... On sent que dans ce pays les tendres passions auraient

promptement étouffé les passions héroïques, si l'amour, pour

être véritable, n'avait pas toujours besoin d'être accompagné

de la gloire.

... Aben-Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres

des Abencérages, mais en priant, mais en se prosternant, mais

en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole

a passé quelquefois sur ces tombeaux et il ne trouve plus ses

ancêtres si malheureux.

... Aben-Hamet n'était plus ni assez infortuné, ni assez heureux

pour bien goûter le charme de la solitude: il parcourait avec

distraction et indifférence ces bords enchantés.

Qui me dira pourquoi j'adore cela?

J'ai dit que cela était fort différent de _René_ et d'_Atala_. Pour la

forme, oui; mais, pour le fond, c'est toujours la même histoire. _René_,

c'est l'amour d'une sœur pour son frère. _Atala_, c'est l'amour, pour

un jeune infidèle, d'une petite chrétienne un peu simple qui se croit

condamnée à la virginité par le vœu de sa mère. Les _Martyrs_, c'est

l'amour d'un jeune chrétien et d'une jeune païenne. L'_Abencérage_,

c'est l'amour d'une jeune chrétienne et d'un jeune musulman. Et Amélie

entre au couvent; et Atala s'empoisonne; et Cymodocée est déchirée,

encore vierge, par le tigre dans les bras de son fiancé; et Blanca dit à

Aben-Hamet: «Retourne au désert!» Et cela est très bien ainsi. C'est

toujours la même histoire, parce que Chateaubriand avait souverainement

l'invention des images, mais n'avait, je crois, que celle-là. Et c'est

l'histoire éternelle. L'amour n'est intéressant que s'il est contrarié

et combattu. L'amour triomphant et repu est déplaisant. Il n'y a rien de

plus odieux que le spectacle de l'amour de deux jeunes mariés.

L'affabulation est fort simple. Tous les incidents sont prévus; tous les

personnages éprouvent des sentiments égaux en noblesse, et exactement

parallèles les uns aux autres. Après la prise de Grenade par les

chrétiens, la maison des Abencérages s'est réfugiée à Tunis.

Vingt-quatre ans plus tard, le dernier rejeton de cette illustre famille,

Aben-Hamet, «résolut de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin

de satisfaire au besoin de son cœur.» À Grenade, il rencontre Blanca,

descendante du Cid. Après deux entrevues d'un romanesque convenable,

Blanca se dit: «Qu'Aben-Hamet soit chrétien, qu'il m'aime, et je le suis

au bout de la terre.» Et Aben-Hamet songe: «Que Blanca soit musulmane,

qu'elle m'aime, et je la sers jusqu'à mon dernier soupir.» Ils visitent

ensemble l'Alhambra; et, après cette visite, «Aben-Hamet écrivit

au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des

Deux-Sœurs; il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur

eût un mystère de plus à deviner dans ce palais de mystères.» Et

Blanca dit: «Retiens bien ces mots: Musulman, je suis ton amante sans

espoir; chrétien, je suis ton épouse fortunée.» Et Aben-Hamet répond:

«Chrétienne, je suis ton esclave désolé; musulmane, je suis ton époux

glorieux.»

Et, deux années de suite, Aben-Hamet s'en retourne à Tunis, puis revient

à Grenade. Et chaque fois: «Sois chrétien», disait Blanca; «sois

musulmane», disait Aben-Hamet; et ils se séparaient sans avoir succombé

à la passion qui les entraînait l'un vers l'autre.

La troisième fois, Blanca présente à Aben-Hamet son frère Carlos et le

chevalier français Lautrec, amoureux de la jeune fille. Lorsque Carlos

a connu l'amour du Maure pour Blanca: «Maure, lui dit-il, renonce à ma

sœur, ou accepte le combat.» Aben-Hamet est vainqueur et épargne

don Carlos, et Lautrec ne peut se battre à son tour, à cause de ses

anciennes blessures. Et Blanca essaye de tout arranger. «Blanca voulut

contraindre les trois chevaliers (car Aben-Hamet, avant le duel, a été

armé chevalier par Carlos) à se donner la main: tous les trois s'y

refusèrent.--Je hais Aben-Hamet, s'écria don Carlos.--Je l'envie, dit

Lautrec.--Et moi, dit l'Abencérage, j'estime don Carlos et je plains

Lautrec, mais je ne saurais les aimer.--Voyons-nous toujours, dit Blanca,

et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime.»

Et, en effet, ils vivent quelque temps ensemble. Et, dans une fête que

donne Lautrec au Généralife, Lautrec chante la jolie romance:

Combien j'ai douce souvenance

Du joli lieu de ma naissance!

Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jours

De France!

Ô mon pays, sois mes amours

Toujours! etc...

Aben-Hamet chante une ballade médiocre, mais sympathique:

Le roi don Juan,

Un jour chevauchant,

Vit sur la montagne

Grenade d'Espagne.

Il lui dit soudain:

Cité mignonne,

Mon cœur te donne

Avec ma main, etc...

Et don Carlos dit ces vers déplorables et charmants:

Prêt à partir pour la rive africaine,

Le Cid armé, tout brillant de valeur,

Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène,

Chantait ces vers que lui dictait l'honneur, etc...

Aben-Hamet a songé à se convertir à la religion chrétienne. Mais

lorsqu'il découvre que Blanca est la descendante du Cid: «Chevalier,

dit-il à Lautrec, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure

à jamais le dernier Abencérage.» Mais Lautrec: «Aben-Hamet, ne crois

pas me vaincre en générosité... Si tu restes parmi nous, je supplie don

Carlos de t'accorder la main de sa sœur.» Et don Carlos à Aben-Hamet:

«Soyez chrétien, et recevez la main de Blanca, que Lautrec a demandée

pour vous.» Ainsi l'on piétine un peu, mais héroïquement. «La

tentation était grande, mais elle n'était pas au-dessus des forces

d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au cœur de

l'Abencérage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à

l'idée d'unir le sang de ses persécuteurs au sang des persécutés.

Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher

cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie:

«Ah! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimes, tant de

caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca

prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne

de son amour!» Blanca s'écrie: «Retourne au désert!» Et elle

s'évanouit.

Ainsi, Blanca juge que ce qu'Aben-Hamet doit faire «pour être plus digne

de son amour», c'est de rester musulman. Et, par suite, l'auteur

des _Martyrs_ juge que l'honneur commande au Maure de ne pas se faire

chrétien. «Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le

ciel, et sortit sans prononcer une parole.»

Tous sont sublimes, mais le musulman l'est particulièrement. De même

que, dans les _Martyrs_, la païenne Cydomocée était plus intéressante

que le chrétien Eudore, c'est ici le musulman Aben-Hamet qui a le plus

beau rôle: l'auteur du _Génie du christianisme_ n'a pas de chance. Mais

le _Dernier Abencérage_ est une aimable chose et fort élégante. La

morale de Blanca, d'Aben-Hamet, de Lautrec et de Carlos, est la morale de

l'honneur. L'honneur est le profond respect de soi et de ses ancêtres.

Changer de religion, ce serait se démentir soi-même, et démentir les

aïeux qui vous ont légué la religion où vous avez été élevé. Ce

serait manquer de fidélité, et manquer aussi d'orgueil. L'honneur sera

l'unique règle morale de Chateaubriand. De même qu'Aben-Hamet, qui a

songé à se faire chrétien, demeure musulman, parce qu'il se croirait

diminué si on le voyait changer, donc se renoncer, ainsi Chateaubriand,

que la Révolution secrètement séduit,--après avoir été par honneur

émigré et soldat de l'armée des princes,--conservera aux Bourbons,

pour garder sa vie extérieurement harmonieuse, une fidélité pleine de

reproches, une fidélité insupportable de se sentir si méritoire...

* * * * *

Or, après le grand succès de l'_Itinéraire_, Chateaubriand est

décidément, dans l'opinion, le premier écrivain de France. Il l'est

aux yeux même de l'empereur. Il plaît à l'empereur à cause du secours

qu'il lui a apporté dans le rétablissement de l'ordre, et à cause de

la majesté et de l'emphase fréquente de son style, et de sa profusion

de souvenirs classiques. Au moment de l'article du _Mercure_ (1807)

l'empereur avait dit, paraît-il, de Chateaubriand: «Je le ferai sabrer

sur les marches des Tuileries»; mais il avait dû goûter, pour le ton

et pour le rythme, la fameuse phrase: «Lorsque dans le silence de

l'abjection...» Quelques années après, l'empereur dit une fois:

«Pourquoi Chateaubriand n'est-il pas de l'Académie?»

Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Avertis du propos

de l'empereur, les amis de Chateaubriand le pressèrent de poser sa

candidature. Il pouvait s'abstenir: il ne risquait point d'être fusillé

pour cela. Ou bien, il pouvait attendre la mort d'un académicien dont

l'éloge fût moins gênant pour lui que celui de Marie-Joseph Chénier,

régicide et (crime égal) critique acerbe d'_Atala_ et du _Génie_, dans

la satire des _Nouveaux saints_ (1802):

(J'irai, je reverrai tes paisibles rivages,

Riant Meschacébé, Permesse des sauvages;

J'entendrai les Sermons prolixement diserts

Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts.

Ô sensible Atala! tous deux avec ivresse

Courons goûter encor les plaisirs de la messe!

Chantons de Pompignan les cantiques sacrés!

Les poètes chrétiens sont les seuls inspirés.

...

Ô fille de l'exil, Atala, fille honnête,

Après messe entendue, en nos saints tête-à-tête,

Je prétends chaque jour relire auprès de toi

Trois modèles divins: la Bible, Homère et moi!)

Mais il céda, et fit ses visites. Il fut nommé au second tour et

par treize voix. Dès lors il n'avait, semble-t-il, qu'à accepter

les conditions ordinaires du jeu académique: courtoisie envers son

prédécesseur et hommage au souverain. Mais il était tenu par son rôle.

Il aimait les manifestations d'indépendance qui n'offraient qu'un danger

restreint; et c'était déjà fort joli, et il était à peu près le seul

de son rang qui se permît ce luxe.

Et, comme il se sentait fort gêné, il fit un médiocre discours. Après

avoir dit dans son exorde qu'on ne peut «faire de la littérature

une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines» ni

«interdire à l'écrivain toute considération morale élevée... ou lui

défendre d'examiner le côté sérieux des objets», il arrive à son

sujet, et conclut qu'il lui est impossible de toucher aux ouvrages de

Chénier sans irriter les passions:

Si je parlais de la tragédie de _Charles IX_, pourrais-je

m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine et

de discuter cette étrange leçon donnée aux rois? _Caïus

Gracchus_, _Calas_, _Henri VIII_, _Fénelon_ m'offrent sur

plusieurs points cette altération de l'histoire... Si je relis

ses satires, j'y trouve immolés des hommes qui se sont placés au

premier rang de cette assemblée... Mais laissons-là ces ouvrages

qui donneraient lieu à des récriminations pénibles; je

ne troublerai point la mémoire d'un écrivain qui fut votre

collègue, et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des

amis. Il devra à cette religion, qui lui parut si méprisable

dans les écrits de ceux qui la défendent, la paix que je

souhaite à sa tombe...

Mais ici même, messieurs, ne serais-je pas assez malheureux pour

trouver un écueil? Car, en portant aux cendres de M. de Chénier

le tribut de respect que tous les morts réclament, je crains de

rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres...

Ah! qu'il eût été plus heureux pour M. de Chénier de n'avoir

point participé à ces calamités publiques qui retombèrent

enfin sur sa tête! Il a su comme moi ce que c'est que de perdre

dans les orages populaires un frère tendrement chéri.

Tout cela était pleinement désobligeant pour Marie-Joseph; la fin encore

plus que le reste; car enfin André Chénier fut tué par les amis de son

frère, et l'on ne saura jamais si Marie-Joseph fit vraiment son possible

pour le sauver. Mais, sauf l'opportunité et la convenance, je ne

trouve pas très mal, je l'avoue, que Chateaubriand ménage peu son

prédécesseur. Marie-Joseph Chénier ne fut point un scélérat:

mais l'indulgence pour les faibles de son espèce est mortelle. Il est

seulement curieux que, tout en le traitant sans mollesse, Chateaubriand

reste lui-même possédé de quelques-unes des idées de ce régicide

lettré. Un peu plus loin, pour tout arranger et pour ennuyer l'empereur,

il dit: «M. de Chénier adora la liberté: peut-on lui en faire un

crime?» Et il garde pour la péroraison sa meilleure flèche:

La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier

des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le

cœur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il

respire. Les arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans

la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part qui

n'est pas entendue de la foule; mais les lettres qui parlent une

langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment

tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire,

en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et

grande? La liberté est si naturellement l'amie des sciences et

des lettres qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est

bannie du milieu des peuples.

--C'est tout? direz-vous. Ce lieu commun inoffensif, c'est la grande

hardiesse de ce discours? Oui, et j'ajoute qu'après ce lieu commun

l'auteur glorifie César qui «monte au Capitole», et salue la «fille

des Césars» qui «sort de son palais avec son jeune fils dans ses

bras». Et pourtant c'est à cause de ce lieu commun que la commission

de l'Académie, nommée pour entendre le discours, le repoussa; et c'est

surtout ce lieu commun que l'empereur, sur le manuscrit, lacéra de

coups de crayon impérieux. Chateaubriand déclara qu'il ne ferait pas de

corrections, et la commission décida qu'il ne serait pas reçu.

Mais l'année suivante («ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte

contre et pour moi est constant et étrange») l'empereur, qui se savait

admiré de madame de Chateaubriand, qui souhaitait peut-être faire

oublier l'incident du discours interdit, qui sentait que Chateaubriand

était l'écrivain le plus original de son empire, et qui enfin aimait

assez faire alterner la menace et la caresse, demanda à l'Académie,

à propos des «prix décennaux», pourquoi elle n'avait pas mis sur les

rangs le _Génie du christianisme_.

Car l'empereur avait dit un jour: «On se plaint que nous n'ayons pas

de littérature: c'est la faute du ministre de l'Intérieur», et par

un décret daté d'Aix-la-Chapelle (10 septembre 1804), il avait établi

«qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18

brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main.» Ces

prix étaient destinés à récompenser «les meilleurs ouvrages et les

plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et

les arts». La première de ces solennités décennales était fixée au 9

novembre 1810. Mais cette fois, pour la littérature du moins, on n'avait

rien trouvé. Le jury de l'Institut avait écarté le _Lycée_ de La

Harpe, comme trop ancien, et le _Catéchisme universel_ de Saint-Lambert

comme trop grossièrement matérialiste. Et par une omission effrontée il

n'avait pas même mentionné le _Génie du christianisme_.

Napoléon demanda pourquoi. Le jury, après de longues délibérations et

de nombreux rapports, répondit «que le _Génie du Christianisme_ avait

paru défectueux quant au fond et au plan; que néanmoins la classe

(de l'Institut) consultée avait reconnu un talent très distingué de

style... et dans quelques parties des beautés de premier ordre; qu'elle

avait trouvé toutefois que l'effet du style et la beauté des détails

n'auraient pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu;

et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du

moment qui s'en sont emparées soit pour l'exalter à l'excès, soit pour

le déprimer avec injustice.» Le _Génie du christianisme_ avait pour

lui le grand public et les femmes: mais, à l'Institut, le dix-huitième

siècle philosophique se défendait.

Les prix décennaux ne furent jamais distribués.

D'après un récit de madame Hamelin dans le _Constitutionnel_ du

1er août 1849, et d'après une correspondance particulière du _Vrai

libéral_ de Gand, 1er avril 1818, la galante madame Hamelin et, une autre

fois, une dame qu'on ne nomme pas, mais qui doit être madame Hamelin

encore, serait allée trouver Chateaubriand de la part de l'empereur, dans

l'année 1811, pour lui proposer la paix. Chateaubriand aurait répondu:

«Mon plus beau rêve serait d'obtenir de votre enchanteur cinq

architectes et cinq millions pour aller en son nom rebâtir le temple

de Jérusalem qui vient d'être brûlé»; puis il aurait demandé qu'on

créât pour lui un «ministère des bibliothèques de l'Empire». (André

Gavot: _Une ancienne muscadine, Fortunée Hamelin_; Albert Cassagne:

_La Vie politique de Chateaubriand_.) D'après madame de Rémusat

(_Mémoires_), Napoléon disait: «Mon embarras n'est point d'acheter

M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il s'estime.» Toutefois,

l'empereur aurait payé ses dettes, pour qu'il consentît à se présenter

à l'Académie.

Ce sont des racontars, auxquels ont donné lieu ses perpétuels embarras

d'argent. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Chateaubriand et l'empereur

ont été constamment en coquetterie. Ils étaient, au fond, attirés l'un

vers l'autre. Chateaubriand estimait que Napoléon était, avec lui, le

seul grand homme du siècle; il voulait exister le plus possible pour son

rival, être le plus possible présent à sa pensée. Mais d'autre part

il ne pouvait se rallier: son rôle, son parti, son orgueil le lui

défendaient. Je crois qu'il en était assez malheureux.

Il dit dans ses _Mémoires_: «À partir de 1812, je n'imprimai plus rien.

Ma vie de poésie... fut véritablement close par la publication de mes

trois grands ouvrages (_Génie_, _Martyrs_, _Itinéraire_...) Ici donc se

termine ma carrière littéraire.»

Au fait, on se figure difficilement comment il eût pu la poursuivre.

Le _Génie_ avait engendré les _Martyrs_ qui avaient engendré

l'_Itinéraire_. Mais qu'est-ce que l'_Itinéraire_ pouvait bien

engendrer? Chateaubriand était captif de son rôle et captif de sa

gloire. On ne le voit pas écrivant un ouvrage d'imagination qui ne fût

pas encore une démonstration de la beauté de la religion chrétienne:

tout autre eût semblé futile de sa part. Or, sur ce sujet, il avait dit

tout ce qu'il pouvait dire, imaginé tout ce qu'il pouvait imaginer. C'est

pourquoi il terminait l'_Itinéraire_ par ces mots: «J'ai fait mes adieux

aux Muses dans les _Martyrs_ et je les renouvelle dans ces _Mémoires_ (il

appelle ainsi l'_Itinéraire_) qui ne sont que la suite ou le commentaire

de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais

goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie.»

Cela veut dire qu'il se propose d'écrire une histoire de France; et il

en a du moins tracé une large et abondante ébauche dans les _Études

historiques_. Si l'Empire avait duré, Chateaubriand avait certes en lui

de quoi devenir un grand historien. Mais l'histoire n'était encore pour

lui qu'un pis-aller. Ce qu'il rêvait, ce qu'il désirait violemment,

c'était l'action, la grande action politique. La chute de l'empereur

allait bientôt la lui permettre.

HUITIÈME CONFÉRENCE

LA VIE POLITIQUE

Donc, en 1811, la carrière littéraire de Chateaubriand était de toute

façon finie. Elle avait été limitée d'avance par son esprit même, et

par le rôle que l'auteur avait assumé. Il était, comme il fut toujours,

dégoûté de tout en désirant tout. Il ne savait à quoi s'occuper.

Il attendait, il espérait la chute de l'empereur, que certains indices

annonçaient, mais qui ne paraissait pas encore très proche. Alors, pour

passer le temps, et aussi parce que cette description et cette

exaltation de soi lui plaisaient infiniment, il eut l'idée d'écrire ses

_Mémoires_, et, de 1811 à 1813, il commença à les rédiger.

Mais ce n'était encore pour lui, en effet, qu'un divertissement, en

attendant mieux. Son rêve, exprimé cent fois, a toujours été

d'avoir une vie complète, d'être à la fois un homme de pensée et

de littérature et un homme d'action, quoiqu'il ait souvent affecté de

dédaigner séparément l'action, la littérature et la pensée. Il sera

toujours irrité d'être regardé surtout comme un écrivain. Oh! agir

matériellement sur les hommes! Faire de l'histoire! C'est toujours,

au fond, le secret esprit de rivalité avec l'empereur. Il nous dit au

dernier livre des _Mémoires_, où il se fait très naïvement centre du

monde et se traite lui-même comme s'il commençait une hégire: «Deux

nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont à peine devancé d'un

demi-siècle sur la terre; la Corse est devenue française à l'instant

où j'ai paru; je suis arrivé au monde vingt jours après Bonaparte.

_Il m'amenait avec lui_.» Plus tard, il aura parfaitement raison de nous

montrer dans Talleyrand un incomparable coquin de belle tenue; mais en

outre il lui niera presque tout talent diplomatique. De même il est fort

strict pour le duc de Richelieu et pour Villèle. C'est que, voyez-vous,

le grand diplomate et le grand politique, c'est le vicomte de

Chateaubriand, et il n'y en a point d'autre.

L'Empire craque; c'est la retraite de Russie, c'est la guerre d'Espagne,

c'est Leipsick, et tout à l'heure c'est l'entrée des Alliés à

Paris. Chateaubriand va pouvoir déployer son génie d'action. Il sera

publiciste, ambassadeur, ministre des affaires étrangères. Il aura la

joie infinie de siéger dans un congrès. Il croira avoir fait tout seul

la guerre d'Espagne, et que la guerre d'Espagne est une sorte de prodige

historique. Il écrira ingénuement: «Nous pouvions nous avouer qu'en

politique nous valions autant qu'en littérature, si nous valons quelque

chose.» Il est possible: mais, en réalité, son rôle est de second

plan, soit que l'occasion lui ait manqué, soit par la faute de son

caractère. Ce caractère est curieux. Deux choses (au moins) sont

admirables dans sa vie politique: la faculté qu'il a d'amplifier

merveilleusement ce qui le touche, et la maussaderie superbe de son

dévouement à la cause royale, le dédain sublime dont il accable le

trône en le défendant.

Son premier écrit politique est le pamphlet: _De Buonaparte et des

Bourbons_. Il le rédigea un peu avant l'entrée des Alliés. Napoléon

avait fait la seule chose qu'il ne devait pas faire: il s'était laissé

battre. La France n'en pouvait plus. La solution la plus naturelle

semblait la restauration des Bourbons, peu connus, peu désirés, mais qui

étaient là, tout prêts.

À ce moment, Chateaubriand hait furieusement l'homme qui l'a si longtemps

empêché de vivre pleinement sa vie. Il exécute la danse du scalp, la

danse de Chactas autour du poteau de guerre. Par exemple: «Il semble que

cet ennemi de tout s'attachât à détruire la France par ses fondements.

Il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le

court espace de dix années que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis

Néron jusqu'au dernier persécuteur des chrétiens... Encore quelque

temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de

brigands.» Il est peut-être excessif, même dans un pamphlet, de dire:

«Buonaparte n'avait rien pour lui hors des talents militaires égalés,

sinon même surpassés, par ceux de plusieurs de nos généraux.» Et

surtout:

C'est un grand gagneur de batailles, mais _hors de là_ le

moindre général est plus habile que lui (!) Il n'entend rien aux

retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable

d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison

militaire; il ne sait qu'aller en avant, faire des pointes,

courir, remporter des victoires, comme on l'a dit, à coups

d'hommes, sacrifier tout pour un succès (_dame!_) sans

s'embarrasser d'un revers (?), tuer la moitié de ses soldats par

des marches au-dessus des forces humaines. Peu importe, n'a-t-il

pas la conscription et la _matière première_? On a cru qu'il

avait perfectionné l'art de la guerre et il est certain qu'il l'a

fait rétrograder vers l'enfance de l'art.

Chateaubriand · 第 13 / 20 段