ouvrage. Il fuit, par fierté, les émigrés riches. Il se saoûle de
tristesse dans de solitaires promenades à Kensington et à Westminster.
Mais Peltier, distrait, l'oublie. Un jour vient où il n'a plus de quoi
manger. «... Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait;
j'étais brûlant, le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de
linge que je trempais dans l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier.
Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était
horrible.» Nous le croyons parce qu'il le dit. Il avait refusé le
schilling quotidien que le gouvernement anglais donnait aux émigrés
pauvres. Mais pourtant il n'était pas sans recours au monde, puisque,
le jour suivant, étant allé voir son compatriote Hingant, et l'ayant
trouvé tout sanglant d'un suicide manqué, il s'adresse alors, et
utilement, à M. de Barentin, émigré important, et que, dans le même
moment, il reçoit quarante écus de son oncle Bédée. Comment donc
expliquer les morceaux de linge qu'il suçait, et l'herbe et le papier?
Par une sorte d'apathie et d'immobilité dans le désespoir, par ce qu'il
appelle plus loin cet «esprit de retenue et de solitude intérieure»,
qui l'avait empêché de faire des démarches très simples, et par
exemple de se rappeler à l'attention de l'imprimeur Baylis et de Peltier.
Pour ménager les quarante écus de l'oncle, il habite une mansarde dont
la lucarne donne sur un cimetière, et où il couche sans draps, et, quand
il fait froid, met sur sa couverture un habit et une chaise. Heureusement
Peltier se ressouvient de lui et le «déniche dans son aire». Il lui
propose d'aller à Beecles, dans les environs de Londres, déchiffrer de
vieux manuscrits français pour une société d'antiquaires, moyennant
deux cents guinées. En réalité, le chevalier était appelé dans cette
ville, non comme paléographe, mais pour y enseigner le français dans un
petit collège. (Anatole Le Braz, _Au pays d'exil de Chateaubriand_).
Il accepte, se fait habiller de neuf, se présente chez le ministre de
Beecles, et est bien accueilli par les gentilshommes du canton. La santé
lui revient, il parcourt le pays à cheval, va sans doute reprendre goût
à la vie, car il a vingt-cinq ans.
Mais là, il apprend la mort du comte de Chateaubriand, son frère, et
de la comtesse de Chateaubriand, et celle de Malesherbes et de madame de
Rosambo, tous guillotinés le même jour. Il apprend que sa mère a été
conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris, et que sa femme
et sa sœur Lucile attendent leur sentence dans les cachots de Rennes.
Or, il avait fait la connaissance, à Bungay, proche de Beecles, d'un
ministre anglais, M. Ives, brave homme et savant homme, mari d'une
charmante femme et père d'une jolie fille de quinze ans, Charlotte,
excellente musicienne. Charlotte est touchée par les malheurs du jeune
étranger. Elle le questionne sur la France, sur la littérature, lui
demande des plans d'études, traduit avec lui le Tasse et joue du piano
pour lui. Une chute de cheval, qui l'oblige à rester quelque temps chez
les Ives, resserre l'intimité. Il se laisse aller à ce charme... Mais
un jour madame Ives, en fort bons termes, et délicats et touchants,
lui offre la main de Charlotte... «De toutes les peines que j'avais
endurées, celle-là me fut la plus sensible et la plus grande. Je me
jetai aux genoux de madame Ives; je couvris ses mains de mes baisers et
de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit
à sangloter de joie... Elle appela son mari et sa fille. «Arrêtez!
m'écriai-je, je suis marié!» Il s'en était tout à coup ressouvenu, et
sans plaisir.
(Cette Charlotte Ives se mariera, sera lady Sulton; et, vingt ans plus
tard, en 1822, elle ira trouver Chateaubriand, ambassadeur à Londres,
se fera reconnaître, échangera avec lui des souvenirs mélancoliques
et tendres, et finalement le priera (car elle ne perd pas la tête) de
s'intéresser à son fils aîné et de le recommander à Canning. Et
Chateaubriand nous racontera cette scène d'une façon touchante, certes,
mais sans doute en la romançant un peu. Et encore, je n'en sais rien. Je
dis cela parce qu'il romance tout, quelquefois sans s'en apercevoir.)
Il revient à Londres, de plus en plus triste. Mais il se remet au
travail. Il écrivait, en pensant à Charlotte; l'idée lui était venue,
nous dit-il, «qu'en acquérant du renom, il rendrait la famille Ives
moins repentante de l'intérêt qu'elle lui avait témoigné». Mais il
écrivait surtout parce qu'il avait la passion d'écrire et parce qu'il
voulait la gloire. Il voulait la gloire, bien qu'il se crût désespéré;
et il écrivait sur la Révolution, parce qu'il n'aurait pu sans doute
écrire sur autre chose, parce que c'était la Révolution qui avait
bouleversé sa vie, qui la lui avait faite tragique et sinistrement
variée, et qu'elle l'avait mis dans cet état de sombre exaltation, où,
la mémoire débordant d'images fortes et le cœur de fortes émotions, il
ne se pouvait plus contenir et se sentait capable de peindre l'univers et
à la fois d'expliquer l'histoire humaine et d'en montrer l'absurdité.
«L'_Essai_, dit-il, offre le _compendium_ de mon existence, comme poète,
moraliste, publiciste, politique.» Fils d'un père hypocondre, frère
d'une sœur à demi folle et qui se tuera, il avait, dans une série de
secousses de sa sensibilité, vu la plus vieille France et fait, dans
la plus mélancolique nature, des orgies de solitude; vu la royauté de
Versailles, le Paris aimable, le Paris sanglant et l'immense Révolution,
la mer, les paysages de glace, la forêt vierge et les fleuves
d'Amérique, la guerre civile, l'émigration pauvre de Londres; connu
la misère, la souffrance physique, la maladie à bien des reprises, les
approches de la mort, même la faim; et il venait d'avoir sa première
peine d'amour, je crois. Et, plein de tout cela, il se soulageait en
écrivant douze ou quinze heures par jour.
À cette époque, la confusion de ses pensées est extrême. En même
temps qu'il hait la Révolution qui l'a chassé et dépouillé et qui lui
a tué une partie des siens; en même temps qu'il la voit telle qu'elle
fut à l'intérieur, c'est-à-dire atroce et faite par des scélérats
qui étaient presque tous des hommes médiocres, la Révolution à
l'extérieur l'éblouit par la grandeur inouïe et l'imprévu de
son action; et,--vingt-huit ans plus tard,--après avoir parlé de
l'exécution de son frère et de l'emprisonnement de sa mère, il se
ressouviendra encore de son éblouissement; il nous dira «les combats
gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin; les trônes croulant au
bruit de la marche de nos armées...; le peuple déterrant les monarques
à Saint-Denis et jetant la poussière des rois morts aux visages des rois
vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles
libertés» (car il paraît y croire encore en 1816), «fière même de
ses crimes, stable sur son propre sol tout en reculant ses frontières,
doublement armée du glaive du bourreau et de l'épée du soldat». Certes
il est royaliste, mais sans joie et sans amour.
Pareillement, sur la religion, il est divisé contre lui-même. S'il a
cessé de croire d'assez bonne heure, il se souvient d'avoir cru, il
a gardé le respect de l'Église et la sensibilité chrétienne. Mais
d'autre part,--nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore,--il est
nourri de Rousseau, qu'il considère comme un dieu, et dont l'_Émile_ lui
paraît un «livre sublime». Et, d'autre part encore, s'il se retrouve
souvent déiste et spiritualiste à la manière de Jean-Jacques, il glisse
d'autres fois au matérialisme, il croit à la plus sombre fatalité
ou, plus simplement, il ne croit à rien, sinon à la tristesse et à
l'absurdité de tout. En somme (comme il le dira lui-même dans l'_Essai_,
I, 22) «il ne sait pas ce qu'il croit et ce qu'il ne croit pas». Sa
tête est un chaos. Il avait fait autrefois des mathématiques et de l'art
naval. Puis il avait lu prodigieusement: toute la bibliothèque grecque et
latine, je pense, et tous les livres importants du dix-huitième siècle
et surtout les encyclopédistes. Un monde de lectures par-dessus un monde
d'impressions personnelles.
Ce jeune homme malheureux et atteint «d'une forte encéphalite», pour
parler comme Renan, intitule son «pourana»: _Essai historique, politique
et moral sur les Révolutions anciennes et modernes considérées dans
leurs rapports avec la Révolution française_. Rien de moins.
On voit assez clairement, il me semble, comment cette idée était venue
à ce jeune homme. Il est orgueilleux, il se pique de philosophie et de
sang-froid. Il réagit et se raidit contre sa destinée. Un homme qui a
vu tant de choses, qui a demeuré chez les sauvages, ne s'étonne plus
guère. Le monde est grand, la durée est inépuisable. Cette Révolution
qui, tout en le réduisant, lui, à la misère et à l'exil, a
changé l'Europe, ce n'est rien. Du moins ce n'est rien de nouveau ni
d'extraordinaire. On a déjà vu des choses toutes pareilles. Il n'y a pas
de quoi «se frapper»; il s'agit seulement d'en tirer des leçons s'il
est possible.
Et il nous expose ainsi l'objet de son livre.
«I. Quelles sont les révolutions arrivées autrefois dans les
gouvernements des hommes? Quel était alors l'état de la société,
et quelle a été l'influence de ces révolutions sur l'âge où elles
éclatèrent et les siècles qui les suivirent?
«II. Parmi ces révolutions en est-il quelques-unes qui, par l'esprit,
les mœurs et les lumières du temps, puissent se comparer à la
révolution actuelle de la France?»
Il se pose encore d'autres questions: «Quelles sont les causes de cette
dernière révolution? Le gouvernement de la France est-il fondé sur de
vrais principes et peut-il subsister? S'il subsiste, quel en sera l'effet
sur les nations de l'Europe?» etc... Mais il n'a le temps de répondre
qu'aux deux premières questions,--en six cent quatre-vingts pages, il est
vrai.
Les trois cents premières pages, surtout, sont un parallèle constant,
curieux, ingénieux, mais évidemment forcé, surprenant, quelquefois
même déconcertant, et çà et là ahurissant, entre les révolutions
grecques et la Révolution française, et entre les personnages de
celle-ci et de celles-là. C'est d'un homme qui a le sentiment de la vie
à un prodigieux degré, et qui la retrouve et qui la voit à travers
les siècles, et qui, ainsi, comprend le passé par le présent. Et
c'est peut-être là le don royal, je ne dis pas de l'érudit, mais de
l'historien. C'est, un peu, Pascal parlant de Platon et d'Aristote: «On
ne se les imagine qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des
gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis, etc.»
C'est aussi, un peu, Renan, dans son _Histoire d'Israël_, comparant
les prophètes à nos journalistes révolutionnaires. Mais le jeune
Chateaubriand (il a peut-être reçu de Plutarque cette manie des
parallèles) poursuit les analogies dans le détail et en trouve ou
en invente tant qu'il veut, et ne tient aucun compte des différences
religieuses, économiques ou géographiques ni de l'insuffisance de nos
informations sur la vie de l'antiquité. De là des rapprochements d'une
amusante extravagance, bien que tout n'y soit pas absurde, et qu'il s'y
rencontre des lueurs, et que, souvent aussi, il ne faille sans doute y
voir que des satires ou flétrissures détournées des contemporains, par
la peinture de leurs «doubles» de jadis. Quelques exemples, pour vous
indiquer le ton et le genre d'agrément:
À la tête des montagnards (à Athènes) on distinguait
Pisistrate: brave, éloquent, généreux, d'une figure aimable
et d'un esprit cultivé, il n'avait de Robespierre que la
dissimulation profonde, et de l'infâme d'Orléans que les
richesses et la naissance illustre...
Il semble qu'il y ait des hommes qui renaissent à des siècles
d'intervalle pour jouer, chez différents peuples et sous
différents noms, les mêmes rôles dans les mêmes circonstances:
Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire.
Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération
attachée à la fortune, tous deux placés à la tête du parti
modéré dans leurs nations respectives, ils se font tous
deux remarquer par la versatilité de leurs principes et
la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le
révolutionnaire français, au gré d'une humeur capricieuse,
l'Athénien fut d'abord subjugué par le génie de Pisistrate,
parvint ensuite à renverser le tyran, s'en repentit bientôt
après; rappela les montagnards, se brouilla avec eux, fut chassé
d'Athènes, reparut encore, et finit par s'éclipser tout à
coup dans l'histoire; sort commun des hommes sans caractère;
ils luttent un moment contre l'oubli qui les submerge, et soudain
s'engloutissent tout vivants dans leur nullité.
(Vous voyez que Chateaubriand, à vingt-cinq ans, a déjà sa plume.)
Autre exemple: le chapitre sur Sparte et les jacobins. Il y a là, sur
les jacobins, disciples de Lycurgue et imitateurs des Spartiates, des
remarques bien curieuses. Le jeune Chateaubriand dit fort bien--cent ans
avant Taine--que «la voie spéculative et les doctrines abstraites» sont
pour beaucoup dans les causes de la Révolution, et que c'est même là
son trait distinctif. Il dit encore: «La grande base de leur doctrine
était le fameux système de perfection, savoir que les hommes
parviendront un jour à une pureté inconnue de gouvernements et de
mœurs.»
Ce «système de perfection», Chateaubriand promet de le développer
«dans la seconde partie du cinquième livre de cet _Essai_».
Malheureusement, il n'a pas écrit ce cinquième livre. Il nous dit
seulement ici, dans une note: «Ce système, sur lequel toute notre
révolution est suspendue (_sic_), n'est presque point connu du public.
Les initiés à ce grand mystère en dérobent religieusement la
connaissance aux profanes. J'espère être le premier écrivain sur les
affaires présentes qui aura démasqué l'idole. Je tiens le secret de la
bouche même du célèbre Chamfort, qui le laissa échapper devant moi un
matin que j'étais allé le voir. Ce système de perfection a obtenu un
grand crédit en Angleterre.» N'oublions pas que l'Angleterre fut la
patrie de la franc-maçonnerie, et signalons cette note de Chateaubriand
aux historiens qui pensent que la Révolution française a été
secrètement une œuvre maçonnique.
C'est pour réaliser ce «système de perfection» que les jacobins ont
voulu tout détruire afin de tout changer. («Il était absurde de
songer à une démocratie sans une révolution complète du côté de la
morale.») Et dans quelles circonstances! Écoutez le jeune émigré:
Attaquée par l'Europe entière, déchirée par des guerres
civiles, agitée de mille factions, ses places frontières ou
prises ou saccagées, sans soldats, sans finances, hors un papier
discrédité qui tombait de jour en jour, le découragement dans
tous les états et la famine presque assurée: telle était la
France, tel le tableau qu'elle présentait à l'instant même
qu'on méditait de la livrer à une révolution générale.
Il fallait remédier à cette complication de maux; il fallait
établir à la fois par un miracle la République de Lycurgue
chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa
population et corrompu dans ses mœurs; et sauver un grand pays
sans armées, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions
politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures
troupes de l'Europe. Ces forcenés seuls pouvaient en imaginer les
moyens et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie
à les exécuter: moyens exécrables sans doute, mais, il faut
l'avouer, d'une conception gigantesque.
Sans doute, trente ans plus tard, rééditant l'_Essai_ et l'accompagnant
de notes expiatoires, il écrivait au bas de la page que je viens
de citer: «Je mets à tort sur le compte d'une poignée d'hommes
sanguinaires ce qu'il faut attribuer à la nation.» Mais, vers la même
époque, ayant à raconter la Révolution dans ses _Mémoires_, il en
parle encore avec une horreur incurablement mêlée d'admiration.
Quoi d'étonnant? En même temps que le jeune Chateaubriand composait son
_Essai_, Joseph de Maistre rédigeait ses _Considérations sur la France_.
Et ce grave Savoyard, de quinze ans plus âgé que Chateaubriand, et
bien meilleur catholique, écrivait que, seule, la folie furieuse de
«l'infernal Comité de salut public» avait pu conserver la France
pour le roi. Il disait: «Qu'on y réfléchisse bien, on verra que, le
mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne
pouvaient être sauvées que par le jacobinisme.» Et encore: «Lorsque
d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la République, ne
voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.»
Joseph de Maistre introduit ici une pensée qui n'est point dans
Chateaubriand: il voit dans les jacobins les instruments d'une puissance
qui en savait plus qu'eux. Et, d'autre part, cette interprétation du
rôle des jacobins ne l'empêche point de voir et de définir avec une
sagacité aiguë l'erreur fondamentale de la Révolution. N'importe: les
victoires révolutionnaires l'ont presque autant ébloui que le chevalier
de Chateaubriand.
Les victoires révolutionnaires ont réjoui même les émigrés. Plus
tard, elles couvriront et feront bénéficier de leur prestige l'histoire
même intérieure de la Révolution; elles détourneront l'attention
de ses crimes et de la malfaisance de ses principes et assureront et
prolongeront jusqu'à nous sa légende. Chateaubriand flétrira tant qu'on
voudra les atrocités de la Terreur: jamais, et non pas même quand il
servira le roi, il ne détestera la Révolution, ni même ne se déprendra
de ses dogmes.
En continuant à feuilleter l'_Essai_, nous arrivons à un parallèle du
«siècle de Solon» et du dix-huitième siècle français, qui est d'une
fantaisie assez inattendue. Cela commence par un morceau de bravoure:
_Caractère des Athéniens et des Français_, brillant et un peu facile.
Puis, l'auteur pousse son parallèle dans le détail, et en profite pour
déballer en citations ses souvenirs de lecture. Il est du dix-huitième
siècle à ce point qu'il écrit tranquillement: «_Homère_ a donné
Virgile à l'antique Italie et le Tasse à la nouvelle, _Voltaire à la
France..._» Il rapproche le chantre octogénaire de Téos et le
vieillard de Ferney; Simonide et M. de Fontanes, qu'il appelle le Simonide
français; Sapho et Parny, qu'il nomme «le Tibulle de la France et le
seul élégiaque que la France ait encore produit»; Ésope et M. de
Nivernais; les élégies morales de Solon et _l'Ode sur l'homme_ de
Jean-Baptiste Rousseau; les hymnes de Tyrtée et les odes républicaines
d'Écouchard-Lebrun et la _Marseillaise_, qu'il cite presque entièrement
et dont il parle presque avec admiration: «Le lyrique a eu le grand
talent d'y mettre de l'enthousiasme sans paraître ampoulé»; il
rapproche enfin une chanson en l'honneur d'Harmodius et d'Aristogiton et
une épitaphe à la louange de Marat.
Puis il passe aux philosophes. Il met en parallèle les «sages» et les
«encyclopédistes»; Thalès, Solon, Périandre et Jean-Jacques Rousseau,
Montesquieu, Chamfort. Il rapproche une lettre d'Héraclite refusant
l'hospitalité du roi de Perse et une lettre de Jean-Jacques refusant
l'hospitalité du roi de Prusse, et donne l'avantage à Jean-Jacques
«pour la mesure». Là, il se souvient que Héraclite et Rousseau furent
persécutés... Et le voilà pyrrhonien par indignation: «Nous ne
pouvons souffrir ce qui s'écarte de nos vues étroites, de nos petites
habitudes... Ceci est bien, ceci est mal, sont les mots qui sortent
sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi?
Avons-nous compris le motif secret de telle action? Misérables que nous
sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal?»
Et un peu plus loin il redouble. Après avoir dit que les sages de la
Grèce voulaient que le gouvernement découlât des mœurs, au lieu que
nos philosophes veulent faire découler les mœurs du gouvernement (et
ainsi «les premiers disaient aux peuples: Soyez vertueux, vous serez
libres, et les seconds: Soyez libres, vous serez vertueux»), il s'enfonce
de nouveau dans la négation. Les mœurs, dit-il, sont l'obéissance à
ce «sens intérieur» qui nous montre l'honnête et le déshonnête, pour
faire celui-là et éviter celui-ci. Mais ce sens intérieur, «qui sait
jusqu'à quel point la société l'a altéré? Qui sait si des préjugés,
si inhérents à notre constitution que nous les prenons souvent pour la
nature même, ne nous montrent pas des vices et des vertus là où il n'en
existe pas?... Si cette voix de la conscience n'était elle-même...? Mais
gardons-nous de creuser plus avant dans cet épouvantable abîme.»
Ce sont audaces de très jeune homme. Peut-être que, la nuit où il
s'abandonnait à ce désespoir philosophique, le pauvre garçon avait
particulièrement froid dans sa mansarde. Mais enfin il n'est pas inutile
de savoir qu'il a passé par là. D'autant que plus tard, et jusqu'à sa
mort, un quasi nihilisme sera souvent chez lui comme à fleur de phrase.
Il cherche alors les effets des révolutions de la Grèce sur le reste du
monde antique, et, parce qu'il les cherche, il les trouve, mais souvent
cela lui donne bien du mal.
Il a bien de la peine aussi à poursuivre son parallèle entre les nations
de l'antiquité et celles d'aujourd'hui. Par exemple, à quoi ressemble
l'Égypte? À l'Italie moderne. Pourquoi? Comment? C'est que, comme
l'Italie moderne (celle de 1792), «l'antique royaume des Sésostris,
gouverné en apparence par des monarques, en réalité par un pontife
maître de l'opinion, se composait de magnificence et de faiblesse».
Puis, «c'est sur les bords du Nil que les philosophes de l'antiquité
allaient puiser la lumière, c'est sous le beau ciel de Florence que
l'Europe barbare a rallumé le flambeau des lettres». Voilà.--Pour
Carthage, c'est plus facile: le parallèle avec l'Angleterre s'impose.
Et, pour démontrer que le gouvernement anglais et le gouvernement
carthaginois, c'est la même chose, le jeune Chateaubriand imite
Montesquieu et se donne des airs de profondeur. Puis il compare Annibal
et Marlborough, Hannon et Cook, et rapproche le _Périple_ d'Hannon de
quelques pages de Cook sur les îles Sandwich.
Ici, une page révélatrice. Il vient d'opposer à l'ignorance d'Hannon la
science de Cook. Mais tout à coup:
Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du côté des
sciences, nous le perdons en sentiment. L'âme des anciens aimait
à se plonger dans le vague infini; la nôtre est circonscrite par
nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouvé
souvent à l'étroit dans une petite circonférence de quelques
millions de lieues? Lorsque, dans l'intérieur du Canada, je
gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours à
l'ouest, sur les déserts infréquentés qui s'étendent dans
cette longitude. À l'orient, mon imagination rencontrait
aussitôt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes
plaisirs. Mais, à l'aspect opposé, il m'en prenait presque aussi
mal. J'arrivais incessamment à la mer du Sud, de là en Asie,
de là en Europe, de là... J'eusse voulu pouvoir dire, comme
les Grecs: «Et là-bas! là-bas! la terre inconnue, la terre
immense!»
Cela est bien de lui. C'est en somme ce vaste désir d'inexploré qui lui
a fait entreprendre, à vingt-cinq ans, ce voyage de l'esprit à travers
le monde ancien et le monde moderne, et chercher des visions dans
le temps, comme il avait cherché des images dans l'espace. Il est
remarquable que le premier ouvrage de ce jeune homme insatiable, un
ouvrage qui devait avoir cinq gros volumes, ait été une espèce
d'histoire universelle, et une histoire universelle par rapport à la
Révolution française--donc par rapport à lui-même, puisqu'il devait à
la Révolution l'ébranlement de son âme, et son exil, et ses douleurs et
sa froide mansarde,--de sorte qu'en cette histoire il ramenait à soi et
en quelque façon résorbait et engloutissait les siècles et l'univers
pour son plaisir.
Il continue à rapprocher, à rapprocher éperdûment: la Scythie et la
Suisse et leurs «trois âges», c'est à savoir la Scythie et la Suisse
pauvres et vertueuses; la Scythie et la Suisse philosophiques; la Scythie
et la Suisse corrompues; puis la Macédoine et la Prusse; Tyr et la
Hollande; la Perse et l'Allemagne, et même le _Mahabarata_ et la
_Messiade_ de Klopstock, et même le roi Darius et l'empereur Joseph!