le chien ni la cervelle. Il s'était décidé (trop tard) à demander
une audience à l'empereur. Il passa toute la nuit chez lui, et reçut
la lettre d'audience, le matin, après l'exécution d'Armand. Si,
comme l'affirme Sémallé, Chateaubriand n'est pas sorti de chez lui ce
matin-là, «que devient la course à Grenelle, et l'histoire du chien de
boucher et le mouchoir sanglant apporté par Chateaubriand à madame de
Custine?» (A. Cassagne).
«Il parut plus irrité qu'affligé», dit madame de Rémusat. Rien
d'étonnant à cela, ni de choquant. Il n'avait pas vu son cousin depuis
bien des années. Tout de suite après avoir conté la mort d'Armand, il
nous dit: «L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière
littéraire. Je publiai l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, je
remplaçai M. de Chénier à l'Institut, et je commençai d'écrire mes
_Mémoires_... Le succès de l'_Itinéraire_ fut aussi complet que celui
des _Martyrs_ avait été disputé.»
Et pourtant, la première partie exceptée, l'_Itinéraire_, si je ne me
trompe, nous paraît, aujourd'hui, encore plus ennuyeux que les _Martyrs_.
Pourquoi avait-il fait ce voyage en Grèce, dans l'archipel, à
Constantinople, en Asie-Mineure, en Palestine, en Égypte et à Tunis?
Il nous dit qu'il allait «chercher des images» pour son poème des
_Martyrs_. Il nous dit aussi qu'il a fait ce voyage par piété: «Je
serai peut-être le dernier des Français sorti de mon pays pour voyager
en Terre-Sainte avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien
pèlerin.» Enfin (dans les _Mémoires_), il nous dit qu'il l'a fait par
amour: «Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir?
Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments.
Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui
demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire
aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage,
et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les
côtes d'Espagne!»
Autrement dit, il allait à Jérusalem pour le plaisir de trouver, au
retour, madame de Noailles qui l'attendait à Grenade. Et il suivait aussi
son instinct et son goût de voyageur et de navigateur, et son humeur
curieuse et surtout inquiète.
La littérature de voyages est, chez nous, abondante. On a écrit, au
moyen âge, beaucoup de relations de pèlerinages en Orient. Mais je ne
rappellerai que les livres connus: le _Journal de Voyage_ de Montaigne,
les _Voyages de Flandre et de Hollande_, _de Laponie_, _de Pologne_
de Regnard, les _Lettres sur l'Italie_ du président de Brosses, les
_Voyages_ de Volney en Égypte et en Syrie; au dix-neuvième siècle,
le _Voyage en Orient_ de Lamartine, le _Rhin_ de Victor Hugo, le
_Tra-los-montès_ de Gautier; le _Sahel_ et le _Sahara_ de Fromentin, et,
sous divers titres, les notes et impressions de voyage de Jacquemont, de
Stendhal, de Taine. Dieu sait si j'en oublie! et je m'arrête, d'ailleurs,
aux écrivains encore vivants. Parmi tous ces livres, l'_Itinéraire_ de
Chateaubriand,--quelques passages familiers mis à part, qui font bien une
vingtaine de pages,--est le plus solennel et le plus tendu. Il y soutient
un rôle. Il avait écrit les _Martyrs_ en sa qualité de restaurateur
de la religion et pour démontrer la supériorité poétique du
christianisme: il écrit l'_Itinéraire_ pour justifier, pour appuyer les
descriptions des _Martyrs_. À chaque instant, il nous rappelle qu'il est
un très grand voyageur et qu'il a été au Canada. Il n'en est pas encore
revenu. Il s'agit d'aller de Misitra à Magoula: «C'est en général un
voyage très facile, surtout pour un homme qui a vécu chez les sauvages
de l'Amérique.» En voyant des cigognes: «Ces oiseaux furent souvent
les compagnons de mes courses dans les solitudes d'Amérique: je les vis
souvent perchés sur les wigwams des sauvages.» Ou bien: «Je me suis
toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que
j'ai passées dans ma vie: ainsi, j'ai bu des eaux du Mississippi» (ce
n'est pas sûr), «de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas,
du Céphise, de l'Hermus, du Granique (?), du Jourdain, du Nil, du Tage,
et de l'Èbre.»
Au commencement de cette lecture (et je puis bien vous avouer que,
jusque-là, je n'avais lu de l'_Itinéraire_ que quelques fragments), je
me disais:
--Je sais qu'il faut être respectueux. Je sais qu'il peut y avoir quelque
intérêt à voir des lieux où ont vécu de grands hommes, où se sont
passées de grandes choses. Pas toujours, cependant. Il faut, ce me
semble, que la figure de ces lieux n'ait pas été trop radicalement
modifiée. Même alors, je conçois mal que l'intérêt qu'on peut prendre
aille jusqu'à l'émotion et jusqu'aux larmes. Un paysage où se sont
accomplis de grands faits historiques ressemble beaucoup à un paysage du
même genre où il n'est rien arrivé. Je comprends que l'on s'attache à
ce qui reste de l'acropole d'Athènes, du forum romain, ou de la petite
ville de Pompéi. Mais le champ de bataille le plus illustre est presque
toujours pareil à n'importe quel grand morceau de la Beauce ou de la
Brie. Tel petit port méditerranéen ne vous paraîtra rien de plus qu'un
petit port avec de grosses barques de pêche, même si l'on vous dit que
la galère de Cléopâtre y a mouillé voilà dix-neuf siècles. Et, si
des ruines n'ont gardé que d'incertains contours, je n'y verrai que des
tas de pierres, quand même ce seraient les ruines supposées de Sparte ou
d'Argos.
Lors donc que Chateaubriand approche de la côte du Péloponèse, je suis
un peu surpris de l'entendre dire: «J'étais prêt à _m'élancer_ sur un
rivage désert et à saluer la patrie des arts et du génie.» La saluer?
Comment? Par quel cri ou par quel geste? Couchant à Méthone (ou Modon)
près de Sparte: «Je me retirai, dit-il, dans la chambre qu'on m'avait
préparée, mais sans pouvoir fermer les yeux. J'entendais les aboiements
des chiens de la Laconie et le bruit du vent de l'Élide: comment
aurais-je pu dormir?» Mais pourquoi n'aurait-il pas dormi? (Car remarquez
que ce n'est point le bruit des chiens et du vent qui le tient éveillé,
mais c'est que c'est le vent de l'Élide et les chiens de la Laconie.)
Plus loin, en Messénie, à propos de champs d'oliviers possédés par des
Turcs, _les larmes lui viennent aux yeux_ «en voyant les mains du Grec
esclave inutilement trempées de ces flots d'huile qui rendaient la
vigueur au bras de ses pères pour triompher des tyrans.» Sur Messène,
il a cette réflexion d'une mélancolie bien imprévue: «Épaminondas
éleva les murs de Messène. _Malheureusement_ on peut reprocher à cette
ville la mort de Philopœmen.»
Le jour où il rencontre l'Eurotas, il ne prend point cet événement à
la légère: «Ainsi, après tant de siècles d'oubli, ce fleuve qui
vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque,
ce fleuve, dis-je, s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre
retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger. C'était le
18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de
l'Eurotas, une promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.» Et
il s'exalte jusqu'à cette déclaration: «Si je hais les mœurs des
Spartiates, je ne méconnais point la gloire d'un peuple libre, et je n'ai
point foulé sans émotion sa noble poussière.» Et je n'ose pas vous
dire de qui ces lignes pourraient être signées.
Il y a mieux encore. C'est quand, du haut de la colline où fut la
citadelle de Sparte, il découvre les ruines (d'ailleurs incertaines) de
la ville. «Un mélange d'admiration et de _douleur_ arrêtait mes pas et
ma pensée; le silence était profond autour de moi: je voulus du moins
faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait
plus entendre, et je criai de toute ma force: Léonidas! Aucune ruine ne
répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié.» C'est
peut-être sublime. Mais je ne le crois pas. Et si ce n'est pas sublime...
Mais je me suis bientôt aperçu que ces railleries étaient faciles et
chétives; qu'elles ne prouvaient que mon bon sens, ce qui importe peu; et
qu'un sentiment expliquait chez Chateaubriand ces émotions, ces douleurs,
ces exaltations, ces larmes, ce sérieux, cette solennité. Ce sentiment,
c'est l'amour de la gloire. Après nous avoir raconté comment il appela
Léonidas, et de toute sa force (et le voyez-vous poussant ce cri dans
son costume de Tartarin, avec ses deux pistolets et son poignard à la
ceinture et son fusil de chasse à la main?), il ajoute: «Si des ruines
où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de
tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des
empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose.
Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire: rien n'est plus beau
qu'elle, si ce n'est la vertu.» L'amour de la gloire a été la plus
forte passion de Chateaubriand. Et, comme il voulait la gloire pour
soi, il la respectait, la prenait au sérieux chez les autres, et
particulièrement chez les morts. Sans compter que, il y a cent ans, la
gloire des Grecs et des Romains, rajeunie par la Révolution et l'Empire,
était plus vivante dans les esprits. (Quand Chateaubriand vient à nommer
Épaminondas et Philopœmen, il les appelle «ces grands hommes». Je
crois que nous ne le ferions plus à présent, parce que nous ne savons
pas.)
Aujourd'hui, l'amour de la gloire est un sentiment beaucoup moins
répandu. Même aux siècles où elle peut être acquise, elle est fort
peu de chose. Ce n'est que la survivance, et très précaire et très
intermittente, d'un assemblage de sons, d'un nom. Cette vaine survivance
de votre nom, vous ne pourrez en jouir que si votre âme survit
elle-même. Mais, si vous ne croyez pas à cette survie de votre âme, le
plaisir d'être illustre ne sera pour vous qu'un plaisir viager, comme
la simple notoriété ou comme la richesse. L'amour de la gloire implique
donc des croyances spiritualistes, et aussi l'illusion que la civilisation
actuelle est quelque chose de considérable dans l'histoire de la
planète, et que celle-ci est quelque chose de considérable dans
l'histoire de l'univers. Non, l'on n'est plus assez naïf pour désirer la
gloire. Il y a trop d'hommes célèbres; il y en a des milliers. Jamais la
postérité ne pourra retenir tous leurs noms. On se rabat à ne souhaiter
qu'une renommée utile ou d'immédiates jouissances de vanité.
Mais, sans négliger celles-ci, Chateaubriand ne voulait rien de moins
que la gloire, et la plus grande gloire possible. Et il faut dire qu'il a
vécu dans les meilleures conditions pour la conquérir. Sa chance a
été merveilleuse, unique. Les circonstances ont centuplé l'effet des
productions de son esprit. Il est venu dans un temps où certaines choses
importantes devaient être dites et où tout un pays souhaitait qu'elles
fussent dites. Il sut les dire avec génie. Mais, en outre, il était le
seul qui eût du génie à ce moment-là, ou du moins qui eût un génie
propre à charmer. Les grands écrivains sont nombreux au dix-septième
siècle: pas un d'eux ne peut se croire le roi de son temps. Au
dix-huitième siècle, autour de Voltaire, il y a Fontenelle, Montesquieu,
Buffon, Diderot, Rousseau. Plus tard il y aura, tout ensemble, Lamartine,
Vigny, Hugo, Musset, Balzac, Sand, Michelet, etc... Mais, par une fortune
inouïe, Chateaubriand est seul. André Chénier est encore inédit, et
d'ailleurs inachevé. Joseph de Maistre est un étranger et n'a guère
encore publié que ses courtes _Considérations_. Bonald a plus d'idées
que Chateaubriand, mais est un écrivain difficile et qui n'est lu que
d'un petit nombre... En dehors de madame de Staël, improvisatrice de
peu de grâce, il n'y a, autour de Chateaubriand, que Fontanes, Joubert
inédit, Ginguené, Arnaud, Népomucène Lemercier, Legouvé père,
Delille, Esménard... qui encore? (Constant n'est connu que plus tard
comme écrivain). Chateaubriand est le premier sans nulle peine. Il est le
seul illustre et le seul glorieux.
Et déjà il n'est plus qu'un homme qui soutient et entretient sa gloire.
L'_Itinéraire_ est, si j'ose dire, le plus «truqué» des livres.
Ce voyage nous est présenté comme un événement tout à fait
considérable, comme un épisode de la mission historique de l'auteur.
Il affecte, du moins au commencement, la plus minutieuse et la plus
implacable exactitude, adopte d'abord la forme d'un journal de voyage,
nous rend compte de ses actes heure par heure. Il inscrit ses dépenses et
les pourboires qu'il donne, et ne nous laisse pas ignorer que son voyage
lui a coûté cinquante mille francs. Il fait un étalage d'érudition
inutile et assommante, et qui, encore, est de troisième main. Il nous
accable de l'histoire de chacune des villes qu'il visite. Cela tient au
moins la moitié de l'énorme volume. Puis, pour rappeler et confirmer
sa fière attitude d'opposant à l'Empire, de grand citoyen seul debout
devant le tyran, il y a à chaque instant, et souvent assez inattendues,
des allusions au despotisme de l'empereur par la peinture ou la mention
des horreurs de l'oppression turque. Il y a aussi toute une étude sur un
chant du Tasse, poète aujourd'hui négligé. Il y a de longues citations
de Delille et d'Esménard, parce que Delille et même Esménard étaient
des influences, et qui pouvaient le servir et qui ne lui portaient
pas ombrage. Il y a beaucoup de citations, et, celles-là, plus
désintéressées (mais enfin cela tient de la place et enfle le volume)
d'Homère, de Virgile, d'Euripide, d'Hérodote, de Diodore, etc... Il y
a aussi, bien entendu, des descriptions harmonieuses, composées, un peu
tendues et pompeuses... Et sans doute elles sont belles, par exemple celle
qui se termine ainsi:
... J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les
deux cimes du mont Hymette; les corneilles qui nichent autour
de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet,
planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustrées
étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des
colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le
long des flancs de l'Hymette et annonçaient les parcs ou les
chalets des abeilles; Athènes, l'Acropolis et les débris du
Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du
pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un
rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre
par la mobilité des ombres du relief; au loin la mer et le Pirée
étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe,
renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du
couchant comme un rocher de pourpre et de feu.
(Ces ailes «glacées de rose» sont vraiment très bien.) Oui, de belles
descriptions, et bien ordonnées; mais cependant on s'aperçoit qu'il a
gardé les plus belles pour les _Martyrs_ et que nous n'avons ici que de
magnifiques rognures un peu arrangées. Puis, avez-vous remarqué que ces
grandes descriptions d'ensemble ne font rien voir du tout à qui n'a pas
vu soi-même les paysages décrits? On aime aujourd'hui, je crois, des
descriptions plus simples de ton, moins oratoires, si j'ose dire, pas
trop composées après coup, mais où l'écrivain reproduit les détails
significatifs dans l'ordre où ils l'ont frappé, ou à mesure qu'ils
lui reviennent en mémoire. Ou bien, l'auteur transforme les objets selon
l'état de son âme; il n'en décrit que l'idée qu'il s'en est faite;
en phrases frémissantes et courtes il exprime, à propos d'un paysage
historique ou naturel, le souvenir, le regret, le désir, la joie ou
l'enthousiasme qu'il portait en lui lorsqu'il prit contact avec ce
paysage, et sur lesquels ensuite ce paysage a réagi; mais en somme,
toujours et uniquement, sa propre sensibilité. Appelons cela des paysages
passionnés. Les descriptions de Chateaubriand, malgré leur
éclat, restent un peu compassées. Il faut attendre les _Mémoires
d'outre-tombe_. Là seulement il sera libre.
* * * * *
Heureusement, dans l'_Itinéraire_ même, il se détend quelquefois,
pour nous parler de son domestique milanais Joseph, ou de son domestique
français Julien, nous peindre ses divers hôtes, nous conter les
réceptions qu'on lui fait, des incidents de voyage, des histoires de
brigands. Voici un exemple de ce ton excellent:
Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux; on
leur laisse prendre haleine, sans manger, à peu près à moitié
chemin; on remonte ensuite et l'on continue sa route. Le soir on
arrive quelquefois à un khan, masure abandonnée où l'on dort
parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher
vermoulu. On ne vous doit rien dans ce khan lorsque vous n'avez
pas de firman de poste: c'est à vous de vous procurer des vivres
comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les
villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais
à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes
d'olivier, ou bouillir avec du riz pour faire un pilaf. Assis à
terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts;
le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au
premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays
d'Alcibiade et d'Aspasie.
Au fond, il aime cette vie-là, qui lui rappelle son fameux voyage au
Canada, ou sa vie à l'armée des princes. Son voyage en Orient, cent ans
avant l'agence Cook, n'est pas sans dangers. Chateaubriand est à la fois
le plus homme de lettres des gens de lettres et un rude compagnon ami de
l'aventure même périlleuse.
Ou bien ce sont des passages d'une verve colorée, de celle qui
s'épanouira à l'aise dans les _Mémoires_. Ceci par exemple (en
naviguant de Rosette au Caire):
... Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à
terre, s'asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournaient
leurs visages vers la Mecque, et faisaient au milieu des champs
des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié
musulmans, moitié chrétiens, criaient «Mahomet!» et «Vierge
Marie!», tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en
français des mots obscènes, avalaient de grandes craches de vin,
lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre
des chrétiens et des musulmans.
Et Jérusalem? direz-vous. Car enfin le titre du livre est l'_Itinéraire
de Paris à Jérusalem_; ce voyage est un pèlerinage, et Chateaubriand
nous a dit qu'il l'entreprenait avec les sentiments et la foi d'un
pèlerin du moyen âge. Mais c'est ici la même chose que pour les
_Martyrs_. Dans les _Martyrs_, c'est le paganisme qu'il aime et qui
est charmant, et c'est le christianisme qui est ennuyeux. Dans
l'_Itinéraire_, la partie la plus agréable, et de beaucoup, et qu'il
a écrite avec le plus de plaisir, c'est le voyage en Grèce. Dès qu'il
arrive à la Terre-Sainte, il a beau se battre les flancs, il ne sent
rien. Un lieu où se sont passées des choses sublimes, des choses
surnaturelles, pourquoi nous émouvrait-il plus que ces choses
elles-mêmes? En tout cas, il ne nous touchera que dans la mesure où il
nous aidera à nous représenter ces choses, et pourvu que nous y croyions
avec intensité. Et Chateaubriand n'a jamais cru que somptueusement et
faiblement. En somme, il avoue lui-même sa froideur: «Les lecteurs
chrétiens demanderont peut-être... quels furent les sentiments que
j'éprouvai en ce lieu redoutable (l'église du Saint-Sépulcre): _je ne
puis réellement le dire_. Tant de choses se présentaient à la fois à
mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière...» Bref,
il ne sent rien du tout. Un peu après, il croit décent de paraître
ému, et voici ce qu'il trouve: «Nous parcourûmes les stations jusqu'au
sommet du calvaire. Où trouver dans l'antiquité rien d'aussi touchant,
rien d'aussi merveilleux que les dernières scènes de l'Évangile? Ce
ne sont point ici les aventures bizarres d'une divinité étrangère
à l'humanité: c'est l'histoire la plus pathétique, histoire qui
non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais dont les
conséquences, appliquées à l'univers, ont changé la face de la
terre.» (Au fait, cela est-il très bien écrit?) «Je venais de visiter
les monuments de la Grèce, et j'étais encore tout rempli de leur
grandeur: mais qu'ils avaient été loin de m'inspirer ce que j'éprouvais
à la vue des lieux saints!» Seulement ce qu'il éprouve, il ne le dit
pas. Et voilà, sur Jérusalem, le passage le plus chaud. Non, il ne sent
rien. La plus simple des petites sœurs, venue aux lieux saints,
sentira, et, si elle écrit même malhabilement, exprimera davantage.
Chateaubriand, ne trouvant rien à dire, se rejette alors sur l'histoire
de Jérusalem, sur les Croisades, sur une lecture de la _Jérusalem
délivrée_, sur une lecture d'_Athalie_, et sur le prix des denrées en
Palestine.
* * * * *
Mais enfin, il convenait que l'auteur partagé de l'_Essai sur les
Révolutions_, désireux d'écrire le livre qu'on attendait le plus,
écrivît le _Génie du christianisme_; il convenait que l'auteur du
_Génie du christianisme_ écrivît les _Martyrs_, et il convenait que
l'auteur des _Martyrs_ visitât l'Orient et la Terre-Sainte en délégué
de la chrétienté et écrivît l'_Itinéraire_. Et voilà qui est fait.
Or, comme il nous l'a dit lui-même, tandis qu'il décrivait avec soin la
mer Morte (qu'il n'a vue que de loin), l'église de Bethléem et l'église
du Saint-Sépulcre; tandis qu'il faisait, d'Alexandrie à Tunis,
une navigation qui ne fut qu'«une espèce de continuel naufrage de
quarante-deux jours», il ne pensait qu'à la dame qui l'attendait à
Grenade. Et, quand il fut de retour à Paris, il écrivit pour elle les
_Aventures du dernier Abencérage_, qu'il publiera seulement vingt ans
plus tard. «Le portrait, dit-il, que j'ai tracé des Espagnols explique
assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement
impérial. La résistance des Espagnols à Bonaparte... excitait alors
l'enthousiasme de tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les
grands dévouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse
fumaient encore, et la censure n'aurait pas permis des éloges où elle
eût découvert, avec raison, un intérêt caché pour les victimes.»
Je vous répète qu'on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins;
et c'est ce qui fait que la critique est une chimère. Car, à supposer
qu'un homme lise tous les ouvrages dont la suite forme la littérature
d'un pays, comme il y mettra assurément des années et des années, il ne
pourra les lire tous ni au même âge, ni dans le même état de santé,
ni avec la même humeur, ni peut-être avec les mêmes opinions politiques
ou les mêmes croyances religieuses. Lui-même aura changé au cours de
ces lectures, et le monde aussi aura changé autour de lui. Une histoire
de la littérature, à moins d'être écrite à coups de fiches, ce qui
n'a aucun intérêt, est surtout l'histoire de l'esprit du critique qui a
pu l'écrire.
Tout cela pour vous dire (et je l'aurais pu à moins de frais) que, je
ne sais pourquoi et sans m'y attendre le moins du monde, j'ai trouvé
délicieuses les _Aventures du dernier Abencérage_. Je n'avais pas lu
cela depuis quarante ans et je n'en avais gardé aucun souvenir. Et,
en ouvrant ce petit livre, je me méfiais... Or cela m'a paru charmant.
Est-ce parce que je l'ai relu un jour de soleil et en sortant de
l'ennuyeux _Itinéraire_? Cela ne ressemble plus du tout à _Atala_ ni
à _René_; c'est un petit divertissement à part dans l'œuvre de
Chateaubriand. Sans doute, madame de Noailles aimait ces chevaleries. On
en trouve de telles dans Millevoye (_Ballades et Romances_). Les soldats
de l'Empire et leurs femmes devaient les goûter beaucoup. Le colonel
Fougas, dans l'_Homme à l'oreille cassée_, en est tout pénétré.
C'est un mélange, grisant pour les belles âmes simples, de galanterie
et d'honneur. C'est comme un développement du contenu secret des vers
charmants de _Zaïre_:
Des chevaliers français tel est le caractère,
Ou:
Chrétien, je suis content de ton noble courage,
Mais ton orgueil ici se serait-il flatté
D'effacer Orosmane en générosité?
L'_Abencérage_ est le chef-d'œuvre du genre troubadour. La forme est
brillante; peut-être un peu sèche dans son élégance: elle semble,
parce que l'auteur l'a voulu ainsi, plus ancienne que celle d'_Atala_.
Mais que j'aime des phrases comme celles-ci: