La Rédemption est «touchante». On ne peut pas dire moins. «Ne

demandons point à notre esprit, mais à notre cœur, comment un Dieu peut

mourir.» La chute est «avérée par la tradition universelle et par la

transmission du mal moral et physique.» (Ne l'est-elle donc pas par la

parole de l'Écriture sainte?) La communion, c'est «l'union entre

une réalité éternelle et le _songe de notre vie_». La communion

«présente d'abord une pompe charmante». Elle est l'«offrande des dons

de la terre au Créateur». Elle «rappelle la Pâque des Israélites et

annonce la fin des sacrifices sanglants.» Elle annonce la «réunion des

hommes en une grande famille». Ce n'est qu'«en quatrième lieu» que

«l'on découvre dans l'Eucharistie le mystère direct (?) et la présence

réelle de Dieu dans le pain consacré».

À propos du sacrement de l'ordre, ingénieux développement sur les

charmes de la virginité. «Les anciens la donnaient à Vénus-Uranie et

à Minerve... L'Amitié était une adolescente... Parmi les animaux,

ceux qui se rapprochent le plus de notre intelligence sont voués à la

chasteté» (les abeilles)... «Concluons que les _poètes_ et les _hommes

du goût le plus délicat_ ne peuvent rien objecter contre le célibat des

prêtres.» Il insiste beaucoup là-dessus. Il a cet argument imprévu et

vraiment trop ingénieux: «Le législateur des chrétiens naquit d'une

vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu nous enseigner par là, sous

les rapports politiques et naturels, que la terre était arrivée à son

complément d'habitants et que, loin de multiplier les générations, il

faudrait désormais les restreindre?» Puis il songe aux philosophes et

aux économistes: «Au reste... l'Europe est-elle déserte parce qu'on y

voit un clergé catholique qui a fait vœu de célibat? Les monastères

même sont favorables à la société...»

Quand il rencontre l'enfer, dogme déplaisant, il supprime négligemment

les peines physiques: «Le bonheur du juste consistera, dans l'autre

vie, à posséder Dieu avec plénitude; le malheur de l'impie sera de

connaître les perfections de Dieu, et d'en être à jamais privé.» Un

peu plus loin: «Les méchants, dit-il, s'enfoncent dans le gouffre.» Et

il passe.

Le sacrement de mariage amène un tableau de noce rustique dans le goût

de Gessner. La tentation d'Ève sert de prétexte à une très brillante

description du serpent et au tableau d'un Canadien qui charme, en jouant

de la flûte, un serpent à sonnettes. Je prends tous ces traits presque

au hasard dans les trois premiers livres. C'est de l'apologie pittoresque,

et poétique, par appels à l'imagination et au sentiment, par érudition

amusante, par images, métaphores, analogies, par équivoques et abus

de mots, par anecdotes et descriptions. Cela dut plaire extrêmement.

L'auteur pensait aux «hommes de goût», comme il disait lui-même tout

à l'heure, et ne voulait point leur paraître un petit esprit. Et il

avait raison, et cela même servait l'Église. La foi de Chateaubriand

cherche partout des arguments, et qui soient élégants et jolis; on

pourrait presque dire: Elle en cherche partout excepté dans l'Écriture.

Et il est bien vrai que l'Écriture est ce qui aurait le moins persuadé

le public auquel il s'adressait.

En somme, le _Génie du christianisme_ était parfaitement adapté à son

public. Ce livre contre l'impiété du dix-huitième siècle est encore,

éminemment, une œuvre du dix-huitième siècle (du moins de celui de

Rousseau), puisque c'est une apologie de la religion par des arguments

tirés de la sensibilité.

Nous arrivons ainsi à la composition de l'ouvrage.

L'objet et le plan en sont très clairement exposés dans le premier

chapitre. L'apologétique ne saurait plus être ce qu'elle était

autrefois, parce que les adversaires du christianisme ne sont plus les

mêmes. Saint Ignace d'Antioche, saint Irénée, Tertullien combattaient

les premières hérésies; Quadrat, Aristide et saint Justin, les

calomnies inventées par les païens contre la religion nouvelle; Arnobe

le rhéteur, Lactance, Eusèbe, saint Cyprien se sont surtout «attachés

à développer les absurdités de l'idolâtrie». Origène combattit les

sophistes; saint Cyrille le néo-paganisme de l'empereur Julien; Bossuet

les protestants.

«Or, tandis que l'Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait

renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple

capricieux et aimable, de rendre l'incrédulité à la mode.» Il s'agit

donc de remettre à la mode la religion. «Ce n'étaient pas les sophistes

qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils

égaraient. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était

un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule

dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de

la beauté; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner

les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain.» Il

fallait prouver que c'est précisément le contraire. «Qui est-ce qui

lirait maintenant un ouvrage de théologie?» Il faut «envisager la

religion sous un jour purement humain».--«Dieu ne défend pas les routes

fleuries quand elles servent à ramener à lui.» Enfin: «Nous osons

croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des

rapports peu connus: sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui

remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans

ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale,

riche et charmant dans ses pompes, il réclame _toutes les sortes de

tableaux_.»

Et le _Génie du christianisme_ est, en effet, une suite de tableaux et

de morceaux; c'est de l'apologétique descriptive. Le plan est d'une

simplicité extrême, aussi peu complexe et «composé» que possible. Il

est uni, tout uni; il ne se ramasse pas comme un traité, mais s'étale

comme un poème, «une sorte de poème persuasif, un poème sentimental»,

dit André Beaunier; oui, et aussi, le dirai-je? comme une série

d'articles de journal.

«Quatre parties, divisées chacune en six livres. La première traite

des dogmes et de la doctrine. La seconde et la troisième renferment la

_poétique_ du christianisme, ou les rapports de cette religion avec la

poésie, la littérature et les arts. La quatrième contient le culte,

c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église et tout

ce qui regarde le clergé séculier et régulier.»

De la première partie, je vous ai donné quelque idée en recherchant le

degré de foi du brillant apologiste. Les chapitres les plus agréables

sont sans doute ceux qui «prouvent l'existence de Dieu par les merveilles

de la nature». Cela rappelle la première moitié du _Traité de

l'existence de Dieu_ de Fénélon, et c'est, à la fois, moins probant

encore et infiniment plus riche de couleurs. Cela fait songer aussi aux

_Harmonies_ de Saint-Pierre. Mais jamais personne n'avait décrit la

nature avec cet éclat et cet imprévu d'images. C'est probablement cela,

avec _René_, qui séduisit le plus.

La deuxième partie (Poétique du christianisme) est peut-être la plus

intéressante. Voulant prouver la vérité de la religion par sa beauté,

l'auteur essaye d'y montrer que le christianisme est plus favorable à la

poésie et à l'art que le paganisme. Au début de ce chapitre, quelques

traces de l'ancienne critique scolaire, comme cette assertion qu'il est

moins difficile de faire les cinq actes d'_Œdipe roi_ que de créer les

vingt-quatre livres d'une _Iliade_, et que «Sophocle et Euripide étaient

sans doute de beaux génies, mais au-dessous d'Homère et de Virgile».

Il a ensuite la hardiesse, et peut-être l'imprudence, de comparer, deux

par deux, les œuvres et les personnages de la littérature antique et

de la moderne: Ulysse et Pénélope d'Homère, Adam et Ève de Milton; le

Priam de l'_Iliade_ et le Lusignan de _Zaire_; Andromaque, ou la mère, de

l'_Iliade_, et Gusman, ou le fils, d'_Alzire_, etc. L'antiquité, dans ces

comparaisons, me semble avoir trop d'avantages. Il rapproche Didon et

la Phèdre de Racine, cette «chrétienne réprouvée» et préfère

celle-ci, et il a sans doute raison; puis il compare Polyphème et

Galatée à Paul et Virginie, et donne la palme au couple de Bernardin de

Saint-Pierre; et certes nous le voulons bien. Mais, d'autre part, il fait

un parallèle entre Virgile et Racine, et visiblement préfère Virgile.

Alors?

Partout il démontre et répète que la morale du christianisme est

supérieure, mais ici il ne s'agit pas de morale, il s'agit de beauté.

Il dit aussi (et cela est plus important pour la poésie et l'art) que le

christianisme, «en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les

ressorts dramatiques»; que la religion chrétienne «connaît mieux les

mystères du cœur humain» et qu'elle est «un vent céleste qui enfle

les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du

vice». Cela reste d'ailleurs assez superficiel, et il ne paraît pas que

Chateaubriand ait quelque part défini un peu profondément en quoi le

christianisme a compliqué et enrichi la conscience et la vie intérieure.

Mais, encore une fois, il s'agit de beauté (du moins on nous l'avait

dit); et, sur ce point, il s'en faut que l'auteur établisse la

supériorité de la poésie moderne, arrêtée à la fin du dix-huitième

siècle.

Il affirme ensuite que «les anciens n'avaient point de poésie proprement

descriptive», parce que «la mythologie rapetissait la nature». (Mais

c'est plutôt que les anciens ne décrivaient pas pour décrire, ne

décrivaient pas sans raison.) Puis il entreprend de démontrer que, dans

ce qu'on appelle le «merveilleux», la religion chrétienne le dispute en

beauté à la mythologie même. Et ce sont alors les comparaisons les plus

vaines entre les faunes ou les naïades et les anges ou les saints; entre

le Zeus d'Homère et le Dieu de Racine; le songe d'Énée et le songe

d'Athalie; le Tartare et l'Enfer, etc. Il s'excite beaucoup sur les anges

(dont il abusera pour son compte): ange de la solitude, du matin, de la

nuit, du silence, du mystère, des mers, des tempêtes, du temps, de la

mort, des saintes amours, des rêveries du cœur. (Pan, Silène, Galatée

sont plus vivants.) Il me paraît avoir un faible étrange pour le

_Paradis perdu_ de Milton. À la Vénus qui se montre à Énée dans les

bois de Carthage («Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle

était armée à la manière d'une fille de Sparte»), il préfère le

séraphin Raphaël qui va visiter Adam et qui, «pour ombrager ses formes

divines, porte six ailes».--«Ici, dit-il, Raphaël est plus beau que

Vénus.» Avec ses trois paires d'ailes? Eh bien, non, non! et il le sait

bien.

Il préfère le merveilleux glacial de Milton au merveilleux d'Homère,

qui est du moins amusant et bonhomme. Il doute de la vérité du précepte

de Boileau:

De la foi d'un chrétien les mystères terribles

D'ornements égayés ne sont point susceptibles,

qui est pourtant le bon sens même. Car on ne voit pas quels «ornements

égayés» pourraient recevoir le mystère de la Trinité ou celui de

la Rédemption. Et ce qu'il y aura d'agréable dans ce «merveilleux»

chrétien, ce sera toujours quelque chose d'analogue au «merveilleux»

païen; ce sera Eloa, la jeune ange romanesque, ou ce beau jeune homme

mélancolique et fatal, le Satan de Vigny.

Il montre alors ce que le christianisme a dû ajouter de beauté à notre

littérature classique. Il était socialement utile de relever et de

remettre au premier rang les écrivains du siècle de Louis XIV, «qui,

dit-il, ne s'élevèrent à une si haute perfection que parce qu'ils

furent religieux». Il parle fort bien de Pascal, de La Bruyère, de

Bossuet, des orateurs chrétiens. En somme, dans cette deuxième et

troisième parties, sans être, je crois, aussi profondément original que

l'explique Faguet, il élargit et élève la critique littéraire par cela

seul qu'il y introduit une vue générale, qui est une vue passionnée, et

qui est une vue historique. Il l'a fait en même temps que d'autres: car

il était naturel que la peur ou simplement le dégoût de la Révolution

amenât une réaction contre les écrivains qui semblaient l'avoir

préparée, et par conséquent, en faveur des écrivains du siècle

précédent et en faveur de toute la littérature chrétienne; et déjà

l'instinct de conservation avait rendu l'abbé Geoffroy, par exemple,

fort clairvoyant et lui avait donné des vues d'historien. La poésie des

cloîtres, des cimetières, des cérémonies chrétiennes (à l'imitation

de Thomas Gray, par exemple), n'était pas non plus inconnue. Mais

Chateaubriand avait pour lui son génie et la magie de sa phrase; et on ne

fit attention qu'à lui.

Une remarque utile: lorsque Chateaubriand préfère le merveilleux

chrétien au merveilleux païen, lorsqu'il met au-dessus d'Homère et

de Virgile, à quelques égards, Milton et Le Tasse et, au-dessus des

anciens, les écrivains du dix-septième siècle, il aurait contre lui

ces écrivains eux-mêmes, qui sont pourtant de bien autres chrétiens que

lui, et qui, justement à cause de cela, n'auraient jamais eu l'idée de

démontrer la vérité de la religion chrétienne par la beauté de ses

productions littéraires.

L'auteur développe alors l'influence du christianisme dans la musique,

la peinture, la sculpture, l'architecture, et parle bien, et l'un des

premiers, des églises gothiques et (plus loin) encore mieux des ruines,

préparant ainsi des thèmes à la poésie romantique. Enfin, dans la

quatrième partie, consacrée au «culte», il étudie les cloches, les

chants, la messe, la Fête-Dieu, les Rogations, les prières pour les

morts; puis le clergé, surtout régulier, et les moines de tous les

pays du monde, les missions, les ordres militaires de chevalerie, et

les «services rendus à la société par le clergé et la religion

chrétienne en général». Et chacun des cinquante-quatre chapitres qui

composent cette partie ayant la même conclusion: «Mon Dieu, que c'est

beau!» cela est d'une monotonie un peu accablante.

Enfin, comme il avait terminé l'_Essai sur les Révolutions_ en

recherchant «quelle religion remplacerait le christianisme», il conclut

ici par ce chapitre: «Quel serait aujourd'hui l'état de la société si

le christianisme n'eût point paru sur la terre?» Et le second chapitre

me paraît aussi fragile que le premier.

* * * * *

Messieurs, je ne peux pas vous le taire, ce livre, qui est une grande

date, qui a coïncidé et concordé avec un grand événement historique,

ce livre du Magicien, de l'Enchanteur, j'ai bien peur qu'il ne soit devenu

un peu ennuyeux. J'en avais lu des morceaux, il y a quarante-quatre ans,

je m'en souviens, avec une admiration docile. Je ne l'avais pas rouvert

depuis (car on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins, et

c'est pour cela que nos impressions sur les livres d'autrefois ou sont

trop anciennes ou sont trop récentes, et que la critique est si souvent

caduque). Or, en lisant ou relisant le _Génie du christianisme_, j'ai

eu quelque peine à aller jusqu'au bout. Cela, sans doute, parce que son

contenu a été mille fois ressassé dans des ouvrages venus après lui.

Ce qu'il a inspiré, et qui avait été neuf, est devenu banal. Il a

souffert de sa gloire même.

La poésie du christianisme, c'est surtout le mysticisme, et il n'y a

pas pour un sou de mysticisme dans ce livre. Mais, si le _Génie du

christianisme_ n'est pas très profondément chrétien, cela n'empêche

pas qu'il fut bienfaisant. Évidemment, les églises se seraient rouvertes

sans Chateaubriand. Elles n'avaient été fermées, en réalité,

que trois, quatre, cinq ans, selon les régions. Et, quand elles se

rouvrirent, combien de paysans avaient lu le livre de Chateaubriand? Mais

il contribua fort à rendre la religion littérairement sympathique.

C'est beaucoup... Il donna la formule d'une sorte de foi sentimentale,

esthétique et sociale, oh! mon Dieu, qui est la foi tout de même, nous

l'avons vu, et qui, répandue, peut faire durer indéfiniment la

religion chrétienne et ses bienfaits. Combien de chrétiens croient

«explicitement» et avec une exactitude théologique? Bien peu, et cela

ne fait rien du tout, puisqu'au surplus eux-mêmes n'en savent rien.

Chateaubriand a écrit un livre imposé par les circonstances, un livre

nécessaire, inévitable, et que Jean-Jacques Rousseau, dégoûté

du protestantisme dans la dernière partie de sa vie, repris par

le catholicisme vague et tendre de madame de Warens, épouvanté et

dégoûté par la Terreur, eût pu--qui sait?--écrire à sa façon. (Il

n'y faudrait que reculer un peu sa naissance et sa mort, ce qui n'est pas

une affaire.) Mais enfin, ce livre, c'est Chateaubriand qui a eu la chance

de l'écrire. Il a à peu près inventé le langage religieux laïque. Et

son livre a commencé, sinon engendré une série.

On peut dire qu'il n'y avait pas eu de littérature catholique au

dix-huitième siècle; du moins elle avait eu si peu d'éclat! Mais la

littérature catholique du dix-neuvième fut féconde et brillante;

et Lamennais lui-même, mais surtout Lacordaire, Montalembert, Gerbet,

Perreyve procèdent, en grande partie, du _Génie du christianisme_. Je

sais bien que le catholicisme de salon, qui est une si odieuse chose,

en procède aussi; je sais que le _Génie du christianisme_ a introduit

jusque dans la chaire chrétienne le ton romantique, le ton dégagé, le

ton artiste, et d'autres mauvais tons: mais tout cela est noyé dans le

grand et durable bienfait du livre.

Chateaubriand fut lui-même prisonnier du _Génie du christianisme_.

Prisonnier avantageux, mais prisonnier. Ce livre lui imposa, pour toute sa

vie, une attitude de défenseur de la foi et de restaurateur des autels,

qui convenait aussi peu que possible à sa vraie et secrète nature

d'individualiste forcené, de libre amoureux et, en somme, d'anarchiste.

Le _Génie du christianisme_ commanda toute son œuvre littéraire,

et, pour commencer, le força de composer laborieusement quoi? Une

épopée,--une épopée en prose, et une épopée chrétienne: les

_Martyrs_.

SIXIÈME CONFÉRENCE

LES MARTYRS

Le _Génie du christianisme_ eut donc un très grand succès. Si nous ne

le savions pas par ailleurs, l'auteur des _Mémoires d'outre-tombe_ ne

nous le laisserait pas ignorer (deuxième partie, livre Ier): «Ce fut

au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du

christianisme_; les fidèles se crurent sauvés.»--«Un épisode du

_Génie du christianisme_ (_René_) a déterminé un des caractères de

la littérature moderne: mais au surplus, si _René_ n'existait pas, je

ne l'écrirais plus; s'il était possible de le détruire, je le

détruirais.»--«La littérature se teignit des couleurs de mes tableaux

religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits

sur la cité.»--«Les chapitres où je traite de l'influence de notre

religion dans notre manière de voir et de peindre... renferment le germe

de la critique nouvelle.»--«L'action du _Génie du christianisme_

sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une

religion qu'on prétendait au tombeau... S'il y avait dans l'ouvrage

innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine... L'idée de

Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire.»--«Le heurt que

le _Génie du christianisme_ donna aux esprits fit sortir le dix-huitième

siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie...» Etc.,

etc. (Ce qui ne l'empêche pas, ensuite, de faire le dégoûté, l'homme

revenu de toutes choses.)

Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises: mais je trouve misérable de

parler ainsi de soi-même.

Quelques années après la publication du livre, Senancour (qui n'était

pas pressé et qui peut-être n'avait pas eu de quoi l'acheter au

premier moment) fit une critique sérieuse et courtoise du _Génie du

christianisme_. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses _Rêveries_

et dans _Obermann_, avait profondément défini ce mal de René que

Chateaubriand décrivait avec un éclat superficiel. Senancour, parti

comme Chateaubriand de l'incrédulité du dix-huitième siècle, continua

à chercher tout seul, et parvint à un spiritualisme ardent, un peu

mystique, à une sorte de théosophie. Il combattit de la façon la plus

consciencieuse et la plus forte la fragile apologétique du _Génie

du christianisme_. Mais, quoiqu'il eût raison, il avait tort, et

Chateaubriand avait littérairement et socialement raison.

Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce

qu'il est un excellent représentant de ces génies obscurs, qui n'ont

pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus réellement

intelligents que ceux qui ont trop réussi. Il est clair qu'il y a,

dans ses livres, plus d'idées, et plus amies de notre esprit, plus de

sentiments, et plus nuancés, et plus de nourriture intellectuelle que

dans Chateaubriand. Mais on ne le sait guère. Seul, un petit groupe en

fut informé vers 1840; et c'est très bien ainsi.

L'auteur du _Génie du christianisme_ cueille et savoure sa gloire. Les

châteaux remeublés se le disputent. Il voit madame de Vintimille,

madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de

Châtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. «Ma

réputation, dit-il, me rendait la vie légère.» Il connaissait, un peu,

le Canada: mais, de la France, il ne connaissait guère que la Bretagne.

Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon,

Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye,

Rochefort et Nantes.

À son retour, invité à une fête chez Lucien, il y rencontra le premier

consul. «J'étais dans la galerie lorsque Napoléon entra: il me frappa

agréablement. Je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire

était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la façon dont

il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il

n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral

et d'affecté. Le _Génie du christianisme_, qui faisait en ce moment

beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse

animait ce politique si froid: il n'eût pas été ce qu'il était, si la

Muse n'eût été là.»

À la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand

premier secrétaire de l'ambassade de Rome, auprès du cardinal Fesch

(«Bonaparte, dit Chateaubriand à ce propos, était un grand découvreur

d'hommes».) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il, à cause de madame de

Beaumont: «La fille de M. de Montmorin se mourait: le climat de l'Italie

lui serait, disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait

à passer les Alpes; je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.» Il eut

peut-être d'autres raisons encore. Il arriva à Rome le 27 juin 1803,

et s'entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d'ailleurs, était un fort

mauvais homme). C'est que, explique-t-il, «je ne vaux rien du tout en

seconde ligne».

Madame de Beaumont arriva à Rome le 17 septembre. Il la soigna de son

mieux. Elle mourut le 4 novembre. À propos de la dernière veille, il dit

naïvement: «Une idée déplorable vint me bouleverser: je m'aperçus

que madame de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de

l'attachement véritable que j'avais pour elle; elle ne cessait d'en

marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle

avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller

pour me débarrasser d'elle.»

Pauvre petite femme! Madame de Beaumont ne se trompait peut-être pas

complètement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie

à son lit de mort. Il lui fit faire, à Saint-Louis-des-Français, un

tombeau qui coûta 9.000 francs, et pour lequel il s'endetta. Un peu

auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de

l'argent à sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans

madame de Beaumont qu'une rivale. Il en fut très étonné. Oh! c'était,

comme dit Joubert, un «bon garçon».

Chateaubriand · 第 9 / 20 段