auprès de madame de Chateaubriand». Il l'avait revue deux fois: à Paris
en revenant de Londres: puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures,
après son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu'il
la rendrait malheureuse sans le vouloir; que d'ailleurs le restaurateur
du culte avait des privilèges, et que, d'ailleurs, après dix ans de
séparation, ce n'était vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprême
conseil de sa maîtresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont
avait-elle su ce qu'elle faisait? Madame de Chateaubriand admirait fort
son mari, mais sans l'avoir lu (c'est lui qui nous l'apprend). Elle était
profondément pieuse auprès de ce chrétien d'attitude. Elle était très
peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup
d'esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l'ironie. La cohabitation
avec sa femme dut être, pour Chateaubriand, hérissée de continuelles
aiguilles. Elle n'avait qu'à être elle-même pour l'exaspérer; et
d'avance il lui ôtait tout remords.
Nommé par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d'abord à Paris, et
c'est là que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il,
se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du
«jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes»
qui condamnait à la peine de mort le duc d'Enghien. Rentré chez lui, il
«s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission de ministre
du Valais». C'était fort bien, et ce n'était pas sans danger. Je n'ai
jamais dit qu'il n'eût point l'âme haute ou manquât de courage.
(Il faut dire que, d'après M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves,
Chateaubriand ne tenait pas du tout à aller s'enterrer à Sion, qu'il
appelle «un trou horrible». L'exécution du duc d'Enghien lui aurait
simplement fourni une occasion de démissionner avec éclat. Mais, quand
nous savons qu'une action a eu de beaux mobiles, n'allons pas plus loin et
gardons-nous d'y chercher encore d'autres mobiles moins reluisants, car on
les trouve toujours.)
Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, qu'en fût-il résulté
pour Chateaubriand? Lui-même répond dans les _Mémoires_ (trente-quatre
ans après): «Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut
dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la
guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu
gagner à ma réunion avec l'Empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-être
serais-je parvenu à maintenir quelque idée de liberté et de modération
dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on
appelle heureuses, eût été privée de ce qui en fait le caractère et
l'honneur: la pauvreté, le combat et l'indépendance.»
Il n'avait jamais été bourbonien que par point d'honneur; il était
l'intime ami de Fontanes et lié avec l'une des sœurs de Bonaparte.
Il admirait le premier consul et l'avait signifié dans la préface
d'_Atala_. («On sait ce qu'est devenue la France, jusqu'au moment où la
Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe
de réconciliation, lorsqu'elle est lassée de punir.») Il pouvait
poursuivre sa carrière dans la diplomatie impériale. Mais son orgueil
et son inquiétude d'esprit ne lui eussent pas permis d'y durer longtemps.
Peut-être valut-il mieux pour lui qu'il s'affranchît tout de suite.
Mais le voilà assez désorienté. De 1804 à 1809, date de la
publication des _Martyrs_, puis de 1809 à 1811, date de la publication
de l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, c'est-à-dire pendant sept
années, que fait-il? Il mène la vie de château, il y montre cette bonne
humeur, cette gaieté, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs
fois: car il semble bien qu'à part certaines heures, l'auteur de _René_
ait été aussi peu René que possible. Il perd, à moitié folle, madame
de Caud (Lucile, sa sœur bien-aimée). Il va à Vichy, en Auvergne,
au mont Blanc, à la Grande-Chartreuse. Il achète et plante la
Vallée-aux-Loups. Il fait son voyage d'Orient (du 13 juillet 1806 au 5
juin 1807). Et il est vrai qu'il écrit ces deux livres: les _Martyrs_ et
l'_Itinéraire_. Mais en sept ans, pour un pareil passionné de la plume,
ce n'est guère (je ne dis pas comme qualité).
C'est qu'il dut être fort embarrassé. Après le _Génie du
christianisme_, que pouvait-il bien écrire qui en soutînt la
réputation? Et cependant Napoléon grandissait toujours, devenait
empereur... La concurrence était de plus en plus difficile avec un tel
homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz? Car, dès l'origine,
Chateaubriand avait considéré Napoléon comme un rival. Notez que
l'aventure prodigieuse et la gloire de l'empereur ont surexcité un
nombre considérable de ses contemporains et des hommes de la génération
suivante et, particulièrement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor
Hugo, Balzac et, je crois même, Stendhal. Ils brûlaient du désir
d'être aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune
mesure est incertaine et fuyante entre l'œuvre d'un chef d'armée et
d'État et celle d'un écrivain, et que les «grandeurs de chair» ont
trop d'avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs
spirituelles, surtout quand l'esprit n'est pas absent de ces «grandeurs
de chair» elles-mêmes.
«Peu à peu mon imagination fatiguée de repos... vit se former de
lointains fantômes. Le _Génie du christianisme_ m'inspira l'idée de
_faire la preuve_ de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à
des personnages mythologiques.» («Personnages mythologiques» semble
ici assez impropre)... Ainsi le _Génie du christianisme_ l'obligeait
d'écrire les _Martyrs_. Et sans doute aussi la concurrence de l'empereur
l'obligeait de ne rien écrire de moins qu'un poème épique. Seule, une
épopée pouvait lutter contre la grandeur de Napoléon. Chateaubriand
avait le préjugé de l'épopée. Nous avons vu qu'il considère
l'_Iliade_ (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile à
faire et, par conséquent, plus honorable que l'_Œdipe roi_. Ce novateur
persistait, docilement, à regarder l'épopée comme «le premier des
genres», dans un temps où personne je crois, ne réclamait d'épopée,
et où les circonstances sociales avaient cessé depuis longtemps (mettons
depuis trois siècles) d'être favorables à une composition de cette
espèce. (Les «gestes» mêmes de Napoléon, d'ailleurs détestées
de Chateaubriand, étaient trop proches pour être mises en épopée).
N'importe, il voulait faire son poème épique. Il était extrêmement
respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans
les _Natchez_ déjà, avec une candeur magnifique, il avait fait du
«merveilleux chrétien», et le ridicule de ce merveilleux lui avait
apparemment échappé. Et c'est pourquoi, après la _Pucelle_ de
Chapelain et après la _Henriade_ de Voltaire, il écrivit les _Martyrs_,
c'est-à-dire une épopée chrétienne, avec enfer et ciel, anges et
démons; et il la fit en prose (et tout de même il eut raison puisqu'il
était prosateur),--dans une prose rythmée et colorée qui est souvent
celle d'un noble récit historique, mais où les tableaux de diables et
d'anges font des discordances un peu pénibles.
* * * * *
«Le _Génie du christianisme_ m'inspira de faire la preuve de cet
ouvrage.» Quelle preuve? La preuve que le merveilleux chrétien est
supérieur au merveilleux païen, et que le christianisme a enrichi l'âme
humaine. Les deux religions, la païenne et la chrétienne, devaient
donc être mises en présence, et pour cela la meilleure époque était
évidemment celle où les deux religions se partageaient le monde,
c'est-à-dire le commencement du quatrième siècle. Il fallait inventer,
dans l'histoire générale, une histoire particulière. Une histoire
d'amour, bien entendu: car il n'y en a pas d'autres, ou toutes les autres
se ramènent à celle-là. Un païen amoureux d'une chrétienne ou un
chrétien amoureux d'une païenne. Chateaubriand a préféré la seconde
donnée, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte
des dieux et de Dieu devait avoir plus de grâce et de poésie dans une
âme de jeune fille. Et, au surplus, l'âme de son amant chrétien
pouvait être, elle aussi, partagée, et plus touchante par ses péchés
eux-mêmes que par son repentir.
Voici donc, très en abrégé, la fable imaginée par Chateaubriand.
L'amant, le héros, Eudore, est un très brillant jeune homme né vers la
fin du troisième siècle. Il est d'une vieille famille de Messénie, les
Lasthénès, et descendant de Philopœmen. Il a le caractère et la
vie que Chateaubriand aurait voulu avoir à cette époque-là. Il est
chrétien, mais il a la culture grecque, et est capable d'apprécier et
d'aimer la littérature et l'art païens. Les Lasthénès s'étant jadis
opposés à la conquête romaine, l'aîné de la famille est obligé de
se rendre en otage à Rome... Eudore va donc à Rome, dès l'âge de seize
ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jérôme, et le futur
empereur Constantin, que l'auteur rassemble ici complaisamment. Puis
Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion
(comme fit le jeune Chateaubriand à Londres). Il est même excommunié
par l'évêque de Rome Marcellin.
Il passe l'été, avec la cour, à Baïes; il fréquente chez Aglaé,
très riche et très élégante dame. Il connaît le futur saint
Sébastien, et le fameux comédien Genès, et le futur ermite Pacome.
Puis, il est envoyé à l'armée du Rhin sous Constance. Il prend part à
une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave
de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n'est pas encore celle
de Clovis. Après une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune
Mérovée, jusqu'au Danube et jusqu'au tombeau d'Ovide, il est chargé par
les Francs d'aller proposer la paix à Constance...
Il passe dans l'île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il
revient dans la Gaule. Il est nommé «commandant de l'Armorique». Ici se
place l'épisode de Velléda.
À la suite de cette aventure, et parce qu'il a causé involontairement
la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses péchés et en
fait pénitence. Il quitte l'armée; il passe en Égypte pour demander sa
retraite à Dioclétien, et rentre en Arcadie chez son père. Peu après,
il rencontre Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d'Homère. C'est
devant elle qu'il raconte ses aventures. Ils s'aiment. Cymodocée veut
être chrétienne. Elle va à Lacédémone pour y être instruite
par l'évêque Cyrille; puis, pour la soustraire aux persécutions
d'Hiéroclès, proconsul d'Achaïe, à qui elle inspire un amour impur, on
l'envoie à Jérusalem, où elle vivra sous la protection d'Hélène,
la mère de Constantin. Eudore a reçu l'ordre de partir pour Rome. Les
voilà donc sérieusement séparés.
Ici, j'abrège très fort. Dioclétien, avant de se retirer dans son
potager de Salone, se laisse arracher l'édit de persécution. Eudore
est emprisonné, torturé, condamné aux bêtes... Mais Cymodocée (qui
a été baptisée dans le Jourdain par Jérôme), est jetée par
une tempête sur la côte d'Italie, arrêtée, conduite à Rome; et,
délivrée de l'horrible Hiéroclès par une émeute populaire, est
emprisonnée comme chrétienne... Enlevée de sa prison par un brave
chrétien, et rendue à son père, elle s'échappe, vient trouver Eudore
à l'amphithéâtre, et tombe, vierge, dans ses bras;
Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son
cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et
enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il
déchire, avec ses dents, les épaules du confesseur intrépide.
Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux,
ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle
aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête
d'Eudore. À l'instant, la chaleur abandonne les membres de
la vierge victorieuse; ses paupières se ferment; elle demeure
suspendue aux bras de son époux ainsi qu'un flocon de neige aux
rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée...
Ô le charmant martyre!
L'histoire, réduite à ce que j'ai dit, pouvait être délicieuse. Cette
petite fille païenne, qui se fait chrétienne par amour (car il n'y a pas
autre chose)! Ce chrétien victime de ses passions, et qui est martyr, ce
semble, par point d'honneur! Et ces paysages de Grèce que Chateaubriand
avait eu soin de parcourir avec la résolution de les trouver beaux!
Et cette antiquité grecque dont il avait déjà vu, dans les idylles
manuscrites d'André Chénier, des transpositions admirables! Mais,
hélas! il voulait faire une épopée, et une épopée chrétienne. Il
voulait,--pourquoi, mon Dieu?--démontrer la supériorité du merveilleux
chrétien sur le merveilleux païen. Et cela le jette dans des inventions
glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodocée et d'Eudore doit
assurer le triomphe de la religion chrétienne et que, par conséquent, le
ciel et l'enfer s'intéressent violemment à ces deux amoureux; et
alors, il est obligé,--luttant contre Dante, contre Milton, contre
Klopstock,--de faire, lui aussi, un paradis et un enfer; et je ne saurais
vous dire le néant de cet enfer et de ce paradis.
Vouloir peindre le ciel, lui René! Mais, pour lui, s'il était sincère,
la félicité suprême, ce serait la mélancolie elle-même, et ce serait
le paradis de Mahomet, avec de la rêverie autour... Au lieu de cela, il
nous compose un paradis qui, dans ce qu'il a de matériel, n'ose pas nous
offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupté, mais emprunte
à l'_Apocalypse_ d'indifférentes «murailles de jaspe», ou des «arcs
de triomphe formés des plus brillantes étoiles», ou des «portiques
de soleils prolongés sans fin à travers les espaces du firmament»,
c'est-à-dire des architectures fort inférieures au Parthénon ou à
Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les chœurs de
chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations, dont les uns
«règlent les mouvements des astres» et dont les autres «gardent
les mille chariots de guerre de Sabaoth» ou «veillent au carquois du
Seigneur»? Que nous font «les patriarches assis sous des palmiers d'or,
les prophètes au front étincelant de deux rayons de lumière..., les
docteurs tenant à la main une plume immortelle»? Il y a un endroit
où «sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel
même: la liberté de l'homme et la prescience de Dieu... Là surtout
s'accomplit, loin de l'œil des anges, le mystère de la Trinité». Nous
voilà bien avancés! «Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en
faveur de l'Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux
cieux ses desseins pour les fidèles. Il ne prononça qu'une parole.»
Mais l'auteur ne nous dit pas laquelle.
Il est également incapable de nous peindre un ciel matériel et un ciel
immatériel. Ce qu'il trouve de mieux est ceci: «Le souverain bien des
élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont
incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une
action vertueuse et héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande
pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les
charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur.»--L'auteur en
vient à écrire des phrases comme celle-ci: «Le Christ redescend à
la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes
nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau.» Il écrit ailleurs,
plus sensé: «Muses, où trouverez-vous des images pour peindre ces
solennités angéliques?» Ou bien: «Est-ce l'homme infirme et malheureux
qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et
déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur?» Évidemment non;
mais alors?
Et après le paradis, il y a l'enfer! Chateaubriand a repoussé les
bizarres visions de Dante et n'a pas voulu insister sur les supplices
matériels... Mais que ce qu'il a inventé est d'une horreur indifférente
et fade! Il paraît que Satan est furieux de l'amour de la petite
Cymodocée pour le bel Eudore. Il était en train de passer la revue des
temples de la terre et les a trouvés languissants. Il rentre dans le
sombre royaume pour prendre conseil des autres démons. «Un fantôme
s'élance sur le seuil des portes inexorables, c'est la Mort. Elle se
montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent
derrière elle», etc... La Mort vole au-devant de Satan: «Ô mon père,
viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille?... J'attends de toi
quelque monde à dévorer...» Est-ce que cela vous touche? Ou bien,
serez-vous épouvantés d'apprendre que, «lié par cent nœuds de
diamants sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l'empire
des chagrins?» Pourtant, le démon du désespoir est intéressant, le
plus intéressant des démons, je pense, et valait mieux que cela.
Donc, Satan convoque le Sénat des enfers. «Les démons se placent sur
les gradins brûlants du sombre amphithéâtre.» Pour lutter contre le
christianisme grandissant, le démon de l'homicide propose les bourreaux
et les flammes. Le démon de la fausse sagesse propose l'athéisme et
la diffusion des principes «qui dissolvent les liens de la société et
menacent les fondements des empires». Et enfin le démon de la volupté
propose la volupté.
Il est charmant, ce démon de la volupté; et que l'auteur lui est
complaisant! Voilà enfin une figure sympathique. «Le plus beau des anges
tombés après l'archange rebelle, il a conservé une partie des grâces
dont l'avait orné le Créateur... Né pour l'amour, éternel habitant du
séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur; trop délicat
pour pousser des cris de rage, il pleure seulement.» Et ses discours
sont exquis. (Il faut dire aussi que ce démon est une femme et s'appelle
Astarté):
Dieux de l'Olympe, et vous que je connais moins, divinités du
brahmane et du druide, je n'essaierai point de le cacher: oui,
l'enfer me pèse! Vous ne l'ignorez pas, je ne nourrissais contre
l'Éternel aucun sujet de haine, et _j'ai seulement suivi, dans sa
rébellion et dans sa chute, un ange que j'aimais_. (La touchante
diablesse!) Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je
veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne
me laisserai point bannir de la terre. (Oh! celle-là peut être
tranquille) Tyr, Héliopolis Paphos, Amathonte m'appellent. Mon
étoile brille encore sur le mont Liban: là, j'ai des temples
enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m'entraînent
au milieu des airs, des fleurs, de l'encens, des parfums, de frais
gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les
chrétiens m'arracheraient ce léger dédommagement des joies
célestes! Le myrte de mes bosquets, qui donne l'enfer à tant
de victimes, transformé en croix sauvage, qui multiplie les
habitants du ciel! Non, je ferai connaître aujourd'hui ma
puissance. Pour vaincre les disciples d'une loi sévère, il ne
faut ni violence ni sagesse: j'armerai contre eux les tendres
passions... Cette ceinture me répond de la victoire. Bientôt mes
caresses auront amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. _Je
dompterai les vierges rigides_, et j'irai troubler jusque dans
leurs déserts ces anachorètes qui pensent échapper à mes
enchantements.
Que tout cela est joli! Ce démon de la volupté est la grâce et le
sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages écrites pour
démontrer la supériorité du merveilleux chrétien, les diables ne sont
intéressants que s'ils ressemblent aux dieux païens. Ah que le peintre
de cet enfer aime visiblement le péché!
Ici seulement l'auteur est sincère; ici, et dans un passage original
où, carrément, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles
pauvres de la Révolution et de la Terreur:
Satan rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses
haillons, le royaume du ciel: «Insensé, lui dit-il, tu croyais
donc que l'indigence suppléait à toutes les vertus? Tu pensais
que tous les rois étaient dans mon empire et tous tes frères
autour de mon rival? Vile et chétive créature, tu fus insolent,
menteur, lâche, envieux du bien d'autrui, ennemi de tout ce
qui était au-dessus de toi par l'éducation, l'honneur et
la naissance, et tu demandes des couronnes? Brûle ici avec
l'opulence impitoyable, qui fit bien de t'éloigner d'elle, mais
qui te devait un habit et du pain.»
Il y a là de la franchise, avec quelque dureté nietzschéenne.
Partout, la mythologie chrétienne des _Martyrs_ n'est agréable qu'en
tant qu'elle ressemble à la mythologie païenne. Mais quelle imprudence!
Si les dieux sont des démons, si les péchés sont les dieux de l'Olympe,
les péchés sont splendides.
L'auteur invente des anges; mais ces anges, c'est toujours le messager
Mercure et la messagère Iris, c'est Éros et c'est Vénus, avec de
longues robes blanches et des ailes... L'ange des saintes amours s'appelle
Uriel. «D'une main il tient une flèche d'or»--comme l'amour--mais
«une flèche d'or tirée du carquois du Seigneur; de l'autre un
flambeau»--comme l'amour--mais «un flambeau allumé au foudre
éternel». L'auteur nous dit: «L'ange des saintes amours alluma dans le
cœur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible.» Pourquoi ne pas
nous dire simplement qu'Eudore est amoureux? Pour sauver Cymodocée du
naufrage, «la divine Mère du Sauveur... envoie Gabriel à l'ange des
mers». Aussitôt Gabriel, «après avoir détaché de ses épaules ses
ailes blanches, bordées d'or, se plonge du ciel dans les flots». Ce
Gabriel diffère peu d'Iris envoyée par Jupiter. Et l'ange des mers,
«l'ange sévère qui veille aux mouvements de l'abîme» n'est autre
que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent à
de charmants demi-dieux! Mais, pour nous expliquer que le méchant
Hiéroclès est jaloux d'Eudore, est-il bien nécessaire ou est-il
intéressant d'imaginer que Satan s'en va trouver dans son cachot le
démon de la jalousie «couché parmi des vipères et d'affreux reptiles»
et qu'il lui commande d'aller exciter la jalousie d'Hiéroclès, et qu'il
«monte alors sur un char de feu» et qu'il y fait placer à ses côtés
le monstre qu'il appelle son fils; tout cet embarras pour inspirer à
Hiéroclès le plus naturel des sentiments?
Seul, le paganisme est agréable dans ce poème entrepris pour démontrer
la supériorité poétique du christianisme. Si l'auteur nous présente
Augustin, Jérôme, Sébastien, Pacome, Genès, Aglaé et son intendant
Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les présenter
avant leur conversion. Il développe leurs erreurs avec une complaisance
extrême. Il décrit, avec une délectation interrompue de scrupules
hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. «Hélas! (notez
cet _hélas!_) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher
une beauté coupable, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrte
et dans ces champs heureux où Virgile plaça l'Élysée, telle était
l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir.»
(Crois-tu?). Ou bien: «Nous remplissions nos coupes d'un vin exquis
trouvé dans les celliers d'Horace, et nous buvions aux trois sœurs de
l'Amour, filles de la Puissance et de la Beauté... Nous chantions
ensuite sur la lyre nos passions criminelles.»--«Loin d'ici, bandelettes
sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les
pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de
Vénus!» Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodocée, qu'on ne
fera sortir qu'au moment de l'épisode de Velléda.
Mais cette petite Cymodocée elle-même, son charme est d'être
petite-fille d'Homère et de le demeurer jusqu'au bout; son charme est
de rester païenne, de recevoir sans y comprendre grand'chose les
enseignements de l'évêque Cyrille; d'être telle que tout ce qu'elle
fait, on ne sait pas si elle le fait pour l'amour du Christ ou pour
l'amour d'Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver
Eudore dans la grotte arcadienne, avant d'aller le rejoindre dans
l'amphithéâtre! «Ta religion, lui dit-elle, défend aux jeunes hommes
de s'attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas
des jeunes hommes: tu n'as aimé que lorsque tu étais infidèle à ton
Dieu.» À quoi Eudore ne peut que répondre: «Ah! je n'ai jamais aimé
quand j'offensais ma religion. Je le sens, à présent que j'aime par la
volonté de mon Dieu.» Alors Cymodocée: