Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans

les grands bois, à travers les arbres, _les sons de la cloche

lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé

contre le tronc d'un ormeau_, j'écoutais en silence le _pieux

murmure_. Chaque _frémissement de l'airain_ portait à mon

âme naïve l'_innocence des mœurs champêtres_, le calme de la

solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie

des souvenirs de la première enfance. Oh! quel cœur si mal fait

n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal!...

Et cela continue sur ce ton... Cela ne saurait se comparer à _Atala_

ni aux bons endroits des _Natchez_. Pas une expression trouvée (sauf

«collines _pluvieuses_»), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait être

de n'importe qui. Tout le monde écrivait comme cela avant la Révolution.

Si nous ne savions pas que cela est de Chateaubriand, cela nous

paraîtrait assez ordinaire. Et voilà pourquoi je pense que ces pages

du début de _René_ sont les restes d'une première rédaction

presque enfantine que l'écrivain a voulu conserver en souvenir de son

adolescence, et comme «porte-bonheur», et parce que, en somme, elles

sont harmonieuses.

2° Si nous ne connaissions pas Lucile et si nous n'avions pas lu les

_Mémoires d'outre-tombe_, nous pourrions croire qu'en effet Chateaubriand

a voulu écrire, dans _René_, une nouvelle chrétienne, et que l'histoire

de l'amour de la sœur pour le frère lui a été suggérée par la Bible

ou la mythologie. Mais Amnon ni Thamar, Érope ni Thyeste n'y sont pour

rien. Nous savons par les _Mémoires_ que l'histoire de René, sauf la

scène de l'église, est l'histoire de Chateaubriand et de Lucile. Il

s'est donné le plaisir singulier de raconter cette aventure de leur âme

(où il est vrai que, de son vivant, personne, excepté peut-être leurs

amis intimes, ne les pouvait reconnaître); et, chose plus extraordinaire,

il a voulu nous apprendre, après sa mort, que cette aventure était bien

la sienne et celle de sa sœur.

Quelques-unes des premières pages de _René_ sont très exactement

autobiographiques; et presque tout _René_ a été repris et développé

dans les Mémoires (1re partie, 3e livre). Ce troisième livre fait même

paraître _René_ assez pauvre.

Il ne veut pas que ceux qui liront un jour les _Mémoires_ s'y puissent

tromper. (Toute sa vie, dans plusieurs de ses écrits et dans sa

correspondance, il affectera de s'identifier avec le héros de la nouvelle

de _René_ et du roman des _Natchez_. Il dit dans _René_: «Livré

de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit

paternel.» «Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au

milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.» Et c'est

Combourg, sauf le «lac» mis au lieu de l'étang. «Timide et contraint

devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de

ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait

étroitement à cette sœur; elle était un peu plus âgée que moi.»

Comme dans les _Mémoires_. Le bruit des feuilles séchées sous les pas

se retrouve dans les deux récits; «l'étang désert où le jonc flétri

murmurait» (_René_) rappelle «les roseaux qui agitaient leurs champs de

quenouilles et de glaives» (_Mémoires_). Les promenades du frère et

de la sœur sont les mêmes ici et là. Il est sensible que, ici et là,

c'est la même histoire qu'il raconte, avec les mêmes souvenirs[2].

[Note 2: On me communique une lettre de Louis de Chateaubriand, neveu de

Chateaubriand, datée du 10 octobre 1848 et adressée à Mme de Marigny,

et où je lis ceci:

«Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les _Mémoires

d'Outre-Tombe_) m'affligeait le plus, était ce qui concernait ma tante

Lucile. J'étais si fortement inquiet à cet égard que je lui en ai

écrit il y a quelques années pour lui exprimer que le tableau que son

imagination traçait compromettrait une sœur très pure. Il m'a demandé,

lorsqu'il m'a revu le lendemain si j'étais devenu fou, m'assurant qu'il

n'y avait rien dans ses écrits qui fût de nature à donner atteinte

à la pureté de sa sœur et à la sienne... Cependant j'étais toujours

inquiet... des jugements de Dieu sur lui à cet égard...»]

Lucile, dans les _Mémoires_, n'entre point, comme Amélie, au couvent.

Mais «il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à

dissiper: à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années;

elle se voulait ensevelir dans un cloître.» Et sans doute, dans les

_Mémoires_, il n'indique pas que Lucile ait été amoureuse de lui, ni

qu'il s'en soit aperçu. Mais cependant faites attention à ceci: tout de

suite après nous avoir peint leur vie en pleine solitude et après nous

avoir dit: «Lucile était malheureuse», il raconte qu'il a tenté de

se suicider,--avec un fort mauvais fusil, il est vrai.--Pourquoi? Il n'en

donne d'autre raison que la dureté de son père, l'indifférence de sa

mère et un «secret instinct» qui l'avertissait qu'il ne trouverait

rien de ce qu'il cherchait dans le monde. Ainsi, des mois de rêveries

exaltées avec Lucile; puis, tout d'un coup, tentative de suicide. À la

suite de cela, il est, dit-il, malade pendant six semaines; et aussitôt

guéri, cette sœur qu'il adorait, il demande lui-même à la quitter, et

déclare qu'il veut aller au Canada défricher des forêts, tout comme le

René de la nouvelle après la scène de l'église. Et, comme le René

de _René_, le René des _Natchez_ continuera d'être évidemment

Chateaubriand lui-même.

Bref (et je ne dis rien de plus), Chateaubriand a fait tout ce qui était

en lui pour que nous pussions supposer, par le rapprochement du texte de

_René_ et des _Natchez_ et de celui des _Mémoires_, qu'il inspira une

grande passion à sa sœur Lucile, un peu plus âgée que lui (charmante,

mais mal équilibrée), et qu'il en fut lui-même fort troublé, comme

l'indique ce qu'il fait dire à René par le Père Souël: «Votre sœur

a expié sa faute; mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que,

par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait

troublé votre âme à son tour.» Notez enfin que, après le voyage

au Canada, c'est Lucile qui marie son frère. N'est-ce point pour se

protéger elle-même?

Mais pourquoi Chateaubriand a-t-il tant tenu à nous faire deviner son

secret, à nous suggérer l'idée qu'il ne fait réellement qu'un avec

René, et Lucile avec Amélie? Par goût de l'étrange, pour l'orgueil de

s'attribuer une aventure et des sentiments exceptionnels; autrement dit

par romantisme, ainsi que l'explique cet aveu de René qui à la fois

définit, dénonce et déshabille le romantisme: «Mes larmes avaient

moins d'amertume lorsque je les répandais sur les rochers et parmi les

vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui

quelque remède: on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette

chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma sœur

deviendrait à son tour moins misérable.» En d'autres termes:

j'espérais que ma sœur, de son côté, jouirait de ce qu'il y a de

distingué, de «pas commun» pour une sœur à aimer son frère d'amour.

Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette

intéressante religieuse qui s'est donné le plaisir vraiment rare

d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis,

René aperçoit à une petite fenêtre grillée, «assise dans une

attitude pensive» et qui «rêve à l'aspect de l'Océan», telle une

religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant

le départ de René, lui écrit, parlant de son couvent: «C'est ici la

sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une âme

sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chasteté

brûlante où l'amante et la vierge sont unies...; elle mêle divinement

son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un

cœur qui cherche à se reposer et d'une vie qui se retire.» Ainsi

écrit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, après

tout, est une jeune fille.

Il est,--dirai-je amusant? et pourquoi non?--de penser que ces deux

histoires de volupté, _René_ et _Atala_, auraient été écrites, si

on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du

christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles

engagèrent les gens à lire le reste du livre.

* * * * *

Mais enfin, dans ces quarante pages de _René_, qu'est-ce donc qui

constitue le chef-d'œuvre? Ce n'est pas l'épisode mélodramatique de

la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premières pages, plus

anciennes, je persiste à le croire, et qui auraient aussi bien pu être

écrites par Fontanes.

Non; mais, entre ces deux parties inégales, il y a une fort belle

peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste,

mais qui veut l'être, et qui s'ennuie, mais qui s'y complaît, et qui

voudrait tout et qui est dégoûté de tout, et qui ne s'en sait pas

mauvais gré.

Son père mort, il songe un moment à «cacher sa vie» dans un

monastère. Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus»; il

va «s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce». Il passe en

Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en

Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de

fatigue? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les

modernes.» Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidèle

de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir à la première rédaction

de René): «Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui

vous accompagne toujours! etc...» Ensuite, il s'avise de vivre retiré

dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient délicieux.

Mais il est malheureux partout. «Hélas! je cherche un bien inconnu dont

l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes,

et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?» Il est «seul sur la

terre». Une «langueur secrète» s'empare de lui. Il «ne s'aperçoit

plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui.» «Enfin, ne

pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui

n'était nulle part et qui était partout (?), je résolus de quitter la

vie.»

Tout cela, en somme, était connu, et très connu, au temps où

Chateaubriand écrivait _René_. Il nous en avertit lui-même (_Défense_

du _Génie du christianisme_): «C'est Jean-Jacques Rousseau qui

introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et

si coupables... Le roman de _Werther_ a développé depuis ce genre de

poison.» Qu'est-ce donc que _René_ a ajouté à _Werther_? Rien du tout.

Il y a certes beaucoup plus de substance dans _Werther_ que dans _René_.

Seulement, il y a dans _René_ trois pages environ d'une harmonie et d'une

tristesse délicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilènes

qu'on peut se répéter indéfiniment, et où l'on trouve plus de volupté

que dans les plus chantantes et les plus émouvantes phrases de Rousseau:

Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant

point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie.

Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans

mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois

je poussais des cris involontaires, et la nuit était également

troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque

chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans

la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute

la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future;

je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les

gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire,

et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans

l'univers.

... J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer

ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé

au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me

rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est

triste, lors même qu'il exprime le bonheur.

... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais

moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire:

«Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends

que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers

ces régions inconnues, que ton cœur demande.»

Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans

les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands

pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure,

ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme

possédé par le démon de mon cœur.

(Notez que les fameux «orages désirés», que l'on cite toujours, et

qui semblent désigner les orages de la passion, ne signifient ici que le

«vent de la mort». Heureuse impropriété!)

Mais avec tout cela, René, dans _René_, n'est encore qu'un rêveur

mélancolique. Ses rêveries sont exactement celles de Lamartine dans

l'_Isolement_, le _Vallon_ et l'_Automne_. C'est dans les _Natchez_ que

le caractère de René s'approfondit et s'achève. Il y devient,--avec

le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,--le type même du

personnage romantique.

Son aventure sentimentale lui a semblé si extraordinaire qu'il s'est

considéré comme marqué à jamais pour une destinée unique. Il lui

a paru que l'amour d'Amélie exigeait qu'il fût somptueusement amer

et désespéré jusqu'à la mort, et qu'en attendant, persuadé de la

supériorité de l'homme de la nature sur l'homme de la société, il se

fît simplement Peau-Rouge.

Là, il avait cru oublier: mais «le souvenir de ses chagrins, au lieu de

s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître.»

Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et

dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari

la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage

immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre

de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les

pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait

la cause invisible de tout: aimer et souffrir était la double

fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne.

Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse

influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il

y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer

sans mourir.

Et voilà certes un rôle déplorable, mais avantageux.

Quand René demande à Adario la main de Céluta qu'il n'aime point,

«elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on

tombe dans un abîme.» Quel homme!

Et quand il a épousé Céluta:

Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la

solitude: son bonheur ressemblait à du repentir. René avait

désiré un désert, une femme et la liberté: il possédait tout

cela et quelque chose gâtait cette possession... Il essaya de

réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus

belle que Céluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son

indépendance de solitude en solitude; mais quand il avait pressé

sa jeune épouse contre son sein au milieu des précipices, quand

il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait

point les délices qu'il avait rêvées.

Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus

être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui

faisait à la fois son supplice et son génie: René troublait

tout par sa présence: les passions sortaient de lui et n'y

pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec

impatience et qui le portait à regret.

De plus en plus, quel homme!

Dans la deuxième partie des _Natchez_, René, dans la caverne des

tombeaux, prononce des paroles d'où sont totalement absentes l'espérance

et la foi, mais si belles que Mila lui dit: «Parle encore, c'est si

triste et pourtant si doux, ce que tu dis là!»

Et, peu après, dans la pirogue qui le conduit à la Nouvelle-Orléans,

René écrit au crayon sur des tablettes:

Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon cœur vous idolâtrait

autrefois. Serais-je devenu insensible à vos charmes?... Qu'ai-je

gagné en venant sur ces bords? Insensé! ne te devais-tu pas

apercevoir que ton cœur ferait ton tourment, quels que fussent

les lieux habités par toi?... Rêveries de ma jeunesse, pourquoi

renaissez-vous dans mon souvenir? Toi seule, ô mon Amélie, tu

as pris le parti que tu devais prendre! Du moins, si tu pleures,

c'est dans les abris du port: je gémis sur les vagues au milieu

de la tempête.

Jusque-là, néanmoins, René est un type que nous connaissions. Déjà

l'Oreste de Racine est l'homme qui se croit marqué pour un malheur

spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui

s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. Et c'est déjà le

réfractaire et le révolté. De même Ériphyle (dans _Iphigénie_),

amoureuse d'Achille pour s'être sentie pressée dans ses bras

ensanglantés, se croit maudite, et s'en vante, et, à cause de cela,

s'arroge tous les droits, orgueilleuse du secret de sa naissance, du

mystère de sa destinée, et du don qu'elle possède, comme Oreste, de

répandre le malheur autour d'elle. Seulement, Racine nous donne Oreste et

Ériphyle pour ce qu'ils sont, le premier pour un malade, la seconde pour

une très méchante fille: au lieu que Chateaubriand adore René, et non

seulement l'absout, mais l'admire et le glorifie. Et pareillement Hugo,

Dumas et Sand adoreront Didier, Antony et Lélia, auxquels René léguera

son âme vaniteuse et triste.

Mais il me semble qu'il y a encore quelque chose de plus dans le René des

_Natchez_, à cause de la lettre à Céluta.

René lui écrit cette lettre un peu après avoir reçu la nouvelle de la

mort d'Amélie. Il l'écrit sans nulle nécessité, pour le plaisir, et

tout en sachant qu'elle fera souffrir la pauvre petite Peau-Rouge, qui n'y

comprendra rien, sinon qu'il est malheureux et qu'il ne l'aime pas. Mais

cette lettre exprime un magnifique délire; et, bien qu'elle soit

très connue, il est utile que je vous en relise les passages les plus

significatifs.

Ceci, d'abord, où vous êtes libres de voir une confession personnelle de

l'auteur.

Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse: ce

malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop

aimé: l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma

pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence (?).

Tout amour me fit horreur; un modèle de femme était devant

moi, dont rien ne pouvait approcher; intérieurement consumé de

passions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré glacé

sous la main du malheur.

Et ceci:

Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant

devant toi: vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme?

Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui

dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te

dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule

devant cet abîme: laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant,

tu m'as appelé dans la solitude, tu m'as dit: «René, René!

_Qu'as-tu, fait de ta sœur?_» Suis-je donc Caïn?

Ceci encore:

Quelle nuit j'ai passée!... Je cherchais ce qui me fuit; je

pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer

quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce

aride palpiter contre mon cœur: un degré de chaleur de plus,

et j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré,

les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une

femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens échanger

des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la

mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!

Et surtout ceci:

... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher

après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne.

Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément

les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles

embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je

vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents

de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté

d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur

dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur.

C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est

toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux

comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes

au milieu des ondes écumantes! Je serais rentré dans le sein de

la nature avec toute mon énergie.

Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait

vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même

en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes

vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que

chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus

pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire: je t'ai tout

ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une

plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta,

qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour

laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne

crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet

amour ou de cette haine extraordinaire.

Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré: ce qui

intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi,

qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais

également fatigué de la gloire et du génie, du travail et

des loisirs, de la prospérité et de l'infortune. En Europe,

en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis

vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans

remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.

(Ceci est à rapprocher d'un passage singulier des _Mémoires_ (1re

partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur à

Londres, il a retrouvé, mariée et mère de deux grands garçons, cette

Charlotte qu'il avait aimée à Bungay pendant l'exil. Et il termine,

violemment, par ces mots inattendus: «Si j'avais serré dans mes bras,

épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge, c'eût été avec

une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces

vingt-sept années livrées à un autre après m'avoir été offertes.»

Et c'est bien là le tréfond de René: car, dans l'alinéa suivant, qui

est fort obscur et où il n'y a que cette phrase de claire, il parle

des «folles idées peintes dans le _mystère de René_», qui

«l'obsédaient» et faisaient de lui «l'être le plus tourmenté qui

fût sur la terre».

* * * * *

Nous avons maintenant le mal de René tout entier, à tous ses degrés,

avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.

À l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job;

celle qui fait dire à l'ecclésiaste que tout est vanité, que tout

a été fait de poussière et retourne à la poussière; que celui qui

augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouvé plus amère que

la mort la femme, dont le cœur est un piège et un filet, et dont les

mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et

plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore existé

et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.

Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui;

c'est-à-dire le sentiment de l'inutilité de nos désirs à cause du

néant de leur objet; donc, en même temps que l'impossibilité de ne pas

désirer, le détachement anticipé de son désir, et, par suite, avec

l'incapacité d'agir, l'inquiétude et à la fois le vide du cœur.

Cela est très vieux. Cela est notamment dans Sénèque (_De

tranquillitate animi_). Pour échapper aux agitations et aux déceptions,

Sérénus s'est jeté dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve

l'inquiétude et l'ennui, (_tædium_, _fastidium_...) «cet ennui, ce

mécontentement de soi-même, cette agitation d'une âme qui ne peut se

reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mélancolie,

la langueur (_mœror marcorque_), et les mille fluctuations d'une âme

indécise..., l'irritation d'une âme qui maudit le sort, se plaint du

siècle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie

et qu'elle est excédée d'elle-même.»

Chateaubriand · 第 6 / 20 段