pauvres, si je ne m'abuse: «... Je reviens à
ma raison et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des
destins de l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit
les libertés publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un
jour, mais elle eût retardé le _développement de la société_ pendant
quelques années; tout ce qui avait compris la monarchie d'une manière
large eût été persécuté par la Congrégation rétablie. En dernier
résultat, les événements ont suivi _la pente de la civilisation_.»
Il continuera, sous Louis-Philippe, d'écrire de ces choses, d'affirmer
et de saluer la transformation des sociétés, l'ère nouvelle,
l'inéluctable progrès de la démocratie. Il fait très bien tout le
nécessaire pour entretenir sa popularité. Il affiche la plus vive
sympathie pour Armand Carrel, qui, dans la guerre d'Espagne (sa guerre à
lui, Chateaubriand) avait combattu comme volontaire républicain contre
l'armée française. Il étale la plus grande admiration pour Béranger.
Il l'invite à dîner avec Carrel au Café de Paris, pour bien montrer
qu'ils sont ses amis et qu'il a l'esprit libre. Béranger lui rend ses
politesses par la chanson:
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?
Et Chateaubriand appelle cela une admirable chanson. Et il raconte
lui-même: «Un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu,
m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur, d'être
loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» (L'indignation
de ce vieux chevalier n'est peut-être pas si ridicule.) Il affecte
d'être l'ami de Lamennais, après la révolte de Lamennais, bien
entendu. Il écrit même au prince Louis-Napoléon: «Si Dieu, dans ses
impénétrables conseils, avait rejeté la race de Saint-Louis, si les
mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas l'état républicain possible,
il n'y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le
vôtre.» Ainsi s'exprime l'auteur de la brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Il est au mieux avec tous les plus notoires ennemis de ses
rois.
Mais ces rois, oh! qu'il les aime une fois qu'ils sont dehors! Sans
doute, tourné vers les libéraux, il dit durement: «C'est une monarchie
tombée, il en tombera bien d'autres. Nous ne lui devions que notre
fidélité: elle l'a.» (V'lan!) Mais, sur les personnes même de ses
princes, maintenant qu'ils n'y sont plus, quels attendrissements! C'est
que rien n'est plus avantageux que ce rôle de royaliste incrédule, mais
ému. De cette façon il est applaudi et par les royalistes et par les
libéraux. «Il a les fanfares des deux camps.» (Sainte-Beuve.) Il
s'intéresse à cette romanesque et charmante petite Italienne, la
duchesse de Berry. Il a la chance de faire à cause d'elle (pour la
phrase: «Madame, votre fils est mon roi.») quelques jours de confortable
prison. Il va voir de sa part Charles X au château de Prague, et la
duchesse d'Angoulême dans son méchant garni de Carlsbad. Cela l'amuse,
et cela lui fait honneur. Et ces visites à des ombres inspirent à
l'écrivain des images extraordinaires de mélancolie pittoresque. (Ceci,
sur la duchesse d'Angoulême inclinée sur sa broderie: «J'apercevais la
princesse de profil, et je fus frappé d'une ressemblance sinistre: Madame
a pris l'air de son père; quand je voyais sa tête baissée comme sous
le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la
chute du glaive.»)
Il vient un moment où il est peut-être plus content d'avoir écrit
l'_Essai sur les Révolutions_ que le _Génie du christianisme_. En 1839,
il dit de l'_Essai_: «Ce que l'on rêve aujourd'hui de l'avenir, ce que
la génération nouvelle s'imagine avoir découvert d'une société à
naître, fondée sur des principes tout différents de ceux de la vieille
société, se trouve positivement annoncé dans l'_Essai_.» Il écrit
vers le même temps: «En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais
excédé la longueur de mon discours et de ma brochure.»
En somme, c'est l'âme de René, l'âme inquiète et visionnaire, violente
et triste, tour à tour blessée ou séduite, exaltée ou désespérée,
l'âme de désir et de dégoût, que Chateaubriand a promenée dans la
politique. C'est toujours le chercheur d'images et d'émotions. Charles
Maurras a écrit, il y a quatorze ans, sur Chateaubriand homme politique,
quelques pages admirables de pénétration et de couleur... Après avoir
montré à quel point et de quel voluptueux amour cet homme aimait les
calamités, les désastres et les ruines pour en nourrir sa tristesse,
Maurras nous dit: «À ses façons de _craindre_ la démagogie, le
socialisme, la République européenne, on se rend compte qu'il les
appelle de ses vœux. Prévoir certains fléaux, les prévoir en public,
de ce ton sarcastique, amer et dégagé, équivaut à les préparer.
Assurément, ce noble esprit, si supérieur à l'intelligence des Hugo,
des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas le nouveau
régime sans quelque horreur. Mais il aimait l'horreur...» Et encore:
«... Le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques
plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de
se donner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que
leur force de l'émouvoir, c'est-à-dire lui-même. À la cour, dans les
camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et
il n'est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se
soumettait l'univers...» (_Trois idées politiques_.)
Et, pendant les dix-huit dernières années de sa vie, tout le monde
l'admire. Les catholiques ne peuvent oublier le _Génie du christianisme_;
les royalistes, même scandalisés de la liberté de sa pensée,
disent: «Il a du moins le culte du malheur.» Et les libéraux, et les
républicains trouvent aussi cela très beau, très touchant, «puisqu'au
fond, songent-ils, il est des nôtres». Le mal de René n'empêche pas
René d'être un merveilleux organisateur de sa gloire.
NEUVIÈME CONFÉRENCE
LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Certes les _Mémoires_, plus ou moins personnels et autobiographiques,
plus ou moins mêlés de chronique contemporaine, abondent dans notre
littérature. Mais s'il n'y avait pas eu auparavant les _Confessions_ de
Rousseau, les _Mémoires d'outre-tombe_ seraient un monument unique.
Je sais bien les différences, et que les _Confessions_ sont vraiment
des confessions et que les _Mémoires d'outre-tombe_ sont à la fois
des confessions et des mémoires. Mais ces deux ouvrages singuliers
nous présentent l'expression directe et l'histoire totale des deux plus
puissantes et dévorantes sensibilités (peut-être) qui aient paru dans
les lettres françaises.
Si Rousseau n'avait pas écrit les _Confessions_, que lirait-on de lui?
Car on ne lit plus guère _Émile_ ni l'_Héloïse_. Si Chateaubriand
n'avait pas écrit les _Mémoires_, que lirait-on de Chateaubriand? Car
on lit bien peu le _Génie_ et les _Martyrs_. Rousseau et Chateaubriand
ne nous seraient même pas connus à moitié, et ce serait dommage. Car
ce qui est le plus intéressant en eux, ce ne sont pas leurs idées, ce ne
sont point les vérités qu'ils ont cru trouver, ce n'est point ce qu'ils
ont pensé du monde, mais ce qu'ils en ont senti: c'est leur sensibilité,
c'est leur imagination, c'est leur personne même.
Et, au fond, c'était bien aussi leur avis. Et c'est pourquoi, après
s'être exprimés quelque temps à travers des opinions ou des fictions,
enfin ils n'ont pu y tenir et se sont exprimés directement, parce que
rien au monde ne leur paraissait plus passionnant qu'eux-mêmes. Rousseau,
pour être heureux, devait écrire les _Confessions_; Chateaubriand, pour
être heureux, devait écrire les _Mémoires_. Et chacun d'eux a consacré
à cette tâche délicieuse une très grande partie de son existence,
Rousseau quinze ans, Chateaubriand près de quarante ans (avec des
interruptions sans doute, mais qui ne les empêchaient point d'y penser
toujours). Et c'est leur œuvre principale, leur grande œuvre, et qui
nous rend bien pâle et presque indifférent le reste de leurs ouvrages.
Et, sans doute, ces confessions et ces mémoires n'ont pas, si vous le
voulez, la beauté d'une tragédie de Racine ou d'un sermon de Bossuet;
ils constituent de monstrueux exemplaires de la littérature subjective;
mais la description de soi-même, chez les malades et les excessifs qui
ont du génie, est d'un intérêt qui emporte tout. Et d'ailleurs, pour
nous, sinon pour eux, le Rousseau des _Confessions_, le Chateaubriand des
_Mémoires_ sont des personnages aussi objectifs que ceux des poèmes, des
drames ou des romans. Ou plutôt, quel personnage de roman ou de drame a
la vie étendue, minutieuse et frémissante du héros des _Confessions_
ou du héros des _Mémoires d'outre-tombe_? Rousseau, c'est Saint-Preux
total, et Chateaubriand, c'est René tout entier; et c'est donc beaucoup
plus et beaucoup mieux que René ou Saint-Preux, ou même qu'Hamlet ou
qu'Oreste.
Or, en 1811[3], Chateaubriand, ayant fini d'écrire les ouvrages que lui
imposait son rôle public, et de démontrer la vérité du christianisme
par sa beauté, et sa beauté d'abord par un traité descriptif, puis
par un poème en prose, comprit que ce qu'il avait désormais de mieux
à faire, c'était d'écrire ce qui lui faisait le plus de plaisir,
c'est-à-dire de se raconter,--à l'imitation de Jean-Jacques, qui avait
été la grande admiration de sa jeunesse, et parce qu'il était, à bien
des égards, de la même espèce que Jean-Jacques, et qu'on pourrait
dire que, spirituellement, Jean-Jacques a eu Chateaubriand d'une jeune
aristocrate (comme on pourrait dire, toujours au même sens spirituel, que
Jean-Jacques est né de Fénelon et d'une chambrière).
[Note 3: Il a même commencé en 1803 (_Lettre_ à Joubert).]
Et Chateaubriand eut deux fois raison, pour lui-même, d'écrire ses
_Mémoires_: car il y trouve le genre qui convenait le mieux à son
génie, et une source inépuisable de joie.