conçu, vous vous en souvenez, «l'idée de faire l'épopée de l'homme de
la nature» qu'il jugeait, dans l'_Essai_, plus vertueux et plus heureux
que l'homme civilisé. Mais on dirait que sa disposition d'âme a changé
à mesure qu'il écrivait. Le personnage le plus scélérat du poème est
un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de fêtes, de moissons
ou de chasses, ce poème est constamment atroce. Les bons sauvages, la
douce et résignée Céluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple,
l'excellent Chactas y sont malheureux à peu près sans interruption.
C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parlé ni de la mort
du vieux chef supplicié par les Illinois, ni du vieil Adario étranglant
son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la maîtresse
jalouse d'Ondouré, jetée par lui dans un marécage où pullulent les
serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'épouvante et la
souffrance physique jouent un rôle accablant dans cette histoire (un peu
comme dans l'atroce et naïve _Chute d'un ange_). Toujours le pire arrive.
Tout le monde est torturé dans son cœur et dans sa chair. Et sans doute
cet étalage d'horreurs mélodramatiques suppose un désir un peu enfantin
d'étonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur, à cette
époque, un fond sincère d'imagination sombre et maladive. Avec les deux
volumes de l'_Essai sur les Révolutions_, les deux volumes des _Natchez_
forment la plus grande masse de pages désespérées par où un écrivain
de génie ait jamais débuté. Peu à peu, cette mélancolie deviendra, en
quelque façon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu'à l'origine de
l'œuvre écrite de Chateaubriand, il y a les années de Londres.
* * * * *
Environ deux ans après.--Chateaubriand a commencé (nous verrons comment)
d'écrire _le Génie du christianisme_. Il a passé, le plus naturellement
du monde, de «l'épopée de l'homme de la nature» à l'apologie de la
religion chrétienne. Il est rentré en France. Il y a trouvé des amis
que séduit sa personne et qui croient à son génie. Son _Essai sur les
Révolutions_ n'a pas eu de succès, mais a été lu de quelques-uns,
de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont
_Atala_ ainsi que _René_ (chose inattendue) doivent faire partie. Une
lettre au _Mercure_ sur le livre de madame de Staël (_De la littérature
considérée dans ses rapports avec la morale_) «le fait tout à coup
sortir de l'ombre», comme il dit. Et enfin, soit parce que des épreuves
d'_Atala_ avaient été en effet dérobées, soit plutôt qu'il lui semble
bon de préparer le public, par un récit d'une émotion voluptueuse, à
goûter sa pieuse apologétique, il écrit le 31 mars 1801 au _Journal des
Débats_ et au _Publiciste_:
Citoyen, dans mon ouvrage sur _le Génie du christianisme_ ou _les
Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne_, il
se trouve une section entière consacrée à la poétique du
christianisme. Cette section se divise en trois parties: poésie,
beaux-arts, littérature, sous le titre d'_Harmonies de la
religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur
humain..._ Cette partie est terminée par une anecdote extraite
de mes voyages en Amérique et écrite sous les huttes mêmes des
sauvages. Elle est intitulée _Atala_, etc. Quelques épreuves de
cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir
un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de
la publier à part, avant mon grand ouvrage.
_Atala_ parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la
gloire.
_Atala_ était précédée d'une préface importante. L'auteur n'y semble
pas ignorer son originalité. Il dit:
Je ne sais si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes
les routes connues, et qui présente une nature tout à fait
étrangère à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans
_Atala_. C'est une sorte de _poème_, moitié descriptif, moitié
dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui
marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau
des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du
calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes
les plus antiques (?); il est divisé en _prologue_, _récit_ et
_épilogue_, etc.
Par «poème», il entend sans doute un ouvrage où tout est subordonné
à l'impression de beauté. Il ajoute, ce qui est neuf et vient à
propos après les fades déluges de larmes et l'horrible sensibilité du
dix-huitième siècle:
Je dirai encore que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de
larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avancée,
comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages
sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne
ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement
que l'_Énéide_... Les vraies larmes sont celles que fait couler
une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que
de douleur.
Cela est excellent; et cela s'applique si bien à toute l'œuvre de
Chateaubriand lui-même, qui n'est guère touchante, mais qui est belle et
surtout riche en prestiges.
Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble même
lui avoir retiré sa sympathie: «Au reste, je ne suis point, comme M.
Rousseau, un enthousiaste des sauvages» (il l'avait été); «et, quoique
j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe
avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus
belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où
j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.»
Ainsi Chateaubriand prépare habilement son rôle de défenseur du
christianisme.
Sainte-Beuve, dans _Chateaubriand et son groupe_, consacre quatre leçons
entières à _Atala_. Il la rapproche de _Paul et Virginie_; il la
rapproche de Théocrite. Il compare les manières de Jean-Jacques,
de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les
funérailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique
de l'abbé Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose à
dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose à sentir?
Rappelons d'abord la fable, cela est nécessaire.
Le récit est fait à René par le vieux Chactas des _Natchez_. Chactas
raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que
«dix-sept chutes de feuilles». Son père, le guerrier Outalissi, de la
nation des Natchez, alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre
les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi
étant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de
Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier à la vie
civilisée. Mais, au bout de «trente lunes», Chactas s'ennuie et ne peut
plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et déclare à Lopez
qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les
bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse
hardiment son origine et sa nation: «Je m'appelle Chactas, fils
d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux
héros muscogulges.» Le chef, nommé Simaghan, lui dit: «Réjouis-toi;
tu seras brûlé au grand village.»
Une nuit que Chactas est assis près du «feu de la guerre» avec le
chasseur commis à sa garde, une jeune femme à demi voilée vient
s'asseoir à ses côtés. C'est Atala, fille de Simaghan.
La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le
prisonnier à la dérobée; elle trouve moyen d'éloigner le guerrier qui
le garde; elle lui détache ses liens, et ils vont ensemble se promener
dans la forêt. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprès de son
arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hésite à le
suivre.
Un soir enfin elle se décide. Chactas fuit avec sa libératrice dans le
désert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui
l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son cœur et
raconte son histoire à son ami. Atala est chrétienne. Elle n'est pas,
comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de
ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les
attendrissent. «Atala n'offre plus qu'une faible résistance.» À ce
moment, ils sont rencontrés par le Père Aubry, qui a fondé près de
là une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux
jeunes gens dans son ermitage.
Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonnée pendant l'orage... «Ma
mère, explique-t-elle, m'avait conçue dans le malheur... et elle me mit
au monde avec de grands déchirements d'entrailles; on désespéra de ma
vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un vœu, elle promit à la reine
des anges que je lui consacrerais ma virginité si j'échappais à la
mort.» Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mère lui dit avant
de mourir: «Songe que je me suis engagée pour toi, et que, si tu ne
tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mère,
dont tu plongeras l'âme dans les tourments éternels.» Et Atala s'est
donc empoisonnée, craignant de manquer à son vœu et, par là, de damner
sa mère. Le Père Aubry lui apprend qu'elle pouvait être relevée de son
vœu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Père Aubry la console,
et calme le désespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt;
vous connaissez le récit de ses funérailles.
Voilà l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans
la quatrième partie du _Génie du christianisme_. Mais, à vrai dire,
elle ne serait pas autrement chrétienne sans les discours du Père Aubry.
Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de fétichisme. Si les deux
amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait
pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée
et ravie d'avoir manqué à son vœu), l'histoire d'Atala pourrait finir
comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon,
rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! «Je la perdis,
je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait. Je
demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attachée sur le visage
et sur les mains de ma chère Manon... J'ouvris une large fosse, j'y
plaçai l'idole de mon cœur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le
visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne
les ouvrir jamais.»)
Chateaubriand dit qu'_Atala_ «sort de toutes les routes connues». Il
faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-être pas, en soi, une
merveille d'invention. Dans les ennuyeux _Incas_ de Marmontel, aux
chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'éprend de Cora, l'une des
vierges sacrées qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi
Alonzo. Alonzo enlève Cora à la faveur du désordre que répand dans
le temple l'éruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient
ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses très exotiques,
«le doux savinte, la palta, la moelle du coco». Lorsque Cora s'est
donnée, elle est dévorée de remords, car elle était, comme Atala,
tenue par un vœu: «Délices de mon âme, mon cher Alonzo... un devoir
sacré, un devoir terrible m'enchaîne... Voici le moment d'un éternel
adieu... En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma
fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des vœux que
j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime
retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur
de la loi.--Ô Dieu!--Tu frémis?» Alonzo la reconduit sagement dans
l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte,
elle va être condamnée à mort: mais il s'accuse lui-même, la défend
et la sauve par l'éloquence de ses propos philosophiques et de ses
invectives contre le fanatisme et l'intolérance.
Eh bien, l'histoire d'_Atala_ aussi, comme tant d'histoires du
dix-huitième siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du
fanatisme ignorant. Vers la fin du récit, après qu'Atala a révélé son
vœu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air
menaçant, s'écrie: «La voilà donc, cette religion que vous m'avez tant
vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu
qui contrarie la nature! Homme! prêtre! qu'es-tu venu faire dans ces
forêts?--Te sauver! dit le vieillard.» Et, à partir de là, l'histoire
devient à peu près chrétienne, en dépit du furieux désespoir, déjà
byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le
Père Aubry, _Atala_ pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel
ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry: mais, même
avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par
des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs
malheurs et tué Atala.
Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de
Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes
(braves, mais si cruels et si vilainement tatoués); mais en réalité
ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des
Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, «pas plus que Chactas, n'a une
physionomie une et reconnaissable. C'est un mélange d'impressions,
d'observations déjà raffinées et de sentiments qui veulent être
primitifs» (Sainte-Beuve). «Ils sont trop civilisés pour des sauvages;
leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des
races primitives aux idées abstraites et générales des Européens
du dix-neuvième siècle» (Vinet). Sans compter une «couleur locale
vraiment trop faite exprès». Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison;
je dirai même: quand on lit les critiques du sec et spirituel abbé
Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abbé Morellet a
raison. Seulement...
Seulement, écoutez ceci:
Tout à coup, j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe et
une femme, à demi voilée, vint s'asseoir à mes côtés... Je
crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge
qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans
cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui,
pourtant, ne venait pas de la crainte du bûcher: «Vierge, vous
êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour
les dernières... Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez
trop regretter le jour...» La jeune fille me dit alors: «Je ne
suis point la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien?» Je
répondis que je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À
ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit:
«Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère
m'a faite chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux
bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous
rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé.» En prononçant ces
mots, Atala se lève et s'éloigne.
Plus loin:
Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la
fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parlait
comme le mien! Le désert n'est-il pas libre?... Ô fille plus
belle que le premier songe de l'époux! ô ma bien-aimée, ose
suivre mes pas...» Atala me répondit d'une voix tendre: «Mon
jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé
de tromper une Indienne.--Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre
jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...--Eh bien, dit-elle en se
penchant sur moi, un pauvre esclave...» Je repris avec ardeur:
«Qu'un baiser l'assure de ta foi!» Atala écouta ma prière.
Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il
saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne,
ainsi je restais suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.
Ou bien encore, écoutez ces phrases:
... Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses,
de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux
de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va
aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...
... De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours, enivrés
de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...
(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)
... Je leur disais: «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit
vous aime comme la rosée...»
... La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait
sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on
respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles
couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu
d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait
sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait
entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait
dans la profondeur du bois: on eût dit que l'âme de la solitude
soupirait dans toute l'étendue du désert.
Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore été
écrites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas même
chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela était nouveau, et cela sans doute
fut aussitôt reconnu et aimé parce que cela était déjà dans les
sensibilités du temps: mais enfin cela était dit pour la première fois.
De même, par exemple, qu'_Andromaque_, en 1668, exprima tout à coup les
passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en
1801, _Atala_ se trouva exprimer les formes et les couleurs,--avec
une sensualité mêlée de rêve,--comme on ne les avait pas encore
exprimées.
«Mêlée de rêve», ai-je dit. «Le génie des airs secouait sa
chevelure bleue... L'âme de la solitude soupirait...» Ainsi encore, dans
les _Natchez_: «Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime
des eaux... _La solitude de la terre et de la mer était assise à ma
table_.» Chateaubriand a vécu neuf ans à Londres; il connaissait très
bien les poètes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union fréquente
d'images extrêmement précises et de vagues symboles, quelque influence
de la poésie anglaise?
Joubert écrivit: «Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il
y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre
réussira, parce qu'il est de l'enchanteur.»
_Atala_ (et certaines pages des _Natchez_) atteignent déjà le suprême
degré dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des
sons. Un siècle après, cet art ne sera pas dépassé. «Le pélican, le
cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait
immobile à la pointe d'un rocher.» Dans les siècles des siècles, on
ne fera pas mieux _voir_ le pélican. «Quel dessein n'ai-je point rêvé?
Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste?» On ne dira jamais,
ni en mots plus doux, l'éternel désir.
* * * * *
Telle qu'elle est, _Atala_ peut se relire encore avec délices.
Mais quelle audacieuse habileté d'avoir publié avant _le Génie du
christianisme_ et _pour y préparer_, ce voluptueux poème de la nature,
de l'amour, du sang et de la mort! Ah! cet écrivain qui nous émeut
si profondément, et dans nos sens autant que dans notre cœur, et qui
promène son archet sur toutes nos fibres... Ah! comme il va nous parler
de la religion, ma chère!
QUATRIÈME CONFÉRENCE
RENÉ
_René_ passe pour une date importante de notre histoire littéraire. Rien
n'empêche de dire que tout le romantisme vient de _René_. René est un
type, René est un des noms le plus souvent cités pour signifier un
état d'esprit qui a été à la mode pendant une grande partie du siècle
dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute
immortel. Or, _René_ est un petit livre bizarre de quarante pages, où
il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à
leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.
_René_ parut pour la première fois en 1802, dans le _Génie du
christianisme_. Qu'avait affaire René avec le reste de l'ouvrage, avec
la démonstration des «beautés poétiques et morales de la religion
chrétienne»? L'auteur nous le dit dans sa _Défense_, _René_,
comme _Atala_, «tend à faire aimer la religion, et à en démontrer
l'utilité.» Il prouve «invinciblement, et la nécessité des cloîtres
pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui
peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient
guérir». L'auteur a voulu peindre aussi les funestes conséquences de
ces «rêveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau,
et de l'amour outré de la solitude».
Et comment a-t-il conçu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer
plus d'éloignement pour le cas de René, il a pensé, nous dit-il, qu'il
devait prendre la punition de ce jeune homme «dans le cercle de ces
malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à
la famille de l'homme» (?) «et que les anciens attribuaient à la
fatalité.»--«L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été
traité par Racine. Il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste, ou de
Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou
d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux.»
Ainsi, pour punir le crime intellectuel de René, il paraît qu'il n'y a
pas de châtiment plus convenable, plus congruent, plus nécessaire que de
le faire aimer par sa sœur et de lui faire entendre, chuchoté par cette
sœur sous le drap mortuaire de ses vœux, l'aveu de cet incestueux amour.
Cela est vraiment bien étrange. En réalité, rien de moins attendu, dans
cette histoire de René, que la passion de la sœur pour le frère et que
la scène mélodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point
que, quand on songe à _René_, on ne songe point à cette seconde partie
du récit, mais seulement aux vingt premières pages. Et, d'autre part, si
l'aventure d'Amélie faisait penser à quelque chose, ce ne serait certes
pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Érope et de Thyeste, on
y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière
de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses
passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du dix-huitième
siècle.
Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a
pas conçu _René_ comme une histoire édifiante et propre à montrer la
beauté et l'utilité de la religion chrétienne, puisque _René_ a été
écrit plusieurs années avant le _Génie du christianisme_. Et son sujet
ne lui a été inspiré ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il
l'a trouvé en lui-même, et près de lui.
1° _René_ a été conçu et une première fois écrit, non seulement
avant le _Génie du christianisme_, mais avant l'_Essai sur les
Révolutions_ et avant les _Natchez_. Ou plutôt _René_ était d'abord
une introduction à ce roman: car, dès les premières pages des
_Natchez_, l'auteur appelle René «le frère d'Amélie», ce qui
serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne
précédait pas celle des Peaux-Rouges. C'est après coup, et seulement
quand il a publié les _Natchez_ en 1827, qu'il a indiqué (dans une note)
que l'histoire de René était originairement placée _dans le cours_
du roman. Mais il a oublié que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler
René, dès le commencement, le «frère d'Amélie». Je ne serais
pas éloigné de croire que _René_ a été d'abord crayonné par
Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le
régiment.
Au reste, il me semble bien avoir gardé quelque chose de cette première
rédaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajoutés) et
sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du récit, le style de
_René_ me paraît plus ancien, plus rapproché du style habituel de
la seconde moitié du dix-huitième siècle, plus dépourvu d'images
inventées, moins original enfin que celui des _Natchez_.
Écoutez ceci:
... Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd
mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que
nous traînions tristement sur nos pas; tantôt, dans nos jeux
innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie,
l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi
nous murmurions des vers _que nous inspirait le spectacle de la
nature_. Jeune, _je cultivais les muses; il n'y a rien de plus
poétique_, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de
seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour,
plein de pureté, d'images et d'harmonie.