ignorante... Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il y a
donc une Vénus chrétienne? A-t-elle un char et des colombes?...
Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la
palestre, à l'introduire furtivement sous le toit paternel?
Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée? Répand-elle un
feu brûlant, un froid mortel dans les veines? Oblige-t-elle à
recourir à des philtres pour ramener un amant volage, à chanter
la lune, à conjurer le seuil de la porte? Toi, chrétien, tu
ignores peut-être que l'Amour est fils de Vénus, qu'il fut
nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier
arc était de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu'il
s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les
épaules d'Hercule?
Et si vous saviez combien la chrétienne réponse d'Eudore paraît faible!
Cymodocée, en y mettant beaucoup de bonne volonté, y comprend juste
ce qu'il faut pour dire: «Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle
enseigne à mieux aimer!». Et c'est tout ce qu'elle y voit. La veille de
sa mort, dans son costume sombre de martyre («telle la Muse des mensonges
nous peint la Nuit, mère de l'Amour, enveloppée de ses voiles d'azur et
de ses crêpes funèbres»), se croyant sauvée, elle chante, oublieuse du
catéchisme de Cyrille et de Jérôme, une petite chanson où pas un mot
n'est chrétien: «Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme
et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle
des vents... Volez, oiseaux de Libye... Quand retrouverai-je mon lit
d'ivoire... J'étais semblable à la tendre génisse... Ah! s'il m'était
permis d'implorer encore les Grâces et les Muses!...» Etc... Ainsi
chante cette petite chrétienne, qui ignore le langage et le vocabulaire
chrétiens.
C'est une chose étrange: toutes les fois qu'il s'agit de décrire une
fête païenne ou de chanter un chant païen, le poète retrouve son
génie. Il a l'air alors de sentir et de jouir pour son compte... Il y a,
tout près de la fin, au livre XXIIIe, une fête de Bacchus et un hymne
à Bacchus, d'une ardeur, d'une couleur!... «Les prêtresses agitaient
autour de lui des torches enflammées... Leurs cheveux flottaient au
hasard... Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants,
les autres présentaient la mamelle à des louveteaux...» Et l'hymne est
délicieux. Cela rend bien pâles les scènes de sainteté. On sent que
Chateaubriand a connu les manuscrits d'André Chénier. Je ne sais pas
s'il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants:
mais enfin il les avait lus. Cela est particulièrement sensible aux
premiers livres, dans la rencontre de Cymodocée et d'Eudore, dans
la visite de Démodocus et de sa fille chez Lasthénès. Démodocus
l'homéride, un peu trop ingénu tout de même, semble échappé des
idylles de Chénier. Dans les premières conversations d'Eudore et de
Cymodocée, l'impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur
Endymion, ou pour un Dieu. Il lui répond: «Il n'y a qu'un Dieu, maître
de l'univers.» Elle lui dit: «Je suis fille d'Homère aux chants
immortels.» Il lui répond: «Je connais un plus beau livre que le
sien.» Elle «hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée.»
Il lui répond: «Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du
Très-Haut.» Bref, si j'ose dire, il la «colle» tout le temps, mais
c'est Cymodocée que nous aimons... Quand, au livre II, elle chante en
s'accompagnant de la lyre et que les chrétiens, l'ayant entendue,
gardent le silence et «ne lui donnent point les éloges qu'elle semble
mériter», nous avons envie de dire: «Les pauvres gens!» Seul, le
mysticisme chrétien peut être plus beau que le naturalisme païen: et
ce mysticisme est absent des _Martyrs_, parce que Chateaubriand ne
l'eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent
exprimées,--sauf la pudeur et la charité, qui encore n'étaient point
ignorées des païens,--les nouveautés dont l'âme humaine fut redevable
au christianisme. J'écrivais jadis:
... La foi chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les
a compliquées et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente
ou la crainte des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a
changé l'aspect de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des
résignations d'une tendresse infinie, des songes et des espérances à
soulever l'âme, et des désespoirs à en mourir... La femme, devenue
la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des
adorations d'autant plus ardentes... La malédiction jetée à la chair a
dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale
de la nature, l'amour de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la
débauche exaspérée par la terreur même de l'enfer, il y a eu la
pureté, la chasteté chevaleresques; à côté de la misère plus grande
et à travers les férocités aveugles, une plus grande charité, une
compassion de la destinée humaine où tout le cœur se fondait. Il y a eu
des conflits d'instincts, de passions et de croyances qu'on ne
connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale,
un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la
sensibilité...
Il y a trop peu de tout cela dans les _Martyrs_. Sans doute Cymodocée dit
à un moment: «Je pleure comme si j'étais chrétienne.» Mais c'est à
peu près tout. Elle n'est héroïque que par amour, et elle est païenne
encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrétien, montre
assurément de grandes vertus, pureté, détachement, résistance à la
douleur: mais je cherche en vain l'accent nouveau, l'accent mystique. Je
crois que le Christ n'est pas appelé une seule fois Jésus.--En résumé
les _Martyrs_,--chose non prévue par l'auteur,--nous charment dans la
mesure où ils sont pénétrés de paganisme, et par conséquent dans la
mesure où ils prouvent le contraire de ce qu'ils prétendaient prouver.
L'auteur lui-même a dû le reconnaître. En 1839, instruit par trente
années, il écrit dans ses _Mémoires_: «Le défaut des _Martyrs_ tient
au merveilleux _direct_, que, dans le reste de mes préjugés classiques,
j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait
paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel (!). Les bons et les
mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la
livrer à des machines usées.» Non seulement ils «suffisaient» à
la conduite de l'action, mais ils y étaient inutiles. «Effrayé de mes
innovations», on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure:
«Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore,
Cymodocée» (avant leur conversion); «si la description de Naples et
de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les _Martyrs_, ce ne sont pas
l'enfer et le ciel qui les sauveront.»
(J'ajoute: Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni
tous les ressouvenirs du genre pseudo-épique, et, par exemple, les
innombrables comparaisons, si ingénieuses parfois, et presque toujours
si artificielles. Il y en a même de désobligeantes: «Comme un taureau
qu'on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse
que l'on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothée avait entraîné
Démodocus loin de la prison de Cymodocée.»)
Mais il est très vrai que la bataille des Francs et des Romains est
une de ces choses dont on peut dire: «Cela n'avait pas été écrit
auparavant.» Depuis longtemps, certes, on était préoccupé de «couleur
locale». Mais, je ne sais comment, avec des traits empruntés à César,
Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne
Comnène, Grégoire de Tours, Arrien, Jormandès, Plutarque et les _Edda_,
Chateaubriand a su faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui. Ce livre VI
illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme:
Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et
des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau
de bêtes féroces... Les yeux de ces barbares ont la couleur
d'une mer orageuse... Sur une grève... on apercevait leur camp...
Il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des
bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs... Le
roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié
noire, élevée parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils,
dans les haras de Pharamond... Chef à la longue chevelure, je
vais t'asseoir autrement, sur le trône d'Hercule le Gaulois...
Esclave romain, ne crains-tu pas ma framée?... Les femmes des
barbares... vêtues de robes noires... arrêtent par la barbe le
Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat...
Puis, la marée d'équinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse
les Romains:
Les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils
entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs
cornes recourbées et ressemblent à une multitude de fleuves
qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan...
Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier:
porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté
de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.
C'est magnifique: mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le
Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie
grecque.
Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Velléda.
L'histoire de Velléda est rapide, éclatante, étrange et triste. Je
vous en rappelle brièvement la donnée. Eudore, nommé commandant des
contrées armoricaines, est averti d'un complot tramé contre les Romains
par les prêtres gaulois et par la prophétesse Velléda. Il les épie,
assiste à la scène du complot dans la forêt, exige que Velléda et son
père Ségenax lui soient livrés comme otages. Or, la belle captive aime
son maître, qui finit par céder à ce hardi et frémissant amour. «Je
tombe, dit Eudore, aux pieds de Velléda... L'enfer donne le signal de
cet hymen funeste; les esprits des ténèbres hurlent dans l'abîme,
les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange
protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux.» (Voilà qui
est bien exagéré, et fort éloigné, je pense, des sentiments naturels
de l'auteur). Mais le vieux Ségenax soulève les Gaulois contre Eudore
qui a déshonoré, dit-il, la prêtresse; et, au milieu d'une scène
de tumulte et de carnage, Velléda reparaît et s'ouvre la gorge de sa
faucille d'or.
Il est tout à fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans
les bras d'Eudore nous soit donnée comme un terrible châtiment des
péchés de ce mauvais chrétien. Mais cette histoire de Velléda est
charmante, et on peut la relire.
Eudore, c'est Chateaubriand lui-même: «... Mon âme était encore tout
affaiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je
trouvais même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes
sentiments un certain charme qui m'arrêtait: mes passions étaient comme
des femmes séduisantes qui m'enchaînaient par leurs caresses.»
Velléda est orgueilleuse, passionnée, possédée, mystérieuse,
héroïque et faible. Elle a produit, je pense, une quantité d'amoureuses
romantiques,--dont je ne me rappelle en ce moment que la Esméralda,--et
jusqu'aux _Petite comtesse_ et aux _Julia de Trécœur_. Ses apparitions
sont imprévues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires,
ont un charme secret et puissant: «Mon père dort; assieds-toi,
écoute... Sais-tu que je suis fée?... Je suis vierge, vierge de l'île
de Sayne; que je garde ou que je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en
seras la cause... Tu me fuis, mais c'est en vain: l'orage t'apporte
Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds... Oh! oui,
c'est cela, les Romaines auront épuisé ton cœur! Tu les auras trop
aimées! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi?...» Une fois, elle
fait présent à Eudore (pour Alfred de Vigny) du thème de la _Maison du
Berger_: «Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un
berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi... Nous promènerions
notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas
plus à la terre que notre vie...»
Comme Atala liée par un vœu de virginité, comme Amélie amoureuse de
son frère, la prêtresse Velléda est dévorée d'une passion qu'exalte
son caractère criminel. Mais Velléda est la plus belle et la plus
vivante des «héroïnes» de Chateaubriand. C'est peut-être que Velléda
est une image plus développée de sa sœur Lucile. À vrai dire il
n'avait pas à se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une
druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcière.
Nous avons déjà vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume
des _Mémoires_:
De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des
effets d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes
prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur
un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui
sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait
asseoir sur une marche en face de cette pendule; elle regardait le
cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux
aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction
formidable l'heure des désastres et des crimes, Lucile entendait
des bruits qui lui révélaient des trépas lointains... Dans les
bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste
de Walter Scott, douée de la seconde vue: dans les bruyères
armoricaines elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté,
de génie et de malheur.
Cette sœur, il ne peut s'empêcher de nous parler d'elle. Après nous
avoir dit plusieurs fois qu'elle était un peu folle et que la mort de
madame de Beaumont «avait achevé d'altérer la raison de Lucile», il
tient à nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud
et veuve, des lettres qui témoignent en effet d'un certain désordre
d'esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque
ressemblance secrète entre l'incohérence ardente de ces lettres de
Lucile et celle des propos de Velléda.
Autrefois, Chateaubriand a confié sa femme à Lucile. Elle la lui a
gardée dix ans. Peut-être n'était-elle pas pressée de la lui rendre.
Puis, Lucile s'est intéressée particulièrement à la liaison de son
frère et de madame de Beaumont. Elle lui écrit dans les derniers mois de
sa vie: «Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont:
je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins.» Elle
lui écrit obscurément: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées
contradictoires de choses qui semblent exister et n'exister pas; qui ont
pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont
on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoi qu'on les vît
distinctement.» Une autre fois: «Mon frère... pense que bientôt tu
seras pour toujours délivré de mes importunités... Ma vie jette sa
dernière clarté... Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur
les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein;
que déjà tu mêlais des larmes aux miennes...; que nos jeux nous
réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne te
parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de
nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace
le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire
revivre davantage dans ton cœur.» Et encore: «... Dieu ne peut plus
m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent
qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache.»
Pourquoi ces derniers mots? Et pourquoi, tout à l'heure, «l'innocence
de nos pensées et de nos joies?» Il semblait que cela, d'une sœur à un
frère, allât sans dire. Et enfin: «Je pourrais prendre pour emblème de
ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais
ternie.»
Oui, Lucile, dans l'imagination de son frère, dut se transformer très
aisément en Velléda. Je me figure, je vois Lucile à dix-huit ans, dans
les bois de Combourg, parée de gui et de fleurs sauvages, dire à René,
comme Velléda à Eudore: «Assieds-toi, écoute, sais-tu que je suis
fée?» Et pourquoi prête-t-il à Velléda «une connaissance approfondie
des lettres grecques», connaissance vraiment imprévue chez la petite
druidesse, si ce n'est parce que Lucile était une personne fort lettrée?
La destinée de Lucile fut étrange même après sa mort. La sœur de
Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterrée dans la fosse commune.
Elle n'avait plus rien, «était ignorée et n'avait pas un ami». Son
frère l'avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec
son domestique le vieux Saint-Germain (l'ancien serviteur de madame de
Beaumont). Puis il était allé à Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami
Joubert; et là, raconte-t-il, madame de Chateaubriand était tombée
malade. Pendant ce temps-là, Lucile avait encore changé de demeure, puis
était morte; et on l'avait enterrée parmi les pauvres. Saint-Germain
seul avait suivi le «cercueil délaissé». Et, quand Chateaubriand
était rentré à Paris, le vieux Saint-Germain lui-même était mort
(sans avoir une seule fois écrit ou fait écrire à son maître,
paraît-il); et Chateaubriand s'était abstenu de rechercher le lieu de la
sépulture de Lucile. Oh! il nous dit éloquemment pourquoi: «... Quand,
en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalités,
les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi
cela me servirait-il...? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la
tombe effacée? Ne pourrait-il pas se tromper de poussière? Puisque le
ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue!» Il trouve cela très
bien, très original. Plus loin, il l'appelle cette «sainte de génie»
et dit qu'il n'a pas été un seul jour sans la pleurer. Il est possible,
quoique, vers la fin, il dût en avoir assez de cette folle.
En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me paraît de plus en
plus que c'est Lucile, la jolie Bretonne neurasthénique, qui, après
Amélie, lui a légué Velléda. Il a vu Lucile dans le même décor,
à peu près, où il place la petite druidesse «... Elle me prit par la
main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher
druidique... Velléda tressaille, étend les bras, s'écrie: on m'attend!
Et elle s'élançait dans les flots. Je la retins par son voile...» Les
étangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scène de ce genre, au
temps où le frère et la sœur s'enivraient ensemble de solitude et de la
pensée de la mort, peut-être le même jour où René jouait au suicide
avec son vieux fusil à la détente usée.
Après cela, et après le dixième livre, les _Martyrs_ m'ont semblé
assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions éternelles! Ces
anachronismes si ingénieux et si inutiles! Ce qui reste du jeune
_Anacharsis_ de l'abbé Barthélemy, et ce qui fait présager le jeune
_Gaulois à Rome_, du digne professeur Dézobry! Et cette cruelle tension
de style, à faire trouver le _Télémaque_ délicieux et naturel!
(Quand j'étais adolescent, j'ai lu avec amour _Fabiola_. Le modeste livre
du cardinal Wiseman est plus chrétien que les _Martyrs_, et me semblait
aussi bien plus amusant. Avez-vous lu _Fabiola_? Vous rappelez-vous la
petite Agnès, la bonne Syra, l'enfant Tarcisius? Il y a dans _Fabiola_ de
la douceur, de la piété, de l'intérêt dramatique...)
Mais, encore une fois, il y a, dans les _Martyrs_, le combat des Francs,
et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même et la plus rare fleur
de son sang. Chactas, René, Eudore, c'est lui; Atala, Amélie, Velléda,
c'est elle. Il ne s'intéresse violemment,--et assez pour leur donner la
vie par des mots,--qu'aux images de son propre cœur, ou des cœurs
qu'il a troublés. Velléda vit, parce qu'elle est sa grande aventure
passionnelle; Cymodocée vit, parce qu'elle est son paganisme habillé
en vierge. Les autres sont des ombres, même Hiéroclès, le proconsul
jacobin.
SEPTIÈME CONFÉRENCE
L'ITINÉRAIRE DE PARIS À JÉRUSALEM.
LE DERNIER ABENCÉRAGE.
Les _Martyrs_ eurent du succès, mais non point un immense succès
(quoique le libraire les eût payés 80.000 francs, dont 24.000 comptant).
L'auteur lui-même nous en a donné les raisons, du moins quelques-unes,
dans ses _Mémoires_: «... Les circonstances qui contribuèrent au
succès du _Génie du Christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement,
loin de m'être favorable, m'était contraire. Les _Martyrs_ me valurent
un redoublement de persécution.» (Il ne dit pas en quoi.) «Les
allusions fréquentes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de
la cour de Dioclétien ne pouvaient échapper à la police impériale.»
(À la vérité, ces allusions paraissent aujourd'hui lointaines.)
Au _Journal des Débats_, Hoffmann fit, des _Martyrs_, une critique où
il y a beaucoup de bon sens, et quelques sottises. Chateaubriand ressentit
très vivement cette critique, et répondit par un long _Examen des
Martyrs_ et par des _Remarques_ sur chaque livre du poème. Il s'y montre
fort naïvement irrité des censures et fort content de lui. Il s'étonne
particulièrement qu'on ait été si méchant pour un ouvrage qui lui
a coûté tant de peine. Il dit, à propos de sa peinture du Paradis:
«Jamais je n'ai fait un travail plus pénible et plus ingrat.» Il y
paraît. Dans les _Remarques_ sur le livre VIII (_l'Enfer_): «Ce livre,
qui coupe le récit, qui sert à délasser le lecteur (!) et à faire
marcher l'action, offre en cela même une innovation dans l'art qui n'a
été remarquée de personne.» En effet. Sur les démons, qui sont des
dieux païens: «C'est l'Olympe dans l'enfer, et c'est ce qui fait que cet
enfer ne ressemble à aucun de ceux des poètes mes devanciers.» Sur le
démon de la fausse sagesse: «Ce démon n'avait point été peint avant
moi.» Plus loin: «La peinture du tumulte aux enfers est absolument
nouvelle.» Sur le démon de la volupté: «Ce portrait est encore tout
entier de l'imagination de l'auteur.» Etc. On a envie de dire: «Allons,
tant mieux. Mais nous ne nous soucions que de Velléda.»
«La publication des _Martyrs_, dit Chateaubriand, coïncide avec un
accident funeste.» Son cousin Armand de Chateaubriand était resté en
Angleterre. Marié à Jersey, il était chargé de la correspondance des
princes. Il menait sur de méchants bateaux une vie héroïque et folle
d'audace; mais le 20 janvier 1809 il fut arrêté, conduit à Paris, à
la prison de la Force, puis condamné à mort. Chateaubriand n'avait
probablement, pour obtenir la grâce de son cousin, qu'à demander une
audience à l'empereur. Mais il était gêné par son rôle public. Deux
ans auparavant il avait écrit dans le _Mercure_ l'article célèbre:
«... C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans
l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà
l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du
monde...»
Il fit cependant ce qu'il put, mais on ne sait pas bien quoi. (Je vous
renvoie, pour le détail de cette histoire, à la _Vie politique de
Chateaubriand_, par M. Albert Cassagne.) Chateaubriand dit dans les
_Mémoires d'outre-tombe_: «Je m'adressai à madame de Rémusat; je la
priai de remettre à l'impératrice une lettre de demande de justice ou
de grâce à l'empereur.» Madame de Chateaubriand dit dans le _Cahier
rouge_: «Mon mari écrivit à Bonaparte; mais, comme quelques expressions
de sa lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit: Chateaubriand
demande justice, il l'aura.» Et Madame de Rémusat raconte dans ses
_Mémoires_, que l'empereur lui dit: «Chateaubriand a l'enfantillage de
ne pas m'écrire à moi» (ceci contredit le _Cahier rouge_); «sa lettre
à l'impératrice est un peu sèche et hautaine; il voudrait m'imposer
l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de ma politique, et,
en conscience, cela ne doit point l'humilier.»
Le plus certain, c'est qu'Armand fut fusillé: «Le jour de l'exécution,
raconte Chateaubriand, je voulus accompagner mon camarade sur son dernier
champ de bataille; je ne trouvai point de voiture, je courus à pied à la
plaine de Grenelle, j'arrivai tout en sueur, une seconde trop tard:
Armand était fusillé contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tête était
brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle.» Quelque
chose me dit qu'il a ajouté le chien de boucher.