Des milliers et des milliers de Français, en France ou dans l'exil,

étaient dans les mêmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait déjà

et qui avait été aussi incrédule que lui, était repris du désir de

croire. En 1790 déjà, Fontanes écrivait à Joubert: «Ce n'est qu'avec

Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrétien

comme Pascal... que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans

principes, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux

hommes, ou tout est perdu.» (Cité par V. Giraud.) Joubert, que

Chateaubriand allait connaître, et qui avait eu, lui aussi, sa période

d'incroyance, écrivait: «La Révolution a chassé mon esprit du monde

réel en le rendant trop horrible.» Et encore: «La religion est la

poésie du cœur; elle a des enchantements utiles aux mœurs.» (Il

écrivait cela après le _Génie du christianisme_, mais il le pensait

depuis le commencement de la Révolution.) On sentait qu'il faut une

religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le

monde, après la grande orgie d'impiété, de sottise, de cruauté et de

destruction, portait en soi le _Génie du christianisme_, en attendant

qu'un seul l'écrivît.

Et quelques-uns en écrivaient déjà des fragments. La Harpe, converti

comme Chateaubriand, entreprenait une _Apologie de la religion_. Ballanche

écrivait, en 1797, le livre _Du sentiment considéré dans ses rapports

avec la littérature et les arts_, que Chateaubriand n'a sans doute pas

lu, mais où se trouve pourtant le titre même de son livre: «(À propos

du _Télémaque_). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui

n'ont pu être inspirées que par le _génie du christianisme_!» (Cité

par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paraître en 1802 un

livre intitulé _Du retour à la religion_. Rivarol, incrédule, mais

clairvoyant, écrivait dans le _Discours préliminaire de son Nouveau

Dictionnaire de la langue française_: «Il me faut, comme à l'univers,

un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées... Le vice

radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au cœur.

Or... le cœur est tout... Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau

mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.» (Cité par V. Giraud.)

Bonald, dans sa _Théorie du pouvoir_ (1796), expliquait que le salut

de la France était dans le retour aux principes monarchiques et surtout

catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publié, en 1796,

ses profondes et magnifiques _Considérations sur la France_, que

Chateaubriand avait lues (d'après V. Giraud). Or, Maistre annonce, à

la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second

chapitre, Chateaubriand put lire ceci: «L'effusion du sang humain n'est

jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que

cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on

le croit... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les

sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout à l'état de

guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante

qu'on appelle génie.» Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est

écrit pour moi.

Étant donnés son éducation, son enfance chrétienne, sa sensibilité,

le tour de son imagination, et qu'il était parmi les victimes de la

Révolution et par conséquent de l'impiété révolutionnaire; que, même

dans sa période d' «égarements» et de doute, il n'avait pas cessé

d'être ému par les «beautés» de la religion; que, tout jeune, il

avait eu la fureur d'écrire (douze heures par jour à l'occasion) et

sur les grands sujets, et que jamais peut-être on ne vit jeune écrivain

débuter par d'aussi énormes ouvrages; que, dans l'_Essai_ et même dans

les _Natchez_, la préoccupation religieuse est fréquente; qu'il voulait

la gloire, et que c'est peut-être la seule chose qu'il ait voulue

énergiquement; qu'il voulait jouer un grand rôle par la plume; qu'à

cette époque la grande œuvre à écrire, le «livre à faire», c'était

une apologie de la religion chrétienne, condition et commencement de

la reconstruction sociale; que cela était «dans l'air»; que, Rivarol

étant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme,

Maistre étant étranger et ayant un génie trop insolent, Chateaubriand

était le seul qui pût écrire ce livre attendu, de telle façon qu'il

fût à la fois splendide, populaire et efficace... il était presque

nécessaire que Chateaubriand écrivît le _Génie du christianisme_.

Il l'écrivit donc. Il le commença dès les premiers jours de 1799

(d'après Biré) et fit imprimer une partie du premier volume chez les

Dulau, «qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré».

(Chateaubriand nous dit dans les _Mémoires_ que le simiesque abbé

Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abbé

lui-même, dans son poème de la _Pitié_, qu'il avait composé à

Brunswick un peu auparavant, célébrait la pitié chrétienne, disait la

charité des sœurs grises et de l'abbé Carron; et c'était déjà, au

deuxième chant, comme une pâle petite esquisse des derniers chapitres

du _Génie du christianisme_; tant tout le monde avait la même chose dans

l'esprit!)

Cependant, Bonaparte était devenu premier consul. Beaucoup d'émigrés

rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il

emportait avec lui _Atala_, _René_ et les premières feuilles imprimées

du _Génie du christianisme_. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans.

Il rentra à pied par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées.

Paris avait l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air

sinistre et fou. Chateaubriand était d'ailleurs devenu Anglais de

manières et, «jusqu'à un certain point, de pensée». Mais il retrouve

Fontanes et rencontre Joubert. Et peu à peu il goûte la sociabilité

française, «ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences,

cette absence de toute morgue et de tout préjugé». Il goûte le

pittoresque moral et le pêle-mêle de cette société, qui commence

pourtant à se réorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout

le monde était saisi après de tels bouleversements. Il n'a pas le sou,

il emprunte pour vivre, mais il déborde d'espérance. Il travaille avec

une allègre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert, à ce

moment-là, du mal de René.

On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatriés, qu'il

compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non! À propos du

livre de madame de Staël, _De la littérature dans ses rapports avec

la morale_, il publie dans le _Mercure de France_ une _Lettre à M. de

Fontanes_ où il montre que c'est au christianisme, non à la philosophie,

que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit

dans le préambule de cette lettre: «... Je m'enhardis en songeant avec

quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage,

quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux

ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de

corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tiré en partie de ce

livre futur.» Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Staël

une très élégante et très adroite réclame de son propre livre, et il

signe--déjà--«l'auteur du _Génie du christianisme_». Cette lettre eut

un très grand succès. «Cette boutade, dit-il dans les _Mémoires_, me

fit tout à coup sortir de l'ombre.»

Mais le coup de maître, ce fut la publication d'_Atala_ à part. Nous

avons vu ce qu'_Atala_ avait de nouveau et par où elle séduisit les

imaginations. Mais surtout quelle victorieuse idée d'annoncer, par un

fragment de cette espèce, par une histoire mélancolique et chastement

sensuelle, pleine des images de la volupté et de la mort, une apologie

de la religion! À coup sûr, cette apologie ne serait pas austère ni

rebutante; l'auteur connaissait, autant que la poésie de la nature, la

poésie des passions; son livre serait un trésor de suaves descriptions

et d'émotions distinguées. Les femmes l'attendaient comme un roman.

C'est de la publication d'_Atala_ (dit Chateaubriand dans les

_Mémoires_) que date le bruit que j'ai fait dans le monde...

_Atala_ devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la

Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de

rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues

représentant Chactas, le Père Aubry et la fille de Simaghan.

Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes

personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et

de saints à la foire. Je vis sur le théâtre du boulevard ma

sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de

la solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire

suer de confusion...

Il fut «enivré». «J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier

amour.» On se le disputa. Les femmes s'arrachèrent un mot de sa main,

une «enveloppe suscrite par lui», que l'on «cachait avec rougeur, en

baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure».

«Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient, dit-il, les plus

périlleuses.» Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi,

sœur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame

Récamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. «Le rideau,

dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.»

Surtout,--avec Fontanes et Joubert, avec Molé, Pasquier, Chênedollé,

qui fréquentaient chez elle,--il connut madame de Beaumont, née Pauline

de Montmorin. Il fut passionnément aimé d'elle, et assurément il

l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui était madame de Beaumont,

lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'André

Beaunier: _Trois amies de Chateaubriand_. Elle avait eu un père massacré

à l'Abbaye, une mère et un frère guillotinés, une sœur morte en

prison, puis une vie morne et décolorée... J'ai vu son portrait par

madame Vigée-Lebrun. Elle n'était pas belle; elle avait, un peu, un

museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grâce,

cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait

pour toucher. D'ailleurs une âme élevée et un grand courage.

Chateaubriand nous dit que le succès d'_Atala_ l'avait déterminé à

«recommencer» le _Génie du christianisme_ dont il y avait déjà deux

volumes imprimés. En le recommençant, il le «christianisa», je

crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre à la

campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny-sur-Orge. Il

y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est là

qu'il remania et termina son livre, dans une fièvre joyeuse, attendrie

par la présence d'une amie malade, mais à qui son mal laissait alors

des trêves. «Madame de Beaumont, dit-il, avait la bonté de copier les

citations que je lui indiquais.» Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses

forces, le défenseur de la foi. Apparemment c'est à elle que furent

lues d'abord, à mesure qu'elles étaient écrites, les pages du texte

définitif. Ces lectures ne durent pas être sans volupté pour elle et

pour lui.

Comment l'apologiste de la religion se fût-il souvenu de sa femme?

L'apparition du livre était, depuis deux ans, annoncée, attendue,

préparée; préparée par la rumeur des salons ressuscités, par la

_Lettre_ sur le livre de madame de Staël, par la sensuelle _Atala_, par

les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public

et son retour spontané à l'ancien culte («Ce qui demeurait d'églises

entières se rouvrait», dit Chateaubriand lui-même en parlant de

l'année 1801); préparée enfin, on peut le dire, par le premier consul

en personne.

Quelle «réclame» pour un livre que le traité d'Amiens et le Concordat!

Le 18 avril 1802, jour de Pâques, un _Te Deum_ solennel fut chanté

à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et

le rétablissement du culte. «Le Concordat fut publié dans tous

les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales

autorités.» (Thiers.) Et le même jour le _Génie du christianisme_

parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le _Moniteur_.

Je ne vois guère que l'_Énéide_ qui ait rencontré des conditions

analogues de publicité. La carrière littéraire du mélancolique René a

été une incroyable «réussite». Autant que j'en puis juger, le _Génie

du christianisme_ a été le plus grand succès de toute l'histoire de

notre littérature (même pour la vente, si on tient compte du temps, de

la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).

Chateaubriand put se considérer comme étant, avec Bonaparte, le

restaurateur du culte. Il put dire: «Bonaparte et moi.» Et il n'y manqua

pas.

* * * * *

Le livre qui eut une telle fortune était-il un chef-d'œuvre? Il le parut

et il devait le paraître. Il avait des parties à la fois attendues et

neuves.--Était-il une œuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner

d'abord.

Je me suis dit pour commencer:

--Chateaubriand a été certainement incrédule entre vingt et trente ans.

En 1798, il l'était parfois jusqu'au nihilisme. Là-dessus, il écrit le

_Génie du christianisme_. Que s'était-il donc passé? Il n'avait pas eu

de «nuit» à la Pascal; autrement il nous l'aurait raconté. Il avait

été fortement ému en apprenant la mort de sa mère et ce que sa mère

avait souffert par lui. Sa conversion avait été encore déterminée, ou

hâtée, par le désir d'écrire le livre réparateur que tout le monde

attendait. Que valait sa conversion? De quelle espèce était sa foi?

Il y a une vingtaine d'années, au temps des mystères de Maurice Bouchor

et des cigognes de M. de Vogüé, on rencontrait fréquemment dans les

livres, et même au théâtre, un sentiment que j'avais appelé «la

piété sans la foi».--La piété sans la foi, disais-je, consiste à

bien comprendre, à respecter et à goûter, pour la bienfaisance de leurs

effets, pour la beauté de leur signification et aussi pour la grâce de

leurs représentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas...

Cette piété n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime

les vertus et les rêves qu'a suscités la foi dans des millions et des

millions de têtes et de cœurs; on aime les innombrables inconnus qui,

dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus... On

aime aussi la poésie, la douceur et tour à tour l'allégresse espérante

et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont

d'éternellement vrai, l'humanité étant l'éternelle suppliante. On

aime enfin, (dans un mystère comme celui de la Nativité), sous le sens

littéral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire à un

dogme révélé pour être profondément sincère en appelant un Sauveur.

Depuis dix-neuf siècles on chante tous les ans: «Venez, divin Messie»,

comme si le Messie n'était pas venu encore. S'il est un cri que tout

le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du cœur, c'est

apparemment celui-là. Quand la race humaine disparaîtra, ce sera encore

en appelant au secours, et peut-être en essayant de rêver que le secours

lui est venu.

Voilà des sentiments que certes Chateaubriand n'eût pas reniés, et que

même il nous a peut-être aidés à avoir; mais il semble pourtant qu'il

y ait eu dans son cas un peu plus que la piété sans la foi, alors que la

foi venait d'avoir ses martyrs, que l'Église était teinte de son propre

sang, et que l'imagination était remuée par tout ce tragique. «J'ai

pleuré, j'ai cru», il faut tenir grand compte de cette déclaration.

Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par

persuasion de sa nécessité sociale, avec un sincère attendrissement,

et avec un ardent désir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme

cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrétien sérieux,

celle qui tient tout l'homme, même quand il pèche; qui est toujours

présente à son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui façonne à

chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de

foi dans n'importe quelle page des _Pensées_ de Pascal que dans tout

le _Génie du christianisme_. La foi de Chateaubriand, affirmation de

politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne

ni ne le dirige; ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle _Atala_, ni de

choisir la maison de sa maîtresse pour y achever son apologie de la vraie

religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu'à la fin de sa vie

et dans le temps même de ses plus beaux gestes de chevalier de la

foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi

nihilisme. Boutades élégantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrétien

ne se permettrait pas.

Je sais bien qu'on peut croire sans une «pratique» complète. Mais

enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sûr de

la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosité, assurément

innocente et même louable, m'a fait demander à M. Victor Giraud si,

depuis le _Génie du christianisme_, Chateaubriand communiait. M. Victor

Giraud m'a répondu: «Voici mon impression. Je serais étonné que

Chateaubriand n'eût pas fait ses Pâques en 1799, après la conversion;

je serais étonné qu'il les eût faites de 1801 jusqu'à une époque

assez difficile à déterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il

les faisait régulièrement dans les dernières années de sa vie. Si

cette impression est fondée, vous avouerai-je qu'elle ne m'empêche

pas de croire à la sincérité religieuse de Chateaubriand? 1° _Video

meliora_... et 2° les trois quarts des écrivains sont beaucoup plus

sincères en écrivant qu'en vivant.» Cela me semble parfaitement juste.

Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle

me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consulté un théologien; et

j'ai vu que l'Église était moins difficile que moi; et j'ai admiré sa

connaissance de l'homme et sa très sagace indulgence.

Le théologien m'a répondu:

«La foi proprement dite ou «foi divine» (au sens de foi à Dieu)

consiste en ce que l'on croit une vérité révélée et qu'on la croit à

cause de l'autorité de Dieu qui la révèle.

»Ainsi donc l'objet de la foi est une vérité révélée,--non évidente

de soi, et plutôt mystérieuse,--que l'esprit accepte, sans pouvoir se

démontrer qu'elle est une vérité, et seulement parce qu'il sait qu'elle

est une vérité révélée par Dieu...

»Préalablement à la «foi divine» ainsi conçue doit se placer une

enquête de l'esprit se demandant quelles raisons il a de penser qu'en

effet il y a des vérités qui ont été révélées par Dieu, et que le

Christ, par exemple, avait mission de parler pour Dieu... Cette enquête

constitue l'apologétique chrétienne...

»Cette enquête n'impose pas sa conclusion comme une conclusion

nécessaire (ainsi qu'il arrive en géométrie): l'assentiment de l'esprit

à la foi qui lui est proposée demeure un acte libre, donc un acte auquel

la grâce peut concourir et concourt.»

Le développement de ces axiomes fatiguerait notre frivolité. Mais voici

qui est, pour nous, du plus vif intérêt:

«Les théologiens distinguent la foi explicite et la foi implicite.

»La foi explicite est celle qui a la notion de ce qu'elle croit. La foi

implicite est celle qui ne conçoit ni ne connaît ce qu'elle croit,--ce

qu'elle croit sans le connaître ou sans le concevoir étant impliqué et

latent dans une affirmation qu'elle accepte en pleine connaissance.

»Ainsi le fidèle fait acte de foi implicite quand il dit: Je crois

tout ce que croit ou enseigne l'Église, ou: Je crois tout ce que Dieu,

vérité infinie, a révélé.

»Ce point de doctrine est extrêmement important, car par là les

théologiens admettent que la foi explicite, adéquate au révélé, est

pratiquement irréalisable; elle est dans les livres, et là seulement...

»Donc un homme aura la foi, qui enferme cette foi dans une seule vue de

foi, comme serait la paternité de Dieu, le royaume de Dieu, la communion

des saints, l'Église œuvre de Dieu..., et qui, par le fait qu'il ne

niera aucune des vérités révélées impliquées dans ces notions

synthétiques, les acceptera toutes implicitement.

»Si nous appliquons cette distinction à Chateaubriand et si nous nous

demandons: Avait-il la foi?... nous répondrons:

»La foi explicite d'un Bossuet? Certes non! Mais une foi implicite,

qui s'attachait à telles ou telles vues de foi, s'y complaisait, s'y

tranquillisait,--et laissait le reste à l'érudition des théologiens de

profession. C'était l'attitude très correcte,--et très calculée--de

Descartes. C'est chez Chateaubriand une attitude spontanée, mais aussi

correcte.

»Ici encore les théologiens distinguent: 1° les raisons de croire

objectives, et ce sont les miracles que met en ligne l'apologétique

traditionnelle; 2° les raisons de croire subjectives, qu'ils appellent du

nom de «suppléances subjectives de la crédibilité rationnelle.»

»Ces suppléances sont des impondérables, des incommunicables: motifs

moraux, motifs de sentiment, motifs d'expérience, motifs de tradition,

motifs d'ordre social...: le moralisme de Vinet, le pragmatisme de James,

la sociologie morale de Brunetière, l'esthétique et le traditionalisme

du _Génie du christianisme_.»

Voilà l'admirable consultation de mon théologien.

Ainsi, un assentiment en bloc (chose infiniment commode), un mouvement du

cœur, un acte de la volonté... Donc, Biré a raison, l'abbé Pailhès a

raison, l'abbé Bertrin a raison, M. Victor Giraud a raison: Chateaubriand

avait la foi.

Et maintenant que je suis plus tranquille, m'étant assuré que la foi

«implicite» de Chateaubriand vaut aux yeux de l'Église, le livre

lui-même précisera pour nous l'allure et le caractère de cette foi.

Au deuxième chapitre du livre II, il a tout justement à définir la foi,

c'est-à-dire la première des vertus théologales. Or, tout de suite, il

confond la foi avec la conviction et la confiance. Il nous dit: «Colomb

s'obstine à _croire_ un nouvel univers.» «L'amitié, le patriotisme,

l'amour... sont une espèce de _foi_.» «C'est parce qu'ils ont _cru_ que

les Codrus, les Pylade, les Régulus... ont fait des prodiges.» Comme si

la croyance aux destinées de la patrie, ou la confiance aux vertus d'un

ami, ou la persuasion (avant la découverte) que le nouveau monde

existe, etc..., c'est-à-dire, en somme, la croyance à des objets dont

l'existence peut être vérifiée, avaient quelque chose de commun avec la

_foi_ aux mystères de la Trinité, de la Chute, de l'Incarnation, de la

Rédemption!

Et justement un abus de mots tout pareil aide Chateaubriand à «faire

passer» les mystères, si j'ose m'exprimer ainsi. «Il n'est,

dit-il, rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les _choses

mystérieuses_. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous

agitent _un peu confusément_: la pudeur, l'amour chaste, l'amitié

vertueuse sont _pleins de secrets_. L'innocence à son tour... n'est-elle

pas _le plus ineffable des mystères_?... Les plaisirs de la pensée

sont aussi des _secrets_... Tout est _caché_, tout est _inconnu_ dans

l'univers», etc... Et ainsi, nous ne devons avoir aucune peine à croire

au mystère de la Trinité ou au mystère de l'Incarnation, puisque la

pudeur est un mystère, puisque l'innocence est un mystère, puisque la

façon dont pousse un grain de blé est un mystère, et puisque le clair

de lune est plein de mystère. À ce compte, le mot «mystère» aurait

le même sens dans le «mystère de la Rédemption» et dans: «Le bocage

était sans mystère!»

Lorsqu'il parle des dogmes du christianisme (et il faut bien qu'il en

parle), soyez sûrs qu'il pense toujours aux encyclopédistes, à leurs

disciples et à leurs lecteurs et qu'il ne veut pas leur paraître trop

crédule, ni trop naïf (et cela est d'ailleurs fort bien vu, étant

donné son dessein). Il noie la Trinité chrétienne dans une érudition

de dictionnaire: «La Trinité fut peut-être connue des Égyptiens...

Héraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis...

Les mages avaient une espèce de Trinité... Platon semble parler de ce

dogme... Aux Indes la Trinité est connue... Au Thibet également...

Les missionnaires anglais à Otaïti ont trouvé quelques traces de la

Trinité...» Enfin, «on peut découvrir quelque tradition obscure de

la Trinité jusque dans les fables du polythéisme». Où donc? Mais

notamment dans les trois Grâces. Ô monsieur Singlin, ô monsieur Hamon,

ô monsieur Daguet, que dites-vous de ce chrétien?

Chateaubriand · 第 8 / 20 段