de changer, ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils
n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût
de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux
blasés: «Quoi! toujours la même chose!» _Fastidio illis esse cœpit
cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque
eadem?_
Pascal aussi a fort bien parlé de ce mal. Quand même, dit-il, on se
verrait à l'abri du malheur, «l'ennui, de son autorité privée, ne
laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles,
et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il
s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par l'état
propre de sa complexion.»
Et Bossuet: «C'est la maladie de la nature... Ô Dieu, que le temps
est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte
Thérèse a de la vie... La persécution de cet inexorable ennui qui fait
le fond de la vie humaine...»
Et Fénelon: «Le monde me paraît une mauvaise comédie... Je me méprise
encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le
fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la
paix.»--«Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur
flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement...
Je tiens à tout d'une certaine façon... mais d'une autre j'y tiens
très peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous
l'expliquer...»
* * * * *
Je pourrais continuer indéfiniment à cueillir pour vous ces fleurs
d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans René?
Ceci surtout, que René a su faire, de la tristesse, de la mélancolie, de
l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupté. Il l'avoue lui-même
très volontiers et souvent: «C'est dans le bois de Combourg, dit-il
au troisième livre des _Mémoires_, que j'ai commencé à sentir la
première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette
tristesse qui a fait _mon tourment et ma félicité_.»
La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles
il nous décrit, il nous développe son mal dans tous ses livres montrent
assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de
ce mal, et à tous ses degrés, impliquent, chez celui qui l'éprouve,
la conscience de sa supériorité et le goût de se considérer comme
le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de
la banalité des choses et de leur impuissance à nous contenter. La
mélancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie inégale à nos
rêves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons.
Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre
désir dépassent la réalité. Ou bien, dans l'instant même où nous
goûtons le plaisir, nous le sentons éphémère, et, au milieu de la
fuite de tout, nous désirons ce qui ne passerait pas. La mélancolie
résulte aussi de l'incapacité de jouir par l'abus de l'analyse de soi.
La mélancolie, le goût passionné de la solitude, vient encore de ce
que nous nous percevons différents des autres hommes, par conséquent
supérieurs à eux: la mélancolie est alors misanthropie; donc, encore et
toujours, plaisir d'orgueil.
L'ennui, c'est la mort du désir, qui a été trop souvent trompé, ou
qui ne peut plus s'attacher à des objets qu'il connaît trop et qui
sont toujours les mêmes. La mélancolie, ce serait plutôt, à la fois,
l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il
puisse être contenté; c'est l'éternelle et inutile renaissance du
désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues;
et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en
connaître le néant. Et, puisque la forme extrême du plaisir est la
volupté, et que tout plaisir se rattache à cette forme extrême ou même
en participe, la mélancolie est encore le souvenir de la mort associé
à la volupté; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le
petit squelette d'ivoire des fêtes antiques), soit qu'il la rende plus
déchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son cœur,
a subordonné l'univers à son plaisir, sachant que la mort guette sa
volupté, voudrait que sa volupté elle-même donnât la mort: il le
voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie
transcendante, que le moment où une femme lui a dû le bonheur ne fût
suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et
difficiles à exprimer avec une clarté parfaite. Mais on sait la grande
tristesse, et facilement exaspérée, qui est au fond de la volupté,
surtout cause de l'impossibilité où elle est de s'assouvir jamais.
Vous vous rappelez le mot de Lucrèce: «Du milieu même de la source
des plaisirs surgit quelque chose d'amer.» Et vous connaissez aussi
la parenté de l'amour et de la mort, et comment l'idée de celle-ci
surexcite celui-là. Lorsque René veut poignarder Céluta «pour fixer le
bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donné ce bonheur»;
lorsqu'Atala, soufflée par Chateaubriand, désire «que la divinité
s'anéantisse, pourvu que, serrée dans les bras de Chactas, elle roule
d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde», on sent assez
ce que le désespoir de René et d'Atala contient d'orgueil délirant et,
si j'ose dire, de remède impie à la souffrance.
Mais au reste ce n'est plus là de l'ennui ou de la mélancolie: c'est un
état extrême de la sensibilité, et comme une fureur que Chateaubriand
n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-être
même n'est-ce que de la littérature, c'est-à-dire la peinture d'une
disposition d'âme imaginée plutôt qu'éprouvée. Et c'est aussi ce
qu'il y a de plus proprement «romantique» dans le mal de René.
Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand
a réellement connues et profondément exprimées. D'abord l'amour de la
solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et
qui se confond donc un peu avec le «narcissisme». Puis la misanthropie,
celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet çà et là, celle de
l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mélancolie charmante, qui
jouit mieux de l'éphémère parce qu'il est éphémère et à cause de
la difficulté que nous avons à concevoir un plaisir éternel; la
mélancolie qui consiste à trouver sa propre tristesse intéressante,
touchante, la mélancolie qui nous fait faire plus d'attention à nos
sensations agréables en nous les montrant plus fugitives et en y mêlant
doucement, sans brutalité et sans une vision trop concrète, l'idée de
la mort; la mélancolie que La Fontaine a si justement placée dans son
énumération des voluptés:
Il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.
Cette mélancolie, ah! oui, Chateaubriand l'a connue, et aussi la
misanthropie, et l'amour de la solitude.
Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute l'ennui, je doute
qu'il en ait fait sérieusement l'expérience. Il a beau dire partout
qu'il «bâille sa vie», ce n'est qu'une phrase. Il me paraît impossible
qu'un homme d'un si fort tempérament, si «bon garçon» et d'une gaieté
si facile avec ses amis; qui a tant écrit et qui a été tellement
possédé de la manie d'écrire; dont la vie est une si superbe
«réussite»; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses
titres et de ses honneurs; qui a joui avec tant de surabondance et si
naïvement d'être ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprimé
son ennui par un choix de mots et avec un éclat dont il se savait si bon
gré; il me paraît impossible que cet homme-là se soit ennuyé beaucoup
plus que le commun des hommes.
L'homme qui s'est ennuyé, c'est Senancour.
Sainte-Beuve, en analysant les _Rêveries_ de Senancour (1798) dit que
«le monde de René a été découvert quatre ans avant _René_, par celui
qui n'a pas eu l'honneur de le nommer.» Et cela est vrai. Senancour est
bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a
donné du mal de René des définitions autrement précises et profondes.
Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqué (nullement
intolérant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever à personne l'aide ou
la consolation d'une foi religieuse): mais c'est un esprit vigoureux et
vraiment libre. Il est plein de pensées. Sa vie, du reste, comprimée,
contrainte, et qui est une suite de malheurs obscurs, est mieux faite que
la vie émouvante et brillante de Chateaubriand pour nourrir le mal
qu'ils ont décrit tous les deux. Déjà dans les _Rêveries_, puis dans
_Obermann_ (commencé un an avant la publication de _René_), Senancour,
outre les autres formes de la tristesse, peint excellemment l'ennui. Non,
jamais homme ne s'est ennuyé comme celui-là. Le mot d'ennui revient
comme un tintement, surtout dans le premier volume d'_Obermann_.
Sainte-Beuve lui-même, qui a tant de goût pour Senancour, ne peut
s'empêcher de dire: «À force d'être ennuyé, Obermann court le risque
à la longue de devenir ennuyeux.» Mais il faut ajouter tout de suite que
ce style, parfois abstrait, embarrassé et prolixe, est souvent très beau
de force, de justesse et même de couleur. Écoutez quelques-unes de ces
plaintes dures et précises:
Dans les _Rêveries_:
La sagesse elle-même est vanité. Que faire et qu'aimer au
milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je
désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens
qu'effrayé de ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur,
je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était
indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans
choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours.
Dans _Obermann_:
L'avenir incertain, le présent déjà inutile, et l'intolérable
vide que je trouve partout.
Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin
d'être...
Que ne puis-je être content de manger et de dormir? Car enfin
je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très
malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur
ensemble m'accable...
Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je
le trouve inutile...
Je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui
la rend un moyen de mes misères, et ce comique d'opposition qui
fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes
choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses...
Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue?
D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut
jamais un homme moins heureux...
Il y a évidemment beaucoup plus de substance dans les méditations
d'Obermann que dans les rêveries de René. Senancour est un philosophe,
Chateaubriand un poète. L'un est un stoïcien, l'autre un épicurien.
Senancour, dans ses spéculations les plus libres sur l'amour et le
mariage (car il disserte de tout), garde une austérité. Chateaubriand
est la volupté même. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il
y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la négation
métaphysique. Chateaubriand a été un des plus illustres parmi les
enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperçu.
Senancour n'a rien été. Il a failli être sous-préfet de Napoléon,
mais il n'a pas même été cela. On ne sait presque rien sur lui. On
croit que le mariage qu'il avait fait n'était pas délicieux. Il fut
presque pauvre et mourut caché.
C'est Senancour qui, ayant tué le désir, a véritablement connu l'ennui.
C'est lui qui, toujours, a réellement éprouvé d'avance que tout est
vain et que tout nous trompe, et qui a vécu en refusant la vie. Le
vrai René, c'est Obermann, «ce René sans gloire», comme l'appelle
Sainte-Beuve.
Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand
a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de
l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde.
Rien ne prévaut contre la chevelure bleue du génie des airs ou contre
l'appel aux orages désirés. C'est ainsi.
Mais, si sèchement et durement triste, ou même si ennuyeusement ennuyé
que soit souvent Obermann, l'aveu lui échappe que la mélancolie, la
tristesse, le non-désir, la non-espérance, même l'ennui, ne sont jamais
la pire souffrance, ne sont peut-être pas une souffrance, sont peut-être
même une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil,
soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de
notre esprit:
Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver
sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère
à la joie...
Jeune homme,... vous chercherez des délassements, vous vous
mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose,
vous sourirez dans l'intimité, vous trouverez une sorte de
mollesse assez heureuse dans votre ennui même...
C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une
volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses
jouissances positives...
Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais,
si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos
désirs, nous n'aurions plus ni cet excès de désirs, ni cette
surabondance de facultés; nous ne jouirions plus du plaisir
d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui
nous entoure, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être...
D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son
cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de
secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans
le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui
bientôt ne sera plus... Une même loi morale me rend pénible
l'idée de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans
ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions
mieux de l'existence périssable lorsque, avertis de toute sa
fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous.
Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un
des plaisirs habituels de René mieux que René ne l'expliquera jamais.
Au reste Senancour, à mesure qu'il avance dans la vie, sans être jamais
heureux (mais est-il possible et est-il nécessaire de l'être?) paraît
moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige
l'infini, il s'aperçoit peu à peu que cela n'a peut-être pas beaucoup
de sens; et ces plaintes-là et ces récriminations-là reviennent
plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de
Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, réimprime et mêle ses
_Rêveries_, son traité de l'_Amour_ et son _Obermann_: ses livres ne
lui sont donc pas indifférents. Il ne meurt qu'à soixante-treize ans.
Il attend la fin des journées. Quand on s'applique à cela, quand on se
distille à soi-même son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une
torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime très
profondément la nature. Il l'a beaucoup plus regardée, je crois, et a
beaucoup plus vécu dans son intimité que Chateaubriand. Il l'a associée
à tous ses sentiments et à tous ses actes; il s'est apaisé et même
engourdi en elle. Il a, autant qu'il était en lui, rythmé sa vie selon
celle de la nature. Il a été, un peu après Ramond, un peintre
excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la forêt (ce fut
Fontainebleau). Il a préféré le soir au matin et l'automne au printemps
parce que c'était son goût et, en somme, par sensualité, parce qu'il
redoutait trop de joie et de lumière. Et il est mort parfaitement
résigné. On peut très bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le
temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs précis et concrets:
car on tire une douceur de son ennui même.
Si cela a pu arriver à ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de
ce brillant et vaniteux René? Il faut le reconnaître, la tristesse n'est
pas un mal; la tristesse, même profonde, n'est pas une souffrance. Ce
n'est pas non plus, évidemment, un plaisir: si je le prétendais, vous ne
me croiriez pas. C'est un état intermédiaire, non pas peut-être créé,
mais perfectionné par l'intelligence humaine.
Chateaubriand,--encore plus efficacement que Senancour, parce que
Chateaubriand réfléchissait moins,--se défend, par la mélancolie,
contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait
rentrer dans les causes générales de sa vague tristesse. Voici
peut-être la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la
mélancolie une parade contre la douleur.
CINQUIÈME CONFÉRENCE
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME
Chateaubriand était donc toujours à Londres. Il venait de terminer, je
pense, la rédaction définitive des _Natchez_, dont _Atala_ et _René_
faisaient partie, lorsqu'il reçut cette lettre de sa sœur, madame de
Farcy:
_Saint-Servan, 1er juillet_.--Mon ami, nous venons de perdre la
meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste.
Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons
cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes _erreurs_
ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles
paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession
non seulement de piété, mais de raison; si tu le savais,
peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te
faire _renoncer à écrire_; et si le ciel touché de mes vœux
permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout
le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais
ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous
manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort.
Après avoir cité cette lettre au livre IX des _Mémoires_, il écrit
effrontément (1822): «Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur!
Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle,
y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit
de ce siècle?» Si on lui avait répondu que non, il aurait été bien
étonné.
Il continue: «Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'_Essai_,
comme l'instrument de mon crime. Je ne me remis de ce trouble que lorsque
la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux:
telle fut l'origine du _Génie du christianisme_». (Une des origines,
oui, il est possible.)
Et il rappelle la première préface du livre:
Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans
les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira
enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le
souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une
grande amertume; elle chargea en mourant une de mes sœurs de me
rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé.
Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre
me parvint au delà des mers («au delà des mers» veut
dire simplement «de l'autre côté de la Manche»), ma sœur
elle-même n'existait plus: elle était morte aussi des suites de
son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort
qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis
devenu chrétien. Je n'ai pas cédé, j'en conviens, à de grandes
lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du cœur; j'ai
pleuré et j'ai cru.
Il a donc reçu une lettre de sa sœur morte lui annonçant la mort de
sa mère; il a pleuré; il est devenu chrétien. Cela est fort beau; mais
cela est un peu arrangé. (Voyez Victor Giraud, la _Genèse du Génie
du christianisme_.) En réalité, la lettre par laquelle madame de Farcy
annonçait à son frère la mort de leur mère lui est parvenue bien avant
la mort de madame de Farcy; et lorsqu'il apprit cette mort de sa sœur, le
_Génie du christianisme_ était déjà fort avancé. Mais l'auteur tenait
à sa phrase: «Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait
d'interprète à la mort...» Il resterait donc que, dans la préface d'un
livre conçu avec des larmes et pour la plus grande gloire de Dieu, il
altère la vérité pour produire plus d'effet (ce qu'il a fait d'ailleurs
toute sa vie). Et cela n'est certes pas un crime, mais cela ne marque
pas un très grand sérieux,--ni, comme dit le Psaume, «un cœur
profondément contrit et humilié».
Il continue, dans les _Mémoires_: «Je m'exagérais ma faute: l'_Essai_
n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur... Il
ne fallait pas grand effort pour revenir du scepticisme de l'_Essai_ à la
certitude du _Génie du christianisme_.»
Cela paraît assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'_Essai_,
«s'il était philosophe par les opinions, il ne l'était point par les
conclusions» (Sainte-Beuve). Il niait le progrès, ce dogme capital
des philosophes. Il avait pour les encyclopédistes les sentiments de
Rousseau. Il inclinait vers une espèce de christianisme social. Les
protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un
chapitre sur la Réforme: «Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un
moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son
ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences
en Allemagne». (2e part., chap. XL.) Il disait, à propos d'Épiménide:
«Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le
baume de la religion dans le secret des cœurs. Il ne traitait point de
superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait
que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux
est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait
essuyer une larme.» Il n'était, en tout cas, qu'un impie intermittent.
Et sa sensibilité était restée chrétienne. Cette sensibilité régnait
partout dans _Atala_, _René_, _les Natchez_, et aussi la croyance à
l'utilité sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du
Père Aubry et du Père Souël. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre
une apologie de la religion,--du moins le genre d'apologie qu'il
entreprit,--n'avait pas à revenir de très loin.
Enfin, il était naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que
les émigrés, et même les plus touchés de l'esprit du dix-huitième
siècle, revinssent à la foi chrétienne, ou pour le moins au respect de
la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impiété des plus
grands criminels de la Révolution. Il ne leur paraissait pas ragoûtant
de continuer à penser comme ces gens-là. Les doctrines étaient jugées
par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et
les prêtres, la Révolution avait créé entre eux une solidarité
que les plus corrompus même de l'ancien régime acceptaient par point
d'honneur. Madame de Duras dit très bien (dans une note de son roman
d'_Édouard_, 1825), après avoir indiqué la corruption de la fin du
dix-huitième siècle: «Une seule chose avait survécu à ce naufrage de
la morale...: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans
le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par
l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait
l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses.» Or
l'honneur fut éminemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-être sa
seule vertu.
Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excès du malheur,
le besoin d'un recours, durent réveiller les impressions religieuses de
leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère, il revit
ses années de Combourg et du collège de Dol,--et sa première communion
qu'il raconte ainsi dans les _Mémoires_: «J'approchai de la Sainte
Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je
sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La
présence réelle dans le Saint-Sacrement m'était aussi sensible que la
présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes
lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans... Je tremblais de
respect...» (Il écrit cela trente ans après). En revenant du Canada, il
avait chanté, à la vue des côtes de Bretagne, le cantique des marins
à Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la
lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au cœur.