Voilà, très en abrégé, l'action de cet étrange roman. L'auteur avait

conçu, vous vous en souvenez, «l'idée de faire l'épopée de l'homme de

la nature» qu'il jugeait, dans l'_Essai_, plus vertueux et plus heureux

que l'homme civilisé. Mais on dirait que sa disposition d'âme a changé

à mesure qu'il écrivait. Le personnage le plus scélérat du poème est

un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de fêtes, de moissons

ou de chasses, ce poème est constamment atroce. Les bons sauvages, la

douce et résignée Céluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple,

l'excellent Chactas y sont malheureux à peu près sans interruption.

C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parlé ni de la mort

du vieux chef supplicié par les Illinois, ni du vieil Adario étranglant

son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la maîtresse

jalouse d'Ondouré, jetée par lui dans un marécage où pullulent les

serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'épouvante et la

souffrance physique jouent un rôle accablant dans cette histoire (un peu

comme dans l'atroce et naïve _Chute d'un ange_). Toujours le pire arrive.

Tout le monde est torturé dans son cœur et dans sa chair. Et sans doute

cet étalage d'horreurs mélodramatiques suppose un désir un peu enfantin

d'étonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur, à cette

époque, un fond sincère d'imagination sombre et maladive. Avec les deux

volumes de l'_Essai sur les Révolutions_, les deux volumes des _Natchez_

forment la plus grande masse de pages désespérées par où un écrivain

de génie ait jamais débuté. Peu à peu, cette mélancolie deviendra, en

quelque façon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu'à l'origine de

l'œuvre écrite de Chateaubriand, il y a les années de Londres.

* * * * *

Environ deux ans après.--Chateaubriand a commencé (nous verrons comment)

d'écrire _le Génie du christianisme_. Il a passé, le plus naturellement

du monde, de «l'épopée de l'homme de la nature» à l'apologie de la

religion chrétienne. Il est rentré en France. Il y a trouvé des amis

que séduit sa personne et qui croient à son génie. Son _Essai sur les

Révolutions_ n'a pas eu de succès, mais a été lu de quelques-uns,

de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont

_Atala_ ainsi que _René_ (chose inattendue) doivent faire partie. Une

lettre au _Mercure_ sur le livre de madame de Staël (_De la littérature

considérée dans ses rapports avec la morale_) «le fait tout à coup

sortir de l'ombre», comme il dit. Et enfin, soit parce que des épreuves

d'_Atala_ avaient été en effet dérobées, soit plutôt qu'il lui semble

bon de préparer le public, par un récit d'une émotion voluptueuse, à

goûter sa pieuse apologétique, il écrit le 31 mars 1801 au _Journal des

Débats_ et au _Publiciste_:

Citoyen, dans mon ouvrage sur _le Génie du christianisme_ ou _les

Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne_, il

se trouve une section entière consacrée à la poétique du

christianisme. Cette section se divise en trois parties: poésie,

beaux-arts, littérature, sous le titre d'_Harmonies de la

religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur

humain..._ Cette partie est terminée par une anecdote extraite

de mes voyages en Amérique et écrite sous les huttes mêmes des

sauvages. Elle est intitulée _Atala_, etc. Quelques épreuves de

cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir

un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de

la publier à part, avant mon grand ouvrage.

_Atala_ parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la

gloire.

_Atala_ était précédée d'une préface importante. L'auteur n'y semble

pas ignorer son originalité. Il dit:

Je ne sais si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes

les routes connues, et qui présente une nature tout à fait

étrangère à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans

_Atala_. C'est une sorte de _poème_, moitié descriptif, moitié

dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui

marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau

des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du

calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes

les plus antiques (?); il est divisé en _prologue_, _récit_ et

_épilogue_, etc.

Par «poème», il entend sans doute un ouvrage où tout est subordonné

à l'impression de beauté. Il ajoute, ce qui est neuf et vient à

propos après les fades déluges de larmes et l'horrible sensibilité du

dix-huitième siècle:

Je dirai encore que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de

larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avancée,

comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages

sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne

ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement

que l'_Énéide_... Les vraies larmes sont celles que fait couler

une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que

de douleur.

Cela est excellent; et cela s'applique si bien à toute l'œuvre de

Chateaubriand lui-même, qui n'est guère touchante, mais qui est belle et

surtout riche en prestiges.

Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble même

lui avoir retiré sa sympathie: «Au reste, je ne suis point, comme M.

Rousseau, un enthousiaste des sauvages» (il l'avait été); «et, quoique

j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe

avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus

belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où

j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.»

Ainsi Chateaubriand prépare habilement son rôle de défenseur du

christianisme.

Sainte-Beuve, dans _Chateaubriand et son groupe_, consacre quatre leçons

entières à _Atala_. Il la rapproche de _Paul et Virginie_; il la

rapproche de Théocrite. Il compare les manières de Jean-Jacques,

de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les

funérailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique

de l'abbé Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose à

dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose à sentir?

Rappelons d'abord la fable, cela est nécessaire.

Le récit est fait à René par le vieux Chactas des _Natchez_. Chactas

raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que

«dix-sept chutes de feuilles». Son père, le guerrier Outalissi, de la

nation des Natchez, alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre

les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi

étant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de

Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier à la vie

civilisée. Mais, au bout de «trente lunes», Chactas s'ennuie et ne peut

plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et déclare à Lopez

qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les

bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse

hardiment son origine et sa nation: «Je m'appelle Chactas, fils

d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux

héros muscogulges.» Le chef, nommé Simaghan, lui dit: «Réjouis-toi;

tu seras brûlé au grand village.»

Une nuit que Chactas est assis près du «feu de la guerre» avec le

chasseur commis à sa garde, une jeune femme à demi voilée vient

s'asseoir à ses côtés. C'est Atala, fille de Simaghan.

La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le

prisonnier à la dérobée; elle trouve moyen d'éloigner le guerrier qui

le garde; elle lui détache ses liens, et ils vont ensemble se promener

dans la forêt. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprès de son

arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hésite à le

suivre.

Un soir enfin elle se décide. Chactas fuit avec sa libératrice dans le

désert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui

l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son cœur et

raconte son histoire à son ami. Atala est chrétienne. Elle n'est pas,

comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de

ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les

attendrissent. «Atala n'offre plus qu'une faible résistance.» À ce

moment, ils sont rencontrés par le Père Aubry, qui a fondé près de

là une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux

jeunes gens dans son ermitage.

Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonnée pendant l'orage... «Ma

mère, explique-t-elle, m'avait conçue dans le malheur... et elle me mit

au monde avec de grands déchirements d'entrailles; on désespéra de ma

vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un vœu, elle promit à la reine

des anges que je lui consacrerais ma virginité si j'échappais à la

mort.» Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mère lui dit avant

de mourir: «Songe que je me suis engagée pour toi, et que, si tu ne

tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mère,

dont tu plongeras l'âme dans les tourments éternels.» Et Atala s'est

donc empoisonnée, craignant de manquer à son vœu et, par là, de damner

sa mère. Le Père Aubry lui apprend qu'elle pouvait être relevée de son

vœu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Père Aubry la console,

et calme le désespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt;

vous connaissez le récit de ses funérailles.

Voilà l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans

la quatrième partie du _Génie du christianisme_. Mais, à vrai dire,

elle ne serait pas autrement chrétienne sans les discours du Père Aubry.

Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de fétichisme. Si les deux

amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait

pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée

et ravie d'avoir manqué à son vœu), l'histoire d'Atala pourrait finir

comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon,

rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! «Je la perdis,

je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait. Je

demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attachée sur le visage

et sur les mains de ma chère Manon... J'ouvris une large fosse, j'y

plaçai l'idole de mon cœur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le

visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne

les ouvrir jamais.»)

Chateaubriand dit qu'_Atala_ «sort de toutes les routes connues». Il

faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-être pas, en soi, une

merveille d'invention. Dans les ennuyeux _Incas_ de Marmontel, aux

chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'éprend de Cora, l'une des

vierges sacrées qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi

Alonzo. Alonzo enlève Cora à la faveur du désordre que répand dans

le temple l'éruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient

ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses très exotiques,

«le doux savinte, la palta, la moelle du coco». Lorsque Cora s'est

donnée, elle est dévorée de remords, car elle était, comme Atala,

tenue par un vœu: «Délices de mon âme, mon cher Alonzo... un devoir

sacré, un devoir terrible m'enchaîne... Voici le moment d'un éternel

adieu... En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma

fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des vœux que

j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime

retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur

de la loi.--Ô Dieu!--Tu frémis?» Alonzo la reconduit sagement dans

l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte,

elle va être condamnée à mort: mais il s'accuse lui-même, la défend

et la sauve par l'éloquence de ses propos philosophiques et de ses

invectives contre le fanatisme et l'intolérance.

Eh bien, l'histoire d'_Atala_ aussi, comme tant d'histoires du

dix-huitième siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du

fanatisme ignorant. Vers la fin du récit, après qu'Atala a révélé son

vœu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air

menaçant, s'écrie: «La voilà donc, cette religion que vous m'avez tant

vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu

qui contrarie la nature! Homme! prêtre! qu'es-tu venu faire dans ces

forêts?--Te sauver! dit le vieillard.» Et, à partir de là, l'histoire

devient à peu près chrétienne, en dépit du furieux désespoir, déjà

byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le

Père Aubry, _Atala_ pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel

ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry: mais, même

avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par

des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs

malheurs et tué Atala.

Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de

Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes

(braves, mais si cruels et si vilainement tatoués); mais en réalité

ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des

Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, «pas plus que Chactas, n'a une

physionomie une et reconnaissable. C'est un mélange d'impressions,

d'observations déjà raffinées et de sentiments qui veulent être

primitifs» (Sainte-Beuve). «Ils sont trop civilisés pour des sauvages;

leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des

races primitives aux idées abstraites et générales des Européens

du dix-neuvième siècle» (Vinet). Sans compter une «couleur locale

vraiment trop faite exprès». Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison;

je dirai même: quand on lit les critiques du sec et spirituel abbé

Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abbé Morellet a

raison. Seulement...

Seulement, écoutez ceci:

Tout à coup, j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe et

une femme, à demi voilée, vint s'asseoir à mes côtés... Je

crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge

qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans

cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui,

pourtant, ne venait pas de la crainte du bûcher: «Vierge, vous

êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour

les dernières... Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez

trop regretter le jour...» La jeune fille me dit alors: «Je ne

suis point la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien?» Je

répondis que je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À

ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit:

«Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère

m'a faite chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux

bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous

rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé.» En prononçant ces

mots, Atala se lève et s'éloigne.

Plus loin:

Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la

fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parlait

comme le mien! Le désert n'est-il pas libre?... Ô fille plus

belle que le premier songe de l'époux! ô ma bien-aimée, ose

suivre mes pas...» Atala me répondit d'une voix tendre: «Mon

jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé

de tromper une Indienne.--Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre

jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...--Eh bien, dit-elle en se

penchant sur moi, un pauvre esclave...» Je repris avec ardeur:

«Qu'un baiser l'assure de ta foi!» Atala écouta ma prière.

Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il

saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne,

ainsi je restais suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.

Ou bien encore, écoutez ces phrases:

... Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses,

de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux

de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va

aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...

... De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours, enivrés

de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...

(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)

... Je leur disais: «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit

vous aime comme la rosée...»

... La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait

sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on

respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles

couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu

d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait

sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait

entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait

dans la profondeur du bois: on eût dit que l'âme de la solitude

soupirait dans toute l'étendue du désert.

Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore été

écrites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas même

chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela était nouveau, et cela sans doute

fut aussitôt reconnu et aimé parce que cela était déjà dans les

sensibilités du temps: mais enfin cela était dit pour la première fois.

De même, par exemple, qu'_Andromaque_, en 1668, exprima tout à coup les

passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en

1801, _Atala_ se trouva exprimer les formes et les couleurs,--avec

une sensualité mêlée de rêve,--comme on ne les avait pas encore

exprimées.

«Mêlée de rêve», ai-je dit. «Le génie des airs secouait sa

chevelure bleue... L'âme de la solitude soupirait...» Ainsi encore, dans

les _Natchez_: «Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime

des eaux... _La solitude de la terre et de la mer était assise à ma

table_.» Chateaubriand a vécu neuf ans à Londres; il connaissait très

bien les poètes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union fréquente

d'images extrêmement précises et de vagues symboles, quelque influence

de la poésie anglaise?

Joubert écrivit: «Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il

y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre

réussira, parce qu'il est de l'enchanteur.»

_Atala_ (et certaines pages des _Natchez_) atteignent déjà le suprême

degré dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des

sons. Un siècle après, cet art ne sera pas dépassé. «Le pélican, le

cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait

immobile à la pointe d'un rocher.» Dans les siècles des siècles, on

ne fera pas mieux _voir_ le pélican. «Quel dessein n'ai-je point rêvé?

Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste?» On ne dira jamais,

ni en mots plus doux, l'éternel désir.

* * * * *

Telle qu'elle est, _Atala_ peut se relire encore avec délices.

Mais quelle audacieuse habileté d'avoir publié avant _le Génie du

christianisme_ et _pour y préparer_, ce voluptueux poème de la nature,

de l'amour, du sang et de la mort! Ah! cet écrivain qui nous émeut

si profondément, et dans nos sens autant que dans notre cœur, et qui

promène son archet sur toutes nos fibres... Ah! comme il va nous parler

de la religion, ma chère!

QUATRIÈME CONFÉRENCE

RENÉ

_René_ passe pour une date importante de notre histoire littéraire. Rien

n'empêche de dire que tout le romantisme vient de _René_. René est un

type, René est un des noms le plus souvent cités pour signifier un

état d'esprit qui a été à la mode pendant une grande partie du siècle

dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute

immortel. Or, _René_ est un petit livre bizarre de quarante pages, où

il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à

leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.

_René_ parut pour la première fois en 1802, dans le _Génie du

christianisme_. Qu'avait affaire René avec le reste de l'ouvrage, avec

la démonstration des «beautés poétiques et morales de la religion

chrétienne»? L'auteur nous le dit dans sa _Défense_, _René_,

comme _Atala_, «tend à faire aimer la religion, et à en démontrer

l'utilité.» Il prouve «invinciblement, et la nécessité des cloîtres

pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui

peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient

guérir». L'auteur a voulu peindre aussi les funestes conséquences de

ces «rêveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau,

et de l'amour outré de la solitude».

Et comment a-t-il conçu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer

plus d'éloignement pour le cas de René, il a pensé, nous dit-il, qu'il

devait prendre la punition de ce jeune homme «dans le cercle de ces

malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à

la famille de l'homme» (?) «et que les anciens attribuaient à la

fatalité.»--«L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été

traité par Racine. Il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste, ou de

Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou

d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux.»

Ainsi, pour punir le crime intellectuel de René, il paraît qu'il n'y a

pas de châtiment plus convenable, plus congruent, plus nécessaire que de

le faire aimer par sa sœur et de lui faire entendre, chuchoté par cette

sœur sous le drap mortuaire de ses vœux, l'aveu de cet incestueux amour.

Cela est vraiment bien étrange. En réalité, rien de moins attendu, dans

cette histoire de René, que la passion de la sœur pour le frère et que

la scène mélodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point

que, quand on songe à _René_, on ne songe point à cette seconde partie

du récit, mais seulement aux vingt premières pages. Et, d'autre part, si

l'aventure d'Amélie faisait penser à quelque chose, ce ne serait certes

pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Érope et de Thyeste, on

y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière

de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses

passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du dix-huitième

siècle.

Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a

pas conçu _René_ comme une histoire édifiante et propre à montrer la

beauté et l'utilité de la religion chrétienne, puisque _René_ a été

écrit plusieurs années avant le _Génie du christianisme_. Et son sujet

ne lui a été inspiré ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il

l'a trouvé en lui-même, et près de lui.

1° _René_ a été conçu et une première fois écrit, non seulement

avant le _Génie du christianisme_, mais avant l'_Essai sur les

Révolutions_ et avant les _Natchez_. Ou plutôt _René_ était d'abord

une introduction à ce roman: car, dès les premières pages des

_Natchez_, l'auteur appelle René «le frère d'Amélie», ce qui

serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne

précédait pas celle des Peaux-Rouges. C'est après coup, et seulement

quand il a publié les _Natchez_ en 1827, qu'il a indiqué (dans une note)

que l'histoire de René était originairement placée _dans le cours_

du roman. Mais il a oublié que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler

René, dès le commencement, le «frère d'Amélie». Je ne serais

pas éloigné de croire que _René_ a été d'abord crayonné par

Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le

régiment.

Au reste, il me semble bien avoir gardé quelque chose de cette première

rédaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajoutés) et

sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du récit, le style de

_René_ me paraît plus ancien, plus rapproché du style habituel de

la seconde moitié du dix-huitième siècle, plus dépourvu d'images

inventées, moins original enfin que celui des _Natchez_.

Écoutez ceci:

... Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd

mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que

nous traînions tristement sur nos pas; tantôt, dans nos jeux

innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie,

l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi

nous murmurions des vers _que nous inspirait le spectacle de la

nature_. Jeune, _je cultivais les muses; il n'y a rien de plus

poétique_, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de

seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour,

plein de pureté, d'images et d'harmonie.

Chateaubriand · 第 5 / 20 段