Ce passage est un peu surprenant, et Chateaubriand sent lui-même le

besoin de mettre en note: «Il est vrai pourtant qu'il a perfectionné ce

qu'on appelle l'administration des armées et le matériel de la guerre.»

Mais ce qui suit est peut-être propre à faire réfléchir:

Le chef-d'œuvre de l'art militaire chez les peuples civilisés,

c'est de défendre un grand pays avec une petite armée; de

laisser reposer plusieurs millions d'hommes derrière soixante ou

quatre-vingt mille soldats; de sorte que le laboureur qui cultive

en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues

de sa chaumière. L'empire romain était gardé par cent cinquante

mille hommes, et César n'avait que quelques légions à Pharsale.

Tout cela est fort adroit. Les guerres de l'ancien régime apparaissent

inoffensives. Il y a peut-être quelque outrance dans une phrase comme

celle-ci: «Tibère ne s'est jamais joué à ce point de l'espèce

humaine.» Et encore je ne sais pas, car je connais mal Tibère, et je ne

sais pas non plus si Napoléon est «le plus grand coupable qui ait jamais

paru sur la terre»; car c'est une chose très difficile à savoir. Mais

que de remarques excellentes! Sur l'administration impériale et l'excès

de centralisation: «L'administration la plus dispendieuse engloutissait

une partie des revenus de l'État. Des armées de douaniers et de

receveurs dévoraient les impôts qu'ils étaient chargés de lever. Il

n'y avait pas si petit chef de bureau qui n'eût sous lui cinq ou six

commis, etc.» Lorsque Chateaubriand nous dit: «Bonaparte a fait périr

dans les onze années de son règne plus de cinq millions de Français,

ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés

pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles

VI, de Charles VII, de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri

III et de Henri IV...» cela, même soupçonné d'exagération, reste

frappant. On peut croire que, par suite des immenses coups de faux du

premier Empire à travers les générations jeunes et vigoureuses, la

France ressent, aujourd'hui encore, une diminution de force.

Ceci encore ne paraît point négligeable. À propos du blocus

continental: «C'était prendre l'engagement de conquérir le monde...

Tout cela n'offre que vues fausses, qu'entreprises petites à force

d'être gigantesques, défaut de raison et de bon sens, rêves d'un fou

et d'un furieux. Quant à ses guerres..., le moindre examen en détruit

le prestige. Un homme n'est pas grand par ce qu'il entreprend, mais par ce

qu'il exécute. Tout homme peut rêver la conquête du monde.» Et voici

qui est fort bon (sur le premier consul): «Les républicains regardaient

Buonaparte comme leur ouvrage et comme le chef populaire d'un État libre.

Les royalistes croyaient qu'il jouait le rôle de Monck et s'empressaient

de le servir. Tout le monde espérait en lui. Des victoires éclatantes

dues à la bravoure des Français l'environnaient de gloire.» Et ceci:

«L'imagination le domine, et la raison ne le règle point... Il a quelque

chose de l'histrion et du comédien; il joue tout, jusqu'aux passions

qu'il n'a pas», etc. Et ceci enfin, qui mérite d'être médité:

... Il n'est que le fils de notre puissance, et nous l'avons cru

le fils de ses œuvres. Sa grandeur n'est venue que des forces

immenses que nous lui remîmes entre les mains lors de son

élévation. Il héritait de toutes les armées formées par nos

plus habiles généraux... Il trouva un peuple nombreux, agrandi

par des conquêtes, exalté par des triomphes et par le mouvement

que donnent toujours les révolutions; il n'eut qu'à frapper du

pied la terre féconde de notre patrie, et elle lui prodigua les

trésors et les soldats. Les peuples qu'il attaquait étaient

lassés et désunis; il les vainquit tour à tour en versant sur

chacun d'eux séparément les flots de la population de la France,

etc.

(Il ne faut pas oublier qu'en effet la France était alors le peuple le

plus nombreux d'Europe, la Russie exceptée.)

En dépit de ce qu'il y a de contestable dans ces explications, je vous

avoue que j'y trouve quelque chose d'allégeant. Elles nous délivrent un

peu de la gêne que donne à la raison l'inexplicable, le miracle... Un

génie, oui, mais dont la «part de chance» fut véritablement inouïe,

et dont la grandeur eut pour collaborateurs complaisants et, très

exactement, pour complices tous les hommes de son temps, et, plus encore,

ceux de l'époque suivante. Bref, cet homme singulier, avec qui on ne se

sent guère plus en communication qu'avec Tamerlan, Chateaubriand ne nous

le montre qu'extraordinaire et démesuré. Dans les _Mémoires_ il nous le

montrera surnaturel, nous verrons pourquoi.

De Bonaparte, il passe aux Bourbons. Il n'était pas très facile de

les faire aimer, comme cela, tout de suite. Le monde des soldats et des

fonctionnaires, depuis vingt-cinq ans, devait tout à la Révolution et à

l'Empire. La France avait adoré Napoléon avant de le subir, et beaucoup

s'en souvenaient. Le comte de Provence, après Napoléon, même déchu,

manquait évidemment de prestige. Chateaubriand dit, ici, ce qu'il y a de

plus utile et de plus persuasif:

(Un Français) ne sait ce que c'est qu'un empereur; il ne connaît

pas la nature, la forme, la limite du pouvoir attaché à ce titre

étranger. Mais il sait ce que c'est qu'un monarque descendant

de saint Louis et de Henri IV. C'est un chef dont la puissance

paternelle est réglée par des institutions, tempérée par des

mœurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin

généreux né de la terre.

Il dit encore très bien:

Louis XVIII est un prince connu par ses lumières, inaccessible

aux préjugés, étranger à la vengeance... Les institutions des

peuples sont l'ouvrage du temps et de l'expérience; pour régner,

il faut surtout de la raison et de l'uniformité. Un prince qui

n'aurait dans la tête que deux ou trois idées communes, mais

utiles, serait un souverain plus convenable à une nation qu'un

aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux

plans...

Et enfin il tirait obligeamment, de la personne physique de Louis XVIII,

tout ce qu'un très grand artiste en pouvait tirer. Ces simples lignes me

paraissent prodigieuses:

(Compiègne, avril 1814). Le roi portait un habit bleu, distingué

seulement par une plaque et des épaulettes; ses jambes étaient

enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d'un

petit cordon d'or. Il marche difficilement, _mais d'une façon

noble et touchante_; sa taille n'a rien d'extraordinaire; sa tête

est superbe, son regard est à la fois celui d'un roi et d'un

homme de génie. Quand il est assis dans son fauteuil, avec

ses guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on

croirait voir Louis XIV à cinquante ans.

(J'aime moins des passages comme celui-ci: «... Et quel Français

pourrait oublier ce qu'il doit au prince régent d'Angleterre, au noble

peuple qui a tant contribué à nous affranchir? Les drapeaux d'Élisabeth

flottaient dans les armées d'Henri IV: ils reparaissent dans les

bataillons qui nous rendent Louis XVIII. Nous sommes trop sensibles à la

gloire pour ne pas admirer ce lord Wellington, qui retrace d'une manière

si frappante les vertus et les talents de notre Turenne.» (Diable!) Il

faut dire que cela est écrit avant Waterloo et que plus tard, dans les

_Mémoires_, Chateaubriand aura l'air de dire qu'il ne comptait pas, en

1814 sur l'étranger, et se donnera comme navré de l'entrée des Alliés

à Paris. Et il le croira.)

On lit dans les _Mémoires_: «Louis XVIII déclara, je l'ai déjà

plusieurs fois mentionné (oh! oui!) que ma brochure lui avait plus

profité qu'une armée de cent mille hommes.» Madame de Chateaubriand

attribue le propos à Napoléon, ce qui n'est pas tout à fait la même

chose. Je ne serais pas étonné qu'en réalité ni Louis XVIII ni

Napoléon n'eût dit la phrase.--Sans doute, la France était lasse de

l'empereur: mais évidemment beaucoup d'officiers (et de fonctionnaires)

ne tenaient pas à s'entendre dire que, pendant quinze ans, ils avaient

servi un monstre et un scélérat, d'ailleurs d'un talent médiocre. Bien

des choses, dans le pamphlet, risquaient d'offenser l'armée, sur laquelle

Louis XVIII aurait dû surtout s'appuyer. Il n'est pas sûr que ces pages

aient profité tant que cela à la cause royale.

Après avoir rapporté la phrase, peut-être apocryphe, en tout cas plus

complaisante que sincère, de Louis XVIII, Chateaubriand dit encore: «Le

roi aurait pu ajouter que ma brochure avait été pour lui un certificat

de vie, car on ne savait plus seulement qu'il existait.»

Or Chateaubriand espérait tout d'un roi dont il avait révélé

l'existence et dont il avait «stylisé», comme on a vu, le profil

lourd, le ventre et les jambes enflées. Il comptait être tout, et

immédiatement. Il se croyait l'homme nécessaire. Il s'étonne donc qu'on

ne vienne pas à lui ou qu'on y vienne mollement. Mais, qu'il fût un

grand écrivain, cela ne touchait pas beaucoup Louis XVIII. Sans compter

que le roi n'était pas, lui, de la même école. Il faisait des petits

vers, et devait traduire Horace. Il devait être, sur Chateaubriand

écrivain, de l'avis des Ginguené et des Morellet. Chateaubriand croit

que Louis XVIII est littérairement jaloux de lui. Il est piqué

que Monsieur (le comte d'Artois) n'ait jamais rien lu du _Génie du

christianisme_.

Bref, la déception de l'écrivain fut cruelle. Il ne la leur pardonnera

de sa vie. Il est tellement dégoûté, dès 1814, qu'il songe à se

retirer dans la solitude aux bords du lac de Genève. Mais «madame de

Duras, qui m'avait pris sous sa protection, dit-il, fut si orageuse,

avait un tel courage pour ses amis, qu'on déterra pour moi une ambassade

vacante, l'ambassade de Suède. Louis XVIII, _déjà fatigué de mon

bruit_, était heureux de faire présent de moi à son beau-frère le roi

Bernadotte. Celui-ci ne se figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockolm

pour le détrôner?» Et il ajoute, avec un dédain tellement gratuit

qu'il en devient comique (car enfin on ne lui offrait nulle couronne):

«Eh! bon Dieu, princes de la terre, je ne détrône personne, gardez vos

couronnes si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n'en

veux mie.» Vous sentez l'imagination folle.

L'empereur débarque de l'île d'Elbe en mars 1815. «À cette nouvelle,

Chateaubriand prétendait que tout serait sauvé si on le nommait ministre

de l'intérieur. Mais il n'eut ce ministère qu'à Gand, où il était

déjà mis de côté avant qu'on fût rentré à Paris.» (Sainte-Beuve.)

L'extraordinaire, le fantastique du retour de Napoléon l'emplit d'autant

d'admiration que de colère... «À Sisteron, vingt hommes le peuvent

arrêter, et il ne trouve personne... Dans le vide qui se forme autour

de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont

invinciblement entraînés par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis

fascinés le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire

comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se

dérober aux regards des chasseurs éblouis. Enveloppés dans une trombe

ardente, les fantômes sanglants d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz,

d'Iéna... lui font un cortège avec un million de morts. Du sein de cette

colonne de feu et de fumée sortent à l'entrée des villes quelques coups

de trompette mêlés aux signaux du labarum tricolore; et les portes des

villes tombent.» (Ceci sera écrit après 1830.) L'imagination mise

en branle par ce merveilleux, il se représente le vieux roi podagre

attendant au milieu de sa capitale l'usurpateur reparu. «Le roi, se

défendant dans son château, causera un enthousiasme universel... S'il

doit mourir, qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de

Napoléon soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa

vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit

de la liberté du genre humain.»

Mais le vieux roi entendait mal ces paroles sublimes. Il n'était pas

séduit, comme Chateaubriand, par la beauté du tableau. Or, on n'aime pas

ceux qui nous ont donné des conseils héroïques qu'on n'a pas suivis. À

partir de là, Louis XVIII dut exécrer Chateaubriand. Et pourtant, assure

celui-ci, «mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de nouveau

ravagé la France, nos princes ne seraient point revenus avec les armées

ennemies; la légitimité eût été sauvée par elle-même...» Oui,

si son plan avait réussi: il suppose avec intrépidité ce qui est en

question. Et il s'écrie: «Pourquoi suis-je venu à une époque où

j'étais si mal placé? Pourquoi ai-je été royaliste contre mon

instinct, dans un temps où une véritable race de cour ne pouvait ni

m'entendre ni me comprendre? Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe

de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé quand je parlais

courage, pour un révolutionnaire quand je parlais liberté?»

Viennent Waterloo et la seconde Restauration: Chateaubriand est nommé de

la Chambre des pairs. Il écrit la _Monarchie selon la Charte_. Il juge

ce livre sans défaveur dans ses _Mémoires_: «La _Monarchie selon la

Charte_ est un catéchisme constitutionnel: c'est là qu'on a puisé la

plupart des propositions que l'on avance comme nouvelles aujourd'hui.

Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas, se trouve

tout entier dans le chapitre sur la prérogative royale.» Il n'y avait

peut-être pas de quoi se vanter.

Mais était-il possible, en 1815, de faire autre chose que la monarchie

constitutionnelle? Ne fallait-il pas que l'épreuve en fût tentée?

Pouvait-on refaire les provinces, les assemblées provinciales, les

corporations? Pouvait-on décentraliser quand la centralisation était

si utile au régime rétabli? Pouvait-on éliminer de la monarchie le

parlementarisme, dont elle devait mourir? Nous voyons peut-être plus

clair aujourd'hui qu'au sortir de la Révolution et de l'Empire sur les

conditions d'un bon gouvernement.

Chateaubriand, vous vous en souvenez, avait été pénétré dans sa

jeunesse des idées et des préjugés de la Révolution. Il ne les a

pas reniés. Puis, il s'est toujours ressenti de son long séjour en

Angleterre. Son idéal est la royauté constitutionnelle, et parce qu'il

croit à sa bonté, et sans doute aussi parce qu'il compte en être le

premier ministre. Ce royaliste juge que la Charte avait l'inconvénient

d'être «octroyée»; «c'était ramener, par ce mot bien inutile,

la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire». Mais

pourtant c'était bien la question qui se posait. Il reproche à Louis

XVIII d'avoir «daté son bienfait de l'an dix-neuvième de son

règne, regardant Bonaparte comme non avenu. Ce langage suranné et ces

prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien à la légitimité

du droit et n'étaient que de puérils anachronismes». Ces anachronismes

puérils signifiaient pourtant que le comte de Lille, l'exilé d'Hartwell

n'avait d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le

descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de

Louis XVII. (Biré.) Chateaubriand ajoute: «À cela près, la Charte

remplaçait le despotisme, nous apportait la liberté légale, avait

de quoi satisfaire les hommes de conscience.» La liberté? il aura

continuellement ce mot sous sa plume: mais jamais il ne le définira.

On voit finalement qu'il ne songe qu'à la liberté de la presse,

c'est-à-dire à celle dont se soucie le moins l'immense majorité des

hommes, mais qui lui importe le plus à lui, Chateaubriand. (On a pourtant

l'impression qu'il était facile à la Restauration, venant après le

despotisme de l'Empire, de paraître donner assez de liberté.)

Dans la _Monarchie selon la Charte_, autant il est libéral quant aux

idées, autant il est intransigeant sur les hommes. On dirait que son

rêve est de faire appliquer les idées de la Révolution par un personnel

royaliste. Cela souffrait quelques difficultés.

Il est clair que la Restauration ne pouvait vivre qu'en se montrant

coulante sur les personnes. La Restauration était nécessaire, mais elle

n'avait pas été souhaitée. Nous avons vu qu'on ne connaissait plus

guère les Bourbons. Chateaubriand lui-même nous dit: «J'appris à la

France ce que c'était que l'ancienne famille royale; je dis combien il

existait de membres de cette famille, quels étaient leurs noms et leurs

caractères: c'était comme si j'avais fait le dénombrement des enfants

de l'empereur de Chine, tant la République et l'Empire avaient envahi le

présent et relégué les Bourbons dans le passé.» Les royalistes de la

veille étaient une assez petite minorité. On ne pouvait remplacer tous

les fonctionnaires, presque tous bonapartistes et presque tous anciens

révolutionnaires. Il fallait bien tenir compte de la France des

vingt-cinq dernières années. (On le voit bien aujourd'hui: une

restauration monarchique serait obligée d'utiliser tout ce qui a servi

la République avec talent.) Mais alors, et par la force des choses, la

Restauration semblait devenir une entreprise d'anciens impérialistes

et d'anciens jacobins. Chateaubriand dit là-dessus fort éloquemment

(_Mémoires_, t. III, p. 452.):

... Avec qui et chez qui dînait en arrivant le

lieutenant-général du royaume (le comte d'Artois)? Chez des

royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'évêque d'Autun

(Talleyrand) avec un Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux

infâmes princes étrangers? Aux châteaux des royalistes? Non, à

la Malmaison chez l'impératrice Joséphine. Les plus chers amis

de Napoléon, Berthier par exemple, à qui portaient-ils leur

ardent dévouement? À la légitimité. Qui passait sa vie chez

l'autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare? Les classes de

l'Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes

philanthropes, théophilanthropes et autres; ils en revenaient

charmés, comblés d'éloges et de tabatières. Quant à nous,

pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part;

on nous comptait pour rien... Tantôt on nous faisait dire dans la

rue d'aller nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne pas

crier trop haut _Vive le roi!_ D'autres s'étaient chargés de ce

soin.

Il jugeait ces choses, quoique inévitables, répugnantes. Car il avait

l'âme noble. Il ne pouvait contenir ni dissimuler son dégoût. Louis

XVIII avait cru indispensable de ménager et même d'employer Fouché et

Talleyrand:

Tout à coup (dit Chateaubriand, _Mémoires_, t. IV, p. 57), une

porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras

du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché; la

vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans

le cabinet du roi et disparaît... Le lendemain, le faubourg

Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la nomination de Fouché

déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la vertu comme le

vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger comme

le Français; on criait de toutes parts: «Sans Fouché point

de sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la

France.»

Il est vrai que ce même Fouché, dont il dit ailleurs: «Ce qu'il y avait

de mieux en lui, c'était la mort de Louis XVI: le régicide était son

innocence», il l'avait appelé en novembre 1808, dans un billet à madame

de Custine, «un homme divin», parce que Fouché facilitait alors

la publication des _Martyrs_. Il était d'ailleurs difficile d'être

implacable pour l'ancien personnel jacobin et impérialiste, alors que le

roi de France ramenait nécessairement avec lui un de ses parents, le duc

d'Orléans, fils de régicide.

Mais Chateaubriand exigeait de tous les gouvernants, et même de tous les

fonctionnaires, des mains pures. Il disait dans la _Monarchie selon la

Charte_:

Qu'on ne mette plus les honnêtes gens dans la dépendance des

hommes qui les ont opprimés, mais qu'on donne les bons pour

guides aux méchants. C'est l'ordre de la morale et de la justice.

Confiez donc les premières places de l'État aux _véritables_

amis de la monarchie légitime... Vous en faut-il un si grand

nombre pour sauver la France? Je n'en demande que sept par

département: un évêque, un commandant, un préfet, un procureur

du roi, un président de la cour prévotale, un commandant de la

gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept

hommes-là soient à Dieu et au roi, je réponds du reste.

Mais s'il avait été chargé de choisir lui-même et s'il avait pu

trouver les sept, les sept l'auraient vite dégoûté ou exaspéré. Il

reprend:

Quant à ces hommes capables, mais dont l'esprit est faussé par

la Révolution, à ces hommes qui ne peuvent comprendre que le

trône de saint Louis a besoin d'être soutenu par l'autel et

environné des vieilles mœurs comme des vieilles traditions de

la monarchie, qu'ils aillent cultiver leur champ. La France pourra

les rappeler quand leurs talents, lassés d'être inutiles, seront

sincèrement convertis à la religion et à la légitimité.

Je crois qu'il eût plus facilement admis leur conversion, même rapide,

si le roi l'avait pris pour premier ministre. Mais il avait profondément

agacé Louis XVIII dès la première rencontre. Il dut se contenter de sa

place de pair et de son titre de ministre d'État. Et c'est pourquoi il

se jeta incontinent dans l'opposition de droite. De même qu'il est

catholique avec une foi intermittente (c'est lui qui nous l'a dit) et

un tempérament épicurien, il est royaliste avec un fond d'indiscipline

incurable et tout en restant dans son cœur un individualiste forcené.

Par une sorte de dilettantisme, il se montre plus «ultra» que les

ultras, qu'il ne peut sentir. Toujours il choisit l'attitude qui plaît le

plus à son imagination. Son _criterium_, nécessairement arbitraire, en

politique comme en morale, c'est la beauté. Rayé par le duc de Richelieu

de la liste des ministres d'État, il est obligé, dit-il, de vendre ses

livres et sa maison de la Vallée-aux-Loups. Son opposition s'en fait plus

acre. Il fonde le _Conservateur_, journal d'opposition ultra-royaliste. Il

triomphe de l'assassinat du duc de Berry et écrit sur Decazes la phrase

célèbre: «Les pieds lui ont glissé dans le sang.» Il dit dans les

_Mémoires_: «J'étais devenu le maître politique de la France par mes

propres forces.» Ce n'est qu'une de ces vanteries dont il est coutumier.

Mais un des effets indirects du meurtre du duc de Berry fut de faire

envoyer Chateaubriand à Berlin comme ambassadeur.

Il y resta un an à peu près. Il n'avait pas grand'chose à y faire.

Toutefois il envoie beaucoup de dépêches diplomatiques, parce qu'il

adore ça. Il dit dans les _Mémoires_, d'un ton impayable: «Vers le 13

de janvier (1821) j'ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre

des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de

travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas aussi bien

réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni Dante,

ni Arioste, ni Milton: l'Europe et la France ont vu néanmoins, par le

congrès de Vérone, ce que je pourrais faire.»

Le 9 janvier 1822, il est nommé ambassadeur à Londres. «Louis XVIII,

dit-il, consentait toujours à m'éloigner.» (On le comprend assez.)

Cette ambassade de Londres fut une des grandes joies de sa vie. Et, pour

comble de bonheur, il y va sans sa femme. «Madame de Chateaubriand,

craignant la mer, n'osa passer le détroit, et je partis seul.» Il dit:

«La faiblesse humaine me faisait un plaisir de reparaître connu et

puissant là où j'avais été ignoré et faible.» Il goûta ce plaisir

avec un émerveillement toujours renouvelé.

Ce fut comme ambassadeur de France à Londres qu'il prit part au

joyeux congrès de Vérone. Puis il est, enfin! ministre des affaires

étrangères, et contribue notablement à la guerre d'Espagne.

Chateaubriand · 第 14 / 20 段