Des chapitres ne craignent pas de s'intituler: «Influence de la

Révolution républicaine de la Grèce sur la Perse, et de la Révolution

républicaine de la France sur l'Allemagne.--Déclaration de la

guerre médique (505 av. J.-C.); déclaration de la guerre présente,

1792.--Portrait de Miltiade, portrait de Dumouriez.--Bataille de Marathon,

bataille de Jemmapes.--Campagne de la 4e année de la 74e olympiade,

campagne de 1793.--Consternation à Athènes et à Paris.--Bataille de

Salamine, bataille de Maubeuge.--Mardonius et Cobourg.--Pausanias et

Pichegru.--Bataille de Platée, bataille de Fleurus.» Ce sont des

gageures, d'où il se tire à peu près, puisqu'il dit ce qu'il veut. Et

cela ne prouve rien, sinon que les passions des hommes sont toujours à

peu près les mêmes, ce que l'on savait.

Cela nous mène à la fin du premier volume de la réédition de 1826.

Dans un dernier chapitre que Chateaubriand, trente ans après l'avoir

écrit, appelle «une sorte d'orgie noire d'un cœur blessé et d'un

esprit malade», il se soulage et dit tout. À quoi ont servi ces

révolutions dont il vient de retracer l'histoire? «Est-il une liberté

civile? J'en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux, furent-ils

meilleurs après leur révolution? Non.» Puis il médite:

Malgré mille efforts pour pénétrer dans les causes des troubles

des États, on sent quelque chose qui échappe; un je ne sais

quoi, caché je ne sais où, et ce je ne sais quoi paraît être

la raison efficiente de toutes les révolutions... Ce

principe inconnu ne naît-il point de cette vague inquiétude,

particulière à notre cœur, qui nous fait nous dégoûter

également du bonheur et du malheur, et nous précipitera de

révolution en révolution jusqu'au dernier siècle? Et cette

inquiétude, d'où vient-elle à son tour? Je n'en sais rien;

peut-être de la conscience d'une autre vie; peut-être d'une

aspiration secrète vers la divinité. Quelle que soit son

origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez

le sauvage et dans nos sociétés. Elle s'augmente surtout par les

mauvaises mœurs et bouleverse les empires.

Il en trouve, dit-il, une preuve bien frappante dans les causes de notre

révolution. La révolution était inévitable, à cause de l'immoralité

et de l'égoïsme des individus et à cause des «folies et des

imbécillités» de l'ancien régime, dont il fait le plus sombre des

tableaux. Mais la Révolution a été abominable à son tour. Vouloir

établir la démocratie chez un peuple corrompu, cela est fou. Lui aussi

a cru à la démocratie; peut-être que ses opinions actuelles

(le royalisme) ne sont que «le triomphe de sa raison sur son

penchant».--«En ce qui le regarde comme individu», toutes les

constitutions lui sont parfaitement indifférentes:

Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain système, et nous ne

serons plus demain! Des soixante années que le ciel peut-être

nous destine à traîner sur ce globe, nous en dépenserons vingt

à naître et vingt à mourir, et la moitié des vingt autres

s'évanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misères

inhérentes à notre nature d'homme ne remplissent pas assez ce

court espace sans y ajouter des maux d'opinion?

Et plus loin: «La liberté politique n'est qu'un songe, un sentiment

factice que nous n'avons point... Tant que nous ne retournerons pas à la

vie du sauvage, nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'importe

alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une

assemblée du peuple?... Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement

est un joug.» Toutefois, il vaut mieux obéir à un roi qu'à une

multitude ignorante.

Tel est, vers 1795, le royalisme de Chateaubriand. Et tel il sera

toujours, même sous la Restauration: «Un triomphe de sa raison sur son

penchant.»

Au deuxième volume de l'_Essai_, l'auteur reprend infatigablement ses

inutiles parallèles. Mais les boutades, les poussées d'humeur, les

confessions directes ou indirectes deviennent de plus en plus nombreuses.

J'avoue (dit-il), que je crois en théorie au principe de la

souveraineté du peuple; mais j'ajoute aussi que, si on le met

rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre

humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois.

Il se fait de Périclès une image charmante et déjà renanienne,

oserai-je dire, et où il met beaucoup de lui-même: «Périclès avait

pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon

sa portée, lorsque la nécessité le forçait d'y paraître, il s'y

présentait avec des idées communes et un cœur de glace. Mais le soir,

renfermé secrètement avec Aspasie et un petit nombre d'amis choisis, il

leur découvrait ses opinions cachées et un cœur de feu.»

Tel sans doute il était lui-même quelquefois, avec des amis, le soir,

dans quelque taverne de Londres. Plus tard, Sainte-Beuve dira: «Il

y avait un Chateaubriand secret aussi lâché et débridé de ton que

l'autre l'était peu, mais celui-là connu seulement d'un très petit

nombre dans l'intimité.»

En 1796-97, l'espèce humaine lui fait horreur; il déborde d'amertume et

de fiel. À propos de Denys de Syracuse:

Toujours bas, nous rampons sous les princes dans leur gloire et

nous leur crachons au visage lorsqu'ils sont tombés... Qu'eût

dû faire Denys dans ses revers? Il eût dû se retirer dans

quelque lieu sauvage pour gémir sur ses fautes passées et

surtout pour cacher ses pleurs; ou plutôt il pouvait, comme les

anciens, se coucher et mourir. Un homme n'est jamais très à

plaindre lorsqu'il a le droguiste ou le marchand de poignards à

sa porte, et qu'il lui reste quelques _mines_.

L'étrange garçon! Après ce chapitre sur Denys de Syracuse, après

une longue énumération de tous les princes fugitifs, depuis Thésée

jusqu'aux Bourbons, il s'arrête comme n'en pouvant plus, et il écrit une

méditation qu'il dédie «aux infortunés».

Il cherche quelles doivent être les règles de conduite dans le malheur.

La première règle est de cacher ses pleurs. Car le misérable n'est

qu'un objet de curiosité ou un objet d'ennui. La seconde règle, qui

découle de la première, «consiste à s'isoler entièrement. Il faut

éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie

naturelle des malheureux; sa maxime est: l'infortuné coupable. Je suis si

convaincu de cette vérité sociale, que je ne passe guère dans les

rues sans baisser la tête.» Troisième règle: «Fierté intraitable.

L'orgueil est la vertu du malheur... On se familiarise aisément avec le

malheureux; et il se trouve dans la dure nécessité de se rappeler sa

dignité d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.»

Et maintenant, «que faudrait-il faire pour soulager ses chagrins?» La

réponse nous indique très précisément comment le jeune Chateaubriand

soulageait les siens, et en somme comment il vivait à Londres.

«Un livre vraiment utile aux misérables, ce sont les Évangiles.» Le

malheureux doit éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le

plus souvent, même, il ne sortira que la nuit. Ainsi faisait-il. Un soir,

il va s'asseoir au sommet d'une colline, qui domine la ville; il regarde

les lumières des maisons. «Ici, il voit éclater le réverbère à

la porte de cet hôtel, dont les habitants, plongés dans les plaisirs,

ignorent qu'il est un misérable, occupé seul à regarder de loin la

lumière de leurs fêtes, lui qui eut aussi des fêtes et des amis!» Il

ramène ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une

pauvre maison écartée du faubourg, et il dit: «Là, j'ai des frères.»

Voilà un son de voix, un accent, qui ne sont pas très communs dans

Chateaubriand.

Il recommande la solitude dans la nature. «Que celui que le chagrin mine

s'enfonce dans les forêts.» Il recommande aussi, comme Rousseau, la

botanique. Puis, au retour, la lecture: «Un livre qu'on a eu bien de la

peine à se procurer, un livre qu'on tire précieusement du lieu obscur

où on le tenait caché, va remplir ces heures de silence.» Enfin,

«peut-être aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures

du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos

fenêtres, écrivez-vous ce que vous savez des hommes». Et c'est en effet

à ces heures-là surtout que le pauvre garçon écrivait: c'est à ces

heures-là, au bruit du vent, «auprès d'un humble feu et d'une lumière

vacillante» qu'il a tracé les lignes que je viens de vous lire.

Et la méditation finit d'une façon brève et terrible sur cette phrase:

«Mais, après tout, il faut toujours en revenir à ceci: sans les

premières nécessités de la vie, point de remèdes à nos maux.»

N'oublions jamais qu'à l'origine de l'œuvre de Chateaubriand, il y a

eu sept années de misère à Londres et une longue débauche presque

ininterrompue de solitude et de tristesse.

Après ce chapitre: _Aux Infortunés_, le voilà, encore une fois,

courageusement reparti pour ses parallèles. Il compare les destinées et

les morts d'Agis de Sparte, de Charles Ier d'Angleterre et de Louis

XVI. Il recommence à comparer les philosophes grecs et les philosophes

modernes. Il rapproche Platon, Fénelon, Rousseau. La _République_ et

le _Télémaque_ ont du bon: mais l'_Émile_! «Le sage doit regarder cet

écrit de Jean-Jacques comme un trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le

monde entier que cinq ouvrages à lire: l'_Émile_ en est un.» Pourquoi?

Parce que Rousseau «a brisé l'édifice de nos idées sociales»; parce

qu'il a montré «que nous existions comme dans une espèce de monde

factice». «L'étonnement dut être grand lorsque Rousseau vint à jeter

parmi ses contemporains abâtardis l'homme vierge de la nature.»

Jusque-là, Chateaubriand n'est, en effet, qu'un disciple de Rousseau. On

peut croire qu'il est resté, comme son maître, vaguement chrétien. Mais

tout à coup, sans qu'on s'y attende, sans que le dessein général de

son livre paraisse l'y obliger, il se met à nous faire l'histoire du

paganisme, puis l'histoire du christianisme. C'est donc pour nous dire des

choses qui lui tiennent au cœur. Or, après avoir parlé de Jésus dans

le même esprit que Jean-Jacques (quoique beaucoup plus froidement), il

intitule un chapitre: _la Chute du christianisme s'accélère_; puis, il

se donne le froid plaisir de résumer, contre le christianisme, contre

son histoire, son dogme et sa discipline, les objections de Voltaire, de

Diderot et des encyclopédistes. Il nous avertit, il est vrai, qu'«il n'y

est pour rien», et qu'il ne fait que «rapporter les raisonnements des

autres»; mais attendez.

Sur un exemplaire que Sainte-Beuve a eu entre les mains, et où

Chateaubriand avait noté de sa main les modifications à faire pour une

seconde édition, il avait ajouté aussi, en guise de commentaire, «ses

plus secrètes pensées», que voici.

À côté de ces mots du texte imprimé: «Je suis bien fâché que

mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec

lesquelles les Abadie, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs

antagonistes (les incrédules) et d'être obligé de renvoyer à leurs

ouvrages», il met en marge: «Oui, qui ont débité des platitudes, mais

j'étais bien obligé de mettre cela à cause des sots». En regard de

ce texte: «Dieu, la matière, la fatalité, ne font qu'un», il écrit:

«Voilà mon système, voilà ce que je crois. Oui, tout est chance,

hasard, fatalité dans ce monde, la réputation, l'honneur, la richesse,

la vertu même: et comment croire qu'un Dieu intelligent nous conduit?

Voyez les fripons en place, la fortune allant au scélérat, l'honnête

homme volé, assassiné, méprisé. Il y a peut-être un Dieu, mais c'est

le Dieu d'Épicure; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos

affaires, et nous sommes laissés sur ce globe à nous dévorer les uns

les autres.» En regard de ce texte: «Père des miséricordes... soit

que tu m'aies destiné à une carrière immortelle, soit que je doive

seulement passer et mourir...», il écrit: «Quelquefois je suis tenté

de croire à l'immortalité de l'âme, mais ensuite la raison m'empêche

de l'admettre. D'ailleurs pourquoi désirerais-je l'immortalité? Il

paraît qu'il y a des peines mentales totalement séparées de celles du

corps, comme la douleur que nous sentons à la perte d'un ami, etc...

Or, si l'âme souffre par elle-même, indépendamment du corps, il est

à croire qu'elle pourra souffrir également dans une autre vie;

conséquemment, l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne désirons

donc point survivre à nos cendres; mourons tout entiers, de peur de

souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'_être_».

Enfin, en regard de ce texte: «Dieu, répondez-vous, vous a fait libre.

Ce n'est pas là la question. A-t-il prévu que je tomberais, que je

serais à jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien, votre Dieu

n'est plus qu'un tyran horrible et absurde», il écrit: «Cette objection

est insoluble et renverse de fond en comble le système chrétien. Au

reste, personne n'y croit plus.»

Bref, il nie le Dieu-Providence, l'immortalité de l'âme et le

christianisme lui-même. Et ailleurs, non plus dans les notes de

l'«exemplaire confidentiel», mais dans le livre imprimé, il se demande:

«Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme?» Il avoue

qu'il n'en sait rien. S'élèvera-t-il un homme qui se mettra à prêcher

un culte nouveau? Mais les nations seront trop indifférentes en matière

religieuse et trop corrompues. «La religion nouvelle mourra dans

le mépris.» Ou bien, «ne serait-il pas possible que les peuples

atteignissent à un degré de lumière et de connaissances morales

suffisant pour n'avoir plus besoin de culte?» Mais non. Le plus probable

est que les nations «retourneront tour à tour dans la barbarie...»

jusqu'à ce qu'elles en émergent de nouveau, «et ainsi de suite dans une

révolution sans terme».

Et cela le mène à ces conclusions:

Déjà nous possédons cette importante vérité, que l'homme,

faible dans ses moyens et dans son génie, ne fait que se

répéter sans cesse; qu'il _circule_ dans un _cercle_, dont

il tâche en vain de sortir...--Il s'ensuit qu'un homme bien

persuadé qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le goût

des innovations, goût que je regarde comme un des plus grands

fléaux qui affligent l'Europe en ce moment.

Et alors le flot d'amertume se précipite: Liberté! le grand mot! et

qu'est-ce que la liberté politique? Je vais vous l'expliquer. Un homme

libre à Sparte veut dire un homme dont les heures sont réglées comme

celles de l'écolier sous la férule, etc. «On s'écrie: Les citoyens

sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que

m'importe que ce soit la loi ou le roi qui me traîne à la guillotine?

On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand

malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement.»

Enfin:

Soyons hommes, c'est-à-dire libres; apprenons à mépriser les

préjugés de la naissance et des richesses, à nous élever

au-dessus des grands et des rois, à honorer l'indigence et la

vertu; donnons de l'énergie à notre âme, de l'élévation à

notre pensée; portons partout la dignité de notre caractère,

dans le bonheur et dans l'infortune; sachons braver la pauvreté

et sourire à la mort; mais pour faire tout cela, il faut

commencer par cesser de nous passionner pour les institutions

humaines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n'apercevons

presque jamais la réalité des choses, mais leurs images

réfléchies faussement par nos désirs... Tandis que nous nous

berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se

ferme tout à coup sur nous. Les hommes sortent du néant et

y retournent: la mort est un grand lac creusé au milieu de la

nature; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y

engloutir... Profitons donc du peu d'instants que nous avons à

passer sur ce globe pour connaître au moins la vérité. Si

c'est la vérité politique que nous cherchons, elle est facile à

trouver. Ici un ministre despote me bâillonne, me plonge au

fond des cachots, où je reste vingt ans sans savoir pourquoi;

échappé de la Bastille, plein d'indignation, je me précipite

dans la démocratie, un anthropophage m'y attend à la guillotine.

Le républicain, sans cesse exposé à être pillé, volé,

déchiré par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur;

le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses

de son maître. O homme de la nature! c'est toi seul qui me

fais me glorifier d'être homme! Ton cœur ne connaît point la

dépendance, tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour

ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre

luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple

de la nature, à la religieuse forêt...

Et cela continue; et le dernier chapitre est le récit d'une «Nuit chez

les sauvages de l'Amérique».

Ainsi conclut le jeune émigré. Et il ne vous échappera point que

ce «retour à la nature», c'est, en un sens, le suprême désespoir

philosophique, puisque c'est la négation de l'utilité de toute l'œuvre

humaine.

L'_Essai_ parut en 1797; les notes marginales sont probablement de 1798.

Il est important de savoir que Chateaubriand a pensé ainsi, qu'il a été

incrédule et révolté, et à peu près nihiliste, non par une passagère

chaleur du sang, mais avec insistance et réflexion pendant plusieurs

années de sa jeunesse, et jusqu'à la veille du moment où il conçut le

_Génie du christianisme_.

Plus tard, en 1811, à l'occasion de son élection à l'Académie, ses

ennemis rappelleront qu'il pensa comme les encyclopédistes. On opposera

l'incroyance de l'homme aux théories de l'écrivain religieux; on parlera

d'hypocrisie. Chateaubriand laissera le soin de sa défense à un jeune

homme, Damaze de Raymond.

Mais en 1826, en pleine Restauration, sans nécessité, il me semble, et

même au risque de troubler des âmes en faisant connaître davantage un

livre qu'il réprouvait, il donne lui-même une réédition de l'_Essai

sur les Révolutions_. Il y met une habile préface où il explique

dans quelles conditions l'ouvrage a été écrit, où il en montre les

contradictions et où il exagère quelque peu ce qui s'y trouve encore de

christianisme. Il accompagne le texte de notes très nombreuses et fort

plaisantes. Il se critique, se réfute, se condamne, se gourmande et se

raille avec beaucoup de bonne grâce et un air de charmante franchise. Il

a, sur sa vanité et sa fatuité de jeune homme, des réflexions piquantes

(qui d'ailleurs s'appliqueraient encore mieux à bien des passages des

_Mémoires d'outre-tombe_). Mais souvent, à propos de quelque chapitre

particulièrement éloquent dans son âcre misanthropie, il se laisse

désarmer. «Me louerai-je? J'en ai bien envie; la colère de ces pages

m'a amusé; je les avais complètement oubliées.» Ou bien: «Voilà

certes un des plus étranges chapitres de tout l'ouvrage, et peut-être un

des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais échappés à

la plume d'un écrivain... C'est du Rousseau, c'est du René, c'est du

dégoût de tout, de l'ennui de tout.» En somme, il se reconnaît avec

plaisir dans ce premier ouvrage; et même il est content que l'on sache

qu'il a été ce jeune homme troublé et révolté et qu'il a senti et

pensé comme cela. Il a voulu que ses impiétés même ne fussent point

abolies, et que l'on connût clairement qu'il n'avait pas toujours été

bon chrétien. Au fait, si l'on ne connaissait pas, par ce livre, le

jeune homme qu'il avait été, on comprendrait moins le vieillard si

profondément désenchanté qu'il fut. Et, après 1830, quand il sera

publiquement l'ami de Carrel, de Béranger, de Lamennais, il sera ravi,

nous le verrons, d'avoir écrit l'_Essai_, et fier de ce volumineux

péché de jeunesse.

TROISIÈME CONFÉRENCE

LES NATCHEZ.--ATALA

Chateaubriand nous dit dans les _Mémoires d'outre-tombe:_ «Il est

certain que, si l'_Essai_ fut un moment connu, il fut presque aussitôt

oublié: une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.» Cela

dut lui être dur; car, naturellement, il avait espéré la gloire et la

fortune. Mais, comme il ne connut pas tout de suite cet insuccès, il n'en

ressentit que peu à peu l'amertume. Il eut d'ailleurs des compensations.

S'il ne réussit pas en France, l'_Essai_ fit du bruit dans le monde des

émigrés: il scandalisa quelque peu; mais cela même ne nuisit point à

l'auteur. Chez les personnes victimes de catastrophes extraordinaires,

jetées violemment hors des conditions de leur vie normale, comme les

émigrés, il se produit souvent une sorte de relâchement des principes,

une disposition au scepticisme par désespoir habituel (elles en ont tant

vu!). Beaucoup d'émigrés purent goûter l'_Essai_ pour ses hardiesses

mêmes et ses négations.

Puis, des revues anglaises en parlèrent avec éloge. Chateaubriand devint

presque un personnage; «la haute émigration le rechercha». Pauvre et

inconnu, il avait été d'une fierté ombrageuse, et cramponné à sa

solitude. Recherché, il se laissa faire. Il fit un chemin, comme il dit,

«de rue en rue», et, s'éloignant du canton de l'émigration pauvre de

l'est, «il arriva, de logement en logement, jusqu'au quartier de la riche

émigration de l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et

les colons de la Martinique.» Il fait des connaissances: Christian de

Lamoignon, Malouet, le chevalier Panat, homme de goût par profession

et qui avait «une réputation méritée d'esprit, de malpropreté et

de gourmandise»; Montlosier, «féodalement libéral, aristocrate et

démocrate, esprit bizarre» dont il fait un portrait vraiment prodigieux;

l'abbé Delille, à la tête de singe, qui lisait ses vers comme un ange,

mais que madame Delille souffletait quand il n'était pas sage; l'abbé

Caron, mesdames de Caumont et de Gontaut; madame de Boignes, alors

très jeune et extrêmement jolie; enfin Fontanes, qu'il avait déjà

rencontré.

Tout de même, son _Essai_ n'a aucun succès à Paris. Qu'à cela ne

tienne! Ce sera donc un autre livre qui lui donnera la gloire. Il renonce

à écrire les trois derniers volumes annoncés de l'_Essai_. Mais

il reprend (nous sommes en 1799) le manuscrit de 2.383 pages in-folio

(paraît-il) qu'il avait rapporté d'Amérique. Avec cela, il fait les

_Natchez_, dont _Atala_ et _René_ sont des épisodes. C'était un dessein

formé depuis longtemps: «J'étais encore très jeune lorsque je

conçus l'idée de faire l'épopée de _l'homme de la nature_ (toujours

l'influence de Rousseau) et de peindre les mœurs des sauvages, en les

liant à quelque événement connu.»

Mais, lorsqu'en 1800 il quitta l'Angleterre pour rentrer en France,

il n'osa pas se charger d'un trop lourd bagage et laissa à Londres le

manuscrit des _Natchez_, sauf _Atala_ et _René_ et quelques descriptions

de l'Amérique:

Quelques années s'écoulèrent avant que les communications avec

la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes

papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs,

comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une

malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à

Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le nom de la

rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient

également sortis de ma mémoire.

Il y a là un détachement, ou une insouciance, qui ne sent pas son

homme de lettres. Chateaubriand était également capable et de cette

insouciance et de la plus monstrueuse vanité.

Malgré tant de difficultés, il paraît qu'on retrouva la rue, la maison,

les enfants de l'hôtesse, et le manuscrit des _Natchez_. L'auteur

les «corrigea», on ne peut pas savoir dans quelle mesure, et les fit

paraître dans l'édition de ses œuvres complètes (1836).

* * * * *

Je devrais peut-être vous parler de _René_ dès aujourd'hui: mais, si je

le faisais, les _Natchez_ vous paraîtraient ensuite d'un intérêt un peu

languissant; et, d'ailleurs, si la première version de _René_ doit être

antérieure aux _Natchez_, comme je le montrerai, la version parfaite,

celle que nous possédons leur est certainement postérieure. Au surplus,

je réserverai, dans les _Natchez_, la plus grande partie de ce qui se

rapporte à cet étrange René et au développement de son caractère.

Donc, parlons des _Natchez_. C'est l'œuvre d'un jeune disciple de

Rousseau, qui a vu du pays; c'est un poème épique; c'est un roman

historique et exotique; c'est un conte philosophique; c'est je ne sais

quoi encore. Cela fait songer, un assez long moment, au Huron de Voltaire,

et à toutes les histoires de sauvages et d'hommes de la nature qui ont

charmé le dix-huitième siècle; cela fait penser quelquefois, pour le

«style poétique», aux _Incas_ de Marmontel; pour le «merveilleux» à

Milton et à Klopstock; et enfin, pour la mélancolie et le goût de la

tristesse, à certaines lettres du jeune Saint-Preux dans la _Nouvelle

Héloïse_, et à _Werther_, paru en 1774. C'est d'ailleurs, quant aux

événements, et sauf les quatre livres du voyage de Chactas en Europe,

une série presque ininterrompue de malheurs prodigieux et, proprement,

d'horreurs.

Chateaubriand · 第 3 / 20 段