crois qu'on les lit encore moins que le reste de l'œuvre de Chateaubriand
(les _Mémoires_ exceptés, bien entendu). Il n'est donc pas inutile que
je vous fasse, de la fable, un petit exposé, qui sera court, et très
simplifié, je vous en préviens: car ce récit de 580 fortes pages est
faiblement ordonné, assez souvent confus et quelque peu obscur, et plein
d'effets répétés.
René, venant du Fort Rosalie (qui est un poste français) arrive chez les
Natchez pour se faire sauvage. Il se présente au vieux sachem Chactas,
qui lui demande son histoire. «Mais le frère d'Amélie répond d'une
voix troublée: Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne
se raconte point.» Il supplie Chactas de le faire admettre au nombre
des guerriers Natchez et de l'adopter lui-même pour son fils. Chactas
y consent et offre à René «la calebasse de l'hospitalité, où six
générations avaient bu l'eau d'érable». Puis, c'est le calumet de la
paix, et la chanson de l'hospitalité «dansée par une jeune fille aux
bras nus». Et tout ceci n'est pas sans grâce et rappelle, avec d'autres
rites, les scènes de l'_Odyssée_ où l'hospitalité est offerte aux
voyageurs.
Or, au même moment, le capitaine français Chépar, qui commande le Fort
Rosalie, vient passer une revue de ses troupes tout près du village des
Natchez, afin de les décider aux concessions de terrains que les blancs
leur demandent. Et alors, c'est la plus condamnable orgie du style dit
«poétique» de ce dix-huitième siècle dont le jeune Chateaubriand est
encore jusqu'aux moelles. L'auteur invoque la Muse, «fille de Mnémosyne
à la longue mémoire, âme du trépied de Delphes et des colombes de
Dodone», pour n'oublier aucun des capitaines et des bataillons qui vont
défiler tout à l'heure. Et cela est à la fois un peu comique et assez
amusant, parce que le jeune auteur a beaucoup plus d'imagination et
d'invention verbale que les Delille en vers et que les Marmontel en prose.
Est-ce que ceci n'est pas ingénieux:
Ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne;
leur vêtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de
la France.
Mais est-ce que ceci n'est pas charmant:
Ces guerriers couvrent leur front du chapeau gaulois, dont le
triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent
la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère
un gracieux faisceau de plumes.
Et ceci encore:
L'armée entière s'ébranle; ses pas égaux mesurent la marche
que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent
et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux
d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par
intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de
l'onagre se taisent au signe du géant qui les guide; alors mille
instruments, fils d'Éole, animent les forêts, tandis que les
cymbales du nègre se choquent dans l'air et _tournent comme deux
soleils_.
Et enfin ceci n'«enfonce»-t-il pas tous les Delille et même tous les
Écouchard-Lebrun:
Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre, tour à tour
s'avance et se retire: ici, elle se creuse comme la corbeille
de Flore; là elle s'enfle comme les contours d'une urne de
Corinthe... Les capitaines font prendre aux bataillons toutes les
figures de l'art d'Uranie: ainsi des enfants étendent des soies
légères sur leurs doigts légers, sans confondre ou briser le
dédale fragile; ils le déploient en étoile, le dessinent en
croix, le ferment en cercle et l'entr'ouvrent doucement sous la
forme d'un berceau.
Comme il s'amuse!
Ici, nous apprenons que Satan veut empêcher l'Évangile de s'étendre
dans le nouveau monde et, pour cela, unir tous les Indiens idolâtres
afin d'exterminer les chrétiens. Puis, nous faisons la connaissance de la
belle et douce Céluta, de la charmante petite Mila, et du bon et simple
Outougamiz, frère de Céluta. Puis, Satan va trouver la Renommée et
la prie de répandre de faux bruits et de semer les mensonges et les
calomnies afin de brouiller davantage les Peaux-Rouges et les blancs. Et
cela nous touche peu.
Après que René s'est plongé dans les flots du Meschacebé, a respiré
l'odeur des sassafras et des liquidambars et est rentré dans sa
cabane, Céluta lui prépare un repas et dissimule peu son amour pour le
mélancolique jeune homme. Le bon Outougamiz conclut avec lui un
pacte d'amitié. Mais le sombre Ondouré, amoureux de Céluta, essaye
d'assassiner René et le manque. Les deux hommes luttent corps à corps
(«tels, sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux
crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante»); et René
terrasse son adversaire, qui ne lui pardonnera point.
À ce moment, le jeune Chateaubriand, se souvenant de Milton et de
Klopstock et éprouvant le besoin d'être sublime, nous transporte dans
le Paradis. L'ange de l'Amérique s'entretient solennellement avec le
chérubin Uriel des choses du nouveau monde. Et sainte Geneviève de Paris
et sainte Catherine des Bois, patronne du Canada, traversent la région
éthérée pour aller trouver la Vierge:
Elles s'étaient alarmées des malheurs dont Satan menaçait
l'empire français en Amérique: un même mouvement de charité
les emportait aux célestes habitacles pour implorer la
miséricorde de Marie. Tristes autant que des substances
spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces
larmes intérieures dont Dieu a fait présent à ses élus;
elles éprouvaient cette sorte de pitié que l'ange ressent pour
l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jérusalem, ne fait
qu'ajouter aux félicités qu'on y goûte.
Comment cela? Quel est ce sadisme angélique? Mystère.
Les deux saintes continuent leur chemin. Tantôt «elles s'ouvrent une
voie au travers des sables d'étoiles; tantôt elles coupent les cercles
ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds.» Elles frôlent
l'essieu commun de tous les univers créés... «À distance égale, le
long de cet axe, sont assis trois esprits sévères: le premier est
l'ange du passé; le second, l'ange du présent; le troisième, l'ange de
l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur
la terre: car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point.»
Qu'est-ce à dire? «Ces choses-là sont rudes», pour parler comme Victor
Hugo.
Les saintes traversent les régions platoniciennes où sommeillent les
âmes qui n'ont pas encore subi la vie mortelle. Elles arrivent enfin à
la Jérusalem céleste. Là elles rencontrent le bienheureux Las Cases et
les martyrs canadiens, qui se pressent sur les pas des deux vierges. Le
roi saint Louis se joint à eux. Et tout le cortège «va chercher le
trône de Marie».
Ici, une chose extraordinaire et jolie (d'ailleurs conforme au dogme):
«Seule de tous les justes, Marie a conservé un corps.» Elle a seule un
corps parmi les saints, dont les corps attendent dans la terre le jugement
dernier, tandis que son corps, à elle, a été enlevé au ciel aussitôt
après sa mort. Mais surtout je crois que le chevalier s'est dit:
«Celle-là, nous l'aimons; et comment la concevrions-nous? Et que
pouvons-nous aimer, qui ne soit de chair? Et d'ailleurs, si elle n'avait
pas de corps, comment et avec quels ressouvenirs aurait-elle pitié,
puisque la pitié est sa fonction? S'il ne prêtait un corps à Marie, le
poète ne pourrait pas dire: «Une tendre compassion pour les hommes, dont
elle fut la fille, une patience, une douceur sans égale rayonnent sur le
front de la Mère du Sauveur.» Et enfin, qui prierait la Vierge Marie,
si elle n'avait éternellement la figure d'une femme? Mais il en résulte
ceci d'étrange, que le paradis, c'est, dans une immensité immatérielle,
seul visible, seul tangible, un corps féminin...
Voilà du «merveilleux chrétien». Et c'est merveilleux en effet. Et
c'est charmant. Le culte de la Vierge est presque toute la religion de
beaucoup de catholiques. Une jeune femme disait: «Je ne crois pas à
Dieu, mais je crois à la sainte Vierge.»
Marie répond aux deux saintes, aux martyrs et au roi Louis: «Vos
prières ont trouvé grâce à mon oreille; je vais monter au trône
de mon fils.» Et elle part «comme une colombe qui prend son vol». Et
Marie,--qui seule des justes a un corps, ne l'oublions pas,--approche
du Calvaire _immatériel_. Mais dans cet autre monde ces petites
contrariétés n'ont aucune importance.
«La Charité ouvre sans effort le rideau de l'éternité. Le Sauveur
apparaît à Marie... Qui pourrait redire l'entretien de Marie et
d'Emmanuel?»--Évidemment, ce n'est pas nous.--Puis le Père, le Fils
et l'Esprit se consultent... Et «le Souverain du Ciel permet à Satan un
moment de triomphe pour l'expiation de quelques fautes particulières.»
Ce n'était peut-être pas la peine de mettre en mouvement, pour un
si médiocre oracle, l'ange de l'Amérique, et le chérubin Uriel, et
Catherine, et Geneviève, et les martyrs canadiens, et Las Cases, et saint
Louis et la Vierge Marie.
* * * * *
Nous redescendons chez les Natchez. Chactas adopte officiellement René,
malgré l'opposition d'Ondouré. Puis, pendant une chasse au castor, il
fait à René le récit de ses aventures.
Ici se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, l'histoire
d'Atala. Mais, dans la version publiée en 1836, l'auteur suppose cette
histoire connue, et Chactas ne commence son récit qu'à partir du moment
où il a quitté le Père Aubry.
Il raconte qu'il s'est mis à l'école de la guerre chez les Iroquois;
qu'un missionnaire lui a appris la langue française, et qu'un jour,
envoyé comme interprète avec une députation iroquoise pour négocier
avec les blancs, il a été arrêté, comme suspect de trahison, par le
gouverneur des Français et envoyé au bagne de Toulon; qu'ensuite, son
innocence ayant été reconnue par le nouveau gouverneur du Canada, il est
allé à Paris, puis à Versailles pour être présenté au roi Louis XIV.
Et ainsi, de descriptions du monde invisible qui rappelaient _le Paradis
perdu_ et _la Messiade_ et qui appartenaient au «genre sublime», nous
passons à une sorte de conte philosophique et à quelque chose qui n'est
pas extrêmement différent de l'_Ingénu_ de Voltaire,--pour revenir
ensuite à une manière d'épopée, qui n'est vraiment pas le contraire
des _Incas_ de Marmontel.
Le voyage de Chactas en France est agréable. Chactas, qui avait
déjà appris le français chez les Iroquois, a eu tout le temps de se
perfectionner au bagne: il est donc assez invraisemblable de l'entendre
appeler un carrosse une «hutte roulante», le cocher «guide du
traîneau», Paris le «grand village», une église la «cabane des
prières», etc... Mais cela est amusant. Et la venue de Chactas à Paris
et à Versailles n'est point une invention absurde: car nous savons que,
sans compter le doge de Gênes, les Turcs et l'ambassade siamoise, on
montrait souvent des «curiosités» à la cour de Louis XIV.
Une bonne partie du rôle de Chactas rappelle celui du Huron par la
constatation étonnée de tout ce qui, à Paris et à Versailles, dans les
lois et dans les mœurs, s'éloigne de la raison, de la justice, et de la
nature. Même, Chactas a peut-être plus de verdeur dans la naïveté
et un accent plus «révolutionnaire» que le Huron. La présentation de
Chactas et de ses compagnons à Louis XIV est vraiment savoureuse:
Ononthio (le gouverneur du Canada) nous présenta au grand chef
(Louis XIV) en disant: «Sire, les sujets de Votre Majesté...»
Je me tournai vers les chefs des Cinq Nations et leur expliquai
la parole d'Ononthio. Ils me répondirent: «C'est faux», et ils
s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adressant
au premier sachem (toujours Louis XIV): «Puissant Soleil, lui
dis-je, Ononthio vient de prononcer une parole qu'un génie
ennemi lui aura sans doute inspirée: mais toi qu'Athaïnsie (la
vengeance) n'a pas privé de sens, tu es trop prudent pour te
persuader que nous sommes tes esclaves.» À ces paroles, qui
sortaient ingénument de mes lèvres, il se fit un mouvement dans
la hutte (cette hutte est le palais de Versailles). Je continuai
mon discours: «Chef des chefs, tu nous as retenus dans la
hutte de la servitude (au bagne) par la plus indigne trahison...
Cependant la grandeur de notre âme veut que nous t'excusions, car
le souverain Esprit ôte et donne la raison comme il lui plaît,
et il n'y a rien de plus insensé et de plus misérable qu'un
homme abandonné à lui-même. Enterrons donc la hache... et
puisse notre union durer autant que la terre et le soleil! J'ai
dit.» En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de la
paix au Soleil; mais sans doute quelque génie frappa ce chef de
ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc
sur son front: on se hâta de nous emmener dans une autre partie
de la cabane. Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse; les
jeunes gens surtout nous souriaient avec complaisance, plusieurs
nous serrèrent secrètement la main.
Cela est, avec plus de couleur, du meilleur Voltaire des _Contes_, du
meilleur Montesquieu des _Lettres persanes_, à plus forte raison du
meilleur Saint-Lambert des _Fables orientales_. C'est dans le même esprit
que Chactas assiste aux fêtes de Versailles, visite l'Académie, le
Palais de Justice, etc... Le palais de Versailles lui inspire des propos
de ce genre: «Ce palais n'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ah! qu'il
serait grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commençait à
se faire entendre!» Chactas voit passer une chaîne de protestants
condamnés aux galères; il assiste à la pendaison d'un pasteur condamné
à mort pour rupture de ban. («La mort le lia par la cime, comme une
gerbe moissonnée.») Chactas est aussi abondant que le Huron contre la
révocation de l'Édit de Nantes et les dragonnades.
À vrai dire, c'est entièrement, c'est absolument l'esprit de Voltaire.
Chateaubriand rassemble autour de son sauvage tous les grands hommes et
toutes les femmes charmantes du siècle de Louis XIV; et l'homme de la
nature démêle et admire les avantages et la douceur d'une société
brillante. La Bruyère lui fait un petit résumé des absurdités et des
gloires du siècle. Puis Fénelon, ce Fénelon tant aimé des philosophes,
lui fait la plus suave apologie de la civilisation, à qui nous devons les
arts, et aussi des vertus nouvelles. «Si les vertus sont des émanations
du Tout-Puissant; si elles sont nécessairement plus nombreuses dans
l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'état de la société qui nous
rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui
de la nature.» (Mais alors, cette glorification de l'homme naturel que
devaient être les _Natchez_?) En somme, les trois personnages qui tour
à tour expliquent à Chactas la société du temps de Louis XIV, c'est
La Bruyère, c'est Fénelon, et c'est Ninon de Lenclos. Cette spirituelle
ikouessen (courtisane) ayant demandé à Chactas «ce qu'il a trouvé
de plus sensé parmi nous», Chactas lui répond: «Mousse blanche des
chênes qui sers à la couche des héros, les galériens et les femmes
comme toi me semblent avoir toute la sagesse de la nation.» En ces
années-là (1797-99) celui qui écrira tout à l'heure _le Génie du
christianisme_ est donc encore essentiellement un homme du dix-huitième
siècle, et du dix-huitième siècle tout entier: car, si le voyage de
Chactas en France est écrit dans l'esprit de Voltaire, presque tout le
reste du roman est écrit dans l'esprit de Jean-Jacques, si ce n'est que
l'optimisme de l'auteur a de fortes distractions.
Chactas se rembarque donc pour le Canada, fait naufrage, séjourne chez
les Esquimaux, puis chez les Sioux qui voudraient le retenir et faire de
lui leur chef, arrive enfin chez les Natchez, où il retrouve ses amis
Outougamiz, Céluta, Mila, son vieux camarade Adario, et René.
Mais le calme dure peu. Parce que René, ignorant les coutumes, a tué
dans une chasse des femelles de castor, les Illinois déclarent la
guerre aux Natchez. René part avec les guerriers de la tribu de l'Aigle.
Chépar, le commandant français, profite de l'incident pour sommer les
Natchez de céder leurs terres. Chactas se rend, pour négocier, au Fort
Rosalie, où on le garde comme prisonnier.
Et cependant, les Français et les Natchez se rencontrent. Et c'est alors
une description «poétique» de bataille, à la manière de Virgile
plutôt que d'Homère, avec des morts d'une pittoresque horreur, où le
poète paraît se divertir effroyablement. Exemples:
La hache du sachem, atteignant Adémar au visage, lui enlève une
partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque
temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons
épouvantés: tel se montre un bouleau dont les sauvages ont
enlevé l'écorce au printemps; le tronc mis à nu et teint d'une
sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la
forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé et la nuit éternelle
l'environne.
Ou bien:
Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne
emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie
d'un érable.
Ou bien:
...La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue;
elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme
une outre. L'Indien se pâme avec d'accablantes douleurs, et un
dur sommeil ferme ses yeux.
Ou encore:
Une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le
guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume; son
haleine expirante fait monter, comme par le jeu d'une pompe, le
sang qui vient bouillonner à ses lèvres.
Etc., etc... Car Chateaubriand a l'imagination facilement cruelle.
La bataille se prolonge sans résultat. Alors le roi des Enfers, «jugeant
le combat arrivé au point nécessaire pour l'accomplissement de ses
desseins» (nous ne voyons pas bien pourquoi), songe à séparer les
combattants. Pour cela, il va trouver dans sa grotte le démon de la
nuit, qui est un démon-femme. L'auteur nous en fait une description
voluptueuse, dont se souviendra, je crois, Alfred de Vigny dans _Eloa_:
La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les
songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée; les
mystères couvraient son front d'un bandeau; et les amours, nouant
autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître
qu'une de ses mamelles, semblable au globe de la lune; pour
sceptre, elle tenait à la main un bouquet de pavots... Ce démon
de la nuit avait toutes les grâces de l'ange de la nuit; mais,
comme celui-ci, il ne présidait point au repos de la vertu, et ne
pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.
(Ainsi Vigny, faisant parler son languissant et mélancolique Satan:
Je leur donne des nuits qui consolent des jours.
Je suis le roi secret des secrètes amours...
Ce démon de la nuit va faire la nuit et l'orage sur le champ de bataille.
Le combat cesse, on échange les prisonniers, une trêve d'un an
est conclue. Et là-dessus Chateaubriand remise décidément son
«merveilleux» chrétien, jusqu'aux _Martyrs_.
* * * * *
Mais vous vous rappelez peut-être cette tribu de l'Aigle qui est partie
contre les Illinois. Elle rentre dans ses huttes, laissant René aux mains
de l'ennemi. René va subir les plus affreux supplices, lorsqu'il est
sauvé par Outougamiz qui survient mystérieusement et qui ramène René,
blessé et malade, à travers des périls extraordinaires (et cela forme,
je pense, une des parties les moins ennuyeuses du roman).
Ici finit le douzième livre de l'épopée. Le reste n'est point divisé
en «livres» et (c'est l'auteur qui nous en prévient) est écrit «sur
le ton de la simple narration». Pas tant que cela: mais enfin le style de
cette seconde partie des _Natchez_ est un peu moins tendu. Pourquoi
cette différence? Chateaubriand ne nous le dit pas. Je crois que, tout
simplement, travaillant sur l'énorme manuscrit primitif des _Natchez_,
il n'a eu le temps et le courage d'élever au ton de l'épopée que la
première moitié de son roman peau-rouge.
* * * * *
Je reprends mon exposé. Par reconnaissance pour Outougamiz, René épouse
Céluta, qu'il n'aime point. Elle lui donne une fille, qu'il nomme Amélie
(retenez ce point). Or, un jour, des soldats viennent pour arrêter le
sachem Adario et René, dénoncés aux Français par le traître Ondouré.
René est absent; mais Adario est emmené au Fort Rosalie et condamné à
être vendu comme esclave avec sa femme et ses enfants.
On ne sait pas où est René. Outougamiz et Mila se mettent à sa
recherche, et le trouvent méditant, au bord d'un fleuve, dans une caverne
où sont des tombeaux. René leur tient des propos assez pareils à
ceux d'Hamlet. Quand il apprend ce qui s'est passé, il s'en va, sur sa
pirogue, à la Nouvelle-Orléans, proposer sa tête en échange de celle
d'Adario.
Là, tout le monde se retrouve: Chactas, Céluta, Mila, Outougamiz, qui
n'ont pas voulu abandonner René. René est en prison; on lui fait son
procès, on le condamne à être transporté en Europe. Puis, on lui fait
grâce: il faut dire qu'Adélaïde, la fille du gouverneur, s'intéresse
à lui. Mais, dénoncé de nouveau, il s'enfuit de la Nouvelle-Orléans en
y laissant Céluta malade.
Rentré chez les Natchez, René apprend par un missionnaire, le père
Souël, la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde. Il «éprouve
d'abord un véritable délire»; puis, s'étant calmé, le frère
d'Amélie, «sous un sassafras, au bord du Meschacebé», assis entre
Chactas et le Père Souël, «leur révèle la mystérieuse douleur qui
empoisonna son existence».
(Et ici, paraît-il, se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_,
le récit qui fut publié plus tard sous le titre de _René_.)
À ce moment, le traître Ondouré envoie René traiter avec les Illinois.
Puis, dans le conseil, il accuse René de toutes les trahisons, propose de
le tuer à son retour avec les autres blancs établis sur les terres des
Natchez, et fait adopter son opinion par le conseil.
Cependant Céluta, que nous avons laissée à la Nouvelle-Orléans
avec son enfant, rentre à son tour chez les Natchez à travers mille
effroyables dangers dont elle est sauvée par une bonne négresse. Elle
retrouve Mila et Outougamiz mariés, et pleins d'angoisse. L'intérêt
tragique des deux cents dernières pages consiste en ceci: René, qui est
toujours chez les Illinois, reviendra-t-il avant le jour marqué pour le
massacre des blancs? Dans ce cas, il est perdu. Mais comment l'avertir de
ne pas rentrer? Outougamiz est d'ailleurs lié par le secret qu'Ondouré
a fait jurer à tous les guerriers avant de leur faire connaître la
décision du conseil.
(Entre temps, la pauvre douce petite sauvagesse Céluta reçoit de René
une lettre où il lui explique sans nécessité son affreux caractère, et
que nous retrouverons.)
Naturellement, la fatalité veut que René revienne le jour même du
massacre et soit assassiné par Ondouré sur le seuil de sa hutte.
Ondouré viole Céluta évanouie, et s'enfuit. Céluta se réveille et,
dans les ténèbres, s'assied sur le cadavre de René. Mila et Outougamiz
entrent dans la cabane et cherchent en tâtonnant le foyer. Outougamiz
fait de la lumière:
Trois cris horribles s'échappent à la fois du sein de Céluta,
de Mila et d'Outougamiz. La cabane inondée de sang, quelques
meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les
animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour
éviter la souillure de la terre; Céluta assise sur la poitrine
de René, et portant les marques de deux crimes qui auraient fait
rebrousser l'astre du jour; Mila, debout, les yeux à moitié
sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonné comme par la
foudre, voilà ce qui se présentait aux regards!
(Il faut bien dire que beaucoup de pages des _Natchez_ sont de ce ton
détestable.)
Tous les colons sont massacrés. Mais Outougamiz tue Ondouré d'un coup
de hache. Céluta s'aperçoit qu'elle est enceinte des œuvres du monstre.
Une nuit, les Natchez déterrent les os de leurs morts, les chargent sur
leurs épaules et prennent la route du désert. Outougamiz meurt. Quelques
jours après Céluta met au monde une fille qu'elle allaite sans la
regarder. Heureusement cet enfant meurt: aussitôt Céluta et Mila se
précipitent dans une cataracte, laissant aux soins du plus vieux sachem
la petite Amélie, la fille de René.